Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (9)

 

Table des lectures
Prix Marcel Aymé
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Demain les chats, de Bernard Werber (éd. Albin Michel 2016 Livre de Poche 2018)
Lecture par Julie

Dans un Paris où des actes de terrorisme se multiplient, où des manifestations dégénèrent, où la guerre civile s'installe, la chatte Bastet narre son histoire et s'interroge sur le comportement insensé des humains. Elle aimerait pouvoir communiquer ses pensées à sa «servante» Nathalie et communiquer avec les individus des autres espèces animales que les félins. 
        Grâce à Pythagore, le chat siamois de la maison voisine
ancien chat de laboratoire doté d'une prise USB sur le crâne , elle apprend peu à peu l'Histoire des chats sur terre en corrélation à celle de l'humanité. 
       Mais la situation extérieure empire, dans la rue et sur tous les points de la planète les hommes s'entretuent, les maisons brûlent, la nourriture vient à manquer, les rats à proliférer, et avec eux l'épidémie de peste se déclare. 
       Bastet, Pythagore et les chats qui se mobilisent parviendront-ils à vaincre ces ennemis qui ne connaissent que la violence et ne pensent qu'à tuer? Parviendront-ils à mettre en place une communauté éduquée où régnera la communication et l'entente entre les individus et les espèces?
       Mêlant science-fiction, philosophie et spiritualité, cette épopée plaisante et prenante,
qui décrit très bien les différents comportements des chats dans la réalité et devrait plaire aux amoureux de ceux-ci , tente à travers la vision qu'ils peuvent avoir des humains, de comprendre la place de l'homme dans l'univers. C'est une véritable leçon de sagesse pythagoricienne : « …Tout ce qui m'entoure est là pour m'instruire. Tout ce qui m'arrive est là pour me faire évoluer

L'auteur, Bernard Werber, après des études de criminologie et de journalisme est devenu journaliste scientifique. Il est connu depuis le succès de son premier roman : Les Fourmis. Il qualifie le nouveau genre littéraire qu'il propose de «philosophie fiction».

 

 

La vie est un jeu d'échecs, d'Om Swami (éd. Fleurus 2019)
lecture par Marie Holder :

Vasu raconte la chance qu'il a eue enfant de rencontrer un adulte généreux et bienveillant. Grâce à lui, il a pu réaliser son rêve de devenir un grand champion d'échecs. À son tour, il transmettra ce que le «Maître» lui a appris, des échecs... et de la vie.

Vasu a grandi dans une famille indienne modeste avec des parents aimants qu'il respecte mais dans une Inde moderne où le poids des traditions est encore grand. On le constate quand il raconte le mariage de sa sœur, ou quand il rappelle l'appartenance de sa famille à la caste ancienne des brahmanes.
       C'est un adolescent impatient, capricieux, facilement irritable, vite en colère s'il est frustré de ne pas obtenir tout de suite ce qu'il veut.
       Il a une passion : le jeu d'échecs.
       Un vieux Monsieur, dont on saura seulement à la fin qu'il a été autrefois champion du monde d'échecs, mais qui vit pour l'heure incognito, le remarque dans un tournoi. Ce vieil homme lui donne des leçons gratuites et des conseils pour le faire progresser dans son jeu, mais pas seulement. «Il m'offrait, dit Vasu, des pépites de sagesse...» 
       Le roman est l'apprentissage de ses progrès aux échecs, et dans la sagesse de la vie. Et on s'aperçoit que les conseils donnés à Vasu... s'adressent aussi à nous!

Autre intérêt de ce livre facile à lire: par le biais de la métaphore du jeu d'échecs souvent utilisée, on peut réfléchir et développer:
       «Que ce soit dans la vie ou aux échecs [dit le Maître]..., etc .
       Si «La vie est un échiquier dont nous sommes les pions... », etc.
       On peut même terminer et ce n'est pas de la fiction par AlphaZéro, le programme informatique qui a permis à la machine de battre Kasparov aux échecs. À suivre... Mais c'est un autre sujet.

 

lecture par Adéla :

Se lit agréablement l'histoire de cet ado passionné d'échecs et de leur apprentissage pour en devenir un maître. Apprentissage qui est aussi celui de la vie. Vasu, l'adolescent indien, a un vieux maître avec qui il travaille les échecs, et des parents super compréhensifs qui font tout pour l'aider dans la voie qu'il a choisie. 
       C'est un roman typique des rapports de transmission qui peuvent exister entre ado et vieillard. Même si à certains moments, Vasu se cabre... 
       Le récit écrit à la première personne, celle de Vasu qui raconte, non sans quelques pointes d'humour, appartient à cette sorte de roman pour adulte, qu'un ado peut lire, ou pour ado, qu'un adulte prend plaisir à lire. 
       Écrit par Om Swami, moine bouddhiste, c'est une leçon de vie. Pour tous. Et si à certains moments on est tenté de lui reprocher un ton peut-être un peu trop empreint de bonnes paroles, il se termine dans l'émotion... ce qui rachète plus qu'amplement ce ton-là... 

 

 

Fréquence Orégon, de Loïc Le Pallec (éd. Sarbacane 2018)
lecture par Marie Holder :

Roman de SF
       Idée générale intéressante et belle :
       Dans un monde d'après le grand effondrement de la civilisation, un monde dévasté, ravagé, où chacun lutte égoïstement pour sa survie, un petit groupe de jeunes entreprend un long voyage pour s'échapper du monde devenu une prison invivable. Ils répondent à l'appel d'une voix lointaine et mystérieuse dont ils ont réussi à capter des bribes. Elle leur promet un monde nouveau.
       C'est une quête vers un idéal.

Première partie : la constitution du groupe de jeunes gens venus, au hasard des événements tragiques, d'horizons très différents, mais rassemblés autour de ce qui les unit: le refus du monde tel qu'il est devenu, la solidité et la force de l'amitié, la solidarité, le goût du partage et de l'entraide, le refus du chacun pour soi, la tolérance, le respect des différences, et beaucoup de courage au service de tous.
       Deuxième partie : pour répondre à cet appel lointain, leur fuite à travers un monde ensauvagé pour échapper à tous les dangers et aux mauvaises rencontres. La rencontre tout de même d'un adulte bienveillant et solitaire qui survit en autarcie loin du chaos du monde, et qui va leur venir en aide. La déception finale aussi quand la réalité ne correspond pas leurs rêves...
       Epilogue :
Une fin optimiste. Les robots ne domineront pas les humains mais les aideront à sauver la nature et l'humanité. En leur construisant une sorte d'Arche de Noé ?

De bonnes idées mises en avant, des sentiments généreux exprimés, des questionnements intéressants mais j'ai trouvé l'ensemble d'une lecture fastidieuse. J'ai failli abandonner au cours du voyage et ne jamais arriver au but! Les personnages sont des stéréotypes. Les bons, les salauds, c'est binaire. Seul le robot Seven serait presque subtil, qui comprend l'amitié sans pouvoir la ressentir dans une chair humaine qu'il n'a pas. Mais l'idée n'est pas développée ensuite. Et les chaos du monde avec tous ses malheurs listés parfois de façon plate, c'est lourd en écriture. On sature vite.
       Petites remarques de détail amusantes: les conseils de survie en milieu hostile, ça peut servir! et de jolies trouvailles aussi telle la découverte de Las Vegas en ruine envahie par les singes capucins (comme les temples d'Angkor?) Je verrais bien l'image en BD.

Ce roman me semble cibler de jeunes lecteurs ados/jeunes adultes adeptes par ailleurs de jeu vidéo ou d'escape game.

 

lecture par Adéla :

Des ados se posent des questions dans un monde du futur où les robots créés par les hommes sont devenus autonomes où ces ados vivent dans une poche privilégiée sans travailler à se faire servir par des esclaves, alors que leurs parents (surtout le père de l'héroïne) sont trafiquants et exploiteurs du reste du monde, entendent par ondes radio une voix lointaine, celle du «capitaine Green» appelant à se rendre en Oregon pour œuvrer à y bâtir un monde meilleur. 
       Ces ados décident de répondre à cet appel et partent. Ils vivront bien des mésaventures au cours de leur voyage, mésaventures qui les feront grandir... Pour finir par découvrir que l'Oregon est un navire échoué, le capitaine Green mort, la voix, une bande émise en boucle. Mais ils y trouvent les plans et une une quantité phénoménale de matériel que celui-ci avait accumulés pour construire ce monde nouveau, et ils s'y attèleront... 
       Bref, c'est un roman d'aventures, d'amitiés et d'idéal. Le récit, plein de péripéties dont les personnages se sortent bien chaque fois, est destiné à des ados.  Il n'y a rien dedans qui puisse les démoraliser. Ni d'émotion marquée… Le rapport ado et adulte est amené par leur rencontre au cours de leurs pérégrinations vers  l'Oregon avec un solitaire qui vit seul et par ses propres moyens loin du chaos du monde, qui les sortira de mauvais pas, les aidera à poursuivre. 

 

La fille d'avril, d'Annelise Heurtier (éd.Casterman 2018)
lecture par Adéla :

Passé le premier chapitre situé en juin 2018, qui met en dialogue une petite fille, Itzia, et sa grand-mère, Catherine, à la recherche d'une ancienne robe de jeunesse au grenier, le récit devient intéressant, vivant et plein d'humour décalé, de cette grand-mère qui se confie. 

