Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (9)

Table des lectures
Prix Marcel Aymé
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Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique, de Balli Kaur Jasmal  (éd. Belfond, mai 2018)
Lecture par Marie-Françoise : 

Comme le titre l'indique, voici un roman pas mal qui devrait intéresser les lectrices friandes de romans érotiques. Sans vulgarité ni obscénités il permet aux autres d'aborder la littérature de ce genre sans les heurter. 

Des femmes analphabètes indiennes habitant Londres se sont inscrites à un cours d'écriture. Pas pour apprendre la calligraphie, mais pour passer d'agréables moments à raconter leurs histoires afin qu'elles soient transcrites sur papier. De tous âges et de différents milieux et quartiers de Londres, que leurs époux soient décédés ou qu'ils les aient quittées, leur mariage pour la plupart avait été arrangé. Elles font part dans cet atelier d'écriture de ce qu'elles auraient voulu vivre en amour, de leurs fantasmes. 
        Leur professeure, également d'origine sikh, est une femme moderne, émancipée, qui, par désir de liberté, a quitté le foyer familial et le quartier de leur communauté pendjabi. Elle ne comprend pas que sa soeur se cherche, selon la tradition ancestrale, un époux de même religion qui satisfasse sa famille, et dans la famille duquel elle ira vivre. 
       
On le voit, c'est bien plus qu'un roman érotique puisqu'il aborde la question du mariage arrangé auquel sont confrontées, même en Occident, les femmes d'origine Orientale. De la méthode, moderne ou pas, employée pour choisir leur futur et de ses conséquences sur la vie de leur couple. 

Imprimés en italique, bon nombre des récits érotiques très imagés et pimentés de ces femmes, ponctuent le roman. Lequel est traité avec humour mais y plane tout au long l'ombre des dangers courus à enfreindre la "moralité", et l'énigme à résoudre du prétendu suicide d'une jeune fille sikh qui s'était rebellée après avoir accepté un mariage arrangé.

 


La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole (éd. Laffont 1981 - 10/18 2002)
lecture par Marie-Françoise :

Le roman se passe au début de l'année 1963. Ignatius J. Reily, célibataire, vit dans un quartier pauvre de la Nouvelle Orléans, avec, et aux crochets de sa mère qui ne pense qu'à lui. Elle s'est saignée pour qu'il fasse des études qu'il a prolongées le plus longtemps possible réussissant ses examens avec mention. Études en littérature médiévale qui n'ont pourtant débouché sur aucun travail. Il n'en a pas cherché.

Ses plus grandes préoccupations sont de manger, il devient de plus en plus obèse; d'aller au cinéma voir de mauvais films afin de se rendre compte de ce qu'il y a à y déplorer; de rester enfermé dans sa chambre sale et désordonnée, où il interdit à sa mère d'entrer, où il noircit de ses idées sur la société contemporaine qu'il abhorre, nombre de petits cahiers qu'il laisse traîner sur le plancher; de lire et de répondre aux lettres de Myrna, «péronnelle» à ses yeux, qu'il a connue à la fac et avec qui il a eu une relation platonique. Anarchiste, elle voudrait l'entraîner dans toutes sortes d'actions militantes à même de l'amener au sexe. 

Paresseux, menteur, hypochondriaque, atteint de troubles physiques et digestifs, «son anneau pylorique se ferme...» dès qu'il est contrarié. Ignatius est peut-être plus intelligent que psychopathe ayant le génie de se donner les moyens d'en faire le moins possible. C'est ce que finit par penser le lecteur lorsqu'il se rend compte qu'ayant, par la force des choses et pour aider sa mère, dû accepter de travailler, il berne allègrement ses employeurs qui finissent par le renvoyer. Ce qu'il entreprend pour tenter de rendre la société conforme à sa «conception du monde» tournant mal, comme si «dame Fortune» s'ingéniait à lui être néfaste. 

Si au cours du roman Ignatius reste campé sur ses positions, les personnages qui l'entourent, eux aussi très hauts en couleur, évoluent. Dont sa mère, arthritique et alcoolique au début du roman, qui finit par se rebeller et vouloir que son fils parte afin de vivre enfin pour elle-même… 

De quelques 475 pages d'un caractère serré, ce roman, tout d'ironie et d'humour noir, est à lire. Jamais le récit ne faiblit, que le lecteur français savoure à travers sa remarquable traduction de l'anglais par Jean-Pierre Carasso... qui restitue le langage tantôt érudit d'Ignatius, tantôt populaire des différents personnages, hommes ou femmes de différents milieux, dont le noir Jonas, avec nombre jeux de mots dus à l'orthographe purement phonétique utilisée. Car dans ce roman John Kennedy Toole présente tous les archétypes de l'Amérique contemporaine: les marlous, les beatniks, les rockers, le flic, les vieux chrétiens fondamentalistes, la voisine acariâtre, l'activiste anarcho-névrosée, les vendeurs de hot-dogs, etc. 

