Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (10)
Table des lectures
Prix Marcel Aymé
Participer

 

Les faits - Autobiographie d'un romancier, de Philip Roth (1988, éd. Gallimard 1990, traduits de l'anglais par Michel Waldberg)
lecture par Adéla :

N'ayant jamais rien lu de Philip Roth, le hasard et la programmation du Café littéraire d'octobre 2020 sur le thème de l'écrivain dans son roman, a voulu que je commence sa lecture par cet ouvrage dont le sous titre indique: Autobiographie d'un romancier.

Curieusement dans cette œuvre, Philip Roth fait précéder les chapitres qui relatent les faits qui l'ont amené à devenir le romancier qu'il est, d'une lettre adressée à Nathan Zuckerman (l'un de ses personnages dont on apprend qu'il est son alter ego dans d'autres romans). Elle accompagne son manuscrit des Faits, écrit prétendument en premier lieu pour lui-même à l'âge de cinquante-cinq ans. Il lui demande s'il est publiable et s'il a le moindre mérite. Puis clôt l'ouvrage de la réponse de ce dernier.
       Dans sa lettre, Philip Roth tient principalement des propos sur ce qui l'a poussé à écrire cette autobiographie après une dépression. Zuckerman dans la sienne, ne ménage pas Roth et lui reproche d'avoir tu certaines choses, d'avoir changé des noms.

Dans les chapitres, il y en a cinq précédés d'un prologue, il se situe dans sa famille, juive installée en Amérique, y développe sa relation au père, parle de son enfance, de son adolescence Bien à l'abri chez soi. Un chez soi de la petite classe moyenne qu'il ne quittera qu'en 1951 — il est né en 1933— pour aller étudier à l'université de Bucknell à Lewisburg. Enfin ! car il avait soif d'indépendance, de liberté, notamment pour ses occupations du week-end après minuit... qu'il voulait un peu plus libertines et érotiques et que son père, à juste titre, confie-t-il, craignait.
       Il y précise
ses débuts dans l'écriture en confiant:
"Ces récits se voulaient »touchants»; sans tout à fait le savoir, je voulais, par la fiction, devenir un homme «raffiné», m'élever jusqu'à des sphères inconnues de la petite bourgeoisie juive de Leslie Street, préoccupée de gagner sa vie, d'entretenir une famille, et, occasionnellement, de se donner du bon temps. Prouver, dans mes premiers textes d'étudiant, que j'étais un aimable jeune homme juif aurait été déjà plutôt funeste; ce que je faisais était pis encore: prouver que j'étais un aimable jeune homme, point final. Le Juif n'était visible nulle part; il n'y avait pas de Juifs dans les récits, rien de Newark, pas une once de comédie: la dernière chose que je voulais, c'était de faire rire en littérature. Je voulais montrer que la vie est triste et poignante, même si, dans mon expérience, elle était capiteuse et grisante; je voulais prouver que j'étais plein de compassion, et sans malice aucune." Il évoluera avec la lecture d'auteurs comme Sherwood Anderson et de Theodore Dreiser.
       Il développe l'hostilité des Gentils envers les Juifs, et l'hostilité des Juifs envers les Juifs adoptés par les Gentils dans l'Amérique d'alors. À cause de la teneur de ses écrits dans lesquels il développe le sentiment d'appartenir à l'Amérique, il fut "à vingt-six ans, confronté à l'hostilité publique la plus résolue, non de la part de Gentils du haut ou du bas de l'échelle sociale, mais de Juifs des classes moyennes et de l'establishment, et d'un certain nombre d'éminents rabbins, qui m'accusèrent d'être antisémite et de me haïr moi-même. Je n'avais pas encore envisagé la question comme inhérente au combat pour l'écriture, et pourtant elle devait y devenir essentielle."