Catherine, évoque pour Itzia les conditions de vie des filles de sa jeunesse lors des années 60. Ce qu'elle relate est très vrai. Les mamies d'aujourd'hui peuvent en témoigner qui y reconnaissent l'univers de leur enfance et adolescence. Le roman leur rappelle bien des détails enfouis dans les méandres de leur mémoire: la séparation des filles et des garçons en classes différentes, les pantalons qu'il était très mal vu et interdit de porter, de même que  se maquiller, les protections périodiques en tissu, à laver, le tricotin en forme d'amanite tue-mouches qu'elles ont eu, les bigoudis du samedi soir avec lesquels il fallait dormir, mal, selon l'adage qu'il faut souffrir pour être belle, certains titres de chanson, etc... L'auteure, née en 1979, n'a pas pu les vivre mais s'est beaucoup documentée auprès de personnes, ados dans les années 60, pour écrire son livre.

La Catherine du roman vit un peu un conte de fée dans la mesure où elle bénéficie d'une bourse d'étude octroyée par le gros industriel textile de leur petite ville. Ce qui l'aidera à sortir de son milieu étroit. Lui donnera le désir d'oser. D'abord avoir un petit job pour se faire de l'argent de poche, que la plupart n'avaient pas à l'époque où les jeunes qui travaillaient, dès quatorze ou seize ans, donnaient tout ou partie de leur paye aux parents. Puis s'adonner à sa passion de courir, sport qui était prohibé pour les filles qui devaient se cantonner à la gymnastique, question soi-disant de santé. Passion de courir qui débouchera pour Catherine sur le métier de professeur de sport dans lequel elle s'épanouira à l'écoute de ses élèves, connaissant leurs problèmes...

Ce récit narre la révolte, féministe mais obéissante et pacifiste, de Catherine face aux préjugés sur les femmes, aux interdits qu'elles subissent parce qu'elles ne sont pas nées garçons, à leur relégation au foyer comme mères pondeuses et éleveuses d'enfants...

On y voit très bien l'évolution des rapports entre adultes et ados, qui aujourd'hui communiquent mieux. La petite fille Izia et sa grand-mère Catherine sont très complices et discutent en toute liberté. L'intérêt d'Izia, sa curiosité pour la vie d'autrefois de cette grand-mère, bien différente de celle qu'elle mène aujourd'hui, l'amène à poser la grande question, la question éternelle des ados, la découverte de l'amour. La réponse n'y est qu'esquissée...

Bref, c'est un récit de transmission, par la grand-mère à sa petite fille curieuse, de la société des années précédant mai 68 ou couvait la révolte. Comme elle couve aujourd'hui...

 

On habitera la forêt, d'Esmé Planchon (éd. Casterman 2019)
lecture par Adéla :

Joyce, treize ans, habite Lyon six mois de l'année où elle est lycéenne moquée par les autres élèves. Sa mère est comédienne, (on retrouve le milieu théâtral dans lequel l'auteure a été élevée) souvent en déplacement les six autres mois.
Joyce va passe ses vacances à la campagne chez sa mamie. Se promène en forêt en pensant au poèmes de Rimbaud dont elle a emporté le livre. Elle y rencontre Sylvia, une ancienne prof, la cinquantaine, perchée sur un arbre, et Dorothy, mono de colo. Elles se confient, parlent de leur existence. Aiment se retrouver, aimeraient vivre dans la forêt.
Décident de construire une cabane bibliothèque dans un arbre. Puis de fil en aiguille, apprenant que la forêt est menacée par un projet de construction d'une pépinière de sapins de Noël, elles décident d'agir pour la sauver... Ce sera en organisant un spectacle en forêt, qui attirera d'autres personnes à construire elles aussi des cabanes en forêt...

Le récit est plaisant, plein de loufoqueries de langage et de bonnes intentions. Il est destiné aux ados. Il met en lumières leurs rapports avec les adultes: Joyce et sa grand-mère, Joyce et son amitié avec une Sylvia quinquagénaire. La transmission des valeurs. L'amitié. L'union collective qui fait la force. Y sont évoquées les luttes écologiques de ces dernières années, Notre Dame des Landes, Bure...  

 

The Zephyr song - du lait et des cookies, d'Elliot P. Lewis (2019)
lecture par Marie-Françoise :

Écrit au présent, non pas de narration, mais de la vie, car ils sont bougrement présents, ces jeunes qui expriment ce qu'ils vivent dans ce livre. Lycéens pas taraudés par le passé, ni encore par l'avenir, qui vivent l'instant, en ressentent les claques, intensément.
       Un livre qui devrait faire un tabac auprès des adolescents, mais aussi des anciens puisqu'il permet de comprendre ce qui se passe dans la tête des ados d'aujourd'hui. Qui tchatchent sur leur portable, s'envoient des SMS, écoutent de la musique avec leurs oreillettes, lisent des mangas, jouent au RP, font du sport et parfois rédigent le journal du lycée. Certains ressentent cruellement le désintérêt de leurs parents, sont harcelés par d'autres lycéens, confrontés à la maladie incurable... Ils se sentent mal dans leur peau, se cherchent et se débattent avec leur solitude, leur mal être, leurs haines, leurs désirs d'être aimés...

       « Ça m'agace, ça me bouffe, je suis cet idiot qui a besoin de reconnaissance des autres pour se sentir bien dans sa peau. Ou pour se sentir bien tout court. Qu'est-ce que j'ai fait de mal pour que Lenie me méprise, que mes parents m'ignorent, que ma petite sœur soit malade?»
       On pense à L'attrape-coeur de Salinger...
       La langue est celle des jeunes d'aujourd'hui, vivante,  tel qu'ils s'expriment, sans fioritures, aisée à lire. On avale le roman comme du petit lait sans se casser la tête. Le style coule, pas laborieux, on sent derrière, l'écrivain, le vrai. Qui a choisi de donner la parole tour à tour à ses personnages, manière de faire avancer le récit à travers leur réflexions, leurs pensées, ce qu'ils font, ce qu'ils se disent, et surtout ce qu'ils voudraient... Pensées évacuées comme un journal, en phrases courtes, voire en bribes de phrases, mais ça ne choque pas. Et ça marche.
       La fin pourtant, passés les trois quarts, est à mon sens un peu trop teintée d'eau de rose... Mais il fallait que le roman soit porteur d'espoir, que les ados sachent que tout n'est pas noir, que l'idée du suicide, effleurée par Lenie, l'un des personnages, ne se concrétise pas… que triomphe l'Amitié avec un grand A, comme celui de l'Amour.
       Seul bémol, ce roman qui, par ailleurs pourrait faire l'objet d'épisodes de série télévisée pour ados, est publié, hélas, à compte d'auteur et n'a pas bénéficié de l'aide d'un éditeur ni d'un relecteur.
On attend donc avec impatience une réédition sans fautes d'accords avec une mise en page améliorée, de préférence chez un vrai éditeur.

 

Sous le ciel qui brûle, de Hoai Huong Nguyen (éd. Viviane Hamy 2017, Le Livre de Poche 2019, 192p.)
l
ecture par Brigitte Grillot :

En 1975, à l'occasion d'une promenade en forêt de Chantilly, Tuan, un quadragénaire, se remémore son passé, depuis son enfance vietnamienne jusqu'à sa vie en France où il s'est exilé en 1968. Parcours, très tôt marqué par des pertes successives, un temps apaisées grâce à la présence de sa cousine durant la période où il habitait chez sa tante. Ce qui va soutenir Tuan durablement, c'est son amour pour la langue française, langue mélodieuse, aux multiples nuances de conjugaison, mais langue des colons. Malgré cela, c'est à cette langue, à cette culture française qu'il s'accrochera pour construire sa vie.

Il s'agit d'un roman lent, au style de bout en bout délicat voire un peu trop lyrique, un roman qui rend un bel hommage à la langue française. L'écrivaine confie avoir voulu réaliser dans ces pages un équilibre entre malheurs et joie. D'où la nostalgie de l'exilé mais l'enracinement dans une autre langue et pays, d'où les pertes mais les rencontres, d'où les atrocités des guerres et du régime Vietminh mais la beauté, le pouvoir apaisant de la nature comme de la poésie sur les affres de l'existence. Pouvoir qui porte ce livre.

 


Braves gens du purgatoire, de Pierre Pelot (éd. Héloïse d'Ormesson 2019)
lecture par Marie-Françoise:

La quatrième de couverture nous apprend que Lorena, jeune femme de moins de trente ans, tente de découvrir pourquoi son grand-père Maxime et sa compagne sont morts. D'après la gendarmerie celui-ci se serait pendu après l'avoir tuée. Or, Lorena n'en croit rien. Ni les autres qui les connaissent, de ce petit village de Purgatoire dans les Vosges où ils vivent. Lorena cherche des réponses auprès de Simon, qui vit à l'écart sur l'adret, qu'elle appelle "Mon oncle", mais qui ne l'est pas. Dépositaire des lieux, il sait bien des choses. Et notamment sur l'histoire de sa famille et sur les sombres secrets qui hantent la vallée depuis plus de cent ans. Simon, par bribes, sans soucis de chronologie, lui raconte ce qui s'est passé lointainement, lui découvre la généalogie, les liens entre les personnes des différents clans du village.
       Ce récit a bien des aspects faulkneriens, dans lequel sont décrits les "braves gens" de Purgatoire. Pas si braves que cela d'ailleurs, et qui ont à payer la dette ancestrale de crimes non punis commis par leurs aïeuls.  Crainte qui traverse tout le livre et tient le lecteur en haleine.
       Ça, c'est pour l'histoire en elle-même.

