Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (9)

 

Table des lectures
Prix Marcel Aymé
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Les saisons de la solitude, de Joseph Boyden, traduit de l'anglais par Michel Lederer (éd. Albin Michel 2009, collection terres d'Amérique)
lecture par Marie-Françoise :

       Deux voix s'expriment tour à tour, l'une masculine, l'autre féminine, dans laquelle l'auteur se glisse à merveille pour confier leurs drames et conflits les plus secrets:
        Celle d'Annie qui, à son oncle Will plongé dans le coma après une agression, parle longuement pour tenter de le faire revenir...
       Celle de Will qui s'adresse à ses nièces, Annie et Suzanne, sans que l'on sache jusqu'à la fin s'il le fait ou non depuis l'au-delà...
       Annie, qui a choisi de vivre dans une cabane au Canada à la façon des anciens Crees, raconte peu à peu à Will les tenants et les aboutissants de la recherche qu'elle a menée sur les traces de sa sœur Suzanne disparue après être partie à Montréal puis aux Etats-Unis avec Gus. Suzanne est devenue un mannequin célèbre qui fait la une des magazines photo. Gus est un personnage pas clair, mêlé à des trafics de drogue, il doit de l'argent à son boss qui le recherche ainsi que Suzanne. C'est le frère de Marius.
       Will, Indien Cree, qui fut un excellent pilote canadien, peu à peu raconte sa vie, les accidents qui l'ont amené à ne plus pouvoir voler, ses abus de whisky, de bière et de cigarettes, sa peur viscérale de Marius depuis que Suzanne est partie et que celui-ci le lui reproche, le harcèle et l'agresse.
       Annie, qui désormais le veille, est revenue de son long et pénible voyage au cours duquel elle rencontra les personnes avec lesquelles sa sœur se lia, vécut un peu de la vie de sa sœur, devenant à son tour, elle-même et un temps éphémère, mannequin. Elle a pour protecteur, Gordon, indien SDF des grandes villes, qu'elle sortit de son vagabondage. Muet il ne lui répond que par gestes ou écrit. Elle l'appelle Mr Silence.
       Will, tenta de se soustraire à Marius, un personnage que personne n'aime, que tous craignent, puis s'isola dans une île en vivant de chasse et de pêche, tâchant de se faire oublier. Mais à lui, qui dans une autre vie avait perdu épouse et enfants dans l'incendie de leur maison, la solitude pèse.

       Ce roman montre les deux versants de la vie des Indiens d'Amérique d'aujourd'hui:
       La  vie moderne qu'a choisi de mener Suzanne, mannequin, dans les grandes villes et les gratte-ciel de Manhattan, où, dans le luxe, l'argent facile, rien ne dure. 
       La vie traditionnelle des anciens, simple, de pêche et de chasse dans l'immensité sauvage des forêts canadiennes, qu'a choisi Annie, sa sœur. Ne prélevant des animaux que ce qui est nécessaire pour survivre au sein d'une nature, pas toujours clémente. N'omettant pas de les remercier pour ce qu'ils donnent, à l'instar de son grand père, son moshum, qui l'a initiée dès l'enfance, et de son oncle Will.
       Will, qui narre aussi à ses nièces son émouvante histoire d'amitié, avec une vieille ourse qui vient le visiter et accepte ses dons de nourriture, alors qu'en proie à la peur de sortir et de croiser Marius, il vit reclus dans sa cabane. Will, trappeur, chasseur, devenu sentimental... diront ses amis Joe et Gregor, aussi portés sur l'alcool et la bière que lui.

       Bref, ce roman prenant, saisissant, porté par la poésie brute de Joseph Boyden et l'humanité de son regard, est d'une inestimable authenticité. Il fut couronné par le plus grand prix littéraire canadien, le Giller Prize, à l'automne 2008. Joseph Boyden, né en 1966, est un écrivain canadien de langue anglaise. Il a des origines irlandaises, écossaises et a des ancêtres Cree.

 

 

Si une nuit d'hiver un voyageur, d'Italo Calvino (éd. Gallimard folio 2015 dans la traduction de Martin Rueff)
lecture par Adéla :