       Mais ce qui retient le lecteur friand de sa vie privée, c'est qu'il dévoile quelques femmes marquantes de sa vie. Femmes dont il a changé le nom en Polly, Gayle, May et surtout Josie. Josie qu'il épousa — il confie dans quelles circonstances et la vie qu'elle lui fit mener. Josie qui sera sa némésis, mais source pour lui de création... "Parce que les choses qui te minent sont aussi celles dont tu te nourris et dont tu nourris ton talent." fait-il remarquer par Zuckerman.
       Zuckerman qui rapporte les propos de Maria son épouse, et donc personnage de Roth comme lui : "Il n'y a rien de fortuit. Rien de ce qu'il lui arrive n'est insignifiant. Il n'y a rien de ce qu'il dit qu'il lui arrive dans la vie qui ne se transforme en quelque chose qui lui est utile. Les choses qui semblent sur le moment avoir été vaines, navrantes, négatives, sont celles qui finissent par constituer, disons, la substance de Portnoy's Complaint [Le complexe de Portnoy, titre d'un roman de Roth qui connut un immense succès]. Chaque fois que quelqu'un entre dans sa vie, on se demande: «Quelle va donc être l'utilité de cette personne? Quelle matière littéraire va-t-elle lui fournir?» Eh bien, peut-être est-ce là que réside la différence entre la vie d'un écrivain et une vie ordinaire."

En conclusion, je dirai qu'à part quelques pages parfois fastidieuses pour le lecteur non averti sur l'accueil de ses textes, le développement et la dissection de ses motivations, la plus grande partie des Faits, consacrée à des événements qui l'ont façonné et notamment ses relations avec les femmes, se lit comme un roman et que cette lecture donne envie de lire ses autres œuvres.

 

 

Variations-prairie, suivi de Mille Etangs, Lettre à Adèle, Colomban, de Françoise Ascal (éd. Tipaza 2020)
lecture par Marie-Françoise :

Très bel ouvrage sur beau papier dont les textes sont accompagnés de dix reproductions de peintures pleine page de Pascal Geyre créées pour cette édition.

Ce sont des pages de prose poétique qui se savourent lentement. Des pages dans lesquelles l'auteure évoque le plateau des Mille-étangs en Haute-Saône, lieu dont elle est toute imprégnée et qui l'a, dit-elle*, façonnée. Plusieurs fois dans le recueil, elle emploie l'expression : "mon corps poreux"... Il y a dans toutes les pages de Françoise Ascal, l'influence sur le corps, du lieu, de la terre où il retournera. "Humain, humus, humilité". Humus et atmosphère qu'on retrouve dans les peintures de Pascal Geyre qui ponctuent le recueil.

Lequel est constitué de quatre textes :
       — La prairie et ses variations telle que l'auteure la ressent âgée, écrit à la première personne.
       — Les mille étangs et ses tourbières comme elle les ressentait, ou s'imagine les avoir ressentis, étant fillette. Écrits à la deuxième personne puisque cette petite fille-là, elle n'est plus tout à fait, s'est métamorphosée, comme le paysage végétal ou minéral.
"ce je minuscule en attente de métamorphose" Le mot revient dans chaque partie de l'ouvrage.
       — Sa lettre à Adèle, grand-mère chez qui, fillette, elle passait toutes ses vacances et dont elle a gardé la maison à Melisey. Grand mère avec qui elle ne se sentait pas proche, avec qui elle ne parlait pas, mais grand-mère qui n'a jamais quitté son souvenir, et à qui à présent elle écrit : "Tout fuit dans la métamorphose" "Toi seule ne varie pas". Pourtant, elle n'en a pas gardé le nom. Ici encore, métamorphose.
       — Enfin, dans le quatrième texte, son ressenti personnel sur le personnage de Colomban, moine venu d'Irlande au
VIe siècle pour évangéliser. Lui aussi probablement amoureux de ces lieux puisqu'il s'y était arrêté avec ses compagnons, s'y était retiré un temps dans une grotte, avait fondé un monastère à Luxeuil, défriché...
Elle y écrit : "La vie est semblable à une ombre, vanité et misère de la vie des mortels", cette dualité dont nous sommes faits.