       Mais le roman est aussi prétexte à évoquer le lent déclin des scieries et tissages familiaux, passés à la dimension industrielle :
"Le textile s'implantait tout nouvellement dans le pays, à une échelle industrielle dont la dimension, la dynamique, n'avaient plus rien de commun avec ce que produisaient les métiers à tisser essentiellement artisanaux qui trouvaient place et emploi dans pratiquement tous les foyers des villages, les fermes éparpillées dans le creux des vaux comme sur leurs flancs, les «chézaux", aux lisières des forêts et sous les rondes chaumes qui voyaient paître des troupeaux dispersés."
       Et surtout, surtout, c'est un "grand" roman, parce que le personnage de Simon est lui-même écrivain, que, comme Pierre Pelot, il publie sous pseudonyme à la demande de son éditeur, qu'on lui découvre beaucoup d'autres points communs avec l'auteur qui n'a jamais quitté son village des Vosges, lit les auteurs américains, et ne se sent vivre que dans les histoires qu'il lit, qu'il écrit et nulle part ailleurs, et, mise en abîme, que Simon lui aussi a écrit un roman intitulé: Brave gens du Purgatoire, celui précisément que nous, lecteurs, tenons entre nos mains et sommes en train de lire !!!
      
À Lorena qui l'interroge, Simon dit: "... parce qu'elle avait mis le sujet sur le tapis et parce qu'il n'avait fait qu'attendre et espérer qu'elle le fît — ce qu'il avait fini par comprendre, ce qu'il entendait par «écrire», lui disant que c'était sa seule façon, en fait, de supporter, d'accepter de vivre le moins malaisément possible." (...) «On n'écrit pas pour raconter une histoire inspirée de la sienne, ni pour l'avouer, on écrit pour vivre une histoire, qu'elle parle de soi ou non, il n'y a pas à chercher d'autre vérité, sous-jacente ou pas, dans une histoire racontée, que celle qu'elle porte en elle, par projection, et dans sa vérité, et dans ce qu'elle est, non pas dans ni d'où elle vient...»
      
À travers le personnage de Quentin, fils de Simon qui étudia les Beaux-Arts et décéda brutalement d'une rupture d'anévrisme, ce roman est un hommage au fils de Pierre Pelot, Dylan, artiste comme Quentin et disparu de la même façon.
       À un moment du roman le narrateur écrit:
"Simon publia cette histoire qu'il avait écrite en s'éveillant de l'enfer, son histoire dans laquelle les personnages portaient des noms de papier, et lui-même le premier. Qui devait fracasser un peu plus son existence et d'autres autour de lui. Le roman s'intitulait Braves gens du Purgatoire. Il n'avait pas pris la peine de changer le nom des lieux. Ou bien peu."
       Et plus loin: (Bien entendu, comme tout un chacune, Lorena avait cherché à repérer le personnage fictif mis en page à son équivalence, dans le roman, mais elle n'avait pas trouvé. Quelques mots, quelques phrases, une certaine «Léna, gamine au museau de faon» qui «s'était déchaînée avec lui dans une interprétation hurlée de chansons de rock des années 1970», peut-être. «Lui», Quentin, son avatar d'encre et de papier.) Elle le lui avait demandé, lors d'une de leurs conversations, un jour où il paraissait bien disposé et alignait normalement plus de dix mots à la suite en réponse à une de ses questions. Mais il avait haussé une épaule. Lui redisant:
       —Arrête de chercher ce genre de choses dans les lignes de ce bouquin, ou entre elles, bon Dieu, Mirabelle... (...) — C'est un roman. Un putain de roman, je te l'ai dit vingt fois.
       Un putain de roman... Certes. Mais quelque chose de bien réel, quelque chose qui a traversé l'auteur Pierre Pelot, et meurtri. Au point d'avoir un moment annoncé que Brave gens du Purgatoire serait son ultime roman.
       Mais Pierre Pelot peut-t-il vivre sans écrire? lui qui n'a, avec le dessin et la peinture (à signaler que l'illustration de couverture est de lui), fait que cela toute sa vie, écrire avec brio dans tous les registres. Lui qui ne vit qu'avec ses personnages et par ses histoires, écrites jour après jour, même si sans doute elles lui sont de plus en plus dures à écrire parce qu'il les veut les plus parfaites possible. Au point de donner des chef-d'œuvres comme ce Braves gens du Purgatoire, et précédemment, comme
C'est ainsi que les hommes vivent (paru en 2003 et réédité en 2016).

 

 

Tangente vers l'est, de Maylis de Kerangal (éd. Verticales 2012)
lecture par
Adéla :

Aliocha, jeune appelé se retrouve avec son contingent d'une centaine de gars dans le Transsibérien, des jours et des jours de voyage sans savoir où il vont, mais vers la Sibérie et la guerre, c'est sûr... Il décide de fuir au prochain arrêt dans la gare d'une grande ville...

Hélène, française, amante d'un Anton "né dans les cuisines de la dissidence russe", avec qui elle vit, a décidé de le quitter lorsque celui-ci qui avait été homme d'un pays interdit, est devenu directeur de la centrale hydroélectrique de Divnogorsk, suite à une promotion fabuleuse, et a changé...

En gare de Krasnoïarsk, elle monte dans le Transsibérien pour Vladivostok. Avec Aliocha, ils se rencontreront au bout du dernier wagon où "Il a collé son front contre la vitre arrière du train, celle qui donne sur les rails, et s'y appuie pour regarder la terre défiler à soixante kilomètres heure, en ce moment même une steppe mauve, laineuse — son pays de merde."...

Elle, voyage en première, seule dans un compartiment de tête, où elle cachera le déserteur traqué, condamnés tous deux à fuir, à prendre la tangente vers l'est...

C'est un récit court de quelques 126 pages, qu'on lit d'une traite, dans la tension, happé par l'écriture poétique et envoûtante de Maylis de Kerangal, qui nous fait découvrir en même temps que l’atmosphère du Transsibérien, celle des gares et les paysages traversés, tel le fabuleux Baïkal visible une demie heure durant, que les passagers ne manquent pas de photographier.

Il est à signaler que le roman fut écrit en prolongement d’un voyage d’auteurs dans le Transsibérien entre Novossibirsk et Vladivostok, effectué dans le cadre de l’Année France-Russie en juin 2010. Nul doute que Maylis de Kerangal y aura croisé de ces jeunes appelés, cheveux rasés qui se rendaient, le cœur sans joie, jusqu’à leur lieu de casernement, et à partir de là aura élaboré, comme elle sait si bien le faire, tout un roman, poignant.

 

Gran Madam's, d'Anne Bourrel (éd. La manufacture de livres 2015, Pocket 2016)
lecture par Marie-Françoise:

La narratrice, Virginie, écrit son récit pour Ali, alors qu'elle est emprisonnée et suit un atelier d'écriture. Mais cela, le lecteur ne le saura qu'à la toute fin.
        Elle veut tout mettre au jour de la Jonquera, (en Espagne, proche de la frontière française) où sans l'avoir voulu, après avoir eu son bac et fait une année de fac, hélas sans trop suivre les cours, elle s'est retrouvée pute dans une boîte au Gran Madam's, sous le joug de son mac, Ludovic, le Boss.

Le roman commence par une scène qui heurte, lorsqu’elle elle doit supporter un client, puis un autre... Il y a Henri, dit Le Chinois  bien que noir, à cause de ses yeux bridés qui lui viennent de sa mère. Il est bon pour elle et lui vient en aide lorsque c'est nécessaire avec les mauvais clients ou si elle est malade...
        Cette scène et celle qui suit, lorsque le même soir ils règlent son compte au Catalan (dont on ne saura rien, ni pourquoi ils ont décidé de le tuer), risque d'entrée de livre de rebuter le lecteur, d'autant que le style d'une sobriété presque excessive, paraît plat avec ses "on" tout au long lorsque Bégonia narre leurs actions communes.

Après leur crime, Ludovic, décide de fuir vers Paris. Bégonia suit, passive. Ainsi que le Chinois. Mais en route, à Leucate, alors qu'ils se reposent dans les dunes, ils rencontrent une jeune fugueuse, Marielle, qui leur demande de la ramener chez elle.
        Ses parents tiennent une station service et les accueillent favorablement. Tant et si bien qu'ils leur demandent même de rester quelques jours, puis une semaine, et de prolongement en prolongement l'été se déroule... Ils aident au garage, à la pompe à essence, passent ensemble des journées et des soirées agréables, de vraies vavcances… (On pense à La Maison Tellier, cette nouvelle de Maupassant lorsque les "pensionnaires" vont avec leur maquerelle à la communion de sa nièce et vivent des moments d'insouciance), mais ils sont mal vus par les gens du village.

Bégonia se prend d'affection pour Marielle dont elle partage la chambre et qui a elle se confie un peu.
        Begonia s'éprend d'Ali, qui, de nuit, remplace les patrons à la pompe. Nuits durant lesquelles elle le retrouve, pour des conversations. Ils s'entendent bien, ne s'embrassent pas, même s'ils le souhaiteraient...

