Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (9)

 

Table des lectures
Prix Marcel Aymé
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Le modèle oublié, de Pierre Perrin (éd. Robert Laffont 2019)
par Marie-Françoise :

Chacun connaît le nom de Gustave Courbet, dont en cette année 2019 est fêté le bicentenaire de la naissance, depuis que son tableau, L'origine du monde, fit scandale. Chacun a entendu parler aussi d'un autre de ses tableaux célèbres Un enterrement à Ornans. Ornans, petite ville franc-comtoise dont le peintre est originaire. Chacun sait qu'il vécut au dix neuvième siècle, et sait peut-être aussi qu'il fit de la politique. 

La biographie, qualifiée de roman, que nous présente Le modèle oublié, que Pierre Perrin fait partir de la rencontre de Gustave et de Virginie , nous dévoile, par le biais de l'évocation des toiles du peintre au fur et à mesure de leur création et de son ascension, ce que l'auteur a découvert de Virginie Binet, dieppoise qui fut un des modèles du peintre, vécut avec lui une dizaine d'années et lui donna un fils. Il nous fait découvrir la personnalité de Courbet issu d'un milieu paysan, qui voua sa vie à la peinture, voulait se démarquer des artistes de l'époque. Ses rapports avec ses contemporains: Baudelaire, Flaubert, Proudhon, Champfleury, Gautier ou Victor Hugo... Le départ de Virginie, la douleur qu'il en ressentit et exprima dans certaines toiles. Ce qu'il advint d'elle et de leur fils Émile, qu'il ne reconnut pas, que pourtant il aimait et glissa dans quelques-unes de ses œuvres. L'emprise de ses trois sœurs qu'il rejoignait de longs mois durant à Ornans où il se plaisait sans Virginie qu'il cachait à sa famille. Ornans, où il peignait et où, grâce à la vente de ses oeuvres, il agrandissait son patrimoine terrien. 

Quelles sont les parts de vérité, d'interprétation et d'imagination dans cette présentation, puisque la correspondance amoureuse de Courbet a été détruite ? 

Pierre Perrin dans un précédent récit, Une mère, Le cri retenu (Le Cherche Midi éditeur 2001), écrivait: «D'une existence, il ne demeure presque rien. Magicien sans illusion, on fait parler les restes, quelques bribes de phrases éventées, des lettres, des photos. On ne peut rien certifier de sa recréation.» Il incorpore dans Le modèle oublié, faits et conversations réelles tirées de la très large documentation qu'il a consultée (dont il indique la bibliographie en fin d'ouvrage), et met son style très personnel et savoureux, à l'avenant du langage de l'époque. 

 Toujours dans Une mère, il écrivait encore: «Une œuvre est un trompe l'œil; pour l'émotion suscitée, un souffle. L'artiste à la terrible volonté creuse sa tombe comme chacun. Qu'il s'en détourne ou la dévisage, ou croie la reculer, il s'enterre vivant.» N'est-ca pas ce que réalise Courbet, quand il peint L'Homme blessé? Ne fait-il pas encore de même en fin de vie? Si ce roman offre un tableau peu flatteur du peintre, c'est que le plus grand amour de Courbet fut son art, la peinture, et sans doute aussi la richesse et la renommée qu'elle lui apportait. Courbet qui, enflant de plus en plus, mourut d'hydropisie. 

Enfin, ce roman offre au lecteur un intéressant cheminement à travers les belles peintures de Courbet qu'il permet de découvrir ou redécouvrir, à condition de les aller visualiser dans un ouvrage spécialisé ou sur le net. Aussi regrette-t-on, qu'hormis la très belle couverture qui présente la partie centrale de la toile, L'Atelier du peintre, elles ne soient pas reproduites en encart dans l'ouvrage même.

 


Courir, de Jean Echenoz (Les éditions de Minuit 2008)
lecture par Marie :