Dualité glissée dans bien des phrases, des contraires, des contrastes indissociables qui frappent le lecteur au fil des phrases:
"prier....sans adresse, sans demande, sans attente"
"Tu t'apprêtes à franchir la frontière"
"tour à tour transparent et opaque"
" face à l'invisible changé en visible"
"comment voir ce qu'on verrait en s'absentant"
"De l'imaginé du prévisible de l'attendu du déjà vu"
"le premier pas vers la rivière suffit à redonner racine"

Elle cite Rainer Maria Rilke: "La mort est ce côté de la vie qui n'est pas tourné vers nous". Glisse maintes allusions à la mort :
" cette paix insaisissable au point qu'on la croit réservée aux morts"
" la rivière......on entend son murmure, faible comme une plainte — celle des morts? "
"comme les hommes les sapins meurent"
"N'abrites-tu pas la noirceur des grands fonds, avec ces morts inapaisés séjournant dans les creux de ton corps comme dans une fosse d'argile?"

On le voit, elle est consciente du mal en nous :
"dans l'ombre les serpents veillent..... les hommes se déchirent"
"dans la dévastation du monde, ce qui reste de beauté fait effraction"
"pommes à couteau"

Elle glisse des allusions à Nerval, à des peintres, aux jardins clos :
" pas de murs, pas de grillage......... elle n'est en définitive qu'un jardin clos"
"le verger idyllique.... loin des dunes porteuses d'infini"
"jardins clos pour rêver la vie plutôt que la vivre"

À l'instar de la vie des hommes, de toute vie, de la sienne, les textes de Françoise Ascal glissent lentement vers l'automne et l'hiver. Ils rappellent au lecteur bien des visions personnelles... Pour peu qu'ils soient dans l'âme un peu poètes, tous les amoureux contemplatifs des lieux auront à cœur, je crois, de le lire.

*Lire la présentation du livre par l'auteure

 

Changer l'eau des fleurs, de Valérie Perrin (éd. Albin Michel 2018)
lecture par Adéla :
 

Il y a l'histoire de Violette Trenet, Philippe Toussaint son époux et leur fillette Léonine.
       Il y a l'histoire de Violette et Julien Seul.
       Violette, née sous X, épousée par Philippe Toussaint, belle gueule, issu d'une famille devenue aisée, mais gardant tout pour lui, paresseux, ne pensant qu'à cueillir les femmes et faire des tours de moto. Dans leur couple, c'est Violette qui effectue le travail. Qui de garde-barrière deviendra garde-cimetière. C'est souvent elle qui narre sa propre histoire.
       Il y a l'histoire de Violette et de Sasha, le précédent gardien du cimetière, aux allures de guérisseur des corps et des esprits.
       Il y a l'histoire de la mère de Julien Seul, Irène Fayolle, avec Gabriel Prudent. Irène, dont la dernière volonté fut que son urne soit déposée sur la tombe de Gabriel et non de reposer auprès de son mari défunt. D'où la rencontre de Julien et de Violette...
       Il y a le drame de la mort de la petite Léonine lors d'un incendie en colonie de vacances. La perte cruellement ressentie par Violette de son enfant. Perte à l'origine de bien des méandres du roman.
       Il y a l'enquête menée par Philippe qui ne croit pas à l'accident et qui donne au roman, par moments, un petit aspect policier. Enquête dont le dénouement influera radicalement sur sa vie et donc sur celle de Violette.

Souvent je me suis dit au cours de ma lecture: voilà une de ces histoires qu'on lit facilement, une de ces histoires aux nombreux passages non dénués d'intérêt et qui retiennent, mais qui ont un arrière goût lénifiant, qui semblent écrites pour émouvoir le grand public avec de bons sentiments. Une histoire qui semble construite, avec des passages qui semblent parfois artificiels, qui semblent délibérément introduits pour faire bien, plaire au lecteur qui se flattera d'y reconnaître telle ou telle chanson, dans les paroles d'exergue souvent émouvantes précédant chaque chapitres, ou tel ou tel film.

