Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (10)
Table des lectures
Prix Marcel Aymé
Lectures Prix Chronos
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Marie-Blanche, de Jim Fergus (éd. Le Cherche Midi 2011; Pocket 2012 et 2019)
lecture par Monique Armando :

       Comme pour la trilogie des Mille femmes blanches, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.
       L’auteur retrace la vie de sa grand-mère Renée, autoritaire qui n’a qu’une loi l’argent, et de sa mère Marie-Blanche, mariée de force et qui sombre dans l’alcoolisme.
       C’est une saga familiale que l’on suit comme un feuilleton.
       On voyage entre la France, l’Amérique et l’Égypte. L'auteur nous décrit des paysages magnifiques et les mœurs des habitants. Il décrit aussi l’aristocratie légère et égoïste de ce
XXème siècle.
       Par les confessions de Renée et de Marie-Blanche il aborde beaucoup de thèmes comme l’inceste, l’alcoolisme et les mariages forcés...
       Ces deux femmes et leurs enfants, dont l’auteur, ont eu une vie très mouvementée et hors du commun.
       Est-ce vraiment une autobiographie ou une fiction romancée ?

       lire une deuxième note de lecture

 

Le mystère Henri Pick, de David Foenkinos (éd. Gallimard 2016)
lecture par Marie :

Tient en haleine le lecteur, cette plaisante enquête pour savoir qui se cache derrière le nom de Henri Pick, auteur posthume présumé d'un ouvrage déniché dans une bibliothèque de livres refusés et qui deviendra un best-seller. Est-ce Henri Pick lui-même, pizzaïolo de son état, ou quelqu'un d'autre? Ce best seller est intitulé «Les Dernières Heures d'une histoire d'amour », et les histoires d'amour des différents protagonistes sont aussi narrées dans le roman, avec leurs boires et leurs déboires. 
       Mais surtout il est question des magouilles de l'édition et de la promotion des romans. Des attitudes des écrivains. Il y a celui qui se cache volontairement, il y a l'écrivain refusé ou celui publié mais dont on ne parle pas. Il y a aussi celui dont on parle trop et des effets collatéraux qui bouleversent la vie de ses proches lecteurs...

Il est dommage, peut-être?, que le mystère soit levé, que l'auteur véritable soit dévoilé dans l'épilogue, même si à certaines pages, on s'en doutait un peu.
       Enfin, pour indication sur l'effet que ce roman produit, et en vertu de la théorie de rangement des livres prônée par Aby Warburg*, sur mon étagère, je rangerai Le mystère Henri Pick sur le même rayon que
La bibliothèque des cœurs cabossés de Katarina Bivald, Sur la route de Madison de Robert-James Waller, et aussi Le best-seller de la rentrée littéraire d'Olivier Larizza.

*Aby Warburg a réellement existé et est évoqué par David Foenkinos dans son roman Charlotte :
      
Quelque chose m'attirait dans ce nom, Aby Warburg. 
       Alors, j'ai tout lu sur cet étrange personnage. 
       Riche héritier, aîné de sa famille, il lègue sa fortune à ses frères. 
       À la seule condition qu'ils lui achètent tous les livres qu'il demandera. 
       Aby Warburg est ainsi à l'origine d'un fonds bibliophilique inouï.
       Il a des théories sur le rangement des livres. 
       Notamment celle du bon voisinage.
       Le livre que l'on cherche n'est pas forcément celui que l'on doit lire.
       Il faut regarder celui d'à côté.

 

 

À l'aube de la sixième extinction, de Bruno David (éd. Grasset  2021)
lecture par Marie-Françoise :

Non, ce n'est pas un roman de science fiction malgré ce titre. L'ouvrage, dont l'auteur a reçu une double formation de paléontologue et de biologiste, est paru dans la collection actualité-reportage des éditions Grasset.

Extinction de quoi? Quels sont les signes qui permettent d’affirmer qu’on en est à l’aube? Les facteurs qui la causent ? Le titre parle de la sixième, il y en aurait donc déjà eu cinq. Quelles furent les précédentes? Quand eurent -elles lieu?

C'est ce que l'auteur s'attache à expliquer dans un état des lieux qu'il dresse sur notre planète et sa biodiversité, sur l'humanité et ses activités. Son livre, à la portée de tous, clair et facile à lire, émaillé d’exemples concrets, est riche d'enseignements sur l'Histoire de la vie, de la biodiversité sur Terre. Il remet l'espèce humaine à l'aune et à l'heure de notre planète.

Le temps de notre humanité d'homo sapiens (quelques deux cent mille ans), est en effet infime au regard des trois mille huit cent millions d'années de vie qui l'ont précédée sur Terre.
       Mais depuis à peine plus de cent ans, à cause des progrès récents et de la façon dont nous vivons des richesses de la Terre qui ont mis des millions d'années à se former, à cause notre consommation sans cesse croissante d’espace et d’énergie, de notre comportement, nous assistons à une érosion progressive de la biodiversité, biodiversité dont nous faisons partie... Et cette érosion s'accélère...
       Si l'on n'y prend pas garde, à l'instar des cinq crises qui, au cours des différentes ères, ont modifié la Vie sur notre planète (dont la dernière provoqua la disparition des dinosaures au Crétacé et qui s'est étendue tout de même sur quelques millions d'années), c'est cette fois l'humanité elle-même qui est en voie de s'autodétruire... et bien plus vite.
       Certains parlent d'Anthropocène, "concept à débarrasser de sa connotation de subdivision des temps géologiques, dit l'auteur, mais concept fort utile car il permet de mettre un nom sur une réalité: l'implication inédite de l'Homme dans les bouleversements importants de la planète."

Bruno David pousse donc ici une sonnette d'alarme, il exhorte à redresser la barre. Pour le vivant sous toutes ses formes, pour les générations futures, pour l'humanité dont la survie et la prospérité dépendent de l’équilibre des écosystèmes. Est-il trop tard ou pouvons-nous éviter le pire? La réponse est entre nos mains car si rien n’est fait, cette nouvelle crise majeure de la biodiversité aura bien lieu. À lire !

Lire un extrait

 

 

Les gratitudes, de Delphine le Vigan (éd. Lattès 2019 et Le livre de poche 2020)
lecture par Odile Gardaire :

C'est un texte facile à lire, quelle justesse dans l'observation de la détresse profonde de vieillir (sans doute en contre poids faudrait il lire le livre de L. Adler !) j'ai terminé avec la larme à l'oeil, il faut dire que notre mamy (ma belle mère) a fêté ses 100 ans le 14 février mais que depuis elle "dégringole" un peu plus tous les jours alors sans doute ai-je ressenti plus intensément toute la tragédie d'une fin de vie. L'image de couverture, un pétale de coquelicot, est en accord parfait avec la fragilité extrême d'une personne très âgée.  


Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal (éd. Verticales 2018)
lecture par Marie-Françoise :

C'est l'histoire de Paula, une jeune fille attirée par la peinture. Entre artiste peintre et peintre en bâtiment, elle apprend l’art minutieux de la copie, de l’imitation picturale des matériaux, plus exactement à reproduire des bois, des marbres, etc... à faire toute sorte de décors, ceux de cinéma aussi. Bref elle apprend l’art du trompe l’œil et de l'imitation, celui des faussaires en quelque sorte. Et le roman de Maylis de Kerangal est une ode à ces artistes-là. Car attention ! Paula s'implique entièrement dans ce qu'elle peint. De ce qu'elle copie, elle ressent la vie profonde, antédiluvienne jusque dans son corps... et c'est une sorte de défi pour elle que de parvenir à rendre, par son travail appliqué et très physique, ce monde à portée de main. Jeune femme, après avoir galéré dans des petites commandes, elle sera embauchée parmi les plasticiens qui exécuteront les peintures rupestres du fac-similé de la célèbre grotte de Lascaux IV.

Dans quelque roman que ce soit, l'écriture de Maylis de Kerangal est envoûtante, poétique, avec ici, puisqu’il est question d’art, des pointes de lyrisme elle est technique également, riche en vocabulaire et toujours très très documentée, fouillée, on y apprend bien des choses sans se lasser. C'est pourquoi je l'avais emprunté à la bibliothèque et je n'ai pas été déçue: 285 pages de bonheur! d'une écriture au présent toujours, rapide, parce que le temps n'existe pas:

 Paula écoute, ses mains mélangent les ocres sélectionnés à des liants acryliques, et de même se mélangent les perforations dans le marbre de Cerfontaine, les carpes dans les bassins de Versailles, les yeux peints de la statuette de Khâ derrière la vitre du musée de Turin, et le sol du teatro 5 de Cinecittà: tout coexiste — « il faut sentir le temps», l'homme au pull marin et treillis avait donné cette instruction, et frotté ses doigts entre lesquels, justement, le temps n'existait pas, devenu translucide, pas plus épais qu'une feuille de papier à cigarette.


Anna Karénine, de Léon Tolstoï
par
Maylis de Kerangal dans son roman : Un monde à portée de main

« Paula acheté le roman sans grande conviction, commence à le feuilleter trois semaines avant de partir, rebutée par l'épaisseur du volume puis par la profusion des noms qui peuplent les pages — des noms russes qui se dédoublent et se chevauchent, des prénoms qui parfois sont les mêmes, des surnoms anglais—, elle hésite quelques jours puis entame le livre un matin, dans la chambre aux stores baissés (...), le faisceau de la lampe orienté sur les pages à la manière d'une poursuite de théâtre, éclairant un texte dont elle capte immédiatement la nature de palais, l'extérieur solide, l'intérieur immense et minutieux, si parfaitement créé qu'il lui semble être advenu d'un seul bloc, issu d'un puissant sortilège; elle tourne lentement les pages, perd parfois le fil, remonte le paragraphe à contre-courant jusqu'à l'endroit du texte où elle a lâché la corde, puis replonge et se réinsère, médusée par le façonnage progressif de l'amour, taillé éclat par éclat tel un biface du paléolithique, jusqu'à devenir tranchant comme une lame et capable de fendre un cœur en silence, jusqu'à devenir ce grain de poussière pléochroïque, ce fragment minéral qui change de couleur selon l'angle par lequel on le regarde, à jamais énigmatique, et finit par rendre fou.
       (...)
      
Anna Karénine est un bon instrument d'optique pour regarder l'amour, c'est ce que se dit Paula qui referme le livre»  

 

Ma confession, de Tolstoï
L'Anomalie, d'Hervé Le Tellier
par Bernadette Larrière : 

       J'avais commencé de lire Ma confession de TOLSTOÏ et j'en étais où il pense que la vie est mauvaise et ne vaut rien... j'ai fini hier,  je dois reconnaître que ce livre m'a beaucoup intéressé mais n'est pas facile à lire et un peu mortifère...
       Pour me délasser j'ai lu L'Anomalie le dernier Goncourt qui m'a bien plu... C
'est à la fois un roman, un thriller et de la science fiction, on se pose beaucoup de questions sur la vie et sur la réalité du monde...

 


Miroir de nos peines, de Pierre Lemaitre (éd. Albin Michel 2020 et Le Livre de Poche mars 2021)
lecture par Marie-Françoise :

Selon votre tempérament, peut-être serez-vous attiré par le titre de ce roman, à cause du mot peine ? Peut-être au contraire, ce même mot et la 4ème de couverture annonçant la période de panique et de chaos de notre histoire durant laquelle il se déploie, d'avril 1940 à juin 1940, vous rebutera-t-il?