Tout va bien jusqu'au jour où, la canicule qui se prolonge exacerbant peut-être les esprits, la situation se dégrade. Le père de Marielle la dispute de plus en plus, et la mère ne dit rien... Non plus lorsque chez les grands-parents de Marielle, sa mère lui demande d'aller jouer avec son oncle dans sa chambre et que devant le renâclement de la gamine, son père l’y oblige. Oncle par ailleurs taré congénital à cause de l’alcoolisme de la grand-mère, demeuré mais pervers qui vit encore chez les grands-parents de Marielle. Les parents ne voyant pas ou ne voulant pas voir... et n'acceptant pas que Marielle refuse d'aller chez ses grands-parents, ni pourquoi elle en a fugué plusieurs fois. C'est Bégonia, la pute, qui comprendra la détresse de Marielle...

Ce roman est qualifié de noir. Bien sûr, il nous montre la dure condition de prostituée, la détresse de l'adolescente et les méfaits de l'alcoolisme. 
        Mais il y a cette embellie de vie quasi normale, un temps, à la campagne. Le fait que Bégonia éprouve, elle le dit clairement à un moment du récit, malgré tout, le besoin de continuer à vivre. Celui aussi que Marielle soit libérée de son oncle et que Bégonia, qui a repris son vrai nom de Virginie, le soit de l'emprise de son mac et qu'en prison son corps demeure vierge d'hommes. Qu'elle peut à nouveau lire. Qu'elle a pu se libérer par l'écriture de tout son passé nauséabond. Et surtout qu'à l'extérieur, il y a Ali Talib qui l'aime, et qu'elle aime. Bref, que la fin, loin d’être pessimiste, est une ouverture.

 

Un peu, beaucoup, à la folie, de Liane Moriarty (éd. Albin Michel 2018 - traduit de l'australien par Sabine Porte)
lecture par Adéla:

Un peu, beaucoup, à la folie, est un roman sur "la noirceur qui rôde sous les vies ordinaires" (sic la quatrième de couverture), l'usure du couple dans sa vie devenue routinière, entre amitié et relations de voisinage, entre carrière musicale exigeante et vie de famille à préserver, entre désir/ou pas, d'enfant et don d'ovocytes.

Au fil des pages le lecteur sent le récit construit de manière à le tenir en attente, ne distillant que peu à peu, par retours à un crucial "jour du barbecue" entre voisins, les tenants et les aboutissants d'un grave accident qui survint par inattention. Accident qui heureusement fut sans suite, sauf à bouleverser et culpabiliser les êtres, même si la responsabilité de chacun ce jour-là n'entraînait pas de réelle culpabilité individuelle, faillir mener un couple à la rupture... On y découvre des tics comportementaux, tel celui difficile à gérer d'une mère accumulatrice, ou le type du voisin revêche.

Bref, Un peu, beaucoup, à la folie, est aisé et pas désagréable à lire, mais il est sans grand pathos, on devine d'avance qu'il finira bien.  
        C'est un roman convenu et bien moral qui sensibilise sur l'accident qui guette, les gestes de secourisme auxquels il peut être vital d'être formé. La vigilance. La surveillance de tous les instants des jeunes enfants. L'attention aux autres. La compassion réciproque.

 

Les saisons de la solitude, de Joseph Boyden, traduit de l'anglais par Michel Lederer (éd. Albin Michel 2009, collection terres d'Amérique)
lecture par Marie-Françoise :

       Deux voix s'expriment tour à tour, l'une masculine, l'autre féminine, dans laquelle l'auteur se glisse à merveille pour confier leurs drames et conflits les plus secrets:
        Celle d'Annie qui, à son oncle Will plongé dans le coma après une agression, parle longuement pour tenter de le faire revenir...
       Celle de Will qui s'adresse à ses nièces, Annie et Suzanne, sans que l'on sache jusqu'à la fin s'il le fait ou non depuis l'au-delà...
       Annie, qui a choisi de vivre dans une cabane au Canada à la façon des anciens Crees, raconte peu à peu à Will les tenants et les aboutissants de la recherche qu'elle a menée sur les traces de sa sœur Suzanne disparue après être partie à Montréal puis aux Etats-Unis avec Gus. Suzanne est devenue un mannequin célèbre qui fait la une des magazines photo. Gus est un personnage pas clair, mêlé à des trafics de drogue, il doit de l'argent à son boss qui le recherche ainsi que Suzanne. C'est le frère de Marius.
       Will, Indien Cree, qui fut un excellent pilote canadien, peu à peu raconte sa vie, les accidents qui l'ont amené à ne plus pouvoir voler, ses abus de whisky, de bière et de cigarettes, sa peur viscérale de Marius depuis que Suzanne est partie et que celui-ci le lui reproche, le harcèle et l'agresse.
       Annie, qui désormais le veille, est revenue de son long et pénible voyage au cours duquel elle rencontra les personnes avec lesquelles sa sœur se lia, vécut un peu de la vie de sa sœur, devenant à son tour, elle-même et un temps éphémère, mannequin. Elle a pour protecteur, Gordon, indien SDF des grandes villes, qu'elle sortit de son vagabondage. Muet il ne lui répond que par gestes ou écrit. Elle l'appelle Mr Silence.
       Will, tenta de se soustraire à Marius, un personnage que personne n'aime, que tous craignent, puis s'isola dans une île en vivant de chasse et de pêche, tâchant de se faire oublier. Mais à lui, qui dans une autre vie avait perdu épouse et enfants dans l'incendie de leur maison, la solitude pèse.

       Ce roman montre les deux versants de la vie des Indiens d'Amérique d'aujourd'hui:
       La  vie moderne qu'a choisi de mener Suzanne, mannequin, dans les grandes villes et les gratte-ciel de Manhattan, où, dans le luxe, l'argent facile, rien ne dure. 
       La vie traditionnelle des anciens, simple, de pêche et de chasse dans l'immensité sauvage des forêts canadiennes, qu'a choisi Annie, sa sœur. Ne prélevant des animaux que ce qui est nécessaire pour survivre au sein d'une nature, pas toujours clémente. N'omettant pas de les remercier pour ce qu'ils donnent, à l'instar de son grand père, son moshum, qui l'a initiée dès l'enfance, et de son oncle Will.
       Will, qui narre aussi à ses nièces son émouvante histoire d'amitié, avec une vieille ourse qui vient le visiter et accepte ses dons de nourriture, alors qu'en proie à la peur de sortir et de croiser Marius, il vit reclus dans sa cabane. Will, trappeur, chasseur, devenu sentimental... diront ses amis Joe et Gregor, aussi portés sur l'alcool et la bière que lui.

       Bref, ce roman prenant, saisissant, porté par la poésie brute de Joseph Boyden et l'humanité de son regard, est d'une inestimable authenticité. Il fut couronné par le plus grand prix littéraire canadien, le Giller Prize, à l'automne 2008. Joseph Boyden, né en 1966, est un écrivain canadien de langue anglaise. Il a des origines irlandaises, écossaises et a des ancêtres Cree.

 

 

Si une nuit d'hiver un voyageur, d'Italo Calvino (éd. Gallimard folio 2015 dans la traduction de Martin Rueff)
lecture par Adéla :

C'est un curieux livre que nous propose ici Italo Calvino. Un livre ou l'auteur s'adresse au Lecteur, que nous sommes et qu'il est lui-même. En employant le "tu", donc de celui, lui ou nous, qui lit, mais aussi parfois le "je", de celui qui écrit.
       Y sont détaillées au fil de 361 pages tout, absolument tout ce qui concerne l'action de lire, des conditions les plus basiques, telles l'achat, l'installation confortable sous une bonne lumière, etc... où nous nous reconnaissons..., aux motivations et raisonnements des plus philosophiques et aux livres interdits. Mais aussi l'action d'écrire en vue d'être lu. «Je lis donc lui écrit.»
       Ses 12 chapitres se composent donc, d'une part des actions du Lecteur et de ses réflexions, lesquelles le concernent lui/nous, en tant que lecteur moyen, mais s'adressent aussi à la Lectrice, que le Lecteur rencontre et avec laquelle il noue une relation amoureuse à l'occasion de leur lecture de romans qui font l'objet d'inter-chapitres.
       Romans inter-chapitres que l'auteur, Italo Calvino, voulait inachevés, et que le Lecteur et la Lectrice trouvent effectivement interrompus, comme des sortes de longs incipit qui les allèchent et les laissent à chaque fois sur leur faim, de sorte qu'ils recherchent, moyennant diverses aventures, le volume complet. Qui chaque fois qu'ils croient l'avoir enfin en main, s'avère être un autre que celui auquel ils s'attendent, tout aussi intéressant mais tout aussi inachevé.        Ainsi de début de roman en début de roman, il y en aura dix à l'intérieur de l'ouvrage, explorant toutes les sortes de romans possibles : du "roman brouillard" au "roman apocalyptique" en passant par le "roman du corps", ceux "symboliques-interprétatifs", "politico-existentiel", "cynico-brutal", "de l'angoisse", "logico-géométrique", "de la perversion", et "tellurique-primordial", s'avance ce livre singulier.
       Cependant, pour le lecteur que nous sommes, ces débuts de romans, bien qu'interrompus, souvent abruptement en effet, constituent chacun un récit à part entière qui pourrait être isolé et publié dans un recueil de nouvelles. «J'ai toujours été davantage un auteur de récits qu'un romancier» confie Italo Calvino dans sa postface.
Ici, les pages intermédiaires constituent un cadre qui lui permettent de s'exprimer sur l'objet de la lecture, «pas tant littéraire que romanesque» «qui se fonde, avant toute chose, sur la capacité à diriger l'attention sur une intrigue dans l'attente constante de ce qui va se passer», et l'écriture.
       Si le titre de l'ouvrage nous fait croire qu'il s'agira de l'histoire d'un voyageur en train, et si le premier des dix récits intitulé par le titre éponyme commence en effet par une histoire de valise à échanger dans une gare de chemin de fer, il n'en est rien de la suite où de page en page on espère la trouver nous aussi... Le voyage étant en fait celui du lecteur que nous sommes dans la présentation de la lecture, sous toutes ses coutures, si l'on peut dire... Et les titres de ces dix récits, que le Lecteur et la Lectrice, personnages du livre, mais également nous, lisons avec intérêt, mis à la suite forment étrangement eux aussi un incipit:
      "Si une nuit d'hiver un voyageur, / loin de l'habitat de Malbork, / au bord de la côte à pic / sans craindre le vent et le vertige, / regarde en bas où l'ombre s'amasse / dans un réseau de lignes entrelacées, / dans un réseau de lignes entrecroisées / sur le tapis de feuilles illuminées par la lune / autour d'une fosse vide. / Quelle histoire, là-bas, attend sa fin? "
      De sorte qu'Italo Calvino semble avoir réussi l'exercice que l'un de ses personnages, écrivain dans le livre, souhaitait réaliser: «Je voudrais pouvoir écrire un livre qui ne soit qu'un incipit qui puisse garder tout au long de sa durée la potentialité du début, l'attente encore sans objet.» Le mot potentialité permet de rappeler au passage que l'auteur fut membre de l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle). "Si", premier mot du titre aurait pu nous mettre sur la voie...

