Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (11)
Table des lectures
Prix Marcel Aymé
Prix Chronos
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L'année sans été (Tambora, 1816 Le volcan qui a changé le cours de l'histoire), de Gillen D'Arcy Wood (Princeton Universiy Press 2014 ; éd. La Découverte 2016)
lecture par Marie-Françoise :

Documentaire très intéressant sur le grand bouleversement climatique engendré par l'éruption (près de Java), du volcan Tambora en 1815. Éruption qui passa inaperçue, mais dont l'émission des poussières volcaniques eut des répercussions à l'échelle planétaire. S'en suivirent, entre autres, une mini glaciation sur trois ans, des millions de morts de froid, de famine et d'épidémies (choléra et typhus), le développement de la culture de l'opium, la fonte des glaces en Arctique libérant pour trois ans le passage Nord-Ouest et les pôles, la première grande crise économique américaine... dont on ne fit le rapport qu'il y a peu avec l'éruption.

Ces effets, d'un phénomène  pourtant naturel qui s'étendit sur trois années seulement, nous donne, prédit l'auteur dans son épilogue, un avant-goût de l'avenir apocalyptique qui nous attend suite aux activités humaines qui modifient le climat. Ce, à l'ère actuelle appelée désormais l'Anthropocène.

Mais pour nous amateurs de romans, ce livre est  également très intéressant du point de vue littéraire, puisque concomitamment, Gillen D'Arcy Wood, l'auteur, professeur à l'université de l'Illinois et spécialiste de la littérature du XIXe siècle, nous éclaire sur la genèse et nous donne des clés quant à l'écriture, à cette époque justement, des œuvres  au "climat de fin du monde" de Mary Shelley: le tumultueux Frankenstein et Le Dernier Homme, ainsi que sur celles du petit cercle d'écrivains qui l'entourait : Percy Shelley, Lord Byron, etc. Sans oublier les peintures des ciels particuliers de Turner à la même époque.

À lire donc, cette Année sans été, et dans la foulée, sous un jour qui ne nous apparaîtra plus relever du seul domaine du fantastique, le Frankenstein de Mary Shelley.

« La célèbre créature née de l'imagination de Mary Shelley porte ainsi la marque des populations européennes affamées et malades au milieu desquelles elle vivait pendant ce terrible été du Tambora. Comme les hordes de réfugiés répandant le typhus dans toute l'Irlande et l'Italie alors que Shelley écrivait son roman, la créature est un vagabond et une menace pour la société civilisée. Au moindre contact, les personnes en bonne santé tombent comme des mouches, mortes. Dans le roman, ce pouvoir de tuer est attribué à la force surnaturelle du monstre. Mais l'atmosphère terrifiante créée par la violence déchaînée et sa capacité à frapper sans relâche sur des milliers de kilomètres ressemblent davantage à la manière dont une famine ou une épidémie se répandent.»  

 

 

Une longue impatience, de Gaëlle Josse (éd. Noir sur Blanc, Coll. Notabilia, 2017)
lecture par Brigitte Grillot :

Veuve d'Yvon, un pêcheur breton dont elle a eu un fils prénommé Louis, Anne s'est remariée en 1943 avec Étienne, un pharmacien qui lui a donné deux autres enfants. En 1950, après avoir été frappé par son beau-père, Louis, seize ans, s'enfuit de la maison. Commencent alors pour Anne l'inquiétude, l'attente d'un bateau car on sait très vite que Louis a pris la mer , la lutte contre un immense sentiment de vide grâce à ces différents mécanismes de défense que sont le cloisonnement, la régression, la sublimation...
       Anne écrit à Louis des lettres d'espoir.
       Comment désormais va évoluer la relation avec Étienne? Et avec les deux autres enfants, Gabriel et Jeanne? Louis va-t-il revenir?

S'il s'attache beaucoup à la figure de la Mère, ce roman de l'attente et des sentiments excessifs (pas seulement l'attente et les sentiments d'Anne) montre aussi une femme marquée par son origine modeste, à un point que l'on découvre seulement sur la fin.

Coup de cœur pour cette tragédie poignante, écrite à mots choisis sous la plume à la fois fine et enveloppante de Gaëlle Josse, construite sur des racines grecques bien qu'on y trouve également des similitudes avec la parabole biblique du fils prodigue.
       La romancière, qui excelle à rendre une atmosphère, s'est risquée au parallèle romantique entre les états d'âme du personnage et le paysage ici, la côte bretonne. Elle l'a très bien réussi (seule la tempête m'a paru en trop).
       Ne manque à ce triste et beau roman aucun des cinq sens. En effet, la sensorialité compte beaucoup dans ces pages. Parmi bien d'autres choses, telle l'importance donnée au toucher, j'y ai apprécié les nuances de couleurs qui font le charme de cette écrivaine, celles surtout du sable et de la pierre.
       Ne manque, non plus, le silence.

