Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (11)
Table des lectures
Prix Marcel Aymé
Prix Chronos
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Crue, de Philippe Forest (éd. Gallimard 2026)
lecture par Marie-Françoise:

Roman étrange où le narrateur fait part de la morosité de  la vie dans un quartier en pleine transformation de sa ville natale où il a fini par revenir vivre après les deuils déjà anciens de sa fille puis de sa mère. Son chat a disparu, qu'il cherche arpentant de plus en plus loin les alentours de son immeuble. Il ressent alors une impression de mystère conférée par les démolitions de bâtiments anciens, les terrains vagues entourés de palissades et les constructions nouvelles de tours qui en émergent dans une zone jadis réputée inondable. Ajouté à son isolement, car peu d'habitants y restent et son immeuble est l'un des derniers, ce mystère lui semble toucher en fait l'humanité entière. Car dès la naissance, où et dans quelque milieu qu'on vienne au monde, nous sommes des condamnés à mort.

Il rencontre pourtant à la suite d'un incendie un homme et une femme. Avec eux il se lie. Elle joue du piano. Lui, dit être écrivain et semble détenir la clé du mystère qui les entoure. Jusqu'au jour où soudainement ils disparaissent. Suit alors la grande crue, presque un déluge, qui l'isolera encore davantage et fera de nombreux morts.

Pour lui, c'est une des manifestations de «l'épidémie» dont lui avait parlé l'écrivain :
          Telle était l' «épidémie » dont il m'avait parlé. Un grand vide existe qui appelle à lui toutes les choses vivantes. Elles disparaissent. On ignore où et ce que deviennent les êtres qui, un jour, s'évanouissent sans que rien ne reste de ce qu'ils ont été. Le trou s'ouvre que creuse le temps. Il aspire les hommes, et avale avec eux le monde dans lequel ils ont vécu.

Ce roman qui date de 2016 m'a laissé une impression de vertige. Par sa corrélation à un possible univers parallèle, aux trous noirs qui aspirent... — Il "se transforme en une fable fantastique" prévenait la quatrième de couverture. Mais aussi par son écriture quelque peu envoûtante et parce que j'y ai trouvé une grande lucidité quant au peu que nous sommes...

L'auteur y dénonce la mémoire oublieuse des hommes sur les grandes catastrophes qui les ont précédés. Leur manque de prévoyance, leur responsabilité.
          «On insista beaucoup sur le rôle qu'avait joué le hasard, incriminant la Nature et la manière toujours aléatoire dont se manifeste, sans prévenir, sa démesure. Ce qui n'était pas faux bien sûr. Mais si l'argument était ainsi mis en avant, c'est parce qu'il permettait d'exonérer les hommes de leur imprévoyance, de leur irresponsabilité. Il faisait porter toute la faute de ce qui leur arrivait sur la puissance aveugle et impersonnelle qui, soudainement, les accablait. Les signes avant-coureurs, pourtant, n'avaient pas fait défaut
          Tout en reconnaissant leur impuissance:
          «Une grande épidémie sévit en secret, qui explique tout, des plus grand événements jusqu'aux plus petits. Elle fait partout et toujours s'en aller la figure du monde. Elle ravit les individus les uns après les autres, les enlève à la réalité et, en leur lieu et place, fait s'étendre un grand vide qui est le dernier mot du monde où se précipite toute l'énergie aveugle et dévastatrice qu'il recèle en son sein

Bref, un roman pessimiste quant au sort de l'humanité, et nous en vivons en ce troisième millénaire confirmation, qui malgré tout se termine bien pour le narrateur... puisqu'il recouvre au retour inopiné de son chat et avec la décrue, une lueur d'espoir. Sait-on jamais ?

 

 

Frank McCourt - Autobiographie en trois volumes  
(1. Les cendres d’Angela / 2. C’est comment l’Amérique ? / 3. Teacher Man - Un jeune prof à New York)
lecture par Hildegard :

Frank McCourt est né en 1930 à Brooklyn de parents irlandais. Émigrés dans les années 20, ses parents sont rentrés en Irlande lorsque Frank avait quatre ans.
          Il passe son enfance et son adolescence à Limerick en Irlande dans une extrême pauvreté et sous l'influence énorme  de l'Église catholique. Il quitte l'école à l'âge de 14 ans. Il rêve de retourner en Amérique, ce qu'il réussit à faire cinq ans plus tard.
          Après bien des péripéties, il y devient enseignant.