C'est un curieux livre que nous propose ici Italo Calvino. Un livre ou l'auteur s'adresse au Lecteur, que nous sommes et qu'il est lui-même. En employant le "tu", donc de celui, lui ou nous, qui lit, mais aussi parfois le "je", de celui qui écrit.
       Y sont détaillées au fil de 361 pages tout, absolument tout ce qui concerne l'action de lire, des conditions les plus basiques, telles l'achat, l'installation confortable sous une bonne lumière, etc... où nous nous reconnaissons..., aux motivations et raisonnements des plus philosophiques et aux livres interdits. Mais aussi l'action d'écrire en vue d'être lu. «Je lis donc lui écrit.»
       Ses 12 chapitres se composent donc, d'une part des actions du Lecteur et de ses réflexions, lesquelles le concernent lui/nous, en tant que lecteur moyen, mais s'adressent aussi à la Lectrice, que le Lecteur rencontre et avec laquelle il noue une relation amoureuse à l'occasion de leur lecture de romans qui font l'objet d'inter-chapitres.
       Romans inter-chapitres que l'auteur, Italo Calvino, voulait inachevés, et que le Lecteur et la Lectrice trouvent effectivement interrompus, comme des sortes de longs incipit qui les allèchent et les laissent à chaque fois sur leur faim, de sorte qu'ils recherchent, moyennant diverses aventures, le volume complet. Qui chaque fois qu'ils croient l'avoir enfin en main, s'avère être un autre que celui auquel ils s'attendent, tout aussi intéressant mais tout aussi inachevé.        Ainsi de début de roman en début de roman, il y en aura dix à l'intérieur de l'ouvrage, explorant toutes les sortes de romans possibles : du "roman brouillard" au "roman apocalyptique" en passant par le "roman du corps", ceux "symboliques-interprétatifs", "politico-existentiel", "cynico-brutal", "de l'angoisse", "logico-géométrique", "de la perversion", et "tellurique-primordial", s'avance ce livre singulier.
       Cependant, pour le lecteur que nous sommes, ces débuts de romans, bien qu'interrompus, souvent abruptement en effet, constituent chacun un récit à part entière qui pourrait être isolé et publié dans un recueil de nouvelles. «J'ai toujours été davantage un auteur de récits qu'un romancier» confie Italo Calvino dans sa postface.
Ici, les pages intermédiaires constituent un cadre qui lui permettent de s'exprimer sur l'objet de la lecture, «pas tant littéraire que romanesque» «qui se fonde, avant toute chose, sur la capacité à diriger l'attention sur une intrigue dans l'attente constante de ce qui va se passer», et l'écriture.
       Si le titre de l'ouvrage nous fait croire qu'il s'agira de l'histoire d'un voyageur en train, et si le premier des dix récits intitulé par le titre éponyme commence en effet par une histoire de valise à échanger dans une gare de chemin de fer, il n'en est rien de la suite où de page en page on espère la trouver nous aussi... Le voyage étant en fait celui du lecteur que nous sommes dans la présentation de la lecture, sous toutes ses coutures, si l'on peut dire... Et les titres de ces dix récits, que le Lecteur et la Lectrice, personnages du livre, mais également nous, lisons avec intérêt, mis à la suite forment étrangement eux aussi un incipit:
      "Si une nuit d'hiver un voyageur, / loin de l'habitat de Malbork, / au bord de la côte à pic / sans craindre le vent et le vertige, / regarde en bas où l'ombre s'amasse / dans un réseau de lignes entrelacées, / dans un réseau de lignes entrecroisées / sur le tapis de feuilles illuminées par la lune / autour d'une fosse vide. / Quelle histoire, là-bas, attend sa fin? "
      De sorte qu'Italo Calvino semble avoir réussi l'exercice que l'un de ses personnages, écrivain dans le livre, souhaitait réaliser: «Je voudrais pouvoir écrire un livre qui ne soit qu'un incipit qui puisse garder tout au long de sa durée la potentialité du début, l'attente encore sans objet.» Le mot potentialité permet de rappeler au passage que l'auteur fut membre de l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle). "Si", premier mot du titre aurait pu nous mettre sur la voie...

En résumé, avec Si une nuit d'hiver un voyageur, Italo Calvino nous donne à lire une étude approfondie et très fouillée sur le désir de lire et la lecture, menée de façon quasi ludique et de petit thriller, par le biais des pérégrinations du Lecteur et de la Lectrice à la recherche de la suite d'un roman interrompu. Étude, pour nous, rendue attrayante par les lectures ponctuelles de romans dans le roman, elles-mêmes souvent porteuses de considérations sur la littérature.

 

 

 

L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante (traduit de l'italien par Elsa Damien - éd. Gallimard tome1-2014/tome 2-2016/tome 3-2017/tome 4-2018)
lecture par Adéla :

Pourquoi parler ici d'un roman qui reçut déjà bien des éloges, fut tiré à des millions d'exemplaires et traduit dans plus de 40 langues? Parce que je ne saurais le qualifier autrement que de prodigieux et d'époustouflant. De troublant!
        D'autant qu'il est écrit sous le pseudonyme d'Elena Ferrante, dont le prénom est à l'intérieur du roman celui de la narratrice, Elena Greco, qui conte son ascension en tant qu'écrivaine issue des milieux défavorisés d'un quartier napolitain, après avoir consacré sa jeunesse à étudier laborieusement et réussir avec brio ses examens. Sa vie est entremêlée à celle de son amie d'enfance Lila, connue depuis sa première année d'école, et qui ne dépassa pas le primaire, mais qui était d'une intelligence fulgurante et aurait pu suivre des études avec facilité, ce qu'Elena ne réussit qu'à force d'efforts et de ténacité. Car les parents de Lila refusèrent de l'envoyer au collège, on avait besoin d'elle à la maison et pour épauler son père à la cordonnerie, et qu'elle ne s'opposa pas à leur volonté. Douée pour tout, avec le goût d'apprendre, Lila réussit dans bien des métiers, de cordonnière à informaticienne en passant par gérante de magasins et employée mal payée et mal traitée d'une usine de salaisons. Elle connut une vie multiple d'ascensions et de chutes. Dans le domaine conjugal aussi. Mais dans ce domaine là, Elena ne fut pas en reste.