« Car toujours les mères courent, courent et s'inquiètent, de tout, d'un front chaud, d'un toussotement, d'une pâleur, d'une chute, d'un sommeil agité, d'une fatigue, d'un pleur, d'une plainte, d'un chagrin. Elles s'inquiètent dans leur cœur pendant qu'elles accomplissent ce que le quotidien réclame, exige, et ne cède jamais. Elles se hâtent et se démultiplient, présentes à tout, à tous, tandis qu'une voix intérieure qu'elles tentent de tenir à distance, de museler, leur souffle que jamais elles ne cesseront de se tourmenter pour l'enfant un jour sorti de leur flanc

 

Laitier de nuit, d'Andreï Kourkov (éd. Liana Levi 2009)
par Marie-Françoise :

Les faits se passent à Kiev, en Ukraine, qui mêlent une dose de réalisme, une dose de fantastique, une dose de politique, et une issue presque de conte de fée. Les histoires des personnages, au premier abord sans lien, avancent en parallèle pour finir par s'imbriquer et se rejoindre. On y trouve :

— Une fille mère, Irina, qui vit à la campagne avec sa mère choura. Nourrice, pour gagner l'argent qui leur est nécessaire,  Irina vend son lait tandis que son propre bébé est nourri au lait en poudre bon marché.  Elle rencontrera et se liera avec Yegor, au grand cœur. D'origine campagnarde lui aussi et dont le travail est du domaine confidentiel. 
— Nelly Igorevna, la directrice du lactarium, et Véra, la vieille infirmière qui tire le lait d'Irina.
— Le couple Veronika et Semion. Lui est atteint de somnambulisme. Il ne se rappelle pas de ce qu'il fait la nuit, mais s'en inquiète depuis qu'on a retrouvé le pharmacien assassiné. Il fait parti du service de sécurité du député Guennadi Ilitch.
— Le couple Valia et Dima. Lui est maître-chien et travaille à l'aéroport à la détection les bagages suspects. Ils ont un chat, Mourik qui, ressuscitant ?,  jouera un grand rôle dans l'histoire.
— Le pharmacien assassiné, qui avait mis au point un remède très convoité. Médicament contre le cancer ? ou remède "Antifrousse". Sa veuve Daria se liera d'amitié avec Veronika.
Volodka, collègue et ami de Semion, que ce dernier charge de le suivre la nuit lors de ses épisodes de somnambulisme.
— Boris et Génia, collègues de Dima, par ailleurs trafiquants. Qui seront assassinés.
— Le psychiatre consulté par Semion pour son somnambulisme.
— Le père Onoufri.
— Le député Guennadi Ilitch, ambitieux, qui exige un lait très spécial.
— Alissa, femme mystérieuse que rencontre Semion la nuit, mais qu'elle ne reconnaît pas le jour.
— Un nouveau-né abandonné sur les marches du Parlement.
—  et quelques autres...
ainsi qu'une organisation secrète qui manipule les braves gens.

Il y a aussi une valise pleine d'ampoules du remède "Antifrousse" détournée à l'aéroport en début de roman. Des trafics, des tentatives de corruption. Sans oublier la consommation d'alcool, les rasades de gnôle d'ortie, les plats traditionnels ukrainiens qui accompagnent et revigorent ou calment les protagonistes tout au long de leurs tribulations.

Bref, tous ces ingrédients réunis donnent un roman savoureux, à la fois drôle et terrifiant, léger et fantasque, qui retient le lecteur haleine de chapitre en chapitre. Un roman où l'auteur, Andreï Kourkov, qui soutient l'ukrainisation se son pays, porte un regard acéré et ironique sur la vie en Ukraine postsoviétique. À lire.

 

Fanny V., de Christelle Ravey (éd. de la Boucle 2013)
par Marie-Françoise :

Je ne trouve pas de mots pour exprimer mon ressenti à la lecture de ce beau roman de Christelle Ravey. Son chef-d'œuvre à mes yeux, dans lequel elle sait aussi bien exprimer avec son écriture particulière et poétique, le ressenti de tout petits enfants que celui de ses personnages contraints par l'Histoire à s'exiler...