La voiture cahotait lentement dans le flot des fuyards qui était à l'image de ce pays déchiré, abandonné. C'était partout des visages et des visages. Un immense cortège funèbre, pensa Louise, devenu l'accablant miroir de nos peines et de nos défaites.
      
C'est de ce passage sis à la page 398 sur les quelques 530 de l'édition originale, qu'est tiré le titre. Il résume grosso modo le motif du roman: la drôle de guerre puis l'exode des populations lorsque les Allemands envahissent la France en 40. N'allez cependant pas le croire triste et vous priver de sa lecture. Car, même si le sujet est grave, l'auteur traite cette période avec beaucoup de cocasserie.

On y suit le parcours en parallèle de personnages très différents, apparemment sans liens:
       À Paris, il y a Louise, la trentaine, institutrice qui vit seule et travaille quelques heures au café restaurant La Petite Bohème de monsieur Jules. Il y a le mystérieux et vieux Docteur Thirion qui, depuis des années,  fréquente assidûment tous les samedis La petite bohème, toujours à la même table, et qui fixe soudain bizarrement un rendez-vous à Louise...
       Sur le front de la ligne Maginot, au Mayenberg, il y a le timide Gabriel, jeune sergent-chef, et le soldat du génie caporal-chef Raoul Landrade, «un drôle de particulier» dont la vie est «un vivier inépuisable de combines et de fricotages». Ils se retrouveront déserteurs et voleurs... Seront emprisonnés au Cherche-Midi.
       Il y a le personnage savoureux de Désiré Migault. Homme de toutes les réussites, tour à tour et avec brio on le retrouve avocat, employé au service de la censure, journaliste, puis saint homme en prêtre charismatique qui accueille et se démène sans compter pour les réfugiés...
       Il y a l'épouse du docteur Thirion et sa fille Henriette qui feront d'étranges révélations sur feu sa mère à Louise, au point qu'elle se lancera follement sur les routes de l'exode, aidée par l'ami Jules au volant de sa vénérable Peugeot 90 S, pour aller jusqu'au bout de sa quête personnelle...

       Il y a Fernand, garde mobile, et son épouse Alice malade du cœur. Bien qu'obnubilé par le sentiment du devoir il détournera tout de même du feu, ordonné pour ne rien laisser aux envahisseurs, un sac de billets de plusieurs millions de francs de l'époque. Qu'il emportera avec lui lorsqu'il sera chargé d'accompagner le transfert des prisonniers du Cherche-Midi vers Orléans...
Et puis, dans le rôle de méchants, il y a le capitaine Howsler et le caporal-chef Bornier.
       Tous ces personnages finiront par se croiser voire se rejoindre au gré de leur histoire et de leurs péripéties personnelles.

Il y a bien sûr les bombardements, les tirs des avions sur les civils qui fuient et les blessures de guerre. Des rebondissements tantôt tragiques tantôt burlesques.
       Mais il y a beaucoup d'entraide et d'amitié, de l'amour et de l'humour, un épilogue heureux et de l'espoir dans ce roman bien documenté, bien écrit et facile à lire qui tient le lecteur en haleine et donne un aperçu du vécu de l'époque.
       À lire avec jubilation !

 


Le cercle des loups, de Nicholas Evans (éd. Albin Michel 1998)
lecture par Chantal :
 

L'action de ce roman se passe fin des années 1990, dans le Montana, où là comme ailleurs sont réintroduits des loups. Il met en évidence les difficultés que rencontre le personnel du Service de défense et protection des loups de l'Office fédéral des eaux et forêts face aux gros ranchers, éleveurs de bétail, qui ici ont le mauvais rôle et prennent le moindre prétexte pour les abattre de façon illicite et cruelle.

De sorte que le lecteur en vient à prendre fait et cause pour les loups qui sont amenés à tuer du bétail, encore choisissent-ils les bêtes les plus fragiles faute de trouver suffisamment d'animaux sauvages pour leur survie, ce, parce que les chasseurs, qui sont aussi des ranchers, les ont trop inconsidérément tués pour leur simple agrément.

Sur ce fond de discorde qui va jusqu'à la violence, est narrée toute une histoire romanesque entre des personnages attachants et d'autres pas, dont les problèmes personnels se dévoilent. Des amitiés et des amours se nouent ou pas, des heurts surgissent aussi. Suspens et émotion dont l'auteur de best-sellers sait jouer, qui par deux fois nous fait craindre le pire, sont bien sûr au rendez-vous de ce roman qui se lit facilement et dont la lecture est cependant instructive. Sur le travail des louvetiers chargés de réintroduire les fauves de cette espèce protégée, de les compter, de suivre leurs déplacements, etc. Sur la formation et la vie de la meute, la façon dont elle chasse pour se nourrir, etc.*

À signaler que Luke (le fils du plus gros rancher de la région, le fils du meneur d'hommes le plus hostile aux loups), les aime au contraire et a découvert en montagne une louve alpha qui a mis bas, dont il observe en secret le jeu des louveteaux. Il s'alliera au personnel du Service de défense et protection des loups, notamment Helen, biologiste de 29 ans, et Dan, pour tenter de sauver la meute en formation. Son prénom n'est sans doute pas fortuit puisque que le nom du «loup», dans la symbolique est allié à la lumière : «Luce, Luc... Luke». 
        De même n'est sans doute pas fortuit celui de «Lovelace», le vieil éradicateur de loups sans scrupules qui sera recruté par les ranchers pour s'en débarrasser en utilisant ses pièges cruels. Dans le roman ce dernier reprend du service des années après avoir perdu son épouse, son amour...** Mais curieusement son nom fait également penser à louve et à lacet (= cercle, boucle) qu'il emploie pour les détruire... Est-ce en lien avec le titre?

En tout cas est en boucle la fin du livre avec son début... qui amène le lecteur à imaginer un recommencement... Sera-t-il faste ou néfaste pour les loups réintroduits?

*Le loup est l'un des animaux les plus fidèle en amour. Une meute de loups commence par un couple dominant, puis ses petits et ensuite des loups inférieurs. Seule la femelle dominante peut se reproduire avec le loup alpha. Le couple se forme souvent dès la première année. 

**De l'anglais Lovelace, personnage du roman Clarisse Harlowe (1748), de Samuel Richardson ; composé de love (« amour ») et de lace (« lacs ») ou ancien équivalent de loveless (« sans amour »).
Le mot lovelace est synonyme de séducteur pervers et cynique sans scrupules.

 

Mille femmes blanches, de Jim Fergus  (éd. Le Cherche midi 2000, Pocket 2004, traduits de l'anglais (états unis) par Jean-Luc Piningre)
lecture par Marie-Françoise :

J'ai passé de savoureux moments avec Mille femmes blanches (constitué de Mille femmes blanches, puis La vengeance des mères et Les Amazones), la trilogie de Jim Fergus sur les femmes et les Indiens d'Amérique face à leur oppression depuis la fin du XIXe siècle à nos jours.

C'est une fiction entièrement imaginée à partir d'un fait avéré: la rencontre du président Grant avec le chef Cheyenne Little Wolf lors de la conquête de l'Ouest. Même si historiquement on ne connaît pas la teneur de leurs propos, Jim Fergus donne à sa fiction un effet de réel saisissant. Le récit, passionnant, parfois grave et souvent drôle, est narré sous forme de journaux écrits par des femmes blanches recrutées plus ou moins de force dans des pénitenciers ou des asiles, qui furent envoyées chez les Indiens, à qui elles furent échangées contre des chevaux, pour être mariées à leurs guerriers afin de permettre la survie de la tribu et surtout une intégration des descendants dans la civilisation blanche...

On y suit au fur et à mesure de l'avancée de leur journal, l'intégration de ces femmes qui peu à peu deviennent de vraies Cheyennes blanches en adoptant le mode de vie des Indiens d'Amérique, en enfantant, en prenant fait et cause pour eux.
       En luttant : 
       Dans La vengeance des mères, centrée sur la bataille historique de Little Big Horn où les tribus indiennes se sont alliées pour vaincre l'armée américaine. 
       Ainsi que dans Les Amazones où quelques survivantes, guerrières indomptables, insoumises et rebelles décident de prendre les armes contre l'État américain, accapareur des terres et massacreur d'une culture séculaire. Elles y mènent une bataille implacable, qui se poursuivra de génération en génération dans la clandestinité...

       Il est à noter qu'avec c
e troisième roman, Les Amazones, qui bascule quelque peu dans le fantastique, elles accèdent également à la vision des deux mondes des Indiens : Celui qui est mort et le nouveau — sorte de monde parallèle, qui ressemble fort au paradis terrestre — Le monde véritable derrière le nôtre // Le monde éteint derrière le nôtre, et ont avec eux la faculté de passer de l'un à l'autre lorsque les éléments atmosphériques, d'une extrême violence, quasi meurtrière, le permettent...

L'auteur, Jim Fergus, né à Chicago en 1950 de mère française et de père américain, vit dans le Colorado. Il se passionna dès l'enfance pour la culture Cheyenne alors qu'il visitait l'ouest du pays en voiture avec son père pendant l'été. Il nous la fait découvrir par l'intermédiaire de ces trois romans d'une grande humanité, dans lesquels il mêle habilement les faits historiques et le romanesque. 
       Cette trilogie, hymne aux Indiens et aux femmes, est à lire. Surtout le premier volume Mille femmes blanche (Le journal de May Dodd), qui se suffit à lui même. 
       Pour le besoin des romans suivants,
La Vengeance des mères
(Les Journaux de Margaret Kelly et de Molly McGill), et Les Amazones (Les Journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear), parus quelques seize et et dix neuf années plus tard toujours aux éditions du Cherche midi, l'auteur fait revivre, du moins avoir échappé à la mort, certaines de ses héroïnes.
       Faut-il s'étonner que l'auteur connaisse davantage de succès en France qu'en Amérique, au point que La vengeance des mères parût d'abord en français?

 


Du domaine des Murmures, de Carole Martinez (Éd. Gallimard, 2011 - Prix Goncourt des lycéens)
lecture par Brigitte Grillot 

S'inspirant des recluses du Moyen-Âge qui passaient leur vie en prières, enfermées dans des lieux variant de l'appartement à la cellule minuscule, l'écrivaine relate l'histoire, au XIIe siècle, d'Esclarmonde, une fille de seigneur qui, en refusant le mari choisi pour elle par son père, se condamne à vivre retirée du monde pour se consacrer à Dieu. Elle choisit (mais comment à quinze ans préjuger de ses forces?) d'être emmurée dans une petite cellule du château familial (château imaginaire surplombant la Loue), où seule une fenestrelle va lui permettre de recevoir ses repas, de contempler un morceau du paysage et de communiquer avec autrui, notamment avec des pèlerins qui viennent se confier à elle. Bientôt, un évènement inattendu va la détourner de sa foi. 
       Son père, quant à lui, partira en Croisade aux côtés de l'empereur Frédéric Barberousse.

Romancière singulière, Carole Martinez écrit des romans largement teintés de contes dont elle est férue. S'y côtoient le charnel et le spirituel, le pouvoir des pères et l'amour des mères (ou pour elles), les vivants et les fantômes, l'Histoire et les légendes.