Sur la couverture, en dessous du titre, on peu lire "roman". Mais il s'agit d'une biographie contée sous un angle particulier, celui de la course à pied. Biographie donc, de la carrière sportive du célèbre champion tchécoslovaque Émile Zatopek. Biographie limitée dans le temps puisqu'elle va de l'invasion de la Moravie en  1939 par les Allemands à celle de la Tchécoslovaquie par les Russes en 1968, alors que le célèbre coureur est né en 1922 et décédé fin 2000.
       On y découvre comment,
de jeune qui avait interrompu ses études car sa famille n'avait pas les moyens de l'y maintenir, et était apprenti chez Bata,  il en vint, bien que n'aimant pas le sport et n'en pratiquant pas, à aimer peu à peu la course à pied au point d'y prendre plaisir et de ne pouvoir plus s'en passer, après qu'il eût du, en 1941, participer à un cross-country de neuf kilomètres mis au point par la Wehrmacht à Brno. Épreuve dont il sortit aisément deuxième contre une sélection allemande athlétique, élancée, arrogante, équipée. Comment il finit par se laisser convaincre de participer à des compétitions et devint champion haut niveau de son pays puis de partout.
       Jean Echenoz nous décrit la mimique de cet homme, gentil et rieur sauf lorsqu'il court et grimace montrant un visage d'effort effort et de douleur. Son style de course particulier. Son entraînement journalier plus qu'intense qui le menait aux confins de la résistance humaine. Ses incroyables succès, les
records dont les siens, qu'il bat durant toutes les années où il laisse les autres participants derrière lui. Comment il sort victorieux de chaque épreuve et obtient ses médailles d'or olympiques. Sans fatigue apparente. Jusqu'à ce que l'âge aidant...
       Ceci avec l'obligation de s'en tenir au bon vouloir des dirigeants de son pays qui l'utilisent pour leur propagande, mais à qui il arrive aussi de refuser un visa de sortie pour l'étranger où on le sollicite pour des compétitions, de crainte qu'il ne rentre plus au pays... Et il accepte tout. De toute façon, il n'a pas le choix. Sauf lorsqu'il s'insurgera contre l'entrée des chars soviétiques dans son pays, sera alors déchu de tout. Mais acceptera, parce qu'il n'y a que lorsqu'il court qu'il aime se battre. 
       Bref, le récit, narré non sans humour, au présent, est facile et agréable à lire. Il nous apprend beaucoup sur le phénoménal coureur que fut Émile Zatopek, surnommé "la locomotive tchèque", mais aussi sur le contexte politique de son pays, et les bouleversements de cette époque.

 


On n'est amoureux qu'à bicyclette /Journal d'un Tour de France, d'
Olivier Larizza (Le Verger éditeur 2002)
lecture par Marie-Françoise
:

Voici un plaisant petit ouvrage présenté sous forme de journal d'un tour de France. Il se lit facilement et sans ennui même par un lecteur non assidu des retransmissions du spectacle de cette épreuve cycliste tant l'écriture en est frivole et chatoyante, d'un auteur à l'aise dans tous les registres (voir autres lectures) et qui se plaît ici à jouer avec les sons, ce qui donne une saveur particulière au texte.

Larizza y parle bien sûr de cette compétition, de ses des étapes, qu'il attend avec fièvre. Des coureurs, aux noms connus ou moins du tour de 2001 qu'il suit en direct, jour après jour à la télévision, et d'autres plus anciens, des difficultés qu'ils affrontent. Il y mêle quelques considérations autres, parle de ses occupations personnelles, pendant et en dehors des étapes, ses soirées, ses restaus, ses nuits, etc. Il ironise sur sa fatigue, sur son effort à écrire ce journal qui, dit-il, ne sera pas lu vautré sur son canapé rouge, tandis qu'il décrit les coureurs à la peine, les coureurs qui transpirent... lui aussi transpire, il fait chaud nous sommes en juillet, ou qui sont transis et bleuis par la pluie froide les jours de particulièrement mauvais temps.

Il donne son avis sur le dopage. Évoque les moments graves de ce tour, des tours passés, les abandons, les accidents, les morts. Mais vite, son ton redevient léger, car de la vie, Larizza ne veut prendre que le bon côté.

Il décrit peu du paysage et des villes traversées. Des villes d'arrivée, sauf à savoir ce que les coureurs y font: se nourrir, se reposer. S'étend un peu sur sa ville natale, Thionville, et sur celle de Strasbourg où il vit. Strasbourg, ville d'étape le 13 juillet, où il peut l'aller regarder passer au rond-point d'Entzheim. Et voir quoi ? La caravane, avec sa Cicciolie chérie qui récolte des objets publicitaires, et, en à peine quelques secondes trop rapides, le passage du peloton à toute allure:
      "16 h 58. Passage des coureurs. Je reconnais Brochard et aperçois le maillot jaune. C'est une ribambelle de couleurs, un train mosaïque dont j'entends la locomotive souffler, un fugace bourdon multicolore: un peu de noir, l'émail bleu-vif de ses ailes, l'argent de ses roues, ses yeux facettes rubis et bronze où toutes les nuances de l'arc-en-ciel se reflètent comme des gouttelettes d'eau en suspension, et ce bourdonnement des rayons et des pédales qui s'éloigne trop vite. (...) Tout le monde est content, ravi, surpris aussi par la vitesse de l'éclair humain qu'on a vu à peine une poignée de secondes."

