Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (9)

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Prix Marcel Aymé
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Sourdes contrées, de
Jean-Paul Goux (éd. Champ Vallon 2019)
lecture par Marie-Françoise :

Avec ce beau titre emprunté à un vers de Jules Supervielle issu du recueil Oublieuse mémoire, Jean-Paul Goux nous amène à nous interroger avec Vivien, le narrateur, sur ces sourdes contrées qui constituent la mémoire lequel en cite quelques passages à un moment de son récit. Il s'agit ici du souvenir d'un vécu totalement perdu, ou peut-être inconsciemment occulté, ou d'une rêverie qui a pris l'apparence du réel, comme porte à le penser la phrase de Blanchot que l'auteur met en exergue de son livre: "Ce qui ne fut peut-être pas, ne fut peut-être que rêvé, mais, comme tel, n'en eut pas moins lieu." 

Vivien est donc celui qui écrit ces lignes pour les donner plus tard à lire à Julie, sa compagne architecte. Julie, dont il craint que l'esprit s'égare, dont il veut croire qu'elle ne fait qu'une crise passagère, qu'une "fugue" de la mémoire dans des souvenirs imaginaires ou rêvés, puisqu'il ne se rappelle pas qu'elle lui en ait jamais parlé auparavant, alors qu'elle-même affirme l'avoir fait très souvent. Alors en lui naît la peur: "...cette peur inconnue, que je n'ai pas nourrie moi-même, cette peur qui me vient du dehors, qui ne dépend pas de moi, qui tient à celle que j'aime quand celle que j'aime s'efface en ma présence, pourrait bientôt s'effacer tout entière, disparaître pour jamais..." 

Il lui écrit ces pages, ces traces de ce qui arrive où il note ses propres pensées et ce qu'elle raconte de si inconnu pour lui, après l'énervement de celle-ci lorsqu'il lui affirme qu'elle ne lui en a jamais parlé et qu'il ne croit pas que cela puisse donc être vrai. Pour éviter de réentendre la voix dure qu'elle eut alors et qui lui semble être celle d'une autre Julie que peu à peu elle devient, pour éviter qu'elle s'éloigne, qu'ils finissent par être sourds l'un à l'autre, ne plus s'entendre, il décide de l'écouter sans la contredire. L'emmène sur l'un de ses anciens chantiers, qu'elle dit ne pas connaître. D'un autre bâtiment qu'elle-même a rénové autrefois, elle prétend que ce n'est pas son travail, mais celui d'un dénommé Simon, qu'elle affirme avoir connu dès le lycée et dont Vivien ne se souvient pas qu'elle lui en ait jamais parlé... 

Ce Simon et quelques-uns des noms de lieux évoqués, les lecteurs de Jean-Paul Goux les reconnaissent. C'est le Simon des Hautes falaises, celui de L'embardée...  ce fils et petit fils d'architecte, architecte lui-même. Le biais de l'architecture permettant à Jean-Paul Goux de rendre sensible dans l'espace l'expérience du temps*, de longues pages sont consacrées à de minutieuses descriptions architecturales très visuelles d'immeubles, ici ceux des anciens chantiers de Julie: maisons, château, ancien monastère, maison forte... qu'elle a rénovés , en termes justes et techniques et d'une précision telle que si le lecteur prenait la peine de les dessiner, ces bâtiments, il y parviendrait. Ces lieux où s'articulent l'espace et le temps*, Julie dans son moment de détestation d'elle-même et de son travail dit les avoir seulement rapetassés. Alors qu'en fait elle les a "ranimés", fait "renaître, revivre..." ce qui a permis de les "réveiller et les réinventer pour les rendre habitables". De même Vivien dans ses notes, mêlées de la préoccupation pour le rêve et la rêverie agissante* dans la construction du souvenir, reprend* la teneur de leurs conversations. 

Le lecteur reconnaît aussi dans Sourdes contrées, l'intérêt de l'auteur pour les jardins, clos, et les escaliers, que l'on retrouve présents dans bien des chantiers de Julie et plus précisément l'escalier en forme de vis: "Une spirale, un ressort qui est est tendu d'abord, écrasé si tu veux, avec ses fins anneaux qui semblent seulement empilés les uns sur les autres, mais lorsqu'il se détend, voici que les anneaux deviennent des spires et qu'apparaît le lien qui les unit d'un bout à l'autre - un fil continu qui s'enroule autour d'un axe immatériel, invisible et qui tient ensemble le commencement et la fin, enchaîne le plus lointain et le plus proche, relie ses éléments distants par cette spirale que nous sommes dans le temps.

Cette ample prose poétique teintée de mélancolie caractéristique des œuvres de Jean-Paul Goux retient le lecteur attentif de page en page, lequel lecteur s'inquiète, de page en page, de l'issue du récit de Vivien... 

*Lire, ou relire, le compte rendu de la rencontre avec Jean-Paul Goux au Café littéraire luxovien où il s'attachait à expliquer bien des termes qu'il emploie dans ce présent ouvrage. 

 

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