Est à lire cette belle fiction historique à l'écriture poétique, au sujet original. On peut néanmoins lui reprocher des rebondissements trop convenus (ex: le père cruel rongé par le remords).

Il s'agit du deuxième tome après Le cœur cousu, avant La terre qui penche (qui m'a moins convaincue) et récemment Les roses fauves d'une tétralogie consacrée aux femmes. Chaque volume peut se lire indépendamment des autres et fait entendre, de certaines de ces femmes, les voix enfouies.

 


Héloise, ouille !  de Jean Teulé (éd. Julliard 2015)
lecture par Odile Gardaire :

Nul doute que les temps maussades et les périodes d'enfermement que nous vivons accentuent mon penchant pour des lectures qui distraient, transportent, exaltent, enivrent. Je me suis donc laissée séduire par la grivoiserie d'un livre de Jean Teulé : Héloise, ouille !
       Je vous propose donc une lecture originale, polissonne et jouissive ! vous voilà averties !

Le sujet est connu : les 2 personnages sont Héloïse, jeune et jolie élève (17ans), Abélard (36ans), le vieux maître.
       Elle, nonne pertinente, belle de corps et d'esprit;  lui, mûr, instruit, expérimenté et séduisant: entre eux un amour sensuel brûlant.
       Histoire tragique que celle de ces deux amants, dévorés par la passion charnelle, à jamais enlacés par delà leurs tombeaux (selon la légende).
       L'érotisme du Moyen Age ne semble pas connaître de demi mesure, est joyeux.
       En filigrane perce aussi la question de l'éducation des filles.

L'auteur : Jean Teulé (tel Abélard) nous donne une leçon sur les pratiques de l'amour médiéval, le tout exprimé dans un français imagé, osé, cru, succulent surtout.
       Il excelle dans le récit des destinées extraordinaires de ces deux amants réglées par les “lois” du Moyen Âge,  nous instruit aussi sur l'importance et le rôle des abbayes et sur les m
œurs de l'époque en général (les châtiments sont terribles).
       C'est un livre truculent :  le rythme d'écriture est débridé, le texte jubilatoire : on rit, on sourit, on lève les yeux au ciel (le 7eme ciel évidemment),  on soupire... on relit... Que d'esprit aussi dans ces corps brûlants!

Autant confesser que je n'ai pas boudé mon plaisir: la gourmandise de bonnes choses (lectures) serait-elle un péché? et le pire n'est il pas que je vous invite à succomber à la tentation?!


Le Montespan, de Jean Teulé (éd. Julliard 2008)
par Marie-Françoise : 

Dans le même registre et avec le même plaisir de lecture que Héloïse, ouille ! évoqué ci-dessus  on lit Le Montespan, toujours de Jean Teulé, paru quelques années plus tôt. 
       "Le", parce qu'il s'agit de l'époux, Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan, lequel voyait d'un mauvais
œil que Louis XIV (nous sommes à l'époque du Roi-Soleil), ait jeté son dévolu sur son épouse et n'accepta jamais honneurs ni prébendes, fut indifférent aux menaces, aux emprisonnements, à la ruine et aux tentatives d'assassinat. Il poursuivit de sa haine le roi au pouvoir absolu, pour tenter de récupérer sa femme Françoise de Rochechouart de Mortemart, qu'il ne cessa jamais d'aimer.
       Bref, une gourmandise, narrée avec le talent et la verve qu'on connaît à
Jean Teulé.

 

 


Janine Mossuz-Lavau, L'amour en double (éd. Louis Audibert 2006)
lecture par Marie :

À la première personne, sur le ton plaisant et désinvolte de la Becky de L'accro du shopping de Sophie Kinsella, avec l'impatience d'Ariane la Belle du seigneur d'Albert Cohen, menant la vie d'attente et de dépendance entre deux rendez-vous amoureux de Ray la Back Street de Fanny Hurst, Élise, jeune quinqua divorcée, prof de philo, raconte son addiction amoureuse de femme soi-disant libérée pour un homme marié et très peu disponible qu'elle ne peut rencontrer secrètement qu'une fois par semaine. Avec la différence qu'en dehors de ce rendez-vous hebdomadaire qui lui est devenu essentiel et primordial, Élise continue à donner ses cours, à se rendre dans des colloques, à partir en vacances, à s'occuper de sa mère Alzheimer, à rencontrer ses ami(e)s, etc., et surtout décide de trouver un deuxième homme pour attendre sans souffrir entre deux rendez-vous, celui qu'elle aime...

Récit vivant, sans lourdeur, sans scènes érotiques et sans vulgarité, sans pathos non plus, avec un brin d'autodérision, il est parsemé ça et là de courtes phrases, ― réminiscences de chansons, de romans, de films, etc., que vous reconnaîtrez peut-être ―, en rapport avec sa situation ou son état d’esprit. Si vous êtes sensible aux romans d'amour, et comme Élise, quelque peu frappadingue, lisez-le ! C’est assez divertissant.

Note : L'auteure, Janine Mossuz-Lavau, née en 1942, politologue, sociologue, professeur d'université, a été, membre de l'Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes. Ses domaines de recherche portent sur le genre et le politique, les politiques de santé et de la sexualité ainsi que les comportements politiques.

 

Ce qu'il advint du sauvage blanc, de François Garde (éd. Gallimard 2012)
lecture par Odile Gardaire :

La question posée et la juxtaposition des deux mots «sauvage/blanc» du titre du livre ont piqué ma curiosité et voilà que la vôtre se met déjà en quête de plus d'informations sur le sujet.
       Alors, pour pasticher un critique cinématographique   Dominique Besnehard (monsieur cinéma de France 5)   je vous dirais qu'il y a au moins 3 bonnes raisons de lire ce livre:
       1/ Il est inspiré par l'histoire vraie, celle d'un jeune matelot vendéen, Narcisse Pelletier, embarqué sur un navire français, oublié sur la côte nord de l' Australie pendant dix-sept ans, «recueilli» par une tribu aborigène, ramené par un bateau anglais en Australie puis en France en 1861...

       2/ L'histoire date du dix-neuvième siècle et pourtant vous amènera à des réflexions toujours actuelles:

       sur les notions d'inné et d'acquis
       sur la langue que l'on parle:  Qu' exprime-t-on avec les mots?   Narcisse dit «parler, c'est mourir».  Qu'entend-il par là? Est-ce que la langue constitue notre identité?
       sur le développement psychologique:  Comment est- il possible d'oublier son passé? En changeant de nom, est-ce que l'on change son «moi» ?
       3/ elle pose la question des préjugés:  Qui est «sauvage"? Qui est «civilisé»? Est ce que «civilisé» veut dire  «supérieur»?

Octave de Vallombrun,  membre de la société de géographie, est fasciné par Narcisse Pelletier.  Il va en faire un objet d'étude. Est-il possible de re-civiliser cet homme blanc devenu sauvage? Il notera ses observations sur la transformation du matelot revenu dans le monde «normal, classique». Narcisse Pelletier lui réservera bien des surprises car il demeure avant tout autre qualificatif, un humain, un sujet (avec ses émotions, ses sentiments, ses relations aux autres).
       Dans son échange de lettres avec le président de la société de géographie, il nous donne une vision anthropomorphique du
dix-neuvième siècle, un regard occidental sur les cultures lointaines.

En conclusion : L'aventure vous attend non pas avec Robinson mais avec Narcisse , laissez vous embarquer dans cette histoire, elle vous mènera loin dans le temps (XIXès.),  l'espace (l'Australie), mais vous serez aussi étonné(e), vous rirez, et sans doute marquerez-vous une pause, en refermant le livre, pour laisser votre esprit réfléchir plus largement aux questions qui émanent de la lecture de ce roman que je qualifie de curieux, pour le moins d'original.
       Je vous laisse découvrir le point de chute final de ce marin! Bonne lecture, bon vent!  Nul besoin d'avoir le pied marin, seule suffit l'envie de hisser les voiles et de mettre le cap sur un ailleurs !


Note. : Ce roman fiction obtint l'année 2012, le prix Goncourt du premier roman, le grand prix Jean-Giono et le Prix Amerigo-Vespucci.

 

 

Sérotonine, de Michel Houellebecq (éd. Flammarion 2019)
l
ecture par Adéla :

           Je ne me souvenais plus avoir déjà lu ce roman lorsque je l'ai emprunté à la bibliothèque. Il ne m'avait pas laissé de souvenir marquant comme La possibilité d'une île ou La carte et le territoire du même auteur. Les premières pages m'ont eu un air de déjà lu. À cause du style et de l'écriture teintée de pessimisme et pleine d'ironie douce amère, de piques, sur le quotidien de notre époque contemporaine, je n'ai pas voulu me priver du plaisir de le relire.

            Écrit à la première personne, le roman raconte l’histoire de Florent-Claude Labrouste, quarante-six ans, ingénieur agronome (comme l'auteur), qui a travaillé pour de grands groupes agricoles ou agroalimentaires. Il a force de témoignage sur l'époque contemporaine d'une France qui piétine les traditions, banalise ses villes, détruit ses campagnes au bord de la révolte. Cet aspect-là est souligné dans le roman, par le biais de Florent et de son seul ami, Aymeric d'Harcourt, auquel il rend visite. Aristocrate, Aymeric s'est lancé dans l'agriculture biologique sur ses propres terres, mais vit dans la misère, sa femme le quitte et il finira dans l'alcool, se suicidera au cours d'une révolte paysanne. Aymeric, alter ego de Florent, en quelque sorte... Sans doute aussi de l'auteur... 

Au début du roman, pas vraiment satisfait par son travail, sous antidépresseur avec une libido qui baisse, dégoûté par sa dernière maîtresse Yuzu, japonaise intéressée uniquement par son appartement et qui va dans des soirées coquines, Florent ne trouve pour s'en débarrasser que le moyen de disparaître sans laisser de traces. Il quitte donc emploi et appartement et vivra de l'héritage de ses parents décédés. Son récit avance tantôt par des poussées en avant, tantôt par des bonds dans le passé. Sexe, désespoir, solitude et même envie de meurtre sont au programme.

            Il tente de revoir les femmes aimées. Pourrait-il reconquérir ses anciennes maîtresses? Kate, Claire, notamment Camille avec l'espoir insensé de la retrouver, en se débarrassant au besoin des obstacles imprévus.
      
"…son regard n’a pas quitté le mien une seule seconde et à un moment donné, malgré elle, des larmes se sont mises à couler, et je n’ai pas bougé, je n’ai pas sauté sur le quai, j’ai attendu que les portes se referment. Pour cela je mérite la mort, et même des châtiments beaucoup plus graves, je ne peux pas me le dissimuler : je terminerai ma vie malheureux, acariâtre et seul, et je l’aurai mérité."  

Déçu par son travail, par ses ruptures, par une libido absente, Florent constate l'échec des idéaux de jeunesse, est en prise au remord.
       "J’aurai pu rendre une femme heureuse. Enfin, deux ; j’ai dit lesquelles. Tout était clair, extrêmement clair, depuis le début : mais nous n’en avons pas tenu compte. Avons-nous cédé à des illusions de liberté individuelle, de vie ouverte, d’infini des possibles ?" 
       "... il y avait eu simplement qu'il n'y avait rien eu, que mon adhérence au monde, d'entrée de jeu limitée, était peu à peu devenue nulle, jusqu'à ce que plus rien ne puisse interrompre le glissement.