Une amourette s'y devine tout au long, avec sa douce amie Cicciolie, délaissée durant les trois semaines où Larizza est rivé à l'écran, mais patiente et qui saura se venger une fois le tour terminé. Je ne vous en dit pas plus à ce sujet, quand vous aurez le livre entre les mains, vous le saurez.

 

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, de Joël Dicker (éd. De Fallois/l'âge d'homme 2012 - De Fallois/Poche 2018)
lecture par Marie :

L'écriture comme un combat. L'écriture comme la boxe avec ses techniques, sa discipline, ses exigences d'entraînement, de perfectionnement, afin de se surpasser pour se vaincre soi-même et produire un bon livre qu'aimeront les lecteurs. L'écriture aussi comme la course, par tous temps, qu'il fasse froid, pleuve ou vente, exigeant la persévérance pour arriver au bout.

Voilà le thème de ce roman où le grand écrivain, Harry Quebert, conseille et se confie au jeune Marcus Goldman tout au long d'une enquête à moult rebondissements. Enquête non dénuée de sentiments, "chagrin d'amour et chagrin de livre", avec des allers retours dans le temps, après que le corps de Nola, jeune fille de 15 ans aimant et aimée d'Harry, disparue trente ans auparavant, ait été retrouvé enterré dans la propriété de ce dernier; présumé donc coupable, ce qui brise sa carrière d'écrivain. Enquête menée par la police, bien sûr, mais aussi sur place par Marcus qui ne croit pas en la culpabilité de son ami et maître en écriture, Harry Quebert, lequel l'a aussi initié à la boxe, pour lui apprendre à savoir tomber, à oser et à quitter les chemins de la facilité. Enquête narrée par Marcus qui, sous contrat et pressé par son éditeur, veut réhabiliter son ami et décide d'en écrire un roman. Dans lequel entrent les voix des différents protagonistes qui donnent lieu à plusieurs interprétations des faits, et donc induisent différents coupables, avec la possibilité qu'a l'écrivain d'écrire plusieurs versions, de là les successifs rebondissements, jusqu'à ce qu'il trouve le vrai coupable.

Car l'écrivain ne connaît pas d'avance la fin de son roman. Mais celle-ci peut tout aussi bien être celle que, lui, souhaite, puisque l'on est dans la fiction, et il parvient alors au "paradis des écrivains"...

Bref, La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, est un roman passionnant de 860 pages, présenté de manière très originale, où l'on assiste à l'écriture d'un roman dans le roman, en 31 chapitres numérotés à rebours, comme autant de conseils distillés à l'écrivain novice, contenus dans trois parties allant de "La maladie des écrivains" au "Paradis des écrivains" en passant par "La guérison des écrivains", précédées d'un prologue et suivies d'un épilogue.

L'auteur, Joël Dicker, écrivain suisse romand né à Genève en 1985, situe son roman dans l'Amérique des années 2008 avec retours sur l'année 1975 où il était répréhensible pour un homme de trente deux ans d'être amoureux d'une gamine de quinze ans.

Ce roman fut plusieurs fois primé et adapté sous le même titre en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Dans l'édition de 2018 Joël Dicker lui consacre une postface agrémentée de photos couleur prises lors du tournage du film.

 


Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique, de Balli Kaur Jaswal  (éd. Belfond, mai 2018)
Lecture par Marie-Françoise : 

Comme le titre l'indique, voici un roman qui devrait intéresser les lectrices friandes de romans érotiques. Sans vulgarité ni obscénités il permet aux autres d'aborder la littérature de ce genre sans les heurter. 

Des femmes analphabètes indiennes habitant Londres se sont inscrites à un cours d'écriture. Pas pour apprendre la calligraphie, mais pour passer d'agréables moments à raconter leurs histoires afin qu'elles soient transcrites sur papier. De tous âges et de différents milieux et quartiers de Londres, que leurs époux soient décédés ou qu'ils les aient quittées, leur mariage pour la plupart avait été arrangé. Elles font part dans cet atelier d'écriture de ce qu'elles auraient voulu vivre en amour, de leurs fantasmes. 
        Leur professeure, également d'origine sikh, est une femme moderne, émancipée, qui, par désir de liberté, a quitté le foyer familial et le quartier de leur communauté pendjabi. Elle ne comprend pas que sa soeur se cherche, selon la tradition ancestrale, un époux de même religion qui satisfasse sa famille, et dans la famille duquel elle ira vivre. 
       