D'un tempérament spécial, tantôt toute amicale et mielleuse, tantôt hargneuse, Lila arrivait à ses fins, et disait: «C'est moi la méchante, un pacte que nous avons fait depuis l'enfance» (depuis que petite elle jeta la poupée d'Elena dans le soupirail de la cave de leur vieil immeuble). Et aussi: «Il faut toujours que je fasse, refasse, couvre, découvre, renforce, et puis tout à coup que je défasse et que je casse.» Puis se lançait dans autre chose qu'elle réussissait tout autant.
        C'est elle qui incita implicitement Elena à réussir dans le domaine de l'écriture, à réaliser ce qu'elle même ne pouvait, n'ayant pas fait d'études: «C'est toi, l'écrivaine». Vocation d'écrire qu'elles avaient ressentie toutes deux dès l'école primaire en lisant Les quatre filles du Dr March.
        L'amie prodigieuse, d'une écriture qui évoque les accents à la fois populaires ou châtiés des nombreux personnages, qui parfois mêlent dialecte napolitain et bel italien, est une lecture prenante. Sur l'amitié et son emprise, les rivalités, les jalousies, les passions, les problèmes de couple, de violence conjugale, de harcèlement, de liberté sexuelle, sur le désir de maternité, l'éducation, l'empreinte génétique des parents sur leurs enfants quoi qu'ils s'en défendent, et le fossé entre classes populaires et bourgeoisie, entre ouvriers frustes et intellectuels, le désir de se hisser dans l'échelle sociale, l'ambition, le but de la vie et son bilan, la disparition.
        Mais il montre aussi l'attachement au lieu de naissance, le contexte intellectuel et politique de l'Italie
complexe entre fascistes, communistes, socialistes, pouvoirs de la Camorra et corruption... des années 1950, à 2011 si l'on tient compte du fait que la narratrice y mentionne l'attentat contre les Tours de New York alors qu'en s'interrogeant, elle est en train d'écrire son récit.

C'est une très longue saga parue en quatre volumes denses qui totalisent plus de deux mille pages. Elle retrace la vie des deux héroïnes, des membres de leur familles et des familles amies ou ennemies. La vie d'Elena, linéaire et toute tendue vers son but: devenir un écrivain remarqué et en vivre, elle reconnaît qu'elle a toujours eu de la chance, mais elle a aussi pris les décisions qu'il fallait. Celle, imprévisible, de Lila qui n'a rien à faire de la stabilité. 
        Le tome I porte sur leur Enfance et adolescence; le tome II intitulé Le nouveau nom, sur leur Jeunesse; le tome III ou L'époque intermédiaire est intitulé : Celle qui fuit et celle qui reste, puisque ses études amèneront Elena à quitter Naples alors que Lila ne quittera jamais sa ville; dans le tome IV: L'enfant perdue, elles accèdent à la Maturité et la vieillesse. Là, pointe le doute d'Elena sur la pérennité de son œuvre et le moindre intérêt qu'elle suscite auprès des lecteurs avec les ans qui passent, l'époque qui change, (œuvre à laquelle elle aura consacré toute une vie de travail, au détriment parfois de sa famille), jusqu'au sentiment de la vanité même de cette œuvre lorsque derrière il n'y a que labeur et pas une intelligence fulgurante, comme celle de son amie Lila qui, elle, aurait pu écrire quelque chose qui traverserait les siècles... si elle avait voulu.

Lila, finalement disparaît sans plus donner signe de vie à l'âge de soixante-six ans, comme évaporée après avoir effacé toutes ses traces. C'est cette Lila prodigieuse qu'Elena a tenté de reconstituer à partir de ses quelques souvenirs dans ces pages dont l'épilogue incite à relire le prologue, et pourquoi pas poursuivre pour mettre au jour, ce qui à la première lecture, nous aurait échappé.
        Mais peut être aussi, ce prologue et cet épilogue, ont-ils été ajoutés lorsque l'auteur, une fois l'écriture du roman achevée, doit se résigner à ce que disparaissent de sa vie des personnages, inspirés du réel, certes, puisque Elena Ferrante reconnaît dans des interviews écrits, la teneur autobiographique de son oeuvre, confirme qu'elle est une femme et mère de famille, et qu'il lui tient à coeur de dénoncer les injustices et les violences subies par ses congénères, dans une Italie marquée par le sexisme et le patriarcat. Mais imaginaires tout de même et avec lesquels il/elle (si l'auteur qui se cache et reste dans l'ombre est une femme) a vécu durant les mois et les mois d'intimité qu'a duré son travail d'écriture et qui l'ont mené(e) à travers leurs méandres propres à conter ce récit, et doit à présent se résoudre à ce que ceux-ci disparaissent de sa vie afin qu'il/elle puisse passer à autre chose? Et se pourrait-il qu'il/elle ait choisi de publier son œuvre sous pseudonyme pour s'en dissocier, puisque la narratrice, Elena Ferrante, s'y pose elle-même en personnage?

Alors qu'en tout début de lecture je me disais : ce n'est qu'un best-seller qui fait penser à une de ces séries télévisées, à une de ces sagas interminables à rebondissements sentimentaux distillées en petits épisodes... et il en a été effectivement tourné une série télévisée , j'ai malgré tout continué à lire, prise par cette histoire d'amitié indéfectible et chahutée et me suis rendu compte qu'il s'agissait de bien plus que cela, que s'y mêlait le sentiment d'effroi devant l'impermanence des choses, puisque rien n'est jamais acquis ni définitif et que plane l'anéantissement brusque de tout, comme le Vésuve prêt à se réveiller dans l'horizon de Naples, où se passe le roman et d'où a confirmé être originaire, Elena Ferrante.
        «Ah, quelle ville! Disait tante Lina à ma fille. Quelle ville magnifique et pleine de trésors! Imma, ici on a parlé toutes les langues, ici on a construit un tas de choses et on en a détruit tout autant, ici les gens, aussi bavards soient-ils, ne se fient à aucun bavardage, et ici il y a le Vésuve, qui rappelle chaque jour que l'entreprise la plus ambitieuse des hommes les plus puissants, l'œuvre la plus extraordinaire qui soit, peut être balayée en quelques secondes par le feu, par un tremblement de terre, par la cendre ou la mer.» Un Naples de violences et de passions, de volontés et d'asservissements, d'usure et de corruption. D'opportunisme aussi.