Ce roman, paru en 2013, a été longuement mûri et retravaillé, allégé aussi depuis l'année 2008 où Christelle Ravey, reçue par le Café littéraire luxovien en avait déjà évoqué l'écriture lors de sa période qu'elle qualifiait de "méditerranéenne", et sa recherche d'éditeur.

Il rejoint la triste actualité de ce printemps 2022 puisque les personnages, enfants et petits enfants de Juifs ukrainiens émigrés à Istanbul en Turquie, sont contraints en 2012, de partir à nouveau, de tout laisser et de refaire leur vie ailleurs...
       "Qui sait jamais ce que les aïeux nous donnent en partage dans ces petits trésors qu'ils nous lèguent, bijoux et bibelots cousus si serrés dans leur écrin de jours passés... On y tient, on les garde, sans connaître leur mystère. Dans son sac Sérina a glissé la petite boîte aux couleurs vernies où Babè rangeait ses aiguilles, des aiguilles à ourler la misère, à repriser l'argent qui manque, à recoudre la trame des saisons. Elle est pourtant solide, la trame des hivers ukrainiens, quand elle enfouit sous la neige les maisons du shtetl, mais il arrive hélas que la barbarie la déchire... D'un pays à l'autre, la trace des survivants se perd. Dans une ou deux générations, nul ne saura plus où se trouvait le shtetl et seul un rêve, peut-être, esquissera un lieu sur la carte..."

Le déracinement, l'inlassable ténacité et capacité de recommencer des personnages est remarquablement narrée dans ce roman qui mêle les moments de simple joie de vivre à ceux de profonde tristesse. Et qui porte à l'émotion vive, car cette fois l'auteure ne s'est pas astreinte à lui donner une fin heureuse. L'issue est dans l'ordre des choses et reste cependant ouverte avec la promesse de la nouvelle génération :
       "Jacob a cinq ans, six ans peut-être, et il pose son index sur les graines pour les porter à ses lèvres et les sentir craquer doucement entre ses dents. Les enfants cueillent ainsi le bonheur, par petites touches gourmandes. Les enfants rassemblent les cailloux dans les allées, ils en remplissent leurs poches.
       – Fanny, Sérina, dans quel monde êtes-vous,
in vous fa velt?
       Jacob jette de petites graines blanches sur la pierre médusée. Dans le silence de la tombe, le chagrin n'a pas de réponse. Au milieu des souvenirs épars qui pour nous resteront muets, crisse le bruit aigre des cailloux qui roulent sous nos pas... Fanny, Sérina, dans quel monde êtes-vous?
Schlouf... yiddele, schlouf...*"

*Schlouf, yiddele, schlouf = dors, petit Juif, dors (chanson)

 

Les choses à faire avant, de Christelle Ravey (éd. de la Boucle 2018)
lecture par Marie-Françoise :

Christelle Ravey aime mêler dans le désordre les temps et les générations. Dans ce roman encore il est question d'histoires de familles. De familles qui se heurtent, et dont l'idylle  — vers les années 1860-70, au temps des Communards — de deux jouvenceaux, Camille et Delphine, sorte de Romeo et Juliette, d'un hameau reculé des Hautes-Alpes au-dessus de Grenoble, sera impossible tant leurs familles sont hostiles l'une à l'autre depuis des générations sans que l’on sache plus pourquoi.

Haine à nouveau concrétisée et ravivée une centaine d'années plus tard par la mort de fillettes, bien qu'officiellement reconnues accidentelles. Ce qui vaudra le départ, sans laisser d'adresse et plus jamais de nouvelles d'Anna Louise la fille de Jeanne. Anna Louise en mal de vivre depuis le décès accidentel lors d'une chasse de sa sœur aînée. Anna Louise qui se liera d'amitié avec Hélène, fille de la famille opposée. Anna Louise qui laissera très tôt son fils Illian vivre de ses propres ailes, sans père ni mère. Que lui au moins connaisse la liberté, ne dépende de personne.

Jeanne, la mère, après des recherches infructueuses s'est tournée dix-huit ans après vers une écrivaine pour qu'elle tente de cerner, par l'empathie de l'écriture, les raisons de la disparition d'Anna Louise, et qui sait, parvenir à la faire revenir.