En résumé, avec Si une nuit d'hiver un voyageur, Italo Calvino nous donne à lire une étude approfondie et très fouillée sur le désir de lire et la lecture, menée de façon quasi ludique et de petit thriller, par le biais des pérégrinations du Lecteur et de la Lectrice à la recherche de la suite d'un roman interrompu. Étude, pour nous, rendue attrayante par les lectures ponctuelles de romans dans le roman, elles-mêmes souvent porteuses de considérations sur la littérature.

 

 

 

L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante (traduit de l'italien par Elsa Damien - éd. Gallimard tome1-2014/tome 2-2016/tome 3-2017/tome 4-2018)
lecture par Adéla :

Pourquoi parler ici d'un roman qui reçut déjà bien des éloges, fut tiré à des millions d'exemplaires et traduit dans plus de 40 langues? Parce que je ne saurais le qualifier autrement que de prodigieux et d'époustouflant. De troublant!
        D'autant qu'il est écrit sous le pseudonyme d'Elena Ferrante, dont le prénom est à l'intérieur du roman celui de la narratrice, Elena Greco, qui conte son ascension en tant qu'écrivaine issue des milieux défavorisés d'un quartier napolitain, après avoir consacré sa jeunesse à étudier laborieusement et réussir avec brio ses examens. Sa vie est entremêlée à celle de son amie d'enfance Lila, connue depuis sa première année d'école, et qui ne dépassa pas le primaire, mais qui était d'une intelligence fulgurante et aurait pu suivre des études avec facilité, ce qu'Elena ne réussit qu'à force d'efforts et de ténacité. Car les parents de Lila refusèrent de l'envoyer au collège, on avait besoin d'elle à la maison et pour épauler son père à la cordonnerie, et qu'elle ne s'opposa pas à leur volonté. Douée pour tout, avec le goût d'apprendre, Lila réussit dans bien des métiers, de cordonnière à informaticienne en passant par gérante de magasins et employée mal payée et mal traitée d'une usine de salaisons. Elle connut une vie multiple d'ascensions et de chutes. Dans le domaine conjugal aussi. Mais dans ce domaine là, Elena ne fut pas en reste.

D'un tempérament spécial, tantôt toute amicale et mielleuse, tantôt hargneuse, Lila arrivait à ses fins, et disait: «C'est moi la méchante, un pacte que nous avons fait depuis l'enfance» (depuis que petite elle jeta la poupée d'Elena dans le soupirail de la cave de leur vieil immeuble). Et aussi: «Il faut toujours que je fasse, refasse, couvre, découvre, renforce, et puis tout à coup que je défasse et que je casse.» Puis se lançait dans autre chose qu'elle réussissait tout autant.
        C'est elle qui incita implicitement Elena à réussir dans le domaine de l'écriture, à réaliser ce qu'elle même ne pouvait, n'ayant pas fait d'études: «C'est toi, l'écrivaine». Vocation d'écrire qu'elles avaient ressentie toutes deux dès l'école primaire en lisant Les quatre filles du Dr March.
        L'amie prodigieuse, d'une écriture qui évoque les accents à la fois populaires ou châtiés des nombreux personnages, qui parfois mêlent dialecte napolitain et bel italien, est une lecture prenante. Sur l'amitié et son emprise, les rivalités, les jalousies, les passions, les problèmes de couple, de violence conjugale, de harcèlement, de liberté sexuelle, sur le désir de maternité, l'éducation, l'empreinte génétique des parents sur leurs enfants quoi qu'ils s'en défendent, et le fossé entre classes populaires et bourgeoisie, entre ouvriers frustes et intellectuels, le désir de se hisser dans l'échelle sociale, l'ambition, le but de la vie et son bilan, la disparition.
        Mais il montre aussi l'attachement au lieu de naissance, le contexte intellectuel et politique de l'Italie
complexe entre fascistes, communistes, socialistes, pouvoirs de la Camorra et corruption... des années 1950, à 2011 si l'on tient compte du fait que la narratrice y mentionne l'attentat contre les Tours de New York alors qu'en s'interrogeant, elle est en train d'écrire son récit.

C'est une très longue saga parue en quatre volumes denses qui totalisent plus de deux mille pages. Elle retrace la vie des deux héroïnes, des membres de leur familles et des familles amies ou ennemies. La vie d'Elena, linéaire et toute tendue vers son but: devenir un écrivain remarqué et en vivre, elle reconnaît qu'elle a toujours eu de la chance, mais elle a aussi pris les décisions qu'il fallait. Celle, imprévisible, de Lila qui n'a rien à faire de la stabilité. 
        Le tome I porte sur leur Enfance et adolescence; le tome II intitulé Le nouveau nom, sur leur Jeunesse; le tome III ou L'époque intermédiaire est intitulé : Celle qui fuit et celle qui reste, puisque ses études amèneront Elena à quitter Naples alors que Lila ne quittera jamais sa ville; dans le tome IV: L'enfant perdue, elles accèdent à la Maturité et la vieillesse. Là, pointe le doute d'Elena sur la pérennité de son œuvre et le moindre intérêt qu'elle suscite auprès des lecteurs avec les ans qui passent, l'époque qui change, (œuvre à laquelle elle aura consacré toute une vie de travail, au détriment parfois de sa famille), jusqu'au sentiment de la vanité même de cette œuvre lorsque derrière il n'y a que labeur et pas une intelligence fulgurante, comme celle de son amie Lila qui, elle, aurait pu écrire quelque chose qui traverserait les siècles... si elle avait voulu.

Lila, finalement disparaît sans plus donner signe de vie à l'âge de soixante-six ans, comme évaporée après avoir effacé toutes ses traces. C'est cette Lila prodigieuse qu'Elena a tenté de reconstituer à partir de ses quelques souvenirs dans ces pages dont l'épilogue incite à relire le prologue, et pourquoi pas poursuivre pour mettre au jour, ce qui à la première lecture, nous aurait échappé.
        Mais peut être aussi, ce prologue et cet épilogue, ont-ils été ajoutés lorsque l'auteur, une fois l'écriture du roman achevée, doit se résigner à ce que disparaissent de sa vie des personnages, inspirés du réel, certes, puisque Elena Ferrante reconnaît dans des interviews écrits, la teneur autobiographique de son oeuvre, confirme qu'elle est une femme et mère de famille, et qu'il lui tient à coeur de dénoncer les injustices et les violences subies par ses congénères, dans une Italie marquée par le sexisme et le patriarcat. Mais imaginaires tout de même et avec lesquels il/elle (si l'auteur qui se cache et reste dans l'ombre est une femme) a vécu durant les mois et les mois d'intimité qu'a duré son travail d'écriture et qui l'ont mené(e) à travers leurs méandres propres à conter ce récit, et doit à présent se résoudre à ce que ceux-ci disparaissent de sa vie afin qu'il/elle puisse passer à autre chose? Et se pourrait-il qu'il/elle ait choisi de publier son œuvre sous pseudonyme pour s'en dissocier, puisque la narratrice, Elena Ferrante, s'y pose elle-même en personnage?

Alors qu'en tout début de lecture je me disais : ce n'est qu'un best-seller qui fait penser à une de ces séries télévisées, à une de ces sagas interminables à rebondissements sentimentaux distillées en petits épisodes... et il en a été effectivement tourné une série télévisée , j'ai malgré tout continué à lire, prise par cette histoire d'amitié indéfectible et chahutée et me suis rendu compte qu'il s'agissait de bien plus que cela, que s'y mêlait le sentiment d'effroi devant l'impermanence des choses, puisque rien n'est jamais acquis ni définitif et que plane l'anéantissement brusque de tout, comme le Vésuve prêt à se réveiller dans l'horizon de Naples, où se passe le roman et d'où a confirmé être originaire, Elena Ferrante.
        «Ah, quelle ville! Disait tante Lina à ma fille. Quelle ville magnifique et pleine de trésors! Imma, ici on a parlé toutes les langues, ici on a construit un tas de choses et on en a détruit tout autant, ici les gens, aussi bavards soient-ils, ne se fient à aucun bavardage, et ici il y a le Vésuve, qui rappelle chaque jour que l'entreprise la plus ambitieuse des hommes les plus puissants, l'œuvre la plus extraordinaire qui soit, peut être balayée en quelques secondes par le feu, par un tremblement de terre, par la cendre ou la mer.» Un Naples de violences et de passions, de volontés et d'asservissements, d'usure et de corruption. D'opportunisme aussi.