Ce roman complet et riche aborde absolument tous les domaines de la vie, des vies, sans cesse à reconstruire. C'est un roman à dimension universelle où le lecteur à une page ou une autre reconnaît l'une ou l'autre de ses propres constatations, expériences ou situations.
        Un roman de réflexion aussi sur la genèse et les motivations, sur le travail de l'écriture, puisque la narratrice y a vocation d'écrivaine et porte le même prénom que l'auteur inconnu qui écrit sous pseudo, et révèle à ses lecteurs en particulier, dans La frantumaglia, des aspects de la personnalité d'Elena Ferrante en lui donnant une mère couturière s'exprimant en napolitain, une date et un lieu de naissance, Naples 1943.

Mais qui est réellement Elena Ferrante? Qui est celle qu'on se prend à croire que c'est en écrivant cette Amitié de plus de trente années, avec ses hauts et ses bas, ses moments d'amour et ses moments de haine jusqu'à arriver enfin à agir selon sa propre volonté et non plus inconsciemment sous l'influence de Lila, qu'elle prouve à elle-même qu'elle est véritablement au bout du compte/du conte... devenue prodigieusement écrivain. Mais écrivain qui, comme son héroïne Lila, qui faisait parfois au cours du roman l'expérience curieuse de la délimitation, veut rester dans l'ombre, disparaître aux yeux du lecteur. Comme si seuls devaient continuer d'exister aux yeux de celui-ci les personnages littéraires, narratrice comprise, sortis de sa plume et non celui ou celle qui tint véritablement cette plume?

 

Le modèle oublié, de Pierre Perrin (éd. Robert Laffont 2019)
par Marie-Françoise :

Chacun connaît le nom de Gustave Courbet, dont en cette année 2019 est fêté le bicentenaire de la naissance, depuis que son tableau, L'origine du monde, fit scandale. Chacun a entendu parler aussi d'un autre de ses tableaux célèbres Un enterrement à Ornans. Ornans, petite ville franc-comtoise dont le peintre est originaire. Chacun sait qu'il vécut au dix neuvième siècle, et sait peut-être aussi qu'il fit de la politique. 

La biographie, qualifiée de roman, que nous présente Le modèle oublié, que Pierre Perrin fait partir de la rencontre de Gustave et de Virginie , nous dévoile, par le biais de l'évocation des toiles du peintre au fur et à mesure de leur création et de son ascension, ce que l'auteur a découvert de Virginie Binet, dieppoise qui fut un des modèles du peintre, vécut avec lui une dizaine d'années et lui donna un fils. Il nous fait découvrir la personnalité de Courbet issu d'un milieu paysan, qui voua sa vie à la peinture, voulait se démarquer des artistes de l'époque. Ses rapports avec ses contemporains: Baudelaire, Flaubert, Proudhon, Champfleury, Gautier ou Victor Hugo... Le départ de Virginie, la douleur qu'il en ressentit et exprima dans certaines toiles. Ce qu'il advint d'elle et de leur fils Émile, qu'il ne reconnut pas, que pourtant il aimait et glissa dans quelques-unes de ses œuvres. L'emprise de ses trois sœurs qu'il rejoignait de longs mois durant à Ornans où il se plaisait sans Virginie qu'il cachait à sa famille. Ornans, où il peignait et où, grâce à la vente de ses oeuvres, il agrandissait son patrimoine terrien. 

Quelles sont les parts de vérité, d'interprétation et d'imagination dans cette présentation, puisque la correspondance amoureuse de Courbet a été détruite ? 

Pierre Perrin dans un précédent récit, Une mère, Le cri retenu (Le Cherche Midi éditeur 2001), écrivait: «D'une existence, il ne demeure presque rien. Magicien sans illusion, on fait parler les restes, quelques bribes de phrases éventées, des lettres, des photos. On ne peut rien certifier de sa recréation.» Il incorpore dans Le modèle oublié, faits et conversations réelles tirées de la très large documentation qu'il a consultée (dont il indique la bibliographie en fin d'ouvrage), et met son style très personnel et savoureux, à l'avenant du langage de l'époque. 

 Toujours dans Une mère, il écrivait encore: «Une œuvre est un trompe l'œil; pour l'émotion suscitée, un souffle. L'artiste à la terrible volonté creuse sa tombe comme chacun. Qu'il s'en détourne ou la dévisage, ou croie la reculer, il s'enterre vivant.» N'est-ca pas ce que réalise Courbet, quand il peint L'Homme blessé? Ne fait-il pas encore de même en fin de vie? Si ce roman offre un tableau peu flatteur du peintre, c'est que le plus grand amour de Courbet fut son art, la peinture, et sans doute aussi la richesse et la renommée qu'elle lui apportait. Courbet qui, enflant de plus en plus, mourut d'hydropisie. 

Enfin, ce roman offre au lecteur un intéressant cheminement à travers les belles peintures de Courbet qu'il permet de découvrir ou redécouvrir, à condition de les aller visualiser dans un ouvrage spécialisé ou sur le net. Aussi regrette-t-on, qu'hormis la très belle couverture qui présente la partie centrale de la toile, L'Atelier du peintre, elles ne soient pas reproduites en encart dans l'ouvrage même.