L'histoire mêlée de plusieurs couples est mise au jour dans ce roman. Mais outre qu'il soit bien tissé, bien écrit, agréable à lire avec ses phrases aux élans rêveurs propres à l'auteure qu'est Christelle Ravey, et tienne le lecteur sans relâche en haleine tout au long de ses 467 pages, outre qu'il montre le rôle de l'héritage familial qui peut conditionner la vie des descendants, remettant en cause une part des libertés, outre le questionnement sur le chemin et le sens de la vie qu'il induit, le grand intérêt de ce roman réside en ce que le lecteur y chemine grâce aux recherches qu'effectue Maïa, l'écrivaine chargée d'écrire des pages éclairantes sur Anna Louise à partir de ses recherches et surtout de ses intuitions :

« Et si la littérature, au fond, ne faisait que ressusciter des personnages, même quand on croit qu'elle les invente? Si elle ne faisait que puiser dans l'immense réservoir sans fond des âmes qui se sont absentées?»

L'auteure, Christelle Ravey, dévoilant dans ce roman-ci, par le biais de Maïa, ses préoccupations et sa démarche d'écrivain. Nombre d'auteurs ne disent-ils pas qu'ils se laissent emporter par la volonté de leurs personnages, personnages qui vivent de leur propre vie, en dehors d'eux, s'imposent à eux...

Le roman est aussi un hymne à la musique qui accompagne et aide à vivre. Et puisque Christelle Ravey veut à son roman une issue heureuse, n'y est pas à négliger le rôle un peu magique, tutélaire et bienfaiteur, de l'aigle qui plane au-dessus des montagnes et lance son cri. C'est cet aigle qui illustre d'un trait sobre la couverture du livre paru aux belles éditions de la Boucle en 2018.

 

 

Les loups des bois – Comtois, rends-toi, de Vincent Bousrez (éditions FC Culture & patrimoine, 2020)
par Marie-Françoise :

Paru au éditions FC Culture & patrimoine en 2020 et distribué par Vesoul éditions, ce petit roman de 250 pages a pour mérite de nous plonger dans un épisode particulier de l'histoire de la Franche-Comté. Il se passe durant les années 1667 et 1668, soit quelque trois décennies après la Guerre de trente ans. La Franche-Comté, on le sait, par le jeu de divers traités, alliances et échanges était alors «espagnole» et convoitée par le roi de France, Louis XIV.

Le Roi Soleil en effet, marié à Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV roi d'Espagne, réclame au nom de son épouse les Pays-Bas et la Franche-Comté en vertu du principe de «dévolution», ancienne coutume espagnole qui réservait au premier enfant royal, sans distinction de sexe, la succession.

Mais, se trouvant bien de leur autonomie et de leurs droits acquis lors du gouvernement espagnol, craignant aussi de nouvelles exactions des Français, quelques courageux irréductibles comtois qu'on nommait les Loups des bois, dans la droite ligne de Lacuzon (héros qui pendant la période de massacres quelques trente années auparavant réussit à lutter contre les envahisseurs dans une guerre d’escarmouche sur les plateaux jurassiens), veulent empêcher l'annexion de la Province par les Français et les destructions par ceux-ci perpétrées et s'organisent en petites compagnies.

L'auteur, à partir de l'Histoire et de la devise bien connue (retenue d'un échange verbal entre assaillants français et défenseurs comtois qui aurait eu lieu au cours d'un des sièges de la ville de Dole, et plus vraisemblablement de celui de 1636) : « —Comtois, rends-toi! —Nenni ma foi!...», nous propose un récit fictionnel, quelque peu romancé, vivant et souvent rocambolesque, truffé d'épisodes sur la gastronomie et le côté bons vivants de ces hommes et femmes, nobles, paysans, ecclésiastiques et bourgeois qui harcelèrent la soldatesque du Roi de France. Les franc-comtois actuels reconnaissent les noms de nombre de localités évoquées dans ce roman qui se situe donc des Vosges saônoises au Haut-Jura, de la plaine de la Saône au Haut-Doubs.  

Enfin, ce récit, en plus d'être agréable à lire, amène les lecteurs un peu curieux à se documenter plus avant sur les méandres souvent méconnus de l'histoire de la / leur Franche-Comté. Celle de l'auteur lui-même, Vincent Bousrez, qui, né à Metz en 1978 de parents franc-comtois, a ensuite passé son enfance et fréquenté école primaire et lycée proches de Vesoul avant de poursuivre des études de Médiation culturelle puis d'Ethnologie à Paris.

 

Le bal mécanique, de Yannick Grannec (éd. Anne Carrière 2016, Pocket 2020)
lecture par Marie-Françoise :

De construction intéressante ce roman nous permet d'aborder une période de l'histoire et du marché de l'art, lorsque furent spoliées les œuvres des artistes dits «dégénérés», par le IIIème Reich.