On pense à Serge Doubrovsky dans  Le livre brisé, ou dans Laissé pour conte, mais chez Houellebecq, sans jeux de mots et de sonorités, sans violence. Il semble faire un clin d'œil à l'inventeur du terme autofiction :
       "J'eus l'étrange impression de pénétrer dans une sorte d'autofiction en pénétrant dans la salle des pas perdus de la Gare Saint-Lazare, devenue un assez banal centre commercial axé sur le prêt-à-porter mais qui pourtant méritait bien son nom, mes pas étaient vraiment perdus, j'errais sans langage entre les enseignes incompréhensibles, au vrai le terme d'autofiction ne m'évoquait que des idées imprécises, je l'avais mémorisé à l'occasion de la lecture d'un livre de Christine Angot (enfin des cinq première pages), toujours est-il qu'en approchant des quais il me sembla de plus en plus que le mot convenait à ma situation, qu'il avait même été inventé pour moi, ma réalité était devenue intenable, aucun être humain ne pouvait survivre dans une solitude aussi rigoureuse, sans doute essayais-je de créer une sorte de réalité alternative, de remonter à l'origine d'une bifurcation temporelle, en quelque sorte d'acquérir des crédits de vie supplémentaire, peut-être est-ce qu'ils étaient restés cachés là, pendant toutes ces années, à m'attendre entre deux quais, mes crédits de vie, dissimulés sous la graisse des motrices, à ce moment mon cœur se mit à tressauter follement, comme celui d'une musaraigne repérée par un prédateur, de bien jolis petits êtres les musaraignes, j'étais arrivé en face du quai 22, et c'était là exactement là, à quelques mètres, que Camille m'avait attendu (...)"

Certains passages d'ordre technique ou scientifique surgissent au cours de la lecture, qui nous mettent les pieds dans le plus que concret  :
       "Les premiers antidépresseurs connus (Seroplex, Prozac) augmentaient le taux de sérotonine sanguin en inhibant sa recapture par les neurones 5-HT1. La découverte début 2017 du Capton D-L allait ouvrir la voie à une nouvelle génération d'antidépresseurs, au mécanisme d'action finalement plus simple, puisqu'il s'agissait de favoriser la libération par exocytose de la sérotonine produite au niveau de la muqueuse gastro-intestinale.

Quelque part, Florent s'interroge, et cite sans en nommer son auteur autrement que par "ce barde communiste", cette question : "Est-ce ainsi que les hommes vivent?...* 
       À
la vie, Florent ne voit pas de sens... Cela rappelle des pages du raisonnement de Tolstoï dans Ma Confession
       À la dernière page de Sérotonine on lit : "Dieu s’occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simple primate, sont des signes extrêmement clairs." 
       Diffère-t-il en cela du constat
de La possibilité d'une île ou de La carte et le territoire ?

Note : Le lecteur curieux découvrira que ce vers est extrait d'un poème du recueil Le Roman inachevé de Louis Aragon. Qu'il se poursuit par : "...et leurs baisers au loin les suivent...". Le lecteur se souviendra aussi, pour peu qu'il ait lu Pierre Pelot, auteur solitaire et désabusé lui aussi, que, dans un monologue lyrique et dans la pensée de Lola-Loréna qu'il prête à Simon, son héros de Braves gens du Purgatoire,  il poursuit par "...comme des soleils révolus". Ce lecteur, se souviendra également du titre d'un autre roman de Pierre Pelot, en affirmation cette fois : C'est ainsi que les hommes vivent...


Le Loup, texte et dessins de Jean-Marc Rochette
, couleurs d'Isabelle Merlet, postface de Baptiste Morizot (éd. Casterman 2019)
lecture par Marie-Françoise :

Pour un Café littéraire envisagé sur le thème du Loup, réapparu dans les Vosges en Haute-Saône à l'automne 2020, j'ai été amenée à lire cette BD qui traite du thème ancestral de la lutte pour le territoire où chacun revendique sa légitimité d'exister. Ici, le berger qui vit de l'élevage de ses brebis face au loup qui les tue pour se nourrir.

J'ai été séduite par le graphisme, sobre et grave, rude et suggestif, de même que le texte des bulles minimales. Le strict nécessaire pour narrer l'affrontement de ce berger au cœur du Massif des Écrins où il vit seul l'année durant, avec le loup blanc qui massacre ses brebis.

Les images et le texte instillent le suspens, angoissent lecteur lorsque le berger frôle plusieurs fois la mort à la poursuite dangereuse du loup. Le lecteur espère que le loup, dont, alors que jeune louveteau, le berger avait tué la mère , qui reste toujours un rien au-delà de la portée du tir du chasseur, ne sera pas touché; de même il craint le pire pour le berger quand, pris dans une tempête dans leur ascension obstinée en haute montagne, éloignés de tout, les voilà blessés... Les deux finiront-ils par pactiser et trouver le moyen de cohabiter?

La bande dessinée est suivie d'un texte très intéressant du philosophe Baptiste Morizot. Il analyse les différentes lectures que l'on peut faire de cette BD. Prolonge la réflexion lorsqu'elle tourne à la fable, lorsque le métier de berger se perd dont les anciens ne sont pas remplacés, lorsque de nos jours les loups sont réintroduits et protégés, avec lesquels il faut composer.

L'auteur, Jean-Marc Rochette, originaire de Grenoble se destinait au métier de guide de haute montagne. En 1976, après un grave accident, il délaissa l'alpinisme et devint auteur de bandes dessinées.

 

Le don du loup, d'Anne Rice (éd. Michel Lafon 2012 traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Philippe Mothe)
lecture par Chantal :

Rocambolesque, ce roman fantastique sur le thème du loup-garou revisité à notre époque moderne de recherches d'ADN et situé en Amérique.

Reuben, beau et jeune journaliste de vingt-trois ans, pour avoir été mordu par une bête sauvage, se voit pouvoir se transformer en Homme-loup à volonté. Entendre les voix lointaines et être attiré par les cris de victimes qu'il sauve en massacrant sauvagement et se repaissant de leurs bourreaux. Il fait donc le bien en tuant... Tout en culpabilisant par moments, il est partagé entre horreur et euphorie... Guérissant de ses blessures à une vitesse incroyable, le voilà, comme ses pairs, dont l'origine est expliquée en fin de roman par le premier à avoir muté, devenu quasiment immortel !

Le roman se lit facilement à partir du moment où l'on accepte l'incroyable fantastique narré de façon vraisemblable par l'auteur omniscient qui relate les faits au passé dans un style très vivant et plein de sensations. Et qui met en exergue à son roman cette phrase sibylline : Dites à la force qui gouverne l'univers ce que vous voulez. Peut-être la ferons-nous advenir et qu'elle nous aimera malgré tout, comme nous-mêmes nous l'aimons.

De plus, le roman nous fournit quelques titres parmi les classiques de la littérature sur le mythe du loup-garou que Reuben, soucieux de comprendre ce qu'il est devenu, consulte. Lectures que le lecteur pourra, si le cœur lui en dit d'approfondir le thème, aborder lui aussi :
Hugues-le-loup, d'Erckmann Chatrian
Vandover et la brute, de Frank Norris
Wagner, le loup-garou, de G.W.M. Reynolds
— Gorlagon, loup-garou d'une histoire médiévale de Marie de France
Le meneur de loups, de Dumas
Le Morte d'Arthur, de sir Thomas Malory

 

 

L'archipel du Chien de Philippe Claudel (éd. Stock 2018)
lecture par Marie-Françoise :

Voilà un roman, ou faut-il dire un conte moral, narré de façon impersonnelle, rapide, qui ne s'embarrasse pas de fioritures, de dissections de sentiments. Un roman prenant qui dénonce, culpabilise. Le ton est annoncé d'entrée dans le premier chapitre, avec le Je du narrateur et le Vous, de vous et moi, qui pourraient, qui sont quelque part, les personnages. Ceux qui refusent de voir. Ensuite le narrateur s'efface, n'est plus que la voix qui narre.

L'histoire est dite au passé, comme un conte on l'a dit. En phrases courtes. Incisives. Efficaces. Une île dans l'Archipel du Chien. Trois cadavres retrouvés échoués sur la plage. Seuls quelques-uns sont au courant : la Vieille (ancienne institutrice) qui les a trouvés avec Amérique (célibataire un peu vigneron, homme à tout faire) et le Spadon (qui travaille pour le maire), le Maire, le Curé, l'Instituteur, le Docteur.

Des cadavres de noirs. Venus d'où? Comment? On ne veut pas le savoir. On les fait disparaître. Un projet immobilier de Thermes, de grande importance pour l'île, prime. Seul l'instituteur cherche. Mal lui en prendra. Un commissaire étrange, mais en est-ce bien un?, débarque. Sème l'inquiétude avec des photos satellite aux détails précis. Nouveau Dieu qui voit tout?  Prises lors de la découverte des corps. De migrants. Une fillette déclare avoir été violée. Mensonge sur commande. Et le volcan de île, le Brau, ponctue l'enchaînement des faits de ses grondements de plus en plus rapprochés. Colère? Et une odeur nauséabonde s'insinue partout et grandit. Putride.

Au trente et unième et dernier chapitre, le narrateur reprend sa voix, reprend son Je, l'histoire presque terminée, quand du temps a passé. Quelque part il dit : Ovide a écrit que le temps détruit les choses, mais il s'est trompé. Seuls les hommes détruisent les choses, et détruisent les hommes, et détruisent le monde des hommes. Le temps les regarde faire et défaire. Il coule indifférent comme la lave a coulé du cratère du Brau un soir de mars, pour napper de noir l'ïle et en chasser les derniers vivants.(...) Il fallait bien, d'une façon ou d'une autre, qu'il y ait une punition.

À lire ! ce qui ne nous en rendra pourtant pas moins coupables.  

 

par Odile Gardaire :

       Je partage ton avis sur L'archipel du chien : la question  "à leur place qu'aurais-je fait ? " se pose dans beaucoup de circonstances, il est facile de condamner / de choisir le bon camp ...  à postériori.... 

 

La meute, de Thomas Bronnec ( éd. Les Arènes 2019)
lecture par Marie-Françoise :

J'ai sorti La meute de la bibliothèque municipale. Fiction de Thomas Bronnec sur les dessous de la vie politique, il fait suite à En pays conquis (dont les comédiens avaient mis en scène au petit théâtre de l'espace Frichet de Luxeuil un extrait lors des Petites formes des petites fugues en novembre 2016). On y retrouve certains personnages après un bond de quelques années. Nous sommes cette fois début 2020 après que les Français aient voté pour le “Frexit” lors du référendum. Y est narrée la lutte entre François Gabory et Claire Bontems qui était sa secrétaire d'état lors de son premier mandat présidentiel. Tous deux étant désireux, pour des raisons personnelles qui sont développées dans le roman, de se présenter dans un an aux futures élections lorsque Hélène Cassard, la présidente actuelle, se retirera.

Fiction bien sûr et construction intellectuelle. Outrée peut-être mais réaliste et imaginée à partir d'éléments qui en rappelleront d'autres aux lecteurs... Cette fois le roman tourne autour du féminisme, met le mâle à mal. En politique la lutte droite gauche a volé en éclats pour être remplacée par une lutte homme femme. L'auteur y met en évidence le rôle de la presse, dénonce les réseaux sociaux manipulateurs, propagateurs de rumeurs calomnieuses, les politiciens de nos jours dont la vie privée est mise à nu, et aussi mise en scène...