Ce roman complet et riche aborde absolument tous les domaines de la vie, des vies, sans cesse à reconstruire. C'est un roman à dimension universelle où le lecteur à une page ou une autre reconnaît l'une ou l'autre de ses propres constatations, expériences ou situations.
        Un roman de réflexion aussi sur la genèse et les motivations, sur le travail de l'écriture, puisque la narratrice y a vocation d'écrivaine et porte le même prénom que l'auteur inconnu qui écrit sous pseudo, et révèle à ses lecteurs en particulier, dans La frantumaglia, des aspects de la personnalité d'Elena Ferrante en lui donnant une mère couturière s'exprimant en napolitain, une date et un lieu de naissance, Naples 1943.

Mais qui est réellement Elena Ferrante? Qui est celle qu'on se prend à croire que c'est en écrivant cette Amitié de plus de trente années, avec ses hauts et ses bas, ses moments d'amour et ses moments de haine jusqu'à arriver enfin à agir selon sa propre volonté et non plus inconsciemment sous l'influence de Lila, qu'elle prouve à elle-même qu'elle est véritablement au bout du compte/du conte... devenue prodigieusement écrivain. Mais écrivain qui, comme son héroïne Lila, qui faisait parfois au cours du roman l'expérience curieuse de la délimitation, veut rester dans l'ombre, disparaître aux yeux du lecteur. Comme si seuls devaient continuer d'exister aux yeux de celui-ci les personnages littéraires, narratrice comprise, sortis de sa plume et non celui ou celle qui tint véritablement cette plume?

 

Le modèle oublié, de Pierre Perrin (éd. Robert Laffont 2019)
par Marie-Françoise :

Chacun connaît le nom de Gustave Courbet, dont en cette année 2019 est fêté le bicentenaire de la naissance, depuis que son tableau, L'origine du monde, fit scandale. Chacun a entendu parler aussi d'un autre de ses tableaux célèbres Un enterrement à Ornans. Ornans, petite ville franc-comtoise dont le peintre est originaire. Chacun sait qu'il vécut au dix neuvième siècle, et sait peut-être aussi qu'il fit de la politique. 

La biographie, qualifiée de roman, que nous présente Le modèle oublié, que Pierre Perrin fait partir de la rencontre de Gustave et de Virginie , nous dévoile, par le biais de l'évocation des toiles du peintre au fur et à mesure de leur création et de son ascension, ce que l'auteur a découvert de Virginie Binet, dieppoise qui fut un des modèles du peintre, vécut avec lui une dizaine d'années et lui donna un fils. Il nous fait découvrir la personnalité de Courbet issu d'un milieu paysan, qui voua sa vie à la peinture, voulait se démarquer des artistes de l'époque. Ses rapports avec ses contemporains: Baudelaire, Flaubert, Proudhon, Champfleury, Gautier ou Victor Hugo... Le départ de Virginie, la douleur qu'il en ressentit et exprima dans certaines toiles. Ce qu'il advint d'elle et de leur fils Émile, qu'il ne reconnut pas, que pourtant il aimait et glissa dans quelques-unes de ses œuvres. L'emprise de ses trois sœurs qu'il rejoignait de longs mois durant à Ornans où il se plaisait sans Virginie qu'il cachait à sa famille. Ornans, où il peignait et où, grâce à la vente de ses oeuvres, il agrandissait son patrimoine terrien. 

Quelles sont les parts de vérité, d'interprétation et d'imagination dans cette présentation, puisque la correspondance amoureuse de Courbet a été détruite ? 

Pierre Perrin dans un précédent récit, Une mère, Le cri retenu (Le Cherche Midi éditeur 2001), écrivait: «D'une existence, il ne demeure presque rien. Magicien sans illusion, on fait parler les restes, quelques bribes de phrases éventées, des lettres, des photos. On ne peut rien certifier de sa recréation.» Il incorpore dans Le modèle oublié, faits et conversations réelles tirées de la très large documentation qu'il a consultée (dont il indique la bibliographie en fin d'ouvrage), et met son style très personnel et savoureux, à l'avenant du langage de l'époque. 

 Toujours dans Une mère, il écrivait encore: «Une œuvre est un trompe l'œil; pour l'émotion suscitée, un souffle. L'artiste à la terrible volonté creuse sa tombe comme chacun. Qu'il s'en détourne ou la dévisage, ou croie la reculer, il s'enterre vivant.» N'est-ca pas ce que réalise Courbet, quand il peint L'Homme blessé? Ne fait-il pas encore de même en fin de vie? Si ce roman offre un tableau peu flatteur du peintre, c'est que le plus grand amour de Courbet fut son art, la peinture, et sans doute aussi la richesse et la renommée qu'elle lui apportait. Courbet qui, enflant de plus en plus, mourut d'hydropisie. 

Enfin, ce roman offre au lecteur un intéressant cheminement à travers les belles peintures de Courbet qu'il permet de découvrir ou redécouvrir, à condition de les aller visualiser dans un ouvrage spécialisé ou sur le net. Aussi regrette-t-on, qu'hormis la très belle couverture qui présente la partie centrale de la toile, L'Atelier du peintre, elles ne soient pas reproduites en encart dans l'ouvrage même.

 


Courir, de Jean Echenoz (Les éditions de Minuit 2008)
lecture par Marie :

Sur la couverture, en dessous du titre, on peu lire "roman". Mais il s'agit d'une biographie contée sous un angle particulier, celui de la course à pied. Biographie donc, de la carrière sportive du célèbre champion tchécoslovaque Émile Zatopek. Biographie limitée dans le temps puisqu'elle va de l'invasion de la Moravie en  1939 par les Allemands à celle de la Tchécoslovaquie par les Russes en 1968, alors que le célèbre coureur est né en 1922 et décédé fin 2000.
       On y découvre comment,
de jeune qui avait interrompu ses études car sa famille n'avait pas les moyens de l'y maintenir, et était apprenti chez Bata,  il en vint, bien que n'aimant pas le sport et n'en pratiquant pas, à aimer peu à peu la course à pied au point d'y prendre plaisir et de ne pouvoir plus s'en passer, après qu'il eût du, en 1941, participer à un cross-country de neuf kilomètres mis au point par la Wehrmacht à Brno. Épreuve dont il sortit aisément deuxième contre une sélection allemande athlétique, élancée, arrogante, équipée. Comment il finit par se laisser convaincre de participer à des compétitions et devint champion haut niveau de son pays puis de partout.
       Jean Echenoz nous décrit la mimique de cet homme, gentil et rieur sauf lorsqu'il court et grimace montrant un visage d'effort effort et de douleur. Son style de course particulier. Son entraînement journalier plus qu'intense qui le menait aux confins de la résistance humaine. Ses incroyables succès, les
records dont les siens, qu'il bat durant toutes les années où il laisse les autres participants derrière lui. Comment il sort victorieux de chaque épreuve et obtient ses médailles d'or olympiques. Sans fatigue apparente. Jusqu'à ce que l'âge aidant...
       Ceci avec l'obligation de s'en tenir au bon vouloir des dirigeants de son pays qui l'utilisent pour leur propagande, mais à qui il arrive aussi de refuser un visa de sortie pour l'étranger où on le sollicite pour des compétitions, de crainte qu'il ne rentre plus au pays... Et il accepte tout. De toute façon, il n'a pas le choix. Sauf lorsqu'il s'insurgera contre l'entrée des chars soviétiques dans son pays, sera alors déchu de tout. Mais acceptera, parce qu'il n'y a que lorsqu'il court qu'il aime se battre. 
       Bref, le récit, narré non sans humour, au présent, est facile et agréable à lire. Il nous apprend beaucoup sur le phénoménal coureur que fut Émile Zatopek, surnommé "la locomotive tchèque", mais aussi sur le contexte politique de son pays, et les bouleversements de cette époque.

 


On n'est amoureux qu'à bicyclette /Journal d'un Tour de France, d'
Olivier Larizza (Le Verger éditeur 2002)
lecture par Marie-Françoise
:

Voici un plaisant petit ouvrage présenté sous forme de journal d'un tour de France. Il se lit facilement et sans ennui même par un lecteur non assidu des retransmissions du spectacle de cette épreuve cycliste tant l'écriture en est frivole et chatoyante, d'un auteur à l'aise dans tous les registres (voir autres lectures) et qui se plaît ici à jouer avec les sons, ce qui donne une saveur particulière au texte.

Larizza y parle bien sûr de cette compétition, de ses des étapes, qu'il attend avec fièvre. Des coureurs, aux noms connus ou moins du tour de 2001 qu'il suit en direct, jour après jour à la télévision, et d'autres plus anciens, des difficultés qu'ils affrontent. Il y mêle quelques considérations autres, parle de ses occupations personnelles, pendant et en dehors des étapes, ses soirées, ses restaus, ses nuits, etc. Il ironise sur sa fatigue, sur son effort à écrire ce journal qui, dit-il, ne sera pas lu vautré sur son canapé rouge, tandis qu'il décrit les coureurs à la peine, les coureurs qui transpirent... lui aussi transpire, il fait chaud nous sommes en juillet, ou qui sont transis et bleuis par la pluie froide les jours de particulièrement mauvais temps.