 


Courir, de Jean Echenoz (Les éditions de Minuit 2008)
lecture par Marie :

Sur la couverture, en dessous du titre, on peu lire "roman". Mais il s'agit d'une biographie contée sous un angle particulier, celui de la course à pied. Biographie donc, de la carrière sportive du célèbre champion tchécoslovaque Émile Zatopek. Biographie limitée dans le temps puisqu'elle va de l'invasion de la Moravie en  1939 par les Allemands à celle de la Tchécoslovaquie par les Russes en 1968, alors que le célèbre coureur est né en 1922 et décédé fin 2000.
       On y découvre comment,
de jeune qui avait interrompu ses études car sa famille n'avait pas les moyens de l'y maintenir, et était apprenti chez Bata,  il en vint, bien que n'aimant pas le sport et n'en pratiquant pas, à aimer peu à peu la course à pied au point d'y prendre plaisir et de ne pouvoir plus s'en passer, après qu'il eût du, en 1941, participer à un cross-country de neuf kilomètres mis au point par la Wehrmacht à Brno. Épreuve dont il sortit aisément deuxième contre une sélection allemande athlétique, élancée, arrogante, équipée. Comment il finit par se laisser convaincre de participer à des compétitions et devint champion haut niveau de son pays puis de partout.
       Jean Echenoz nous décrit la mimique de cet homme, gentil et rieur sauf lorsqu'il court et grimace montrant un visage d'effort effort et de douleur. Son style de course particulier. Son entraînement journalier plus qu'intense qui le menait aux confins de la résistance humaine. Ses incroyables succès, les
records dont les siens, qu'il bat durant toutes les années où il laisse les autres participants derrière lui. Comment il sort victorieux de chaque épreuve et obtient ses médailles d'or olympiques. Sans fatigue apparente. Jusqu'à ce que l'âge aidant...
       Ceci avec l'obligation de s'en tenir au bon vouloir des dirigeants de son pays qui l'utilisent pour leur propagande, mais à qui il arrive aussi de refuser un visa de sortie pour l'étranger où on le sollicite pour des compétitions, de crainte qu'il ne rentre plus au pays... Et il accepte tout. De toute façon, il n'a pas le choix. Sauf lorsqu'il s'insurgera contre l'entrée des chars soviétiques dans son pays, sera alors déchu de tout. Mais acceptera, parce qu'il n'y a que lorsqu'il court qu'il aime se battre. 
       Bref, le récit, narré non sans humour, au présent, est facile et agréable à lire. Il nous apprend beaucoup sur le phénoménal coureur que fut Émile Zatopek, surnommé "la locomotive tchèque", mais aussi sur le contexte politique de son pays, et les bouleversements de cette époque.

 


On n'est amoureux qu'à bicyclette /Journal d'un Tour de France, d'
Olivier Larizza (Le Verger éditeur 2002)
lecture par Marie-Françoise
:

Voici un plaisant petit ouvrage présenté sous forme de journal d'un tour de France. Il se lit facilement et sans ennui même par un lecteur non assidu des retransmissions du spectacle de cette épreuve cycliste tant l'écriture en est frivole et chatoyante, d'un auteur à l'aise dans tous les registres (voir autres lectures) et qui se plaît ici à jouer avec les sons, ce qui donne une saveur particulière au texte.

Larizza y parle bien sûr de cette compétition, de ses des étapes, qu'il attend avec fièvre. Des coureurs, aux noms connus ou moins du tour de 2001 qu'il suit en direct, jour après jour à la télévision, et d'autres plus anciens, des difficultés qu'ils affrontent. Il y mêle quelques considérations autres, parle de ses occupations personnelles, pendant et en dehors des étapes, ses soirées, ses restaus, ses nuits, etc. Il ironise sur sa fatigue, sur son effort à écrire ce journal qui, dit-il, ne sera pas lu vautré sur son canapé rouge, tandis qu'il décrit les coureurs à la peine, les coureurs qui transpirent... lui aussi transpire, il fait chaud nous sommes en juillet, ou qui sont transis et bleuis par la pluie froide les jours de particulièrement mauvais temps.

Il donne son avis sur le dopage. Évoque les moments graves de ce tour, des tours passés, les abandons, les accidents, les morts. Mais vite, son ton redevient léger, car de la vie, Larizza ne veut prendre que le bon côté.

Il décrit peu du paysage et des villes traversées. Des villes d'arrivée, sauf à savoir ce que les coureurs y font: se nourrir, se reposer. S'étend un peu sur sa ville natale, Thionville, et sur celle de Strasbourg où il vit. Strasbourg, ville d'étape le 13 juillet, où il peut l'aller regarder passer au rond-point d'Entzheim. Et voir quoi ? La caravane, avec sa Cicciolie chérie qui récolte des objets publicitaires, et, en à peine quelques secondes trop rapides, le passage du peloton à toute allure:
      "16 h 58. Passage des coureurs. Je reconnais Brochard et aperçois le maillot jaune. C'est une ribambelle de couleurs, un train mosaïque dont j'entends la locomotive souffler, un fugace bourdon multicolore: un peu de noir, l'émail bleu-vif de ses ailes, l'argent de ses roues, ses yeux facettes rubis et bronze où toutes les nuances de l'arc-en-ciel se reflètent comme des gouttelettes d'eau en suspension, et ce bourdonnement des rayons et des pédales qui s'éloigne trop vite. (...) Tout le monde est content, ravi, surpris aussi par la vitesse de l'éclair humain qu'on a vu à peine une poignée de secondes."

Une amourette s'y devine tout au long, avec sa douce amie Cicciolie, délaissée durant les trois semaines où Larizza est rivé à l'écran, mais patiente et qui saura se venger une fois le tour terminé. Je ne vous en dit pas plus à ce sujet, quand vous aurez le livre entre les mains, vous le saurez.

 

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, de Joël Dicker (éd. De Fallois/l'âge d'homme 2012 - De Fallois/Poche 2018)
lecture par Marie :

L'écriture comme un combat. L'écriture comme la boxe avec ses techniques, sa discipline, ses exigences d'entraînement, de perfectionnement, afin de se surpasser pour se vaincre soi-même et produire un bon livre qu'aimeront les lecteurs. L'écriture aussi comme la course, par tous temps, qu'il fasse froid, pleuve ou vente, exigeant la persévérance pour arriver au bout.