Bien écrit, prenant à lire, avec des rebondissements, jusqu'à la fin on se demande qui l'emportera...

Petit plus pour les lecteurs luxoviens, le clin d'œil fait par l'auteur dans les premières pages lorsqu'il dépeint François Gabory commençant sa deuxième campagne présidentielle dans notre France profonde, en Franche-Comté et plus précisément en Haute-Saône dans la bonne ville Luxeuil... où l'auteur puisa son inspiration lors de son bref séjour d'un soir en 2016.


La trace du loup, de Didier Cornaille
(éd. Presses de la cité 2014 – collection Terres de France)
lecture par Chantal :

Pour les inconditionnels du genre, voilà un honnête et sage petit roman, de 295 pages tout de même, qui fleure bon son terroir et procure un agréable moment de lecture, il est écrit par un observateur attentif du monde rural devenu romancier.

L'histoire se passe dans un petit village retiré du Morvan, au fin fond de la Bourgogne. Un village sans avenir où les autochtones pure souche préfèrent envoyer leurs jeunes faire leur vie à la ville. Un village qui se meurt. Un village où bientôt on devra fermer l'école faute d'un nombre suffisant d'élèves.
       Sauf qu'un jeune couple venu d'ailleurs vient redonner un peu de vie en ouvrant une épicerie-café-auberge animée par des musiciens les samedis soir. Ce qui attire et distrait les touristes, les randonneurs et les villageois aussi qui aiment venir s'y retrouver pour échanger les nouvelles, discuter.
       Sauf qu'un jeune, qui ne s'est pas adapté à la vie à la ville, revient au pays où il monte sa petite entreprise.
       Sauf qu'une étrangère de Paris, divorcée, mère de deux jeunes enfants, qui s'y est plu lors d'une randonnée d'un week-end, voudrait s'y installer définitivement et y travailler à distance grâce à Internet. Travail bizarre aux yeux des ruraux (qu'on prône aujourd'hui et qu'on appelle, télétravail). 
       Mais les étrangers sont mal vus, qui pourraient perturber leur tranquillité routinière. Mal vus aussi, les jeunes pour qui l'on s'est sacrifié qui ne gardent pas leur emploi d'ouvrier à la ville dont la paye régulière assurerait la sécurité.
       Et puis, malgré le modernisme, dans les esprits, les règles et traditions anciennes bien ancrées ont la vie dure. De plus on n'ose encore pas aller à l'encontre du notable du coin.

La photo d'une trace de loup faite par le plus ancien du village avec le téléphone portable que lui a offert son petit fils, puis des moutons retrouvés tués, en faisant ressurgir les mythes et croyances qui sont attachés à cet animal, seront le déclencheur de toute une histoire qui perturbe leur petite vie tranquille, celle de ce roman. Roman qui en apprend beaucoup au lecteur, en mettant les points sur les "i", sur le monde rural des contrées reculées, où, encore aujourd'hui, il n'est pas facile de faire évoluer certaines mentalités...

 

L'obstination du perce-neige (Carnets 2012-2017), de Françoise Ascal (éd. Al Manar 2020) avec des encres de Jérôme Vinçon
lecture par Marie-Françoise :

Françoise Ascal n'est ni auteur de roman ni auteur de nouvelles. Les textes qu'elle nous donne habituellement à lire ne sont pas non plus des essais. Même s'ils s'appliquent parfois à Bachelard, dans Un rêve de verticalité, ou à Colomban, dans la dernière partie de Variations-prairies, c'est son ressenti personnel à propos d'eux qu'elle met en mots car elle est avant tout poète.

Elle tient depuis toujours ou presque des carnets personnels. Qu'elle écrit pour elle seule et qui ne sont pas destinés à être lus par d'autres.
       Pourtant ils donnent parfois matière à publication, comme dans L'Obstination du perce-neige, qui couvre les années 2012 à 2017. Mais attention, Françoise n'y livre pas ses pensées en vrac, elle a précédemment effectué un long, lent et sévère travail de tri pour en extraire ce qui mérite d'être conservé et partagé, avant de détruire le reste. Car Françoise est très lucide, compte tenu de son âge et de sa santé, elle sait qu'elle fait ici œuvre de transmission.

Dans L'obstination du perce-neige, Françoise note l'intime de ses pensées lorsqu'elle se voit confrontée à la maladie  incurable. Obnubilée par cette maladie elle se questionne : Suis-je coupable de quoi que ce soit pour que mon corps en soit arrivé là ? puis au fil des examens médicaux, trouve des réponses : Non, cela vient de plus loin que moi, cela a été transmis par les ancêtres, c'est génétique... Et il faut vivre avec... Elle évoque la douleur indicible... matière à longues périodes de vide dans le suivi de ses écrits. Elle note comment peu à peu elle s'habitue à vivre avec les dures contraintes des soins qui lui mangent trois jours par semaine... À quoi elle emploie le reste du temps, ce qu'elle lit, les expositions qu'elle visite, ce qu'elle peut faire encore, admirer encore, le contentement qu'elle en ressent...

Ce que Françoise nous autorise ici à lire, est très personnel, mais c'est à la fois le ressenti de chacun dans les périodes de maladie, douloureuses, de vieillesse, de déclin, sans pourtant savoir l'exprimer par des mots... Et l'on se sent au plus proche d'elle. C'est pourquoi ce recueil est si facilement lisible. Je dis facilement, mais il est empreint de la dureté de ce qui est à vivre, mais qui permet pourtant de vivre, sans lâcher prise...
      Les mots de ces carnets 2012-2017, sont un beau témoignage à la fois de découragement, de renoncement, d'acceptation et de résignation, d'obstination, de lutte aussi, et le titre choisi pour l'ensemble est une belle image de cet état, car le perce-neige, s'il doit baisser la tête, c'est pour prendre des forces, parce qu'il s'obstine à se frayer la voie vers la lumière sous la froideur de la neige éblouissante... pour l'enfin contempler... attitude exemplaire.

 

L'équilibre du monde, de Rohinton Mistry (éd. Albin Michel 2001 ; Le livre de poche 2003)
lecture par Julie :

La note de lecture sur ces Noces indiennes donne grandement envie de lire ce livre. 
       Sur l'Inde également, j'avais lu autrefois un beau et très réaliste roman, L'équilibre du monde, de Rohinton Mistry, paru au début des années 2000. C'est une vaste fresque vue à travers la vie d'un quartier et de son petit peuple, instructive sur les différentes castes, ses mendiants, ses intouchables, etc... Avec des épisodes tendres, drôles, pathétiques, violents et horribles... Et des révoltes, puisque le roman s'étend de 1970 à 1980, période de tensions politiques et sociales... 
       Bref, un livre marquant, à relire.

 

Noces indiennes, de Sharon Maas (éd. Flammarion 2002)
lecture par Odile Gardaire :

      Avec ces Noces indiennes, l'écrivaine Sharon Maas née en Guyane britannique, nous raconte une belle histoire. Celle du destin croisé de 3 personnes, dans 3 pays, au milieu de 3 peuples. Le texte est divisé en 3 "livres" :
      Savriti, fille de cuisinier aime David fils des maîtres anglais 
      —
Nat, enfant hindou adopté par un médecin blanc qui soigne les plus démunis dans une province de l'Inde du sud
     
Saroj, heureuse jusqu'au jour où son père lui impose un mari, va t-elle accepter ?
     
Nous suivons leur histoire en Inde, en Guyane, en Angleterre.
      Nous voyageons parmi 3 peuples : les blancs, les indiens, les africains, découvrons leurs coutumes, leurs façons de vivre, leur conception de la place de la femme au sein de chacun d'eux.

      Si le mariage arrangé, forcé, est le thème principal de ce livre, ce dernier nous permet aussi d'apprendre quelques rudiments d'histoire de l'Inde (l'occupation britannique est plus que présente aujourd'hui encore dans ce pays, la division de la population en castes, imperméable cloisonnement entre les individus, demeure évidente, les préjugés racistes sont perceptibles...).
      L'auteure nous parle de l'émancipation de la femme qui est "presque" pour demain! la sagesse hindoue n'est pas la résignation.  La beauté gracile des femmes cache une force qui laisse augurer de lendemains plus heureux, surtout plus libérés du poids de l'autorité des hommes et de la chape de coutumes ancestrales, parmi lesquelles le mariage figure (figurait) comme seul et unique projet de vie
.
      L'écrivain décrit la pauvreté extrême, la violence, qui s'opposent à la beauté des corps, aux chatoiement des vêtements,  à la bonté des âmes, aux déclarations d'amour éperdu... 
      C'est foisonnant de détails et passionnant de rebondissements dans le déroulé de ces 3 histoires individuelles.

     Je me suis laissé embarquer dans ce roman où côté "décors" rien ne manque, ni les couleurs, ni les odeurs, ni les bruits (il y a même un clin d'oeil à Bollywood ! si, si )
      Par les temps qui courent, il ne faut pas bouder l'évasion par les livres ! Celui ci m'a permis de me retrouver au long de ses 600 pages dans l'Inde entr'aperçue lors d'un voyage (touriste aux yeux grand ouverts au Rajasthan, il me faut rester modeste).

      Je me suis laissé captiver et bercer par cette belle histoire (dans ce monde de brutes, ce fut pour moi un moment de doux rêve éveillé), alors, si le c
œur vous en dit, je vous invite à partager la vibration permanente que j'ai pour ce pays.

      En conclusion, je vous livre la phrase d'introduction de cet ouvrage :  
      "aux chenilles du monde entier et aux papillons qu'elles renferment"

      comment ne pas être touchée au c
œur par cette image, à l'esprit par la perspective qu'elle ouvre ? Bonne lecture, bon envol !

 

 

Un jour viendra couleur d’orange, de Grégoire Delacourt (éd. Grasset 2020)
lecture par Monique Armando :

C'est l'histoire d'une famille dont le père, très engagé dans le mouvement des Gilets jaunes (ça se passe en 2018), n’accepte pas de ne pouvoir communiquer avec son fils de 13 ans, autiste, qui vit dans son monde imaginaire guidé par des couleurs. La mère, très  douce, le comprend et le protège. C’est l’histoire aussi d’un couple déchiré dans le pays révolté. C’est très beau mais, et surtout, très humain. J’ai tout aimé dans ce livre, alors j’ai commencé de lire On ne voyait que le bonheur, du même auteur!

Note : Le titre est tiré d'un vers d'Aragon chanté par Jean ferrat.