Il donne son avis sur le dopage. Évoque les moments graves de ce tour, des tours passés, les abandons, les accidents, les morts. Mais vite, son ton redevient léger, car de la vie, Larizza ne veut prendre que le bon côté.

Il décrit peu du paysage et des villes traversées. Des villes d'arrivée, sauf à savoir ce que les coureurs y font: se nourrir, se reposer. S'étend un peu sur sa ville natale, Thionville, et sur celle de Strasbourg où il vit. Strasbourg, ville d'étape le 13 juillet, où il peut l'aller regarder passer au rond-point d'Entzheim. Et voir quoi ? La caravane, avec sa Cicciolie chérie qui récolte des objets publicitaires, et, en à peine quelques secondes trop rapides, le passage du peloton à toute allure:
      "16 h 58. Passage des coureurs. Je reconnais Brochard et aperçois le maillot jaune. C'est une ribambelle de couleurs, un train mosaïque dont j'entends la locomotive souffler, un fugace bourdon multicolore: un peu de noir, l'émail bleu-vif de ses ailes, l'argent de ses roues, ses yeux facettes rubis et bronze où toutes les nuances de l'arc-en-ciel se reflètent comme des gouttelettes d'eau en suspension, et ce bourdonnement des rayons et des pédales qui s'éloigne trop vite. (...) Tout le monde est content, ravi, surpris aussi par la vitesse de l'éclair humain qu'on a vu à peine une poignée de secondes."

Une amourette s'y devine tout au long, avec sa douce amie Cicciolie, délaissée durant les trois semaines où Larizza est rivé à l'écran, mais patiente et qui saura se venger une fois le tour terminé. Je ne vous en dit pas plus à ce sujet, quand vous aurez le livre entre les mains, vous le saurez.

 

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, de Joël Dicker (éd. De Fallois/l'âge d'homme 2012 - De Fallois/Poche 2018)
lecture par Marie :

L'écriture comme un combat. L'écriture comme la boxe avec ses techniques, sa discipline, ses exigences d'entraînement, de perfectionnement, afin de se surpasser pour se vaincre soi-même et produire un bon livre qu'aimeront les lecteurs. L'écriture aussi comme la course, par tous temps, qu'il fasse froid, pleuve ou vente, exigeant la persévérance pour arriver au bout.

Voilà le thème de ce roman où le grand écrivain, Harry Quebert, conseille et se confie au jeune Marcus Goldman tout au long d'une enquête à moult rebondissements. Enquête non dénuée de sentiments, "chagrin d'amour et chagrin de livre", avec des allers retours dans le temps, après que le corps de Nola, jeune fille de 15 ans aimant et aimée d'Harry, disparue trente ans auparavant, ait été retrouvé enterré dans la propriété de ce dernier; présumé donc coupable, ce qui brise sa carrière d'écrivain. Enquête menée par la police, bien sûr, mais aussi sur place par Marcus qui ne croit pas en la culpabilité de son ami et maître en écriture, Harry Quebert, lequel l'a aussi initié à la boxe, pour lui apprendre à savoir tomber, à oser et à quitter les chemins de la facilité. Enquête narrée par Marcus qui, sous contrat et pressé par son éditeur, veut réhabiliter son ami et décide d'en écrire un roman. Dans lequel entrent les voix des différents protagonistes qui donnent lieu à plusieurs interprétations des faits, et donc induisent différents coupables, avec la possibilité qu'a l'écrivain d'écrire plusieurs versions, de là les successifs rebondissements, jusqu'à ce qu'il trouve le vrai coupable.

Car l'écrivain ne connaît pas d'avance la fin de son roman. Mais celle-ci peut tout aussi bien être celle que, lui, souhaite, puisque l'on est dans la fiction, et il parvient alors au "paradis des écrivains"...

Bref, La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, est un roman passionnant de 860 pages, présenté de manière très originale, où l'on assiste à l'écriture d'un roman dans le roman, en 31 chapitres numérotés à rebours, comme autant de conseils distillés à l'écrivain novice, contenus dans trois parties allant de "La maladie des écrivains" au "Paradis des écrivains" en passant par "La guérison des écrivains", précédées d'un prologue et suivies d'un épilogue.

L'auteur, Joël Dicker, écrivain suisse romand né à Genève en 1985, situe son roman dans l'Amérique des années 2008 avec retours sur l'année 1975 où il était répréhensible pour un homme de trente deux ans d'être amoureux d'une gamine de quinze ans.

Ce roman fut plusieurs fois primé et adapté sous le même titre en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Dans l'édition de 2018 Joël Dicker lui consacre une postface agrémentée de photos couleur prises lors du tournage du film.

 


Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique, de Balli Kaur Jaswal  (éd. Belfond, mai 2018)
Lecture par Marie-Françoise : 

Comme le titre l'indique, voici un roman qui devrait intéresser les lectrices friandes de romans érotiques. Sans vulgarité ni obscénités il permet aux autres d'aborder la littérature de ce genre sans les heurter. 

Des femmes analphabètes indiennes habitant Londres se sont inscrites à un cours d'écriture. Pas pour apprendre la calligraphie, mais pour passer d'agréables moments à raconter leurs histoires afin qu'elles soient transcrites sur papier. De tous âges et de différents milieux et quartiers de Londres, que leurs époux soient décédés ou qu'ils les aient quittées, leur mariage pour la plupart avait été arrangé. Elles font part dans cet atelier d'écriture de ce qu'elles auraient voulu vivre en amour, de leurs fantasmes. 
        Leur professeure, également d'origine sikh, est une femme moderne, émancipée, qui, par désir de liberté, a quitté le foyer familial et le quartier de leur communauté pendjabi. Elle ne comprend pas que sa soeur se cherche, selon la tradition ancestrale, un époux de même religion qui satisfasse sa famille, et dans la famille duquel elle ira vivre. 
       
On le voit, c'est bien plus qu'un roman érotique puisqu'il aborde la question du mariage arrangé auquel sont confrontées, même en Occident, les femmes d'origine Orientale. De la méthode, moderne ou pas, employée pour choisir leur futur et de ses conséquences sur la vie de leur couple. 

Imprimés en italique, bon nombre des récits érotiques très imagés et pimentés de ces femmes, ponctuent le roman. Lequel est traité avec humour mais y plane tout au long l'ombre des dangers courus à enfreindre la "moralité", et l'énigme à résoudre du prétendu suicide d'une jeune fille sikh qui s'était rebellée après avoir accepté un mariage arrangé.

PS. Enfin, par certains aspects Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal peut se rapprocher de Quand le destin s'emmêle, d'Anna Jansson et de La bibliothèque des cœurs cabossés, de Katarine Biwald.

 


La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole (éd. Laffont 1981 - éd. 10/18 2002)
lecture par Marie-Françoise :

Le roman se passe au début de l'année 1963. Ignatius J. Reily, célibataire, vit dans un quartier pauvre de la Nouvelle Orléans, avec, et aux crochets de sa mère qui ne pense qu'à lui. Elle s'est saignée pour qu'il fasse des études qu'il a prolongées le plus longtemps possible réussissant ses examens avec mention. Études en littérature médiévale qui n'ont pourtant débouché sur aucun travail. Il n'en a pas cherché.

Ses plus grandes préoccupations sont de manger, il devient de plus en plus obèse; d'aller au cinéma voir de mauvais films afin de se rendre compte de ce qu'il y a à y déplorer; de rester enfermé dans sa chambre sale et désordonnée, où il interdit à sa mère d'entrer, où il noircit de ses idées sur la société contemporaine qu'il abhorre, nombre de petits cahiers qu'il laisse traîner sur le plancher; de lire et de répondre aux lettres de Myrna, «péronnelle» à ses yeux, qu'il a connue à la fac et avec qui il a eu une relation platonique. Anarchiste, elle voudrait l'entraîner dans toutes sortes d'actions militantes à même de l'amener au sexe. 

Paresseux, menteur, hypochondriaque, atteint de troubles physiques et digestifs, «son anneau pylorique se ferme...» dès qu'il est contrarié. Ignatius est peut-être plus intelligent que psychopathe ayant le génie de se donner les moyens d'en faire le moins possible. C'est ce que finit par penser le lecteur lorsqu'il se rend compte qu'ayant, par la force des choses et pour aider sa mère, dû accepter de travailler, il berne allègrement ses employeurs qui finissent par le renvoyer. Ce qu'il entreprend pour tenter de rendre la société conforme à sa «conception du monde» tournant mal, comme si «dame Fortune» s'ingéniait à lui être néfaste. 

Si au cours du roman Ignatius reste campé sur ses positions, les personnages qui l'entourent, eux aussi très hauts en couleur, évoluent. Dont sa mère, arthritique et alcoolique au début du roman, qui finit par se rebeller et vouloir que son fils parte afin de vivre enfin pour elle-même… 

De quelques 475 pages d'un caractère serré, ce roman, tout d'ironie et d'humour noir, est à lire. Jamais le récit ne faiblit, que le lecteur français savoure à travers sa remarquable traduction de l'anglais par Jean-Pierre Carasso... qui restitue le langage tantôt érudit d'Ignatius, tantôt populaire des différents personnages, hommes ou femmes de différents milieux, dont le noir Jonas, avec nombre jeux de mots dus à l'orthographe purement phonétique utilisée. Car dans ce roman John Kennedy Toole présente tous les archétypes de l'Amérique contemporaine: les marlous, les beatniks, les rockers, le flic, les vieux chrétiens fondamentalistes, la voisine acariâtre, l'activiste anarcho-névrosée, les vendeurs de hot-dogs, etc. 