On le voit, c'est bien plus qu'un roman érotique puisqu'il aborde la question du mariage arrangé auquel sont confrontées, même en Occident, les femmes d'origine Orientale. De la méthode, moderne ou pas, employée pour choisir leur futur et de ses conséquences sur la vie de leur couple. 

Imprimés en italique, bon nombre des récits érotiques très imagés et pimentés de ces femmes, ponctuent le roman. Lequel est traité avec humour mais y plane tout au long l'ombre des dangers courus à enfreindre la "moralité", et l'énigme à résoudre du prétendu suicide d'une jeune fille sikh qui s'était rebellée après avoir accepté un mariage arrangé.

PS. Enfin, par certains aspects Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal peut se rapprocher de Quand le destin s'emmêle, d'Anna Jansson et de La bibliothèque des cœurs cabossés, de Katarine Biwald.

 


La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole (éd. Laffont 1981 - éd. 10/18 2002)
lecture par Marie-Françoise :

Le roman se passe au début de l'année 1963. Ignatius J. Reily, célibataire, vit dans un quartier pauvre de la Nouvelle Orléans, avec, et aux crochets de sa mère qui ne pense qu'à lui. Elle s'est saignée pour qu'il fasse des études qu'il a prolongées le plus longtemps possible réussissant ses examens avec mention. Études en littérature médiévale qui n'ont pourtant débouché sur aucun travail. Il n'en a pas cherché.

Ses plus grandes préoccupations sont de manger, il devient de plus en plus obèse; d'aller au cinéma voir de mauvais films afin de se rendre compte de ce qu'il y a à y déplorer; de rester enfermé dans sa chambre sale et désordonnée, où il interdit à sa mère d'entrer, où il noircit de ses idées sur la société contemporaine qu'il abhorre, nombre de petits cahiers qu'il laisse traîner sur le plancher; de lire et de répondre aux lettres de Myrna, «péronnelle» à ses yeux, qu'il a connue à la fac et avec qui il a eu une relation platonique. Anarchiste, elle voudrait l'entraîner dans toutes sortes d'actions militantes à même de l'amener au sexe. 

Paresseux, menteur, hypochondriaque, atteint de troubles physiques et digestifs, «son anneau pylorique se ferme...» dès qu'il est contrarié. Ignatius est peut-être plus intelligent que psychopathe ayant le génie de se donner les moyens d'en faire le moins possible. C'est ce que finit par penser le lecteur lorsqu'il se rend compte qu'ayant, par la force des choses et pour aider sa mère, dû accepter de travailler, il berne allègrement ses employeurs qui finissent par le renvoyer. Ce qu'il entreprend pour tenter de rendre la société conforme à sa «conception du monde» tournant mal, comme si «dame Fortune» s'ingéniait à lui être néfaste. 

Si au cours du roman Ignatius reste campé sur ses positions, les personnages qui l'entourent, eux aussi très hauts en couleur, évoluent. Dont sa mère, arthritique et alcoolique au début du roman, qui finit par se rebeller et vouloir que son fils parte afin de vivre enfin pour elle-même… 

De quelques 475 pages d'un caractère serré, ce roman, tout d'ironie et d'humour noir, est à lire. Jamais le récit ne faiblit, que le lecteur français savoure à travers sa remarquable traduction de l'anglais par Jean-Pierre Carasso... qui restitue le langage tantôt érudit d'Ignatius, tantôt populaire des différents personnages, hommes ou femmes de différents milieux, dont le noir Jonas, avec nombre jeux de mots dus à l'orthographe purement phonétique utilisée. Car dans ce roman John Kennedy Toole présente tous les archétypes de l'Amérique contemporaine: les marlous, les beatniks, les rockers, le flic, les vieux chrétiens fondamentalistes, la voisine acariâtre, l'activiste anarcho-névrosée, les vendeurs de hot-dogs, etc. 