 

Le voile noir suivi de Je vous écris, d'Anny Duperey (Éd. du Seuil 2017)
Lecture par Hildegard Thorand :

L’auteure, célèbre comédienne et romancière à succès, lève un peu le voile, ce voile noir qu’elle a tiré sur son passé. C’est un roman autobiographique, empreint de nostalgie et de délicatesse.
       Il offre des réflexions profondes sur les douleurs de l’enfance et sur leurs multiples répercussions sur toute la vie.
       À l’âge de huit ans Anny perd ses parents dans un tragique accident domestique. Elle se souvient de tous les détails de ce jour-là mais ne se souvient de rien d’
AVANT, de rien d’EUX. Son père, le photographe Lucien Legras a laissé des photos qu'Anny a enfouies durant des décennies. Afin de lever ce voile encombrant elle décide d'en faire des tirages et d’écrire ce livre intitulé Le voile noir. Livre vraiment poignant et émouvant avec de très belles photos.
       Après sa parution en 1992, beaucoup de lecteurs lui ont envoyé des lettres pleines d’émotion. Afin de rendre hommage à ces témoignages l’auteure a écrit un autre livre : Je vous écris, paru en 2015, tout aussi poignant et émouvant que Le voile noir
       L’édition précitée regroupe ces deux livres. À mon avis il faut les lire l’un après l’autre car en fin de compte ils forment une unité.
       Vivement recommandé !

 

 


Une veuve de papier, de John Irving (éd. Seuil 1999 – titre original 1998 A Widow For One Year)
lecture par Marie-Françoise :

Ce long roman de quelques 622 pages est dédicacé par l'auteur : «Pour Janet, une histoire d'amour».  Y est mis en exergue cette phrase de William Makepeace Thackeray : «... Quant à cette petite demoiselle, le mieux que je puisse lui souhaiter, c'est un peu d'infortune

Histoire d'amour en effet il y a, qui s'étend sur quelques quatre décennies d'éloignement, soit jusqu'à ses soixante-seize ans, que met Marion, la quarantaine passée, entre elle et Eddie O'Hare, son amant de seize ans. Ne se remettant pas du décès accidentel de leurs deux garçons adolescents, Marion abandonne en effet, maison, époux volage et leur fille Ruth âgée de quatre ans, ainsi qu’Eddie. Elle n’emporte que les très nombreuses photos de ses deux fils. 
       Ces photos de ses frères prises avant sa naissance, la petite Ruth les connaît pour les avoir vues accrochées aux murs des pièces et couloirs de sa maison de Sagaponack sur la pointe est de Long Island; elles alimentaient son imagination. Pour la petite fille, "
Les photos étaient des histoires, les histoires, des photos".

       Ted Cole, son père est écrivain et dessinateur. Quelques courts récits destinés aux enfants qu’il avait illustrés et avaient été traduits dans le monde entier l’avaient rendu célèbre. Aussi, il était adulé par les jeunes mères de ses lecteurs, qu'il ne manquait pas de séduire et qu'il faisait poser.

Le roman fait un saut brusque puisque l'on retrouve Ruth des années plus tard. Elle est devenue écrivain elle aussi, pour une bonne part à cause des photos : "Plus tard devant l'échec de sa mémoire à lui ressusciter les photos des disparus, elle se mit à inventer tous les instants captivants de leur courte vie qu'elle avait manqué. La mort de Thomas et Timothy avant sa naissance joua elle aussi un grand rôle dans sa vocation; des l'aube de sa mémoire, il lui avait fallu les imaginer."
       Romancière, qui plus est à succès, elle fait des tournées de lecture pour promouvoir ses œuvres à l'étranger et en Europe. Et veut placer son prochain roman dans le milieu des prostituées d'Amsterdam, en être l'un des personnages. Ce qui nécessite pour elle de "voir" comment celles-ci "traitent" un client…
       Ruth est sans doute cette jeune personne de l'exergue, qui, somme toute, ne fut pas malheureuse. Car, même si toutes ces années elle se sentit abandonnée par sa mère croyant à son non amour, elle aimait profondément son père à qui celle-ci en avait volontairement cédé sa garde, et son père l'aimait, qui lui avait procuré une enfance heureuse et lui avait transmis sa passion du jeu de squash. 

       Le sentiments de Ruth
s'inverseront pourtant, qui finira par compatir au malheur de sa mère : "Ruth savait qu'elle avait de la chance. Mon prochain roman devrait être sur la fortune, se dit-elle; l'inégalité avec laquelle fortune et infortune échoient à chacun, sinon à la naissance, du moins au fil de circonstances sur lesquelles on n'a pas de prise, et dans une conjonction apparemment aléatoire d'événements — les rencontres que l'on fait, le moment où on les fait; et les rencontres mêmes que ces gens importants sont susceptibles de faire en même temps que la nôtre. Ruth n'avait eu qu'une petite part de malheur. Pourquoi sa mère en avait-elle eu autant?"

Ce roman, on l'a vu, donne aux photos une grande importance:
       — d'abord celles des enfants disparus, que l'on se remémore ou invente par le travail de l’imagination 
       — celles que prenait Ted Cole de ses modèles avant de les dessiner
       — celles prises par un assassin de prostituées, car, oui, il y a même un petit pan policier dans ce roman...

       — enfin, celles, importantes pour Eddie, des différents âges de la vie de femmes mûres puis âgées, qu'il affectionnait en souvenir de Marion : "
J'essaie de voir la femme tout entière, répondit-il. Bien sûr, je m'aperçois qu'elle est vieille, mais il y a toujours des photos, ou l'équivalent des photos dans la manière dont on s'imagine la vie des gens. Toute leur vie, je veux dire. J'arrive à me la figurer quand elle était beaucoup plus jeune que moi — parce qu'il y a toujours des gestes et des expressions qui sont dans le grain de l'être, sans âge. Une vieille femme ne se voit pas toujours vieille, et moi non plus, je ne la vois pas toujours vieille. J'essaie de voir toute sa vie en elle. Ça a quelque chose de tellement émouvant, la durée d'une vie..."

Mais l'importance de ce roman, c'est que John Irving y met en évidence les différents processus qui mènent à l’écriture à travers plusieurs types de romanciers personnifiés par quelques-uns de ses protagonistes : 
       — celui sans imagination qui ne sait écrire qu'avec sa mémoire et décline à l'infini son thème de prédilection. Ici, ce sont les amours d'adolescents pour des femmes mûres, comme Eddie l'amoureux de Marion qui devint écrivain et put vivre honnêtement mais sans plus, de son écriture.
       — celui qui écrit par catharsis. Comme le fit Marion, la mère de Ruth, qui devint romancière, mais sous pseudonyme, sans grand succès elle non plus elle déclina dans des contextes différents, la perte d’enfants.
       — celui sans envergure, sans profonde vocation, ni talent dont les récits n'intéressent pas le lecteur, comme Ted Cole.
       — celui qui, grâce uniquement à quelques histoires connaît un immense succès, sur lequel il se repose ensuite et dont il vit, comme Ted Cole.
       — celui qui se documente, va voir sur place.
       — celui qui sait inventer, imaginer, en rendant authentique et vraisemblable ce qu'il n'a pourtant pas vécu.
       — celui qui se laisse mener par ses personnages, qui n'est plus maître du jeu. Comme Ruth dans le livre qu'elle est en train d'écrire, on pourrait dire, de vivre... en visitant dangereusement le milieu des prostituées.

Ce qui est la façon pour l'auteur de tourmenter un peu son personnage à qui dans son exergue il souhaitait "un peu d'infortune". De même il la tourmente par son veuvage précoce d'où vient le titre original du roman : A Widow For One Year. Car Ruth est le personnage principal, même si ses histoires d’amour semblent plus conventionnelles que celle d’Eddie et Marion.

Bref ce roman, qui fut comparé par Bruno Corty du Figaro  « à un manège de conte de fées (…) qui vous fait rêver et toujours retomber sur vos pieds en douceur, avec juste une larme au coin de l’œil. », retient le lecteur. Il y a de l’humour, du suspens aussi, et une issue optimiste.

 

Les faits - Autobiographie d'un romancier, de Philip Roth (1988, éd. Gallimard 1990, traduits de l'anglais par Michel Waldberg)
lecture par Adéla :

N'ayant jamais rien lu de Philip Roth, le hasard et la programmation du Café littéraire d'octobre 2020 sur le thème de l'écrivain dans son roman, a voulu que je commence sa lecture par cet ouvrage dont le sous titre indique: Autobiographie d'un romancier.

Curieusement dans cette œuvre, Philip Roth fait précéder les chapitres qui relatent les faits qui l'ont amené à devenir le romancier qu'il est, d'une lettre adressée à Nathan Zuckerman (l'un de ses personnages dont on apprend qu'il est son alter ego dans d'autres romans). Elle accompagne son manuscrit des Faits, écrit prétendument en premier lieu pour lui-même à l'âge de cinquante-cinq ans. Il lui demande s'il est publiable et s'il a le moindre mérite. Puis clôt l'ouvrage de la réponse de ce dernier.
       Dans sa lettre, Philip Roth tient principalement des propos sur ce qui l'a poussé à écrire cette autobiographie après une dépression. Zuckerman dans la sienne, ne ménage pas Roth et lui reproche d'avoir tu certaines choses, d'avoir changé des noms.

Dans les chapitres, il y en a cinq précédés d'un prologue, il se situe dans sa famille, juive installée en Amérique, y développe sa relation au père, parle de son enfance, de son adolescence Bien à l'abri chez soi. Un chez soi de la petite classe moyenne qu'il ne quittera qu'en 1951 — il est né en 1933— pour aller étudier à l'université de Bucknell à Lewisburg. Enfin ! car il avait soif d'indépendance, de liberté, notamment pour ses occupations du week-end après minuit... qu'il voulait un peu plus libertines et érotiques et que son père, à juste titre, confie-t-il, craignait.
       Il y précise
ses débuts dans l'écriture en confiant:
"Ces récits se voulaient »touchants»; sans tout à fait le savoir, je voulais, par la fiction, devenir un homme «raffiné», m'élever jusqu'à des sphères inconnues de la petite bourgeoisie juive de Leslie Street, préoccupée de gagner sa vie, d'entretenir une famille, et, occasionnellement, de se donner du bon temps. Prouver, dans mes premiers textes d'étudiant, que j'étais un aimable jeune homme juif aurait été déjà plutôt funeste; ce que je faisais était pis encore: prouver que j'étais un aimable jeune homme, point final. Le Juif n'était visible nulle part; il n'y avait pas de Juifs dans les récits, rien de Newark, pas une once de comédie: la dernière chose que je voulais, c'était de faire rire en littérature. Je voulais montrer que la vie est triste et poignante, même si, dans mon expérience, elle était capiteuse et grisante; je voulais prouver que j'étais plein de compassion, et sans malice aucune." Il évoluera avec la lecture d'auteurs comme Sherwood Anderson et de Theodore Dreiser.
       Il développe l'hostilité des Gentils envers les Juifs, et l'hostilité des Juifs envers les Juifs adoptés par les Gentils dans l'Amérique d'alors. À cause de la teneur de ses écrits dans lesquels il développe le sentiment d'appartenir à l'Amérique, il fut "à vingt-six ans, confronté à l'hostilité publique la plus résolue, non de la part de Gentils du haut ou du bas de l'échelle sociale, mais de Juifs des classes moyennes et de l'establishment, et d'un certain nombre d'éminents rabbins, qui m'accusèrent d'être antisémite et de me haïr moi-même. Je n'avais pas encore envisagé la question comme inhérente au combat pour l'écriture, et pourtant elle devait y devenir essentielle."