La première partie, actuelle, nous présente Josh Schors, producteur d'une émission de télé réalité à succès qui mêle décoration d'intérieur et thérapie familiale. Sous le vernis apparent d’un bien être familial, on découvre que Josh, bientôt père et afin de que son enfant puisse connaître ses origines, est lui-même à la recherche de celles, réelles, de son père Carl Schors qu'il n'a jamais compris, et qu’il est désireux de recouvrer certaine toile d'Otto Dix, – de la collection personnelle du marchand d'art Theodor Grenzberg, qui fut spoliée à l'avènement d'Hitler et du nazisme –, qui lui reviendrait s'il peut prouver son lien de parenté avec ce dernier et Magda Grenz, étudiante au Bauhaus qui fut déclarée à l'état civil comme sœur de Carl... Carl/Karl, né en 1929, qui porte le nom des Schors à qui il avait été confié en 1934...

La seconde partie remonte dans le temps et donne au lecteur la réponse aux interrogations de Josh. Imaginée à partir d'un fond bien réel (l'auteure s'est très documentée et donne en fin de roman une bibliographie non exhaustive de ses lectures préliminaires), c'est l'histoire de Paul Klee, Otto Dix, Vassily Kandinsky, Lux, Hannes Meyer, etc, et du Bauhaus fondé par l'architecte Walter Gropius qui nous est présentée avec l'enthousiasme et les difficultés que rencontrèrent les artistes expressionnistes dans la première moitié du XXè siècle.

Le roman est très vivant, car autant dans la première que dans la seconde partie, ce sont tour à tour aux personnages eux-mêmes, réels et imaginaires et non à un narrateur omniscient, que Yannick Grannec donne voix, les faisant s'exprimer au présent. De sorte que le lecteur, même s'il n'est pas particulièrement féru d'art, chemine, par le biais de leur histoire fictionnelle, dans l'Histoire réelle, et que lui sont dévoilés les aspects et l'atmosphère de cette période sombre où nombre d'artistes et d'œuvres finirent en cendres...

Dans le dernier chapitre Yannick se pose en nouveau personnage qui confie ce que l'on peut croire être la genèse du roman. Lors de sa visite du musée de la fondation Schors-Grenzberg à Saint-Paul-de-Vence et de son exposition temporaire intitulée "Et l'art dégénéré engendra", naquit en elle le désir, de transmettre à ses enfants cette contemplation de la beauté, même si "la définition de la beauté est propre à chaque génération, à chaque individu, il est important de nourrir ses enfants de celle qu'on croit reconnaître", de leur "donner un cadeau sans étiquette et sans marque, bien plus qu'une consolation, bien plus qu'un dérivatif, bien plus qu'une colère contre un avenir absurde et dangereux". "C'est un lien à travers le temps".

En ce qui concerne le titre, petite espièglerie de Yannick Grannec, comme presque tous les chapitres du roman portent en exergue l'indication d'une œuvre bien réelle d'un artiste, le chapitre 27 de la deuxième partie nous porte à croire que le titre, Le bal mécanique, est emprunté à une tempera sur toile de Paul Klee datée de 1929, qui aurait représenté Magda, mais l'auteure précise que c'est une oeuvre "controuvée"... rappelant par cela l’aspect fictionnel de son texte.

Précisons que Yannick Grannec après un bac scientifique et des études artistiques rejoint l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI) où elle obtint en 1994 un diplôme de designer industriel. Rien d’étonnant à ce qu’elle se soit intéressée de près à l’esprit du Bauhaus. Elle vit dans le sud est de la France et semble accoutumée à se nourrir de l'Histoire pour construire ses romans. Ainsi, Les simples, situé en 1584 dans la région de Vence non loin de Nice, mettait en évidence les problèmes des religieuses d'une abbaye bénédictine générés par les revenus de leur activité (culture de plantes médicinales) qui étaient convoités par l'évêque. Mais c'est une autre histoire.

 

 

Crue, de Philippe Forest (éd. Gallimard 2026)
lecture par Marie-Françoise:

Roman étrange où le narrateur fait part de la morosité de  la vie dans un quartier en pleine transformation de sa ville natale où il a fini par revenir vivre après les deuils déjà anciens de sa fille puis de sa mère. Son chat a disparu, qu'il cherche arpentant de plus en plus loin les alentours de son immeuble. Il ressent alors une impression de mystère conférée par les démolitions de bâtiments anciens, les terrains vagues entourés de palissades et les constructions nouvelles de tours qui en émergent dans une zone jadis réputée inondable. Ajouté à son isolement, car peu d'habitants y restent et son immeuble est l'un des derniers, ce mystère lui semble toucher en fait l'humanité entière. Car dès la naissance, où et dans quelque milieu qu'on vienne au monde, nous sommes des condamnés à mort.