Enfin, puisque en préface du livre le destin de l'auteur John Kennedy Toole est signalé, ― auteur dont la mère à fait publier le roman après qu'il se soit suicidé parce qu'il se croyait un auteur raté, puisque refusé par les éditeurs , le lecteur se prend à imaginer qu'il ressemblait, peut-être?, par certains aspects à Ignatius... Va savoir! 
       En tout cas pour écrire un tel roman, génie, John Kennedy Toole, l'était assurément. D'ailleurs, ironie du sort, une fois publié, le roman fut primé et reconnu unanimement comme un chef-d'œuvre.

 



Le magasin des suicides, de Jean Teulé (éd. Julliard 2007)
lecture par Adéla :

L'auteur met en scène la famille Tuvache composée des deux parents, Mishima (prénom en allusion à l'auteur japonais suicidé par sepuko) et Lucrèce (allusion à la célèbre empoisonneuse Lucrèce Borgia) et de leurs trois enfants qu'ils ont appelé Vincent (à cause du peintre Van Gogh) Marilyn (à cause de Marilyn Monroe) et Alan. Leur caractère est en adéquation avec leur prénom, sauf celui d'Alan, le dernier né qui, au grand dam de ses parents, est un enfant anormal, puisqu'hilare de naissance, il voit toujours le bon côté des choses. 
       Les Tuvache tiennent depuis de nombreuses générations un magasin d'accessoires de toute nature pour les candidats au suicide... Pour donner à ce fait une apparence de crédibilité, l'auteur le situe dans une époque post XXIème siècle. 
      La chute en est surprenante après que leur commerce ait évolué tout au long du récit, et sous l'influence d'Allan, vers la vente de farces et attrapes. 
      Ce livre pourrait entrer dans la catégorie romans pour ados. Simple, sans considérations philosophiques, il se lit vite, on pourrait le trouver un tantinet bébête et pourtant... Il est truffé de jeux de mots, de références culturelles, de phrases empruntées à des œuvres littéraires, cinématographiques ou de la chanson, nichées au cœur du texte sans utilisation de guillemets, de sorte que c'est au lecteur de les reconnaître au passage, ce qui rend le texte, lorsque l'on s'en rend compte, d'autant plus hilarant. Bref, c'est un bon moment de détente.

 

 

Blonde, de Joyce Carol Oates (éd. Stock 2000)
lecture par Bernadette L. :

Ce livre m'a beaucoup intéressée par l'écriture et les portraits très bien dessinés, de Marilyn bien sûr, mais aussi de sa maman et de ses différents maris etc. par la description de l'Amérique des années 1950 à 1960 ainsi que des endroits où elle a vécu. Le dédoublement de sa personnalité se découvre au fur et à mesure de la lecture: petite fille confiante et spontanée qui devient un sexe symbole avec son corps parfait, transcendé par ses succès au cinéma mais qui rêve de maternité etc. et évolue vers une fin tragique...




Sourdes contrées, de
Jean-Paul Goux (éd. Champ Vallon 2019)
lecture par Marie-Françoise :

Avec ce beau titre emprunté à un vers de Jules Supervielle issu du recueil Oublieuse mémoire, Jean-Paul Goux nous amène à nous interroger avec Vivien, le narrateur, sur ces sourdes contrées qui constituent la mémoire lequel en cite quelques passages à un moment de son récit. Il s'agit ici du souvenir d'un vécu totalement perdu, ou peut-être inconsciemment occulté, ou d'une rêverie qui a pris l'apparence du réel, comme porte à le penser la phrase de Blanchot que l'auteur met en exergue de son livre: "Ce qui ne fut peut-être pas, ne fut peut-être que rêvé, mais, comme tel, n'en eut pas moins lieu." 

Vivien est donc celui qui écrit ces lignes pour les donner plus tard à lire à Julie, sa compagne architecte. Julie, dont il craint que l'esprit s'égare, dont il veut croire qu'elle ne fait qu'une crise passagère, qu'une "fugue" de la mémoire dans des souvenirs imaginaires ou rêvés, puisqu'il ne se rappelle pas qu'elle lui en ait jamais parlé auparavant, alors qu'elle-même affirme l'avoir fait très souvent. Alors en lui naît la peur: "...cette peur inconnue, que je n'ai pas nourrie moi-même, cette peur qui me vient du dehors, qui ne dépend pas de moi, qui tient à celle que j'aime quand celle que j'aime s'efface en ma présence, pourrait bientôt s'effacer tout entière, disparaître pour jamais..." 

Il lui écrit ces pages, ces traces de ce qui arrive où il note ses propres pensées et ce qu'elle raconte de si inconnu pour lui, après l'énervement de celle-ci lorsqu'il lui affirme qu'elle ne lui en a jamais parlé et qu'il ne croit pas que cela puisse donc être vrai. Pour éviter de réentendre la voix dure qu'elle eut alors et qui lui semble être celle d'une autre Julie que peu à peu elle devient, pour éviter qu'elle s'éloigne, qu'ils finissent par être sourds l'un à l'autre, ne plus s'entendre, il décide de l'écouter sans la contredire. L'emmène sur l'un de ses anciens chantiers, qu'elle dit ne pas connaître. D'un autre bâtiment qu'elle-même a rénové autrefois, elle prétend que ce n'est pas son travail, mais celui d'un dénommé Simon, qu'elle affirme avoir connu dès le lycée et dont Vivien ne se souvient pas qu'elle lui en ait jamais parlé... 

Ce Simon et quelques-uns des noms de lieux évoqués, les lecteurs de Jean-Paul Goux les reconnaissent. C'est le Simon des Hautes falaises, celui de L'embardée...  ce fils et petit fils d'architecte, architecte lui-même. Le biais de l'architecture permettant à Jean-Paul Goux de rendre sensible dans l'espace l'expérience du temps*, de longues pages sont consacrées à de minutieuses descriptions architecturales très visuelles d'immeubles, ici ceux des anciens chantiers de Julie: maisons, château, ancien monastère, maison forte... qu'elle a rénovés , en termes justes et techniques et d'une précision telle que si le lecteur prenait la peine de les dessiner, ces bâtiments, il y parviendrait. Ces lieux où s'articulent l'espace et le temps*, Julie dans son moment de détestation d'elle-même et de son travail dit les avoir seulement rapetassés. Alors qu'en fait elle les a "ranimés", fait "renaître, revivre..." ce qui a permis de les "réveiller et les réinventer pour les rendre habitables". De même Vivien dans ses notes, mêlées de la préoccupation pour le rêve et la rêverie agissante* dans la construction du souvenir, reprend* la teneur de leurs conversations. 

Le lecteur reconnaît aussi dans Sourdes contrées, l'intérêt de l'auteur pour les jardins, clos, et les escaliers, que l'on retrouve présents dans bien des chantiers de Julie et plus précisément l'escalier en forme de vis: "Une spirale, un ressort qui est est tendu d'abord, écrasé si tu veux, avec ses fins anneaux qui semblent seulement empilés les uns sur les autres, mais lorsqu'il se détend, voici que les anneaux deviennent des spires et qu'apparaît le lien qui les unit d'un bout à l'autre - un fil continu qui s'enroule autour d'un axe immatériel, invisible et qui tient ensemble le commencement et la fin, enchaîne le plus lointain et le plus proche, relie ses éléments distants par cette spirale que nous sommes dans le temps.

Cette ample prose poétique teintée de mélancolie caractéristique des œuvres de Jean-Paul Goux retient le lecteur attentif de page en page, lequel lecteur s'inquiète, de page en page, de l'issue du récit de Vivien... 

*Lire, ou relire, le compte rendu de la rencontre avec Jean-Paul Goux au Café littéraire luxovien où il s'attachait à expliquer bien des termes qu'il emploie dans ce présent ouvrage. 

 

Mon âge /L'averse/Les séances/Corps/Un homme aborde une femme, de Fabienne Jacob
par Adéla :

Dans des contextes légèrement différents, de livre en livre Fabienne Jacob décline ses mêmes thèmes de prédilection: les mots et le ressenti.

Elle nous dévoile l'intériorité du narrateur. Plutôt de la narratrice, sauf dans L'averse. Ce qu'il ressent, ses allers et retours de pensées vers l'enfance, les confidences d'autres femmes. Brosse des portraits, des sortes de "vies minuscules", qu'elle relie par un fil rouge. Dans Un homme aborde une femme, c'est la narratrice qui est plaquée par un homme. Dans Les séances ce sont deux sœurs dont l'une est devenue photographe et l'autre, qui fut adoptée, guérisseuse à l'écoute de femmes qui lui racontent leur histoire, leurs problèmes, à l'attente desquelles elle répond par une phrase sibylline. Dans Corps, c'est une esthéticienne à laquelle se confient des femmes qui n'aiment pas leur corps... Dans L'averse, c'est Tahar mourant et les souvenirs de sa vie qui affluent dans ses derniers moments.

Dans une écriture sobre et belle, elle met en scène des situations profondément humaines où tout un chacun, chacune, à un moment donné peut se reconnaître. 

 

 

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