Le premier tome raconte l’enfance et l’adolescence du point de vue de l'enfant. Ce livre a connu un grand succès (entre autres le prix Pulitzer) et a également été adapté au cinéma. Il est à lire absolument !!! L'auteur réussit à merveille à plonger le lecteur dans son univers d'enfant. Il y a des scènes incroyables qui ne vous lâchent plus, qui vous font réfléchir. On devient curieux de savoir comment un enfant peut se sortir d'un tel environnement. On comprend les difficultés ultérieures à atteindre les objectifs fixés, les difficultés à trouver sa place dans la société et aussi dans la profession.
          Le deuxième tome raconte ses aventures depuis son retour à New York. 
          Dans le troisième volume, il décrit sa vie professionnelle en tant qu'enseignant. 
          Ces deux volumes ne sont pas aussi captivants que le premier, mais ils contiennent aussi beaucoup de matière à réflexion.

Ce n'est qu'à sa retraite que Frank McCourt a écrit cette autobiographie en trois volumes, réalisant ainsi son souhait de longue date de devenir écrivain.
          Il est décédé en 2009 à l'âge de 78 ans des suites d'un mélanome métastasé.

 

 

Soleil à coudre, de Jean D'Amérique (éd. Actes Sud 2021)
lecture par Monique Armando :

J'ai bien aimé le style d'écriture de l'auteur qui nous emmène dans un bidonville de Haïti où vit une petite fille de douze ans avec "Papa" —qui n'est pas son père —qui est très violent et "Fleur d'Orange" sa mère qui se prostitue.
          Elle s'appelle "Tête Fêlée".
          Dans cette cité elle est confrontée à la misère physique et morale: drogue, sexe et mort.
          Pour s'évader de son marasme elle écrit à "Silence" une élève de sa classe dont elle est amoureuse.
          Cette histoire hard cruelle et violente, racontée avec des périphrases imagée et très poétiques, m'a bouleversée.
          Tant de misère pour ces personnes qui vivent dans des bidonvilles et qui quittent leur pays au péril de leur vie pour un ailleurs... qu'ils rêvent meilleur.

 

lecture par Marie-Françoise :

Le roman se passe à Cité-de-Dieu, quartier bidonville populaire de Port-au-Prince en Haïti.

Tête-Fêlée, l'héroïne/narratrice est une très jeune fille. Elle a pour mère Fleur d'Orange, une prostituée. Pour beau-père Papa, un voleur et trafiquant aux ordres du pire bandit de la ville, Ange-de-Métal. De ses parents elle dit : 
       «Ils ne m'ont point offert de bonheur, ne m'ont rien apporté dans la vie, mais ils m'ont permis de vivre, et ça c'est grand.»

Tête-Fêlée raconte sa vie au milieu de la violence des adultes, constate leurs faiblesses, leurs addictions. Sa mère est alcoolique, elle-même fume. Elle est contrainte d'aider son beau-père dans ses trafics malhonnêtes... Le poids du silence plombe, ce, jusque dans le nom de personnages. Celui de Silence, sa camarade classe.

Elle tente de s'échapper par le rêve et l'amour qu'elle porte à Silence. Mais Silence, d'une autre classe sociale, est inaccessible et surprotégée par son père. Tout au long du roman Tête-Fêlée tente de lui écrire une lettre, cherchant les mots vrais:
       «Je suis une épave chevauchée par la solitude dans cette vallée ténébreuse où j'écris une interminable lettre à ma bien-aimée

Le roman commence tristement, nimbé par la quête de lumière de Tête-Fêlée, par la perte de leur lumière humaine des divers personnages qui pourtant vivent sous un soleil faussement paradisiaque.

Puis, écho aux multiples situations violentes que l'on peut lire dans la presse au sujet de ce pays, tant naturelles (séismes, ouragans...), qu'humaines (dictature, banditisme, corruption, agressions sexuelles, meurtres, pollution, déchets à ciel ouvert, sort des migrants...) dans lesquels se débat Tête-Fêlée pour échapper à son destin de poussière, il devient sinistre et s'achève sur une incertitude. 
       «
En ces moments où l'on navigue vers la plus désolante incertitude, l'attente est comme un grain de silence semé sur les vagues, lequel on va cueillir à l'autre bout du rivage en un cri inévitablement perçant, qui sera de lumière ou de poussière, de vie ou de défaite, d'aube ou de sang, de ciel bleu ou de nuage trop épais, d'espérance achevée ou de néant couronné.»

Si aucun trait d'humour ne vient égayer son roman, l'écriture dépaysante de Jean D'Amérique, auteur haïtien, est cependant savoureuse, pleine de métaphores poétiques. 
       «
Tout ce qui subsiste de mon chant intérieur, c'est une flopée de métaphores engluées d'images pâles, un poème-douleur», dit aussi Tête-Fêlée. 
       Le roman en est un très long déployé par l'auteur, par ailleurs poète et dramaturge, où les mots sont forts, extrêmes, brûlants, pour dire le ressenti d'êtres souffrant en plein chaos dans un pays où circulent les rumeurs et naissent des légendes, où
«Tout est aussi vrai que faux, ça dépend de la bouche qui donne et de l'oreille qui reçoit»...