Il rencontre pourtant à la suite d'un incendie un homme et une femme. Avec eux il se lie. Elle joue du piano. Lui, dit être écrivain et semble détenir la clé du mystère qui les entoure. Jusqu'au jour où soudainement ils disparaissent. Suit alors la grande crue, presque un déluge, qui l'isolera encore davantage et fera de nombreux morts.

Pour lui, c'est une des manifestations de «l'épidémie» dont lui avait parlé l'écrivain :
          Telle était l' «épidémie » dont il m'avait parlé. Un grand vide existe qui appelle à lui toutes les choses vivantes. Elles disparaissent. On ignore où et ce que deviennent les êtres qui, un jour, s'évanouissent sans que rien ne reste de ce qu'ils ont été. Le trou s'ouvre que creuse le temps. Il aspire les hommes, et avale avec eux le monde dans lequel ils ont vécu.

Ce roman qui date de 2016 m'a laissé une impression de vertige. Par sa corrélation à un possible univers parallèle, aux trous noirs qui aspirent... — Il "se transforme en une fable fantastique" prévenait la quatrième de couverture. Mais aussi par son écriture quelque peu envoûtante et parce que j'y ai trouvé une grande lucidité quant au peu que nous sommes...

L'auteur y dénonce la mémoire oublieuse des hommes sur les grandes catastrophes qui les ont précédés. Leur manque de prévoyance, leur responsabilité.
          «On insista beaucoup sur le rôle qu'avait joué le hasard, incriminant la Nature et la manière toujours aléatoire dont se manifeste, sans prévenir, sa démesure. Ce qui n'était pas faux bien sûr. Mais si l'argument était ainsi mis en avant, c'est parce qu'il permettait d'exonérer les hommes de leur imprévoyance, de leur irresponsabilité. Il faisait porter toute la faute de ce qui leur arrivait sur la puissance aveugle et impersonnelle qui, soudainement, les accablait. Les signes avant-coureurs, pourtant, n'avaient pas fait défaut
          Tout en reconnaissant leur impuissance:
          «Une grande épidémie sévit en secret, qui explique tout, des plus grands événements jusqu'aux plus petits. Elle fait partout et toujours s'en aller la figure du monde. Elle ravit les individus les uns après les autres, les enlève à la réalité et, en leur lieu et place, fait s'étendre un grand vide qui est le dernier mot du monde où se précipite toute l'énergie aveugle et dévastatrice qu'il recèle en son sein

Bref, un roman pessimiste quant au sort de l'humanité, et nous en vivons en ce troisième millénaire confirmation, qui malgré tout se termine bien pour le narrateur... puisqu'il recouvre au retour inopiné de son chat et avec la décrue, une lueur d'espoir. Sait-on jamais ?

 

 

Frank McCourt - Autobiographie en trois volumes  
(1. Les cendres d’Angela / 2. C’est comment l’Amérique ? / 3. Teacher Man - Un jeune prof à New York)
lecture par Hildegard :

Frank McCourt est né en 1930 à Brooklyn de parents irlandais. Émigrés dans les années 20, ses parents sont rentrés en Irlande lorsque Frank avait quatre ans.
          Il passe son enfance et son adolescence à Limerick en Irlande dans une extrême pauvreté et sous l'influence énorme  de l'Église catholique. Il quitte l'école à l'âge de 14 ans. Il rêve de retourner en Amérique, ce qu'il réussit à faire cinq ans plus tard.
          Après bien des péripéties, il y devient enseignant.

Le premier tome raconte l’enfance et l’adolescence du point de vue de l'enfant. Ce livre a connu un grand succès (entre autres le prix Pulitzer) et a également été adapté au cinéma. Il est à lire absolument !!! L'auteur réussit à merveille à plonger le lecteur dans son univers d'enfant. Il y a des scènes incroyables qui ne vous lâchent plus, qui vous font réfléchir. On devient curieux de savoir comment un enfant peut se sortir d'un tel environnement. On comprend les difficultés ultérieures à atteindre les objectifs fixés, les difficultés à trouver sa place dans la société et aussi dans la profession.
          Le deuxième tome raconte ses aventures depuis son retour à New York. 
          Dans le troisième volume, il décrit sa vie professionnelle en tant qu'enseignant. 
          Ces deux volumes ne sont pas aussi captivants que le premier, mais ils contiennent aussi beaucoup de matière à réflexion.