Enfin, puisque en préface du livre le destin de l'auteur John Kennedy Toole est signalé, ― auteur dont la mère à fait publier le roman après qu'il se soit suicidé parce qu'il se croyait un auteur raté, puisque refusé par les éditeurs , le lecteur se prend à imaginer qu'il ressemblait, peut-être?, par certains aspects à Ignatius... Va savoir! 
       En tout cas pour écrire un tel roman, génie, John Kennedy Toole, l'était assurément. D'ailleurs, ironie du sort, une fois publié, le roman fut primé et reconnu unanimement comme un chef-d'œuvre.

 



Le magasin des suicides, de Jean Teulé (éd. Julliard 2007)
lecture par Adéla :

L'auteur met en scène la famille Tuvache composée des deux parents, Mishima (prénom en allusion à l'auteur japonais suicidé par sepuko) et Lucrèce (allusion à la célèbre empoisonneuse Lucrèce Borgia) et de leurs trois enfants qu'ils ont appelé Vincent (à cause du peintre Van Gogh) Marilyn (à cause de Marilyn Monroe) et Alan. Leur caractère est en adéquation avec leur prénom, sauf celui d'Alan, le dernier né qui, au grand dam de ses parents, est un enfant anormal, puisqu'hilare de naissance, il voit toujours le bon côté des choses. 
       Les Tuvache tiennent depuis de nombreuses générations un magasin d'accessoires de toute nature pour les candidats au suicide... Pour donner à ce fait une apparence de crédibilité, l'auteur le situe dans une époque post XXIème siècle. 
      La chute en est surprenante après que leur commerce ait évolué tout au long du récit, et sous l'influence d'Allan, vers la vente de farces et attrapes. 
      Ce livre pourrait entrer dans la catégorie romans pour ados. Simple, sans considérations philosophiques, il se lit vite, on pourrait le trouver un tantinet bébête et pourtant... Il est truffé de jeux de mots, de références culturelles, de phrases empruntées à des œuvres littéraires, cinématographiques ou de la chanson, nichées au cœur du texte sans utilisation de guillemets, de sorte que c'est au lecteur de les reconnaître au passage, ce qui rend le texte, lorsque l'on s'en rend compte, d'autant plus hilarant. Bref, c'est un bon moment de détente.

 

 

Blonde, de Joyce Carol Oates (éd. Stock 2000)
lecture par Bernadette L. :

Ce livre m'a beaucoup intéressée par l'écriture et les portraits très bien dessinés, de Marilyn bien sûr, mais aussi de sa maman et de ses différents maris etc. par la description de l'Amérique des années 1950 à 1960 ainsi que des endroits où elle a vécu. Le dédoublement de sa personnalité se découvre au fur et à mesure de la lecture: petite fille confiante et spontanée qui devient un sexe symbole avec son corps parfait, transcendé par ses succès au cinéma mais qui rêve de maternité etc. et évolue vers une fin tragique...




Sourdes contrées, de
Jean-Paul Goux (éd. Champ Vallon 2019)
lecture par Marie-Françoise :

Avec ce beau titre emprunté à un vers de Jules Supervielle issu du recueil Oublieuse mémoire, Jean-Paul Goux nous amène à nous interroger avec Vivien, le narrateur, sur ces sourdes contrées qui constituent la mémoire lequel en cite quelques passages à un moment de son récit. Il s'agit ici du souvenir d'un vécu totalement perdu, ou peut-être inconsciemment occulté, ou d'une rêverie qui a pris l'apparence du réel, comme porte à le penser la phrase de Blanchot que l'auteur met en exergue de son livre: "Ce qui ne fut peut-être pas, ne fut peut-être que rêvé, mais, comme tel, n'en eut pas moins lieu." 

Vivien est donc celui qui écrit ces lignes pour les donner plus tard à lire à Julie, sa compagne architecte. Julie, dont il craint que l'esprit s'égare, dont il veut croire qu'elle ne fait qu'une crise passagère, qu'une "fugue" de la mémoire dans des souvenirs imaginaires ou rêvés, puisqu'il ne se rappelle pas qu'elle lui en ait jamais parlé auparavant, alors qu'elle-même affirme l'avoir fait très souvent. Alors en lui naît la peur: "...cette peur inconnue, que je n'ai pas nourrie moi-même, cette peur qui me vient du dehors, qui ne dépend pas de moi, qui tient à celle que j'aime quand celle que j'aime s'efface en ma présence, pourrait bientôt s'effacer tout entière, disparaître pour jamais..." 