Ainsi l'histoire des amants, Irène et Gabriel, qui revient comme un feuilleton alternant avec l'histoire de Violette, découverte dans le journal intime de sa mère après son décès par son fils Julien. 
       Certaines de ces pages font penser à un roman bouleversant sur le sujet,
Sur la route de Madison de Robert James Waller, jusqu'à ce que vienne le confirmer la vision, par Gabriel et son épouse, du film qui en avait été tiré. Moment décisif pour leur couple car il est rarement possible qu'un tel secret ne s'évente. Moment d'intensité toute donnée par la remémoration par le lecteur des scènes relatées de ce film que l'auteur décrit.

Ces multiples histoires et celles que narrent à Violette les personnes qui se rendent au cimetière qu'elle entretient, progressent en parallèles, tressées. Chronologie et dates sont indiquées. Impossible au lecteur de se perdre jusqu'au dénouement qu'il pressentait.

Bref, ce roman long de 664 pages, au style et vocabulaire simples, aux phrases courtes, retient tout de même agréablement le lecteur. Cependant, même si certains passages émeuvent et si l'ensemble est habilement monté, il m'a semblé manquer de ce petit quelque chose qui lui donnerait un caractère d'authenticité, qui le ferait ressentir viscéralement comme vrai. Pas vraiment de pathos, un soupçon de cocasse, on n'y verse pas de larmes de crocodile et j'ai senti tout au long n'être que dans une fiction. Aussi, si ce roman a du succès auprès des lecteurs actuellement il obtint en 2018, le prix des Maisons de la Presse , peut-être avec le temps, tombera-t-il dans l'oubli?

 

L'archipel d'une autre vie, d'Andreï Makine (Éd. du Seuil, 2016)
lecture par Brigitte Grillot :

Roman gigogne, L'archipel d'une autre vie nous entraîne en Sibérie extrême-orientale, où un adolescent, venu y effectuer un stage de géodésie dans les années 70, va rencontrer Pavel Gartsev et écouter son histoire. L'histoire d'une vie bouleversée par la poursuite dans la taïga, avec quelques autres militaires russes, d'un prisonnier évadé du Goulag, en 1952. La date importe : déclinait alors le régime stalinien avant la mort du dictateur en 53, menaçait un troisième conflit mondial du fait de l'opposition URSS/USA dans la guerre de Corée.

À l'épreuve de l'univers hostile de la taïga, les soldats révèlent leur véritable tempérament, d'autant qu'ils se trouvent soudainement coupés de la civilisation et du dogme politique qui les maintenaient dans l'ignorance d'eux-mêmes.

Il faut patienter une centaine de pages pour que le récit, d'abord lent, presque ennuyeux dans ses détours avant que commence la traque, prenne son rythme et vous emporte.

Roman d'aventures, quête métaphysique (souvent présente chez Andreï Makine), critique politique et de la nature humaine, hymne à cette forêt immense et dense dont il fallait, pour la véracité de la poursuite, la connaissance intime qu'en a l'auteur d'avoir passé son enfance en Sibérie, ce livre est inspiré d'une histoire vraie, Andreï Makine ayant bel et bien, à l'âge de 14 ans, croisé le chemin de Pavel.

L'auteur exprime dans ces pages son rêve de voir enfin les Hommes penser, se conduire, consommer autrement, dans le respect premier de la Nature d'où découlent tous les autres.

   «Marcher» dans la taïga est une façon de parler. En réalité, on doit s'y mouvoir avec la souplesse d'un nageur. Celui qui voudrait foncer, casser, forcer un passage s'épuise vite, trahit sa présence et finit par haïr ces vagues de branches, de brande, de broussailles qui déferlent sur lui. L'homme à capuche le savait...