Enfin, puisque en préface du livre le destin de l'auteur John Kennedy Toole est signalé, ― auteur dont la mère à fait publier le roman après qu'il se soit suicidé parce qu'il se croyait un auteur raté, puisque refusé par les éditeurs , le lecteur se prend à imaginer qu'il ressemblait, peut-être?, par certains aspects à Ignatius... Va savoir! 
       En tout cas pour écrire un tel roman, génie, John Kennedy Toole, l'était assurément. D'ailleurs, ironie du sort, une fois publié, le roman fut primé et reconnu unanimement comme un chef-d'œuvre.

 



Le magasin des suicides, de Jean Teulé (éd. Julliard 2007)
lecture par Adéla :

L'auteur met en scène la famille Tuvache composée des deux parents, Mishima (prénom en allusion à l'auteur japonais suicidé par sepuko) et Lucrèce (allusion à la célèbre empoisonneuse Lucrèce Borgia) et de leurs trois enfants qu'ils ont appelé Vincent (à cause du peintre Van Gogh) Marilyn (à cause de Marilyn Monroe) et Alan. Leur caractère est en adéquation avec leur prénom, sauf celui d'Alan, le dernier né qui, au grand dam de ses parents, est un enfant anormal, puisqu'hilare de naissance, il voit toujours le bon côté des choses. 
       Les Tuvache tiennent depuis de nombreuses générations un magasin d'accessoires de toute nature pour les candidats au suicide... Pour donner à ce fait une apparence de crédibilité, l'auteur le situe dans une époque post XXIème siècle. 
      La chute en est surprenante après que leur commerce ait évolué tout au long du récit, et sous l'influence d'Allan, vers la vente de farces et attrapes. 
      Ce livre pourrait entrer dans la catégorie romans pour ados. Simple, sans considérations philosophiques, il se lit vite, on pourrait le trouver un tantinet bébête et pourtant... Il est truffé de jeux de mots, de références culturelles, de phrases empruntées à des œuvres littéraires, cinématographiques ou de la chanson, nichées au cœur du texte sans utilisation de guillemets, de sorte que c'est au lecteur de les reconnaître au passage, ce qui rend le texte, lorsque l'on s'en rend compte, d'autant plus hilarant. Bref, c'est un bon moment de détente.

 

 

Blonde, de Joyce Carol Oates (éd. Stock 2000)
lecture par Bernadette L. :

Ce livre m'a beaucoup intéressée par l'écriture et les portraits très bien dessinés, de Marilyn bien sûr, mais aussi de sa maman et de ses différents maris etc. par la description de l'Amérique des années 1950 à 1960 ainsi que des endroits où elle a vécu. Le dédoublement de sa personnalité se découvre au fur et à mesure de la lecture: petite fille confiante et spontanée qui devient un sexe symbole avec son corps parfait, transcendé par ses succès au cinéma mais qui rêve de maternité etc. et évolue vers une fin tragique...




Sourdes contrées, de
Jean-Paul Goux (éd. Champ Vallon 2019)
lecture par Marie-Françoise :

Avec ce beau titre emprunté à un vers de Jules Supervielle issu du recueil Oublieuse mémoire, Jean-Paul Goux nous amène à nous interroger avec Vivien, le narrateur, sur ces sourdes contrées qui constituent la mémoire lequel en cite quelques passages à un moment de son récit. Il s'agit ici du souvenir d'un vécu totalement perdu, ou peut-être inconsciemment occulté, ou d'une rêverie qui a pris l'apparence du réel, comme porte à le penser la phrase de Blanchot que l'auteur met en exergue de son livre: "Ce qui ne fut peut-être pas, ne fut peut-être que rêvé, mais, comme tel, n'en eut pas moins lieu." 

Vivien est donc celui qui écrit ces lignes pour les donner plus tard à lire à Julie, sa compagne architecte. Julie, dont il craint que l'esprit s'égare, dont il veut croire qu'elle ne fait qu'une crise passagère, qu'une "fugue" de la mémoire dans des souvenirs imaginaires ou rêvés, puisqu'il ne se rappelle pas qu'elle lui en ait jamais parlé auparavant, alors qu'elle-même affirme l'avoir fait très souvent. Alors en lui naît la peur: "...cette peur inconnue, que je n'ai pas nourrie moi-même, cette peur qui me vient du dehors, qui ne dépend pas de moi, qui tient à celle que j'aime quand celle que j'aime s'efface en ma présence, pourrait bientôt s'effacer tout entière, disparaître pour jamais..." 