Ce n'est qu'à sa retraite que Frank McCourt a écrit cette autobiographie en trois volumes, réalisant ainsi son souhait de longue date de devenir écrivain.
          Il est décédé en 2009 à l'âge de 78 ans des suites d'un mélanome métastasé.

 

 

Soleil à coudre, de Jean D'Amérique (éd. Actes Sud 2021)
lecture par Monique Armando :

J'ai bien aimé le style d'écriture de l'auteur qui nous emmène dans un bidonville de Haïti où vit une petite fille de douze ans avec "Papa" —qui n'est pas son père —qui est très violent et "Fleur d'Orange" sa mère qui se prostitue.
          Elle s'appelle "Tête Fêlée".
          Dans cette cité elle est confrontée à la misère physique et morale: drogue, sexe et mort.
          Pour s'évader de son marasme elle écrit à "Silence" une élève de sa classe dont elle est amoureuse.
          Cette histoire hard cruelle et violente, racontée avec des périphrases imagée et très poétiques, m'a bouleversée.
          Tant de misère pour ces personnes qui vivent dans des bidonvilles et qui quittent leur pays au péril de leur vie pour un ailleurs... qu'ils rêvent meilleur.

 

lecture par Marie-Françoise :

Le roman se passe à Cité-de-Dieu, quartier bidonville populaire de Port-au-Prince en Haïti.

Tête-Fêlée, l'héroïne/narratrice est une très jeune fille. Elle a pour mère Fleur d'Orange, une prostituée. Pour beau-père Papa, un voleur et trafiquant aux ordres du pire bandit de la ville, Ange-de-Métal. De ses parents elle dit : 
       «Ils ne m'ont point offert de bonheur, ne m'ont rien apporté dans la vie, mais ils m'ont permis de vivre, et ça c'est grand.»

Tête-Fêlée raconte sa vie au milieu de la violence des adultes, constate leurs faiblesses, leurs addictions. Sa mère est alcoolique, elle-même fume. Elle est contrainte d'aider son beau-père dans ses trafics malhonnêtes... Le poids du silence plombe, ce, jusque dans le nom de personnages. Celui de Silence, sa camarade classe.

Elle tente de s'échapper par le rêve et l'amour qu'elle porte à Silence. Mais Silence, d'une autre classe sociale, est inaccessible et surprotégée par son père. Tout au long du roman Tête-Fêlée tente de lui écrire une lettre, cherchant les mots vrais:
       «Je suis une épave chevauchée par la solitude dans cette vallée ténébreuse où j'écris une interminable lettre à ma bien-aimée

Le roman commence tristement, nimbé par la quête de lumière de Tête-Fêlée, par la perte de leur lumière humaine des divers personnages qui pourtant vivent sous un soleil faussement paradisiaque.

Puis, écho aux multiples situations violentes que l'on peut lire dans la presse au sujet de ce pays, tant naturelles (séismes, ouragans...), qu'humaines (dictature, banditisme, corruption, agressions sexuelles, meurtres, pollution, déchets à ciel ouvert, sort des migrants...) dans lesquels se débat Tête-Fêlée pour échapper à son destin de poussière, il devient sinistre et s'achève sur une incertitude. 
       «
En ces moments où l'on navigue vers la plus désolante incertitude, l'attente est comme un grain de silence semé sur les vagues, lequel on va cueillir à l'autre bout du rivage en un cri inévitablement perçant, qui sera de lumière ou de poussière, de vie ou de défaite, d'aube ou de sang, de ciel bleu ou de nuage trop épais, d'espérance achevée ou de néant couronné.»

Si aucun trait d'humour ne vient égayer son roman, l'écriture dépaysante de Jean D'Amérique, auteur haïtien, est cependant savoureuse, pleine de métaphores poétiques. 
       «
Tout ce qui subsiste de mon chant intérieur, c'est une flopée de métaphores engluées d'images pâles, un poème-douleur», dit aussi Tête-Fêlée. 
       Le roman en est un très long déployé par l'auteur, par ailleurs poète et dramaturge, où les mots sont forts, extrêmes, brûlants, pour dire le ressenti d'êtres souffrant en plein chaos dans un pays où circulent les rumeurs et naissent des légendes, où
«Tout est aussi vrai que faux, ça dépend de la bouche qui donne et de l'oreille qui reçoit»...