Le meilleur livre de Makine, dit-on, même s'il est inégal, depuis Le testament français (prix Goncourt, Goncourt des lycéens, Médicis), en 1995.

 

Les heures souterraines, de Delphine de Vigan (Éd. Jean-Claude Lattès, 2009)
lecture par Brigitte Grillot :

Un livre sur le monde du travail, explorant parallèlement la mise à l'écart progressive par son chef, de Mathilde, une cadre d'entreprise parisienne, suite à une seule réflexion malvenue parmi des années de bons et loyaux services, et la vie d'un médecin itinérant dans la capitale, Thibault, accaparé par son métier, s'interrogeant sur un amour à sens unique, côtoyant les petits maux comme la plus grande misère. Roman qui met aussi en avant la solitude des êtres, notamment dans les grandes villes .

Souterraines sont les heures passées quotidiennement dans le métro, le RER, un bureau isolé ou à l'intérieur d'une voiture prise dans les embouteillages pour Thibault ; souterraines sont les attaques contre Mathilde ; souterraines encore, les blessures gardées secrètes ou les heures vides de l'attente.

S'il se lit vite et colle à la réalité du travail et des mentalités, si la montée de l'angoisse n'exclut pas l'espoir, manquent à ce roman un style plus élaboré ainsi que des surprises, réflexions ou digressions qui en auraient brisé la monotonie. Mais la romancière voulait montrer la vie telle qu'elle est: routinière et sans aucun cadeau tombé du ciel.

Néanmoins, on imagine bien que Mathilde et Thibault vont se croiser. La première question est: quand? On attend. La deuxième : qu'adviendra-t-il de cette rencontre? Une amitié, une aventure, un amour, rien? Allez savoir!

 

Back Street, de Fanny Hurst (1931 - éd. J'ai lu 1967, traduit de l'américain par Maurice Rémon)
lecture par Marie-Françoise :

C'est un "Magnifique roman de la résignation, du sacrifice et de l'amour désintéressé de Ray Schmidt pour Walter Saxel", nous dit la quatrième de couverture. De l'amour qui lie dès leur première rencontre deux êtres que tout sépare — famille, fortune, rang social, religion, et qui ne s'éteindra qu'avec la vie. 

Mais c'est une femme de son milieu, celui de la bonne société juive de la fin du XIXe siècle de Cincinnati qu'épousera Walter, ne donnant à Ray, dont il fera sa maîtresse, que le strict nécessaire, la maintenant dans une relative pauvreté, alors qu'il fait vivre son épouse et ses enfants dans l'opulence et le luxe. 
       Pourtant Ray lui est indispensable, il ne peut se passer d'elle. Elle est celle devant qui il peut exprimer à voix haute ses pensées. Elle l'aide dans son travail au fur et à mesure de son ascension sociale, le suit discrètement dans ses voyages pour son travail de banquier international. Elle est pour lui la compagne de ses débuts, celle qui l'aime "pour lui-même", même si elle se rend compte qu'il est très égoïste,
— atteint de l'hypertrophie du moi peut-être, dirions-nous de nos jours. Elle lui sacrifie tout, reste dans l'ombre, souvent solitaire, car il ne faut pas faire souffrir de tiers, pas faire souffrir Corinne, l'épouse qui l'aime aussi et qu'il aime tout de même mais d'une autre manière, dit-il...
       Ray vit de son attente et pour elle ce peu est plus que du bonheur...

       Après la mort brutale de Walter, Ray, désormais sans ressources, fréquentera les casinos comme lorsqu'elle le suivait lorsqu'il allait en cure à Aix-les-Bains, pas pour le plaisir du jeu, elle sait se limiter, mais pour tenter de gagner de quoi subsister. Et si le début du roman qui narrait l'attitude de la jeune fille chic qui faisait tourner la tête des hommes et se laissait courtiser sans leur accorder l'essentiel manque un peu de réalisme, on le trouve de façon saisissante dans les pages fortes qui narrent cette existence-là, lorsque Ray doit peu à peu se défaire des objets qui lui sont les plus chers pour en obtenir à peine quelques francs...