       Mais ce qui retient le lecteur friand de sa vie privée, c'est qu'il dévoile quelques femmes marquantes de sa vie. Femmes dont il a changé le nom en Polly, Gayle, May et surtout Josie. Josie qu'il épousa — il confie dans quelles circonstances et la vie qu'elle lui fit mener. Josie qui sera sa némésis, mais source pour lui de création... "Parce que les choses qui te minent sont aussi celles dont tu te nourris et dont tu nourris ton talent." fait-il remarquer par Zuckerman.
       Zuckerman qui rapporte les propos de Maria son épouse, et donc personnage de Roth comme lui : "Il n'y a rien de fortuit. Rien de ce qu'il lui arrive n'est insignifiant. Il n'y a rien de ce qu'il dit qu'il lui arrive dans la vie qui ne se transforme en quelque chose qui lui est utile. Les choses qui semblent sur le moment avoir été vaines, navrantes, négatives, sont celles qui finissent par constituer, disons, la substance de Portnoy's Complaint [Le complexe de Portnoy, titre d'un roman de Roth qui connut un immense succès]. Chaque fois que quelqu'un entre dans sa vie, on se demande: «Quelle va donc être l'utilité de cette personne? Quelle matière littéraire va-t-elle lui fournir?» Eh bien, peut-être est-ce là que réside la différence entre la vie d'un écrivain et une vie ordinaire."

En conclusion, je dirai qu'à part quelques pages parfois fastidieuses pour le lecteur non averti sur l'accueil de ses textes, le développement et la dissection de ses motivations, la plus grande partie des Faits, consacrée à des événements qui l'ont façonné et notamment ses relations avec les femmes, se lit comme un roman et que cette lecture donne envie de lire ses autres œuvres.

 

 

Variations-prairie, suivi de Mille Etangs, Lettre à Adèle, Colomban, de Françoise Ascal (éd. Tipaza 2020)
lecture par Marie-Françoise :

Très bel ouvrage sur beau papier dont les textes sont accompagnés de dix reproductions de peintures pleine page de Pascal Geyre créées pour cette édition.

Ce sont des pages de prose poétique qui se savourent lentement. Des pages dans lesquelles l'auteure évoque le plateau des Mille-étangs en Haute-Saône, lieu dont elle est toute imprégnée et qui l'a, dit-elle*, façonnée. Plusieurs fois dans le recueil, elle emploie l'expression : "mon corps poreux"... Il y a dans toutes les pages de Françoise Ascal, l'influence sur le corps, du lieu, de la terre où il retournera. "Humain, humus, humilité". Humus et atmosphère qu'on retrouve dans les peintures de Pascal Geyre qui ponctuent le recueil.

Lequel est constitué de quatre textes :
       — La prairie et ses variations telle que l'auteure la ressent âgée, écrit à la première personne.
       — Les mille étangs et ses tourbières comme elle les ressentait, ou s'imagine les avoir ressentis, étant fillette. Écrits à la deuxième personne puisque cette petite fille-là, elle n'est plus tout à fait, s'est métamorphosée, comme le paysage végétal ou minéral.
"ce je minuscule en attente de métamorphose" Le mot revient dans chaque partie de l'ouvrage.
       — Sa lettre à Adèle, grand-mère chez qui, fillette, elle passait toutes ses vacances et dont elle a gardé la maison à Melisey. Grand mère avec qui elle ne se sentait pas proche, avec qui elle ne parlait pas, mais grand-mère qui n'a jamais quitté son souvenir, et à qui à présent elle écrit : "Tout fuit dans la métamorphose" "Toi seule ne varie pas". Pourtant, elle n'en a pas gardé le nom. Ici encore, métamorphose.
       — Enfin, dans le quatrième texte, son ressenti personnel sur le personnage de Colomban, moine venu d'Irlande au
VIe siècle pour évangéliser. Lui aussi probablement amoureux de ces lieux puisqu'il s'y était arrêté avec ses compagnons, s'y était retiré un temps dans une grotte, avait fondé un monastère à Luxeuil, défriché...
Elle y écrit : "La vie est semblable à une ombre, vanité et misère de la vie des mortels", cette dualité dont nous sommes faits.

Dualité glissée dans bien des phrases, des contraires, des contrastes indissociables qui frappent le lecteur au fil des phrases:
"prier....sans adresse, sans demande, sans attente"
"Tu t'apprêtes à franchir la frontière"
"tour à tour transparent et opaque"
" face à l'invisible changé en visible"
"comment voir ce qu'on verrait en s'absentant"
"De l'imaginé du prévisible de l'attendu du déjà vu"
"le premier pas vers la rivière suffit à redonner racine"

Elle cite Rainer Maria Rilke: "La mort est ce côté de la vie qui n'est pas tourné vers nous". Glisse maintes allusions à la mort :
" cette paix insaisissable au point qu'on la croit réservée aux morts"
" la rivière......on entend son murmure, faible comme une plainte — celle des morts? "
"comme les hommes les sapins meurent"
"N'abrites-tu pas la noirceur des grands fonds, avec ces morts inapaisés séjournant dans les creux de ton corps comme dans une fosse d'argile?"

On le voit, elle est consciente du mal en nous :
"dans l'ombre les serpents veillent..... les hommes se déchirent"
"dans la dévastation du monde, ce qui reste de beauté fait effraction"
"pommes à couteau"

Elle glisse des allusions à Nerval, à des peintres, aux jardins clos :
" pas de murs, pas de grillage......... elle n'est en définitive qu'un jardin clos"
"le verger idyllique.... loin des dunes porteuses d'infini"
"jardins clos pour rêver la vie plutôt que la vivre"

À l'instar de la vie des hommes, de toute vie, de la sienne, les textes de Françoise Ascal glissent lentement vers l'automne et l'hiver. Ils rappellent au lecteur bien des visions personnelles... Pour peu qu'ils soient dans l'âme un peu poètes, tous les amoureux contemplatifs des lieux auront à cœur, je crois, de le lire.

*Lire la présentation du livre par l'auteure

 

Changer l'eau des fleurs, de Valérie Perrin (éd. Albin Michel 2018)
lecture par Adéla :
 

Il y a l'histoire de Violette Trenet, Philippe Toussaint son époux et leur fillette Léonine.
       Il y a l'histoire de Violette et Julien Seul.
       Violette, née sous X, épousée par Philippe Toussaint, belle gueule, issu d'une famille devenue aisée, mais gardant tout pour lui, paresseux, ne pensant qu'à cueillir les femmes et faire des tours de moto. Dans leur couple, c'est Violette qui effectue le travail. Qui de garde-barrière deviendra garde-cimetière. C'est souvent elle qui narre sa propre histoire.
       Il y a l'histoire de Violette et de Sasha, le précédent gardien du cimetière, aux allures de guérisseur des corps et des esprits.
       Il y a l'histoire de la mère de Julien Seul, Irène Fayolle, avec Gabriel Prudent. Irène, dont la dernière volonté fut que son urne soit déposée sur la tombe de Gabriel et non de reposer auprès de son mari défunt. D'où la rencontre de Julien et de Violette...
       Il y a le drame de la mort de la petite Léonine lors d'un incendie en colonie de vacances. La perte cruellement ressentie par Violette de son enfant. Perte à l'origine de bien des méandres du roman.
       Il y a l'enquête menée par Philippe qui ne croit pas à l'accident et qui donne au roman, par moments, un petit aspect policier. Enquête dont le dénouement influera radicalement sur sa vie et donc sur celle de Violette.

Souvent je me suis dit au cours de ma lecture: voilà une de ces histoires qu'on lit facilement, une de ces histoires aux nombreux passages non dénués d'intérêt et qui retiennent, mais qui ont un arrière goût lénifiant, qui semblent écrites pour émouvoir le grand public avec de bons sentiments. Une histoire qui semble construite, avec des passages qui semblent parfois artificiels, qui semblent délibérément introduits pour faire bien, plaire au lecteur qui se flattera d'y reconnaître telle ou telle chanson, dans les paroles d'exergue souvent émouvantes précédant chaque chapitres, ou tel ou tel film.

Ainsi l'histoire des amants, Irène et Gabriel, qui revient comme un feuilleton alternant avec l'histoire de Violette, découverte dans le journal intime de sa mère après son décès par son fils Julien. 
       Certaines de ces pages font penser à un roman bouleversant sur le sujet,
Sur la route de Madison de Robert James Waller, jusqu'à ce que vienne le confirmer la vision, par Gabriel et son épouse, du film qui en avait été tiré. Moment décisif pour leur couple car il est rarement possible qu'un tel secret ne s'évente. Moment d'intensité toute donnée par la remémoration par le lecteur des scènes relatées de ce film que l'auteur décrit.

Ces multiples histoires et celles que narrent à Violette les personnes qui se rendent au cimetière qu'elle entretient, progressent en parallèles, tressées. Chronologie et dates sont indiquées. Impossible au lecteur de se perdre jusqu'au dénouement qu'il pressentait.

Bref, ce roman long de 664 pages, au style et vocabulaire simples, aux phrases courtes, retient tout de même agréablement le lecteur. Cependant, même si certains passages émeuvent et si l'ensemble est habilement monté, il m'a semblé manquer de ce petit quelque chose qui lui donnerait un caractère d'authenticité, qui le ferait ressentir viscéralement comme vrai. Pas vraiment de pathos, un soupçon de cocasse, on n'y verse pas de larmes de crocodile et j'ai senti tout au long n'être que dans une fiction. Aussi, si ce roman a du succès auprès des lecteurs actuellement il obtint en 2018, le prix des Maisons de la Presse , peut-être avec le temps, tombera-t-il dans l'oubli?

 

L'archipel d'une autre vie, d'Andreï Makine (Éd. du Seuil, 2016)
lecture par Brigitte Grillot :

Roman gigogne, L'archipel d'une autre vie nous entraîne en Sibérie extrême-orientale, où un adolescent, venu y effectuer un stage de géodésie dans les années 70, va rencontrer Pavel Gartsev et écouter son histoire. L'histoire d'une vie bouleversée par la poursuite dans la taïga, avec quelques autres militaires russes, d'un prisonnier évadé du Goulag, en 1952. La date importe : déclinait alors le régime stalinien avant la mort du dictateur en 53, menaçait un troisième conflit mondial du fait de l'opposition URSS/USA dans la guerre de Corée.

À l'épreuve de l'univers hostile de la taïga, les soldats révèlent leur véritable tempérament, d'autant qu'ils se trouvent soudainement coupés de la civilisation et du dogme politique qui les maintenaient dans l'ignorance d'eux-mêmes.

Il faut patienter une centaine de pages pour que le récit, d'abord lent, presque ennuyeux dans ses détours avant que commence la traque, prenne son rythme et vous emporte.

Roman d'aventures, quête métaphysique (souvent présente chez Andreï Makine), critique politique et de la nature humaine, hymne à cette forêt immense et dense dont il fallait, pour la véracité de la poursuite, la connaissance intime qu'en a l'auteur d'avoir passé son enfance en Sibérie, ce livre est inspiré d'une histoire vraie, Andreï Makine ayant bel et bien, à l'âge de 14 ans, croisé le chemin de Pavel.

L'auteur exprime dans ces pages son rêve de voir enfin les Hommes penser, se conduire, consommer autrement, dans le respect premier de la Nature d'où découlent tous les autres.

   «Marcher» dans la taïga est une façon de parler. En réalité, on doit s'y mouvoir avec la souplesse d'un nageur. Celui qui voudrait foncer, casser, forcer un passage s'épuise vite, trahit sa présence et finit par haïr ces vagues de branches, de brande, de broussailles qui déferlent sur lui. L'homme à capuche le savait...