Voilà le thème de ce roman où le grand écrivain, Harry Quebert, conseille et se confie au jeune Marcus Goldman tout au long d'une enquête à moult rebondissements. Enquête non dénuée de sentiments, "chagrin d'amour et chagrin de livre", avec des allers retours dans le temps, après que le corps de Nola, jeune fille de 15 ans aimant et aimée d'Harry, disparue trente ans auparavant, ait été retrouvé enterré dans la propriété de ce dernier; présumé donc coupable, ce qui brise sa carrière d'écrivain. Enquête menée par la police, bien sûr, mais aussi sur place par Marcus qui ne croit pas en la culpabilité de son ami et maître en écriture, Harry Quebert, lequel l'a aussi initié à la boxe, pour lui apprendre à savoir tomber, à oser et à quitter les chemins de la facilité. Enquête narrée par Marcus qui, sous contrat et pressé par son éditeur, veut réhabiliter son ami et décide d'en écrire un roman. Dans lequel entrent les voix des différents protagonistes qui donnent lieu à plusieurs interprétations des faits, et donc induisent différents coupables, avec la possibilité qu'a l'écrivain d'écrire plusieurs versions, de là les successifs rebondissements, jusqu'à ce qu'il trouve le vrai coupable.

Car l'écrivain ne connaît pas d'avance la fin de son roman. Mais celle-ci peut tout aussi bien être celle que, lui, souhaite, puisque l'on est dans la fiction, et il parvient alors au "paradis des écrivains"...

Bref, La vérité sur l'Affaire Harry Quebert, est un roman passionnant de 860 pages, présenté de manière très originale, où l'on assiste à l'écriture d'un roman dans le roman, en 31 chapitres numérotés à rebours, comme autant de conseils distillés à l'écrivain novice, contenus dans trois parties allant de "La maladie des écrivains" au "Paradis des écrivains" en passant par "La guérison des écrivains", précédées d'un prologue et suivies d'un épilogue.

L'auteur, Joël Dicker, écrivain suisse romand né à Genève en 1985, situe son roman dans l'Amérique des années 2008 avec retours sur l'année 1975 où il était répréhensible pour un homme de trente deux ans d'être amoureux d'une gamine de quinze ans.

Ce roman fut plusieurs fois primé et adapté sous le même titre en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Dans l'édition de 2018 Joël Dicker lui consacre une postface agrémentée de photos couleur prises lors du tournage du film.

 


Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique, de Balli Kaur Jaswal  (éd. Belfond, mai 2018)
Lecture par Marie-Françoise : 

Comme le titre l'indique, voici un roman qui devrait intéresser les lectrices friandes de romans érotiques. Sans vulgarité ni obscénités il permet aux autres d'aborder la littérature de ce genre sans les heurter. 

Des femmes analphabètes indiennes habitant Londres se sont inscrites à un cours d'écriture. Pas pour apprendre la calligraphie, mais pour passer d'agréables moments à raconter leurs histoires afin qu'elles soient transcrites sur papier. De tous âges et de différents milieux et quartiers de Londres, que leurs époux soient décédés ou qu'ils les aient quittées, leur mariage pour la plupart avait été arrangé. Elles font part dans cet atelier d'écriture de ce qu'elles auraient voulu vivre en amour, de leurs fantasmes. 
        Leur professeure, également d'origine sikh, est une femme moderne, émancipée, qui, par désir de liberté, a quitté le foyer familial et le quartier de leur communauté pendjabi. Elle ne comprend pas que sa soeur se cherche, selon la tradition ancestrale, un époux de même religion qui satisfasse sa famille, et dans la famille duquel elle ira vivre. 
       
On le voit, c'est bien plus qu'un roman érotique puisqu'il aborde la question du mariage arrangé auquel sont confrontées, même en Occident, les femmes d'origine Orientale. De la méthode, moderne ou pas, employée pour choisir leur futur et de ses conséquences sur la vie de leur couple. 

Imprimés en italique, bon nombre des récits érotiques très imagés et pimentés de ces femmes, ponctuent le roman. Lequel est traité avec humour mais y plane tout au long l'ombre des dangers courus à enfreindre la "moralité", et l'énigme à résoudre du prétendu suicide d'une jeune fille sikh qui s'était rebellée après avoir accepté un mariage arrangé.

PS. Enfin, par certains aspects Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal peut se rapprocher de Quand le destin s'emmêle, d'Anna Jansson et de La bibliothèque des cœurs cabossés, de Katarine Biwald.

 


La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole (éd. Laffont 1981 - éd. 10/18 2002)
lecture par Marie-Françoise :

Le roman se passe au début de l'année 1963. Ignatius J. Reily, célibataire, vit dans un quartier pauvre de la Nouvelle Orléans, avec, et aux crochets de sa mère qui ne pense qu'à lui. Elle s'est saignée pour qu'il fasse des études qu'il a prolongées le plus longtemps possible réussissant ses examens avec mention. Études en littérature médiévale qui n'ont pourtant débouché sur aucun travail. Il n'en a pas cherché.