Il lui écrit ces pages, ces traces de ce qui arrive où il note ses propres pensées et ce qu'elle raconte de si inconnu pour lui, après l'énervement de celle-ci lorsqu'il lui affirme qu'elle ne lui en a jamais parlé et qu'il ne croit pas que cela puisse donc être vrai. Pour éviter de réentendre la voix dure qu'elle eut alors et qui lui semble être celle d'une autre Julie que peu à peu elle devient, pour éviter qu'elle s'éloigne, qu'ils finissent par être sourds l'un à l'autre, ne plus s'entendre, il décide de l'écouter sans la contredire. L'emmène sur l'un de ses anciens chantiers, qu'elle dit ne pas connaître. D'un autre bâtiment qu'elle-même a rénové autrefois, elle prétend que ce n'est pas son travail, mais celui d'un dénommé Simon, qu'elle affirme avoir connu dès le lycée et dont Vivien ne se souvient pas qu'elle lui en ait jamais parlé... 

Ce Simon et quelques-uns des noms de lieux évoqués, les lecteurs de Jean-Paul Goux les reconnaissent. C'est le Simon des Hautes falaises, celui de L'embardée...  ce fils et petit fils d'architecte, architecte lui-même. Le biais de l'architecture permettant à Jean-Paul Goux de rendre sensible dans l'espace l'expérience du temps*, de longues pages sont consacrées à de minutieuses descriptions architecturales très visuelles d'immeubles, ici ceux des anciens chantiers de Julie: maisons, château, ancien monastère, maison forte... qu'elle a rénovés , en termes justes et techniques et d'une précision telle que si le lecteur prenait la peine de les dessiner, ces bâtiments, il y parviendrait. Ces lieux où s'articulent l'espace et le temps*, Julie dans son moment de détestation d'elle-même et de son travail dit les avoir seulement rapetassés. Alors qu'en fait elle les a "ranimés", fait "renaître, revivre..." ce qui a permis de les "réveiller et les réinventer pour les rendre habitables". De même Vivien dans ses notes, mêlées de la préoccupation pour le rêve et la rêverie agissante* dans la construction du souvenir, reprend* la teneur de leurs conversations. 

Le lecteur reconnaît aussi dans Sourdes contrées, l'intérêt de l'auteur pour les jardins, clos, et les escaliers, que l'on retrouve présents dans bien des chantiers de Julie et plus précisément l'escalier en forme de vis: "Une spirale, un ressort qui est est tendu d'abord, écrasé si tu veux, avec ses fins anneaux qui semblent seulement empilés les uns sur les autres, mais lorsqu'il se détend, voici que les anneaux deviennent des spires et qu'apparaît le lien qui les unit d'un bout à l'autre - un fil continu qui s'enroule autour d'un axe immatériel, invisible et qui tient ensemble le commencement et la fin, enchaîne le plus lointain et le plus proche, relie ses éléments distants par cette spirale que nous sommes dans le temps.

Cette ample prose poétique teintée de mélancolie caractéristique des œuvres de Jean-Paul Goux retient le lecteur attentif de page en page, lequel lecteur s'inquiète, de page en page, de l'issue du récit de Vivien... 

*Lire, ou relire, le compte rendu de la rencontre avec Jean-Paul Goux au Café littéraire luxovien où il s'attachait à expliquer bien des termes qu'il emploie dans ce présent ouvrage. 

 

Mon âge /L'averse/Les séances/Corps/Un homme aborde une femme, de Fabienne Jacob
par Adéla :

Dans des contextes légèrement différents, de livre en livre Fabienne Jacob décline ses mêmes thèmes de prédilection: les mots et le ressenti.

Elle nous dévoile l'intériorité du narrateur. Plutôt de la narratrice, sauf dans L'averse. Ce qu'il ressent, ses allers et retours de pensées vers l'enfance, les confidences d'autres femmes. Brosse des portraits, des sortes de "vies minuscules", qu'elle relie par un fil rouge. Dans Un homme aborde une femme, c'est la narratrice qui est plaquée par un homme. Dans Les séances ce sont deux sœurs dont l'une est devenue photographe et l'autre, qui fut adoptée, guérisseuse à l'écoute de femmes qui lui racontent leur histoire, leurs problèmes, à l'attente desquelles elle répond par une phrase sibylline. Dans Corps, c'est une esthéticienne à laquelle se confient des femmes qui n'aiment pas leur corps... Dans L'averse, c'est Tahar mourant et les souvenirs de sa vie qui affluent dans ses derniers moments.

Dans une écriture sobre et belle, elle met en scène des situations profondément humaines où tout un chacun, chacune, à un moment donné peut se reconnaître. 

 

 

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