Il lui écrit ces pages, ces traces de ce qui arrive où il note ses propres pensées et ce qu'elle raconte de si inconnu pour lui, après l'énervement de celle-ci lorsqu'il lui affirme qu'elle ne lui en a jamais parlé et qu'il ne croit pas que cela puisse donc être vrai. Pour éviter de réentendre la voix dure qu'elle eut alors et qui lui semble être celle d'une autre Julie que peu à peu elle devient, pour éviter qu'elle s'éloigne, qu'ils finissent par être sourds l'un à l'autre, ne plus s'entendre, il décide de l'écouter sans la contredire. L'emmène sur l'un de ses anciens chantiers, qu'elle dit ne pas connaître. D'un autre bâtiment qu'elle-même a rénové autrefois, elle prétend que ce n'est pas son travail, mais celui d'un dénommé Simon, qu'elle affirme avoir connu dès le lycée et dont Vivien ne se souvient pas qu'elle lui en ait jamais parlé... 

Ce Simon et quelques-uns des noms de lieux évoqués, les lecteurs de Jean-Paul Goux les reconnaissent. C'est le Simon des Hautes falaises, celui de L'embardée...  ce fils et petit fils d'architecte, architecte lui-même. Le biais de l'architecture permettant à Jean-Paul Goux de rendre sensible dans l'espace l'expérience du temps*, de longues pages sont consacrées à de minutieuses descriptions architecturales très visuelles d'immeubles, ici ceux des anciens chantiers de Julie: maisons, château, ancien monastère, maison forte... qu'elle a rénovés , en termes justes et techniques et d'une précision telle que si le lecteur prenait la peine de les dessiner, ces bâtiments, il y parviendrait. Ces lieux où s'articulent l'espace et le temps*, Julie dans son moment de détestation d'elle-même et de son travail dit les avoir seulement rapetassés. Alors qu'en fait elle les a "ranimés", fait "renaître, revivre..." ce qui a permis de les "réveiller et les réinventer pour les rendre habitables". De même Vivien dans ses notes, mêlées de la préoccupation pour le rêve et la rêverie agissante* dans la construction du souvenir, reprend* la teneur de leurs conversations. 

Le lecteur reconnaît aussi dans Sourdes contrées, l'intérêt de l'auteur pour les jardins, clos, et les escaliers, que l'on retrouve présents dans bien des chantiers de Julie et plus précisément l'escalier en forme de vis: "Une spirale, un ressort qui est est tendu d'abord, écrasé si tu veux, avec ses fins anneaux qui semblent seulement empilés les uns sur les autres, mais lorsqu'il se détend, voici que les anneaux deviennent des spires et qu'apparaît le lien qui les unit d'un bout à l'autre - un fil continu qui s'enroule autour d'un axe immatériel, invisible et qui tient ensemble le commencement et la fin, enchaîne le plus lointain et le plus proche, relie ses éléments distants par cette spirale que nous sommes dans le temps.

Cette ample prose poétique teintée de mélancolie caractéristique des œuvres de Jean-Paul Goux retient le lecteur attentif de page en page, lequel lecteur s'inquiète, de page en page, de l'issue du récit de Vivien... 

*Lire, ou relire, le compte rendu de la rencontre avec Jean-Paul Goux au Café littéraire luxovien où il s'attachait à expliquer bien des termes qu'il emploie dans ce présent ouvrage. 

 

Mon âge /L'averse/Les séances/Corps/Un homme aborde une femme, de Fabienne Jacob
par Adéla :

Dans des contextes légèrement différents, de livre en livre Fabienne Jacob décline ses mêmes thèmes de prédilection: les mots et le ressenti.

Elle nous dévoile l'intériorité du narrateur. Plutôt de la narratrice, sauf dans L'averse. Ce qu'il ressent, ses allers et retours de pensées vers l'enfance, les confidences d'autres femmes. Brosse des portraits, des sortes de "vies minuscules", qu'elle relie par un fil rouge. Dans Un homme aborde une femme, c'est la narratrice qui est plaquée par un homme. Dans Les séances ce sont deux sœurs dont l'une est devenue photographe et l'autre, qui fut adoptée, guérisseuse à l'écoute de femmes qui lui racontent leur histoire, leurs problèmes, à l'attente desquelles elle répond par une phrase sibylline. Dans Corps, c'est une esthéticienne à laquelle se confient des femmes qui n'aiment pas leur corps... Dans L'averse, c'est Tahar mourant et les souvenirs de sa vie qui affluent dans ses derniers moments.

Dans une écriture sobre et belle, elle met en scène des situations profondément humaines où tout un chacun, chacune, à un moment donné peut se reconnaître. 

 

 

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