Il est curieux que ce roman dont l'issue est poignante, qui fut couronné de succès à sa sortie en 1931 et dont il fut tourné plusieurs films, soit tombé dans l'oubli.
       Peut-être parce qu'aucune scène érotique n'y est décrite, comme on en trouve presque immanquablement dans les romans actuels? Seuls quelques gestes de tendresse touchants sont évoqués, et l'on sait que, si jeune fille, trop bonne, elle ne savait refuser les attentions des garçons pour ne pas les peiner, elle n'allait pas jusqu'à “cela”. Cela, où avec Walter, son premier unique et dernier amour, elle alla. C'est au lecteur d'imaginer. Pourtant à cause du peu qui est dévoilé et du fait qu'ils n'eurent pas d'enfants, Ray en aurait souhaité, Walter pas, le lecteur pourrait se poser des questions.
       Roman tombé dans l'oubli peut-être aussi parce que, même si les perturbations dues à la guerre traversée ont joué sur la carrière de Walter monté au plus haut des échelons de la banque, celles-ci ne sont qu'à peine évoquées et ce, presque par hasard. Le roman n'est pas ancré dans l'Histoire même s'il se situe dans cette Amérique où des carrières et des fortunes colossales pouvaient se faire, même sans appui, si l'ambition était derrière comme ce fut le cas de Kurt, un ami amoureux sans espoir de Ray, qui de simple vendeur de bicyclettes, devint patron d'une marque réputée de voitures portant son nom, à l'équivalent de Ford.

Enfin, si le titre “Back street”, en français “ruelle”, traduit bien celle qui reste en retrait, celle qui reste dans l'ombre, la médiocrité et l'opprobre que fut Ray, et si beaucoup ne comprennent pas son attitude et sa persévérance et eussent tourné les talons, la vie de cette "chère vieille Ray" comme disait Walter est pourtant exemplaire, elle est celle, universelle et intemporelle, des femmes qui se sacrifient, ne vivent que pour l'unique et grand amour de leur vie dont elles excusent et apprécient même les défauts.

 

La guerre et la paix, de Léon Tolstoï (éd. électronique janvier 2006 traduit par une Russe et par Henri Mongault pour les chapitres philosophiques de l'épilogue) 
lecture par Marie-Françoise :

Roman en trois volumineux tomes qui de 1805 à 1820 couvre la campagne de Russie de Napoléon, suivis d'un long épilogue à caractère principalement philosophique. Ecrit par un auteur russe, il nous en donne, à nous Français, une toute autre vision. Notamment, l'auteur insiste sur le rôle du fatalisme des multiples hasards qui font avancer l'histoire, indépendamment des apparentes libres décisions des hommes.
       "
Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l’Orient, pour tuer et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c’étaient : la violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d’Oldenbourg, l’entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre, l’habitude qu’il en avait prise, jointe au caractère des Français, à l’entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux dépenses qu’ils occasionnaient et à la nécessité par suite d’y trouver des compensations, aux honneurs enivrants qu’il avait reçus à Dresde, aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des contemporains, d’un sincère désir de paix, n’avaient cependant abouti qu’à froisser les amours-propres de part et d’autre… et mille autres prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n’avaient, en définitive, d’autre résultat que le fait qui devait fatalement s’accomplir.