Ses plus grandes préoccupations sont de manger, il devient de plus en plus obèse; d'aller au cinéma voir de mauvais films afin de se rendre compte de ce qu'il y a à y déplorer; de rester enfermé dans sa chambre sale et désordonnée, où il interdit à sa mère d'entrer, où il noircit de ses idées sur la société contemporaine qu'il abhorre, nombre de petits cahiers qu'il laisse traîner sur le plancher; de lire et de répondre aux lettres de Myrna, «péronnelle» à ses yeux, qu'il a connue à la fac et avec qui il a eu une relation platonique. Anarchiste, elle voudrait l'entraîner dans toutes sortes d'actions militantes à même de l'amener au sexe. 

Paresseux, menteur, hypochondriaque, atteint de troubles physiques et digestifs, «son anneau pylorique se ferme...» dès qu'il est contrarié. Ignatius est peut-être plus intelligent que psychopathe ayant le génie de se donner les moyens d'en faire le moins possible. C'est ce que finit par penser le lecteur lorsqu'il se rend compte qu'ayant, par la force des choses et pour aider sa mère, dû accepter de travailler, il berne allègrement ses employeurs qui finissent par le renvoyer. Ce qu'il entreprend pour tenter de rendre la société conforme à sa «conception du monde» tournant mal, comme si «dame Fortune» s'ingéniait à lui être néfaste. 

Si au cours du roman Ignatius reste campé sur ses positions, les personnages qui l'entourent, eux aussi très hauts en couleur, évoluent. Dont sa mère, arthritique et alcoolique au début du roman, qui finit par se rebeller et vouloir que son fils parte afin de vivre enfin pour elle-même… 

De quelques 475 pages d'un caractère serré, ce roman, tout d'ironie et d'humour noir, est à lire. Jamais le récit ne faiblit, que le lecteur français savoure à travers sa remarquable traduction de l'anglais par Jean-Pierre Carasso... qui restitue le langage tantôt érudit d'Ignatius, tantôt populaire des différents personnages, hommes ou femmes de différents milieux, dont le noir Jonas, avec nombre jeux de mots dus à l'orthographe purement phonétique utilisée. Car dans ce roman John Kennedy Toole présente tous les archétypes de l'Amérique contemporaine: les marlous, les beatniks, les rockers, le flic, les vieux chrétiens fondamentalistes, la voisine acariâtre, l'activiste anarcho-névrosée, les vendeurs de hot-dogs, etc. 

Enfin, puisque en préface du livre le destin de l'auteur John Kennedy Toole est signalé, ― auteur dont la mère à fait publier le roman après qu'il se soit suicidé parce qu'il se croyait un auteur raté, puisque refusé par les éditeurs , le lecteur se prend à imaginer qu'il ressemblait, peut-être?, par certains aspects à Ignatius... Va savoir! 
       En tout cas pour écrire un tel roman, génie, John Kennedy Toole, l'était assurément. D'ailleurs, ironie du sort, une fois publié, le roman fut primé et reconnu unanimement comme un chef-d'œuvre.

 



Le magasin des suicides, de Jean Teulé (éd. Julliard 2007)
lecture par Adéla :

L'auteur met en scène la famille Tuvache composée des deux parents, Mishima (prénom en allusion à l'auteur japonais suicidé par sepuko) et Lucrèce (allusion à la célèbre empoisonneuse Lucrèce Borgia) et de leurs trois enfants qu'ils ont appelé Vincent (à cause du peintre Van Gogh) Marilyn (à cause de Marilyn Monroe) et Alan. Leur caractère est en adéquation avec leur prénom, sauf celui d'Alan, le dernier né qui, au grand dam de ses parents, est un enfant anormal, puisqu'hilare de naissance, il voit toujours le bon côté des choses. 
       Les Tuvache tiennent depuis de nombreuses générations un magasin d'accessoires de toute nature pour les candidats au suicide... Pour donner à ce fait une apparence de crédibilité, l'auteur le situe dans une époque post XXIème siècle. 
      La chute en est surprenante après que leur commerce ait évolué tout au long du récit, et sous l'influence d'Allan, vers la vente de farces et attrapes. 
      Ce livre pourrait entrer dans la catégorie romans pour ados. Simple, sans considérations philosophiques, il se lit vite, on pourrait le trouver un tantinet bébête et pourtant... Il est truffé de jeux de mots, de références culturelles, de phrases empruntées à des œuvres littéraires, cinématographiques ou de la chanson, nichées au cœur du texte sans utilisation de guillemets, de sorte que c'est au lecteur de les reconnaître au passage, ce qui rend le texte, lorsque l'on s'en rend compte, d'autant plus hilarant. Bref, c'est un bon moment de détente.

 

 

Blonde, de Joyce Carol Oates (éd. Stock 2000)
lecture par Bernadette L. :

Ce livre m'a beaucoup intéressée par l'écriture et les portraits très bien dessinés, de Marilyn bien sûr, mais aussi de sa maman et de ses différents maris etc. par la description de l'Amérique des années 1950 à 1960 ainsi que des endroits où elle a vécu. Le dédoublement de sa personnalité se découvre au fur et à mesure de la lecture: petite fille confiante et spontanée qui devient un sexe symbole avec son corps parfait, transcendé par ses succès au cinéma mais qui rêve de maternité etc. et évolue vers une fin tragique...




Sourdes contrées, de
Jean-Paul Goux (éd. Champ Vallon 2019)
lecture par Marie-Françoise :

Avec ce beau titre emprunté à un vers de Jules Supervielle issu du recueil Oublieuse mémoire, Jean-Paul Goux nous amène à nous interroger avec Vivien, le narrateur, sur ces sourdes contrées qui constituent la mémoire lequel en cite quelques passages à un moment de son récit. Il s'agit ici du souvenir d'un vécu totalement perdu, ou peut-être inconsciemment occulté, ou d'une rêverie qui a pris l'apparence du réel, comme porte à le penser la phrase de Blanchot que l'auteur met en exergue de son livre: "Ce qui ne fut peut-être pas, ne fut peut-être que rêvé, mais, comme tel, n'en eut pas moins lieu." 