Le meilleur livre de Makine, dit-on, même s'il est inégal, depuis Le testament français (prix Goncourt, Goncourt des lycéens, Médicis), en 1995.

 

Les heures souterraines, de Delphine de Vigan (Éd. Jean-Claude Lattès, 2009)
lecture par Brigitte Grillot :

Un livre sur le monde du travail, explorant parallèlement la mise à l'écart progressive par son chef, de Mathilde, une cadre d'entreprise parisienne, suite à une seule réflexion malvenue parmi des années de bons et loyaux services, et la vie d'un médecin itinérant dans la capitale, Thibault, accaparé par son métier, s'interrogeant sur un amour à sens unique, côtoyant les petits maux comme la plus grande misère. Roman qui met aussi en avant la solitude des êtres, notamment dans les grandes villes .

Souterraines sont les heures passées quotidiennement dans le métro, le RER, un bureau isolé ou à l'intérieur d'une voiture prise dans les embouteillages pour Thibault ; souterraines sont les attaques contre Mathilde ; souterraines encore, les blessures gardées secrètes ou les heures vides de l'attente.

S'il se lit vite et colle à la réalité du travail et des mentalités, si la montée de l'angoisse n'exclut pas l'espoir, manquent à ce roman un style plus élaboré ainsi que des surprises, réflexions ou digressions qui en auraient brisé la monotonie. Mais la romancière voulait montrer la vie telle qu'elle est: routinière et sans aucun cadeau tombé du ciel.

Néanmoins, on imagine bien que Mathilde et Thibault vont se croiser. La première question est: quand? On attend. La deuxième : qu'adviendra-t-il de cette rencontre? Une amitié, une aventure, un amour, rien? Allez savoir!

 

Back Street, de Fanny Hurst (1931 - éd. J'ai lu 1967, traduit de l'américain par Maurice Rémon)
lecture par Marie-Françoise :

C'est un "Magnifique roman de la résignation, du sacrifice et de l'amour désintéressé de Ray Schmidt pour Walter Saxel", nous dit la quatrième de couverture. De l'amour qui lie dès leur première rencontre deux êtres que tout sépare — famille, fortune, rang social, religion, et qui ne s'éteindra qu'avec la vie. 

Mais c'est une femme de son milieu, celui de la bonne société juive de la fin du XIXe siècle de Cincinnati qu'épousera Walter, ne donnant à Ray, dont il fera sa maîtresse, que le strict nécessaire, la maintenant dans une relative pauvreté, alors qu'il fait vivre son épouse et ses enfants dans l'opulence et le luxe. 
       Pourtant Ray lui est indispensable, il ne peut se passer d'elle. Elle est celle devant qui il peut exprimer à voix haute ses pensées. Elle l'aide dans son travail au fur et à mesure de son ascension sociale, le suit discrètement dans ses voyages pour son travail de banquier international. Elle est pour lui la compagne de ses débuts, celle qui l'aime "pour lui-même", même si elle se rend compte qu'il est très égoïste,
— atteint de l'hypertrophie du moi peut-être, dirions-nous de nos jours. Elle lui sacrifie tout, reste dans l'ombre, souvent solitaire, car il ne faut pas faire souffrir de tiers, pas faire souffrir Corinne, l'épouse qui l'aime aussi et qu'il aime tout de même mais d'une autre manière, dit-il...
       Ray vit de son attente et pour elle ce peu est plus que du bonheur...

       Après la mort brutale de Walter, Ray, désormais sans ressources, fréquentera les casinos comme lorsqu'elle le suivait lorsqu'il allait en cure à Aix-les-Bains, pas pour le plaisir du jeu, elle sait se limiter, mais pour tenter de gagner de quoi subsister. Et si le début du roman qui narrait l'attitude de la jeune fille chic qui faisait tourner la tête des hommes et se laissait courtiser sans leur accorder l'essentiel manque un peu de réalisme, on le trouve de façon saisissante dans les pages fortes qui narrent cette existence-là, lorsque Ray doit peu à peu se défaire des objets qui lui sont les plus chers pour en obtenir à peine quelques francs...

Il est curieux que ce roman dont l'issue est poignante, qui fut couronné de succès à sa sortie en 1931 et dont il fut tourné plusieurs films, soit tombé dans l'oubli.
       Peut-être parce qu'aucune scène érotique n'y est décrite, comme on en trouve presque immanquablement dans les romans actuels? Seuls quelques gestes de tendresse touchants sont évoqués, et l'on sait que, si jeune fille, trop bonne, elle ne savait refuser les attentions des garçons pour ne pas les peiner, elle n'allait pas jusqu'à “cela”. Cela, où avec Walter, son premier unique et dernier amour, elle alla. C'est au lecteur d'imaginer. Pourtant à cause du peu qui est dévoilé et du fait qu'ils n'eurent pas d'enfants, Ray en aurait souhaité, Walter pas, le lecteur pourrait se poser des questions.
       Roman tombé dans l'oubli peut-être aussi parce que, même si les perturbations dues à la guerre traversée ont joué sur la carrière de Walter monté au plus haut des échelons de la banque, celles-ci ne sont qu'à peine évoquées et ce, presque par hasard. Le roman n'est pas ancré dans l'Histoire même s'il se situe dans cette Amérique où des carrières et des fortunes colossales pouvaient se faire, même sans appui, si l'ambition était derrière comme ce fut le cas de Kurt, un ami amoureux sans espoir de Ray, qui de simple vendeur de bicyclettes, devint patron d'une marque réputée de voitures portant son nom, à l'équivalent de Ford.

Enfin, si le titre “Back street”, en français “ruelle”, traduit bien celle qui reste en retrait, celle qui reste dans l'ombre, la médiocrité et l'opprobre que fut Ray, et si beaucoup ne comprennent pas son attitude et sa persévérance et eussent tourné les talons, la vie de cette "chère vieille Ray" comme disait Walter est pourtant exemplaire, elle est celle, universelle et intemporelle, des femmes qui se sacrifient, ne vivent que pour l'unique et grand amour de leur vie dont elles excusent et apprécient même les défauts.

 

La guerre et la paix, de Léon Tolstoï (éd. électronique janvier 2006 traduit par une Russe et par Henri Mongault pour les chapitres philosophiques de l'épilogue) 
lecture par Marie-Françoise :

Roman en trois volumineux tomes qui de 1805 à 1820 couvre la campagne de Russie de Napoléon, suivis d'un long épilogue à caractère principalement philosophique. Ecrit par un auteur russe, il nous en donne, à nous Français, une toute autre vision. Notamment, l'auteur insiste sur le rôle du fatalisme des multiples hasards qui font avancer l'histoire, indépendamment des apparentes libres décisions des hommes.
       "
Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l’Orient, pour tuer et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c’étaient : la violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d’Oldenbourg, l’entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre, l’habitude qu’il en avait prise, jointe au caractère des Français, à l’entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux dépenses qu’ils occasionnaient et à la nécessité par suite d’y trouver des compensations, aux honneurs enivrants qu’il avait reçus à Dresde, aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des contemporains, d’un sincère désir de paix, n’avaient cependant abouti qu’à froisser les amours-propres de part et d’autre… et mille autres prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n’avaient, en définitive, d’autre résultat que le fait qui devait fatalement s’accomplir.

Parallèlement au récit et à l'analyse psychologique dans le menu des tractations et faits militaires et guerriers, des batailles, Tolstoï narre la vie, au front et loin du front, de militaires de l'armée impériale russe et de leurs proches. Leurs idéaux et leurs amours. Parce que "La vie de l’homme est double : l’une, c’est la vie intime, individuelle, d’autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et plus abstraits ; l’autre, c’est la vie générale, la vie dans la fourmilière humaine, qui l’entoure de ses lois et l’oblige à s’y soumettre."
       Nous y suivons donc la vie intime et psychologique de
"héros qui vivent sans compter et se meurent d'amour. Pour un idéal. De tuberculose ou d'une peine de cœur", écrivait Amos Oz dans son roman autobiographique
Une histoire d'amour et de ténèbres en parlant des romans de Tolstoï. Ses héros, Pierre, Nicolas, André, comme leur auteur le désirait lui même, nous confie Tatiana la fille aînée de Tolstoï dans son opuscule intitulé Sur mon père, veulent se perfectionner moralement et faire coïncider leurs actes avec leur conscience.

  Si le début du roman semble touffu par l'abondance des personnages, princes et princesses, comtes et comtesses, officiers et généraux etc. Certains sont historiques (tel le comte Fiodor Rostopchine, lieutenant-général d’infanterie, connu de nous autres français comme étant le père de Sophie Rostopchine, la célèbre comtesse de Ségur, femme de lettre française d’origine russe, née en 1799 à Saint-Pétersbourg, et morte le 9 février 1874 à Paris), et d'autres imaginaires. Une fois leurs noms assimilés, ce qui se fait au fur et à mesure des pages, il faut persévérer, le lecteur ne s'y perd plus et prend intérêt au déroulé de leurs bonheurs et malheurs. Curieusement, même lorsqu'ils ne sont pas au front de cette guerre pleine d'illogismes, ils ne semblent jamais en paix tant leurs sentiments sont excessifs, et certains trouvent plus de satisfaction loin des leurs et dans le combat.
      
La seule véritable paix peut-être étant celle que l'on trouve au moment ultime, comme la trouve le prince André, mortellement blessé à la fin émouvante :
" Le prince André sentait qu’il se mourait, qu’il était déjà mort à moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son âme. Il attendait ce qu’il savait inévitable, sans hâte et sans inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d’éternel, d’inconnu et de lointain, qu’il n’avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie, était maintenant là, tout près : il le devinait, il le touchait presque. (...) 
       Revenu à lui dans l’ambulance, cette fleur d’amour éternel s’était épanouie au fond de son âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie ; libre et indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui. Plus il s’absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce qui l’entourait, plus s’abaissait cette barrière qui sépare la vie de la mort et qui n’est terrible que par l’absence de l’amour. Qu’était-ce en effet que d’aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n’est de n’aimer personne en particulier et de vivre d’une vie divine et immatérielle ? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait :
       « Tant mieux ! »

  Le roman permet également à l'auteur d'évoquer la franc-maçonnerie et de mettre l'accent sur les idées nouvelles et les transformations, telle l'abolition du servage en 1861 par le tsar Alexandre II, qui commencent à se mettre en place au sein de la société russe dont les propriétaires des terres, ces aristocrates qui vivaient dans l'inactivité, l'étaient aussi des "âmes" c'est-à-dire de leurs serfs qui y vivaient et travaillaient pour eux.
       Milieu aristocratique que Tolstoï connaissait bien puisqu'il en était issu, mais dont il désapprouvait la façon de vivre. Lui-même alla travailler avec ses paysans, se débarrassa de son vivant de ses biens en les léguant à ses héritiers, et à la fin de sa vie ne pouvant plus vivre dans la contradiction partit s'isoler et mourut d'une pneumonie dans la solitude, à la gare d'Astapovo. Dans ce roman le personnage de Pierre, bon par nature et dénué de toute hypocrisie, semble par certains aspects porteur des aspirations qui déjà devaient être en Tolstoï lorsqu'il l'avait imaginé dès les années 1860, alors qu'avant sa “conversion”, il écrivait encore pour la célébrité.

 

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