Parallèlement au récit et à l'analyse psychologique dans le menu des tractations et faits militaires et guerriers, des batailles, Tolstoï narre la vie, au front et loin du front, de militaires de l'armée impériale russe et de leurs proches. Leurs idéaux et leurs amours. Parce que "La vie de l’homme est double : l’une, c’est la vie intime, individuelle, d’autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et plus abstraits ; l’autre, c’est la vie générale, la vie dans la fourmilière humaine, qui l’entoure de ses lois et l’oblige à s’y soumettre."
       Nous y suivons donc la vie intime et psychologique de
"héros qui vivent sans compter et se meurent d'amour. Pour un idéal. De tuberculose ou d'une peine de cœur", écrivait Amos Oz dans son roman autobiographique
Une histoire d'amour et de ténèbres en parlant des romans de Tolstoï. Ses héros, Pierre, Nicolas, André, comme leur auteur le désirait lui même, nous confie Tatiana la fille aînée de Tolstoï dans son opuscule intitulé Sur mon père, veulent se perfectionner moralement et faire coïncider leurs actes avec leur conscience.

  Si le début du roman semble touffu par l'abondance des personnages, princes et princesses, comtes et comtesses, officiers et généraux etc. Certains sont historiques (tel le comte Fiodor Rostopchine, lieutenant-général d’infanterie, connu de nous autres français comme étant le père de Sophie Rostopchine, la célèbre comtesse de Ségur, femme de lettre française d’origine russe, née en 1799 à Saint-Pétersbourg, et morte le 9 février 1874 à Paris), et d'autres imaginaires. Une fois leurs noms assimilés, ce qui se fait au fur et à mesure des pages, il faut persévérer, le lecteur ne s'y perd plus et prend intérêt au déroulé de leurs bonheurs et malheurs. Curieusement, même lorsqu'ils ne sont pas au front de cette guerre pleine d'illogismes, ils ne semblent jamais en paix tant leurs sentiments sont excessifs, et certains trouvent plus de satisfaction loin des leurs et dans le combat.
      
La seule véritable paix peut-être étant celle que l'on trouve au moment ultime, comme la trouve le prince André, mortellement blessé à la fin émouvante :
" Le prince André sentait qu’il se mourait, qu’il était déjà mort à moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son âme. Il attendait ce qu’il savait inévitable, sans hâte et sans inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d’éternel, d’inconnu et de lointain, qu’il n’avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie, était maintenant là, tout près : il le devinait, il le touchait presque. (...) 
       Revenu à lui dans l’ambulance, cette fleur d’amour éternel s’était épanouie au fond de son âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie ; libre et indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui. Plus il s’absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce qui l’entourait, plus s’abaissait cette barrière qui sépare la vie de la mort et qui n’est terrible que par l’absence de l’amour. Qu’était-ce en effet que d’aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n’est de n’aimer personne en particulier et de vivre d’une vie divine et immatérielle ? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait :
       « Tant mieux ! »

  Le roman permet également à l'auteur d'évoquer la franc-maçonnerie et de mettre l'accent sur les idées nouvelles et les transformations, telle l'abolition du servage en 1861 par le tsar Alexandre II, qui commencent à se mettre en place au sein de la société russe dont les propriétaires des terres, ces aristocrates qui vivaient dans l'inactivité, l'étaient aussi des "âmes" c'est-à-dire de leurs serfs qui y vivaient et travaillaient pour eux.
       Milieu aristocratique que Tolstoï connaissait bien puisqu'il en était issu, mais dont il désapprouvait la façon de vivre. Lui-même alla travailler avec ses paysans, se débarrassa de son vivant de ses biens en les léguant à ses héritiers, et à la fin de sa vie ne pouvant plus vivre dans la contradiction partit s'isoler et mourut d'une pneumonie dans la solitude, à la gare d'Astapovo. Dans ce roman le personnage de Pierre, bon par nature et dénué de toute hypocrisie, semble par certains aspects porteur des aspirations qui déjà devaient être en Tolstoï lorsqu'il l'avait imaginé dès les années 1860, alors qu'avant sa “conversion”, il écrivait encore pour la célébrité.

 

Suite

 

Accueil   /   Calendrier / Auteurs    Expositions  / Citations  / A propos / Rencontres / Entretiens / Goûterlivres  / Sorties