Vivien est donc celui qui écrit ces lignes pour les donner plus tard à lire à Julie, sa compagne architecte. Julie, dont il craint que l'esprit s'égare, dont il veut croire qu'elle ne fait qu'une crise passagère, qu'une "fugue" de la mémoire dans des souvenirs imaginaires ou rêvés, puisqu'il ne se rappelle pas qu'elle lui en ait jamais parlé auparavant, alors qu'elle-même affirme l'avoir fait très souvent. Alors en lui naît la peur: "...cette peur inconnue, que je n'ai pas nourrie moi-même, cette peur qui me vient du dehors, qui ne dépend pas de moi, qui tient à celle que j'aime quand celle que j'aime s'efface en ma présence, pourrait bientôt s'effacer tout entière, disparaître pour jamais..." 

Il lui écrit ces pages, ces traces de ce qui arrive où il note ses propres pensées et ce qu'elle raconte de si inconnu pour lui, après l'énervement de celle-ci lorsqu'il lui affirme qu'elle ne lui en a jamais parlé et qu'il ne croit pas que cela puisse donc être vrai. Pour éviter de réentendre la voix dure qu'elle eut alors et qui lui semble être celle d'une autre Julie que peu à peu elle devient, pour éviter qu'elle s'éloigne, qu'ils finissent par être sourds l'un à l'autre, ne plus s'entendre, il décide de l'écouter sans la contredire. L'emmène sur l'un de ses anciens chantiers, qu'elle dit ne pas connaître. D'un autre bâtiment qu'elle-même a rénové autrefois, elle prétend que ce n'est pas son travail, mais celui d'un dénommé Simon, qu'elle affirme avoir connu dès le lycée et dont Vivien ne se souvient pas qu'elle lui en ait jamais parlé... 

Ce Simon et quelques-uns des noms de lieux évoqués, les lecteurs de Jean-Paul Goux les reconnaissent. C'est le Simon des Hautes falaises, celui de L'embardée...  ce fils et petit fils d'architecte, architecte lui-même. Le biais de l'architecture permettant à Jean-Paul Goux de rendre sensible dans l'espace l'expérience du temps*, de longues pages sont consacrées à de minutieuses descriptions architecturales très visuelles d'immeubles, ici ceux des anciens chantiers de Julie: maisons, château, ancien monastère, maison forte... qu'elle a rénovés , en termes justes et techniques et d'une précision telle que si le lecteur prenait la peine de les dessiner, ces bâtiments, il y parviendrait. Ces lieux où s'articulent l'espace et le temps*, Julie dans son moment de détestation d'elle-même et de son travail dit les avoir seulement rapetassés. Alors qu'en fait elle les a "ranimés", fait "renaître, revivre..." ce qui a permis de les "réveiller et les réinventer pour les rendre habitables". De même Vivien dans ses notes, mêlées de la préoccupation pour le rêve et la rêverie agissante* dans la construction du souvenir, reprend* la teneur de leurs conversations. 

Le lecteur reconnaît aussi dans Sourdes contrées, l'intérêt de l'auteur pour les jardins, clos, et les escaliers, que l'on retrouve présents dans bien des chantiers de Julie et plus précisément l'escalier en forme de vis: "Une spirale, un ressort qui est est tendu d'abord, écrasé si tu veux, avec ses fins anneaux qui semblent seulement empilés les uns sur les autres, mais lorsqu'il se détend, voici que les anneaux deviennent des spires et qu'apparaît le lien qui les unit d'un bout à l'autre - un fil continu qui s'enroule autour d'un axe immatériel, invisible et qui tient ensemble le commencement et la fin, enchaîne le plus lointain et le plus proche, relie ses éléments distants par cette spirale que nous sommes dans le temps.

Cette ample prose poétique teintée de mélancolie caractéristique des œuvres de Jean-Paul Goux retient le lecteur attentif de page en page, lequel lecteur s'inquiète, de page en page, de l'issue du récit de Vivien... 

*Lire, ou relire, le compte rendu de la rencontre avec Jean-Paul Goux au Café littéraire luxovien où il s'attachait à expliquer bien des termes qu'il emploie dans ce présent ouvrage. 

 

Mon âge /L'averse/Les séances/Corps/Un homme aborde une femme, de Fabienne Jacob
par Adéla :

Dans des contextes légèrement différents, de livre en livre Fabienne Jacob décline ses mêmes thèmes de prédilection: les mots et le ressenti.

Elle nous dévoile l'intériorité du narrateur. Plutôt de la narratrice, sauf dans L'averse. Ce qu'il ressent, ses allers et retours de pensées vers l'enfance, les confidences d'autres femmes. Brosse des portraits, des sortes de "vies minuscules", qu'elle relie par un fil rouge. Dans Un homme aborde une femme, c'est la narratrice qui est plaquée par un homme. Dans Les séances ce sont deux sœurs dont l'une est devenue photographe et l'autre, qui fut adoptée, guérisseuse à l'écoute de femmes qui lui racontent leur histoire, leurs problèmes, à l'attente desquelles elle répond par une phrase sibylline. Dans Corps, c'est une esthéticienne à laquelle se confient des femmes qui n'aiment pas leur corps... Dans L'averse, c'est Tahar mourant et les souvenirs de sa vie qui affluent dans ses derniers moments.

Dans une écriture sobre et belle, elle met en scène des situations profondément humaines où tout un chacun, chacune, à un moment donné peut se reconnaître. 

 

 

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