 

 

 

Fresque et mosaïque, de Xavier Bazot (éd. L'Atelier contemporain 2021)
lecture par Marie-Françoise :

C'est un bien plaisant petit livre que nous offre ici Xavier Bazot. Un recueil de fragments comme son titre le laisse supposer. Ceux, colorés, d'une mosaïque qui constituent, avec le recul, toute une fresque. Celle de la vie d'un écrivain — de talent, on y reconnaît et apprécie son style particulier et exigeant d'écriture —, mais d'un écrivain sans notoriété auprès des médias, qui galère car il a souhaité ne vivre que de son écriture, tout en menant, mais sans entraves, une vie de famille dès lors que lui naquît une fille.

Pas facile toujours d'accorder ce travail d'écriture et l'attention à donner à ses fillettes, il en aura deux, Lamiel et Armance, dont il faut s'occuper lorsque la mère, Mina, heureusement travaille assurant les revenus et la stabilité, même précaire, de la petite famille. Pas facile lorsqu'on est absent, bénéficiant, lorsque c'est possible, de séjours en résidence d'écrivain, souvent longs et lointains, mais qui allègent les dépenses du ménage.

Ce livre est composé de ces instantanés de vie, depuis la naissance de l'aînée, jusqu'à leur déménagement forcé d'un appartement loué dans vieil immeuble parisien de plus en plus vétuste et abandonné.

J'ai dit, plaisant à lire, car si ce mode de vie avec ses difficultés pourrait être relaté de façon dramatique, le ton de Xavier Bazot est souvent à l'autodérision, qui ne le montre pas toujours d'un caractère exemplaire, mais avec ses paradoxes et inconstances dans sa façon bien particulière d'éduquer ses filles, de mener sa vie familiale, conjugale et sociale... Ce sont ces fragments-là de vie privée et de ses relations avec ses filles qu'il nous confie dans ce recueil, et rien de la vie qu'il mène au dehors...

Car l'auteur raconte ici, pour le lecteur, mais aussi, j'imagine, pour elles, ses filles, un ensemble d'actes, de pensées ou sentiments commis à leur égard, en une sorte d'album dont on tourne les pages, lis les bribes non datées qui leur rappelleront plus tard, si elles s'y penchent, des souvenirs de leur petite enfance : « De notre relation à notre enfant existe-t-il un acte, voire une pensée, un sentiment, qui, à son sujet, nous ait effleuré ou que nous ayons commis, que nous ne puissions lui raconter une fois que sa conscience et sa mémoire auront franchi sans retour le rideau derrière lequel se retranchent, tels au matin les rêves de la nuit, les souvenirs et les sensations de la petite enfance? »

Bref, c'est un livre d'anecdotes, amusantes et surprenantes parfois, qui font réfléchir. Il intéressera bien des parents qui éprouvent le sentiment de n'avoir fait que ce qu'ils ont pu, et encore pas toujours, à défaut de ce qu'ils auraient peut-être dû, pour élever leurs enfants...

 

 

 

Une femme en contre-jour, de Gaëlle Josse (Éd.Noir sur Blanc, Coll. Notabilia, 2019)
Lecture par Brigitte Grillot :

Ce livre est une biographie esquissée d'une photographe amatrice, inconnue de son vivant : Vivian Maier. Décédée en 2009, cette américaine fut rendue célèbre de manière posthume par un heureux hasard. 

Femme discrète et pour le moins étrange, nurse de profession mais qui ne vivait que pour la photographie, celle des rues surtout bien qu'elle ait aussi réalisé nombre d'autoportraits, sans chercher à s'y mettre en valeur car elle aimait saisir le brut ou l'insolite, non l'apprêté. 

Le peu d'éléments biographiques à disposition sur Vivian entraîne l'autrice, pour étoffer l'ouvrage, à abuser de détails concernant les histoires de famille et, dans une deuxième partie, à établir un parallèle intéressant entre le travail d'écriture et celui de la photographie. 

Si Une femme en contre-jour n'est pas parmi les meilleurs livres de Gaëlle Josse, il permet de découvrir, sous une plume sensible, cette artiste mystérieuse qui n'avait pas même vu la plupart de ses clichés, faute d'argent pour développer les négatifs. 

« Son travail se focalise sur les visages, le portrait, et sur les exclus, les pauvres, les abandonnés du rêve américain, les travailleurs harassés, les infirmes, les femmes épuisées, les enfants mal débarbouillés, les sans domicile fixe. Parfois, c'est une femme des beaux quartiers, saisie d'un oeil ironique avec ses fourrures et ses bijoux, qui la regarde d'un air mauvais, ou un homme d'affaires, cigare et costume croisé, qui la toise avec agacement. Elle possède ce sens du détail qui dit tout d'une histoire, d'un monde, d'une vie.»

 

 

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