 

 

 

Fresque et mosaïque, de Xavier Bazot (éd. L'Atelier contemporain 2021)
lecture par Marie-Françoise :

C'est un bien plaisant petit livre que nous offre ici Xavier Bazot. Un recueil de fragments comme son titre le laisse supposer. Ceux, colorés, d'une mosaïque qui constituent, avec le recul, toute une fresque. Celle de la vie d'un écrivain — de talent, on y reconnaît et apprécie son style particulier et exigeant d'écriture —, mais d'un écrivain sans notoriété auprès des médias, qui galère car il a souhaité ne vivre que de son écriture, tout en menant, mais sans entraves, une vie de famille dès lors que lui naquît une fille.

Pas facile toujours d'accorder ce travail d'écriture et l'attention à donner à ses fillettes, il en aura deux, Lamiel et Armance, dont il faut s'occuper lorsque la mère, Mina, heureusement travaille assurant les revenus et la stabilité, même précaire, de la petite famille. Pas facile lorsqu'on est absent, bénéficiant, lorsque c'est possible, de séjours en résidence d'écrivain, souvent longs et lointains, mais qui allègent les dépenses du ménage.

Ce livre est composé de ces instantanés de vie, depuis la naissance de l'aînée, jusqu'à leur déménagement forcé d'un appartement loué dans vieil immeuble parisien de plus en plus vétuste et abandonné.

J'ai dit, plaisant à lire, car si ce mode de vie avec ses difficultés pourrait être relaté de façon dramatique, le ton de Xavier Bazot est souvent à l'autodérision, qui ne le montre pas toujours d'un caractère exemplaire, mais avec ses paradoxes et inconstances dans sa façon bien particulière d'éduquer ses filles, de mener sa vie familiale, conjugale et sociale... Ce sont ces fragments-là de vie privée et de ses relations avec ses filles qu'il nous confie dans ce recueil, et rien de la vie qu'il mène au dehors...

Car l'auteur raconte ici, pour le lecteur, mais aussi, j'imagine, pour elles, ses filles, un ensemble d'actes, de pensées ou sentiments commis à leur égard, en une sorte d'album dont on tourne les pages, lis les bribes non datées qui leur rappelleront plus tard, si elles s'y penchent, des souvenirs de leur petite enfance : « De notre relation à notre enfant existe-t-il un acte, voire une pensée, un sentiment, qui, à son sujet, nous ait effleuré ou que nous ayons commis, que nous ne puissions lui raconter une fois que sa conscience et sa mémoire auront franchi sans retour le rideau derrière lequel se retranchent, tels au matin les rêves de la nuit, les souvenirs et les sensations de la petite enfance? »

Bref, c'est un livre d'anecdotes, amusantes et surprenantes parfois, qui font réfléchir. Il intéressera bien des parents qui éprouvent le sentiment de n'avoir fait que ce qu'ils ont pu, et encore pas toujours, à défaut de ce qu'ils auraient peut-être dû, pour élever leurs enfants...

 

 

 

Une femme en contre-jour, de Gaëlle Josse (Éd.Noir sur Blanc, Coll. Notabilia, 2019)
Lecture par Brigitte Grillot :

Ce livre est une biographie esquissée d'une photographe amatrice, inconnue de son vivant : Vivian Maier. Décédée en 2009, cette américaine fut rendue célèbre de manière posthume par un heureux hasard. 

Femme discrète et pour le moins étrange, nurse de profession mais qui ne vivait que pour la photographie, celle des rues surtout bien qu'elle ait aussi réalisé nombre d'autoportraits, sans chercher à s'y mettre en valeur car elle aimait saisir le brut ou l'insolite, non l'apprêté. 

Le peu d'éléments biographiques à disposition sur Vivian entraîne l'autrice, pour étoffer l'ouvrage, à abuser de détails concernant les histoires de famille et, dans une deuxième partie, à établir un parallèle intéressant entre le travail d'écriture et celui de la photographie. 

Si Une femme en contre-jour n'est pas parmi les meilleurs livres de Gaëlle Josse, il permet de découvrir, sous une plume sensible, cette artiste mystérieuse qui n'avait pas même vu la plupart de ses clichés, faute d'argent pour développer les négatifs. 

« Son travail se focalise sur les visages, le portrait, et sur les exclus, les pauvres, les abandonnés du rêve américain, les travailleurs harassés, les infirmes, les femmes épuisées, les enfants mal débarbouillés, les sans domicile fixe. Parfois, c'est une femme des beaux quartiers, saisie d'un oeil ironique avec ses fourrures et ses bijoux, qui la regarde d'un air mauvais, ou un homme d'affaires, cigare et costume croisé, qui la toise avec agacement. Elle possède ce sens du détail qui dit tout d'une histoire, d'un monde, d'une vie.»

 

 

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