Le Café Littéraire luxovien/Lectures Prix Chronos


 
Qu'est-ce que le prix Chronos ?

Depuis sa création en 1996, le Prix Chronos s'attache à faire réfléchir les jurés, et en particulier les jeunes jurés, sur le parcours de vie et la valeur de tous les temps de la vie, les souvenirs, les relations entre les générations, la vieillesse et la mort, les secrets de famille ainsi que la transmission des savoirs. Le but est de mieux se connaître entre générations pour mieux vivre ensemble.

Les lecteurs du Café littéraire luxovien et de la Bibliothèque municipale de Luxeuil participent à ce prix en lisant les ouvrages en lice dans la catégorie classes de 3ème et 4ème proposés aux élèves de la classe de 1ère ASSP du Lycée Lumière de Luxeuil, élèves avec lesquels ils échangent lors de rencontres intergénérationnelles.

        

Prix Chronos 2021

Trois beaux romans en lice pour l'année 2021 dans la catégorie classes de 3ème et 4ème, qu'il sera difficile de départager...

        Mes copains, mon grand-père et moi , d'Alyssa HOLLINGSWORTH(éd. Pocket Jeunesse 2019)

        Deux fleurs en hiver , de Delphine PESSIN (éd. Didier Jeunesse 2020)

        Le trésor de Sunthy  , d'Arnaud FRIEDMANN (Lucca éditions 2019)

 

 

Deux fleurs en hiver, de Delphine Pessin (éd. Didier jeunesse 2020)

 lecture par Monique Armando :  

       Capucine est une jeune étudiante qui veut se consacrer aux personnes âgées. Elle fait donc un stage dans une EHPAD. Elle a un caractère moderne comme les filles de son âge. Elle porte des perruques de couleur qu'elle change suivant son humeurou le déroulement de son apprentissage. Mais aussi pour cacher un secret... 
       Violette est une vieille dame qui entre en EHPAD contre son gré car elle ne peut plus rester seule. Elle est triste et amère d'avoir laissé sa maison et Crampon, son chat, qu'elle a confié à une voisine. Elle aussi cache un lourd secret... 
       Une grande amitié, affection même, les unit et les secrets se dévoilent. 
       C'est une belle histoire entre générations. 
       J'ai bien aimé la façon dont l'auteure présente l'histoire . Capucine et Violette se racontent chapitres par chapitres alternés. C'est un livre pour la jeunesse mais il interpelle aussi les plus âgés car il explique très bien la réalité de ce qui se passe dans les EHPAD et le courage des soignants.

lecture par Marie-Françoise :  

Dès le ton des premières lignes, on sait qu'on va passer un plaisant moment à la lecture de ce roman destine à la jeunesse, et l'on n'est pas déçu. Le sujet pourtant en est sérieux, celui de la vie dans les Ehpad (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), du point de vue des soignants autant que des résidents. Et si le ton se veut léger, l'émotion sera forcément au rendez-vous...  

C'est un roman à deux voix qui alternent de chapitre en chapitre. Celle de Capucine, jeune stagiaire d'ASSP pour deux mois, d'apparence un peu fantasque avec ses perruques de couleur qu'elle change au fil des jours et de son humeur, très motivée par son choix d'aider les personnes âgées elle arrive tout juste dans les lieux et elle découvre le métier ; celle de Violette, personne âgée qui a accepté de se “placer” à la suite d'une chute sur les conseils de son fils inquiet de la savoir vivre seule, elle aussi débarque, mais reste repliée sur elle-même, et puis, elle a dû confier son chat à sa voisine en quittant sa maison...

Toutes deux ont leurs cicatrices, au sens propre comme au figuré, qu'elles dévoileront peu à peu au fil de l'amitié profonde qui entre elles se noue. Ainsi évolueront-elles vers un état apaisé, accepteront ce qui leur est donné à vivre et apprécieront davantage les simples joies de chaque instant, l'une à l'orée, l'autre au bout du chemin.

Beau roman destiné à la jeunesse, mais pas que... Il est facile à lire avec ses phrases courtes et son vocabulaire des jeunes d'aujourd'hui. Son thème est d'actualité quand les hôpitaux et Ehpad manquent de personnel — alors que de surcroît pour les lecteurs de 2020 et 2021 sévit l'épidémie de coronavirus Covid-19. Les élèves des classes d'ASSP qui cherchent encore leur voix le liront certainement avec grand intérêt.  

 

Mes copains, mon grand-père et moi, de Alyssa Hollingsworth (éd. PKJ 2019)

 

lecture par Monique Armando :

       Sami et son Baba (grand-père) débarquent en Amérique. Ils ont dû fuir leur pays en emportant presque rien mais surtout le rubab (instrument de musique afghan) du grand-père.
       C’est le premier jour du ramadan.
       Ils jouent dans le métro de Boston afin de ramasser quelques dollars pour survivre.
      

       Alors que le Baba s’absente un instant, on vole le rubab dans les bras de Sami. C’est la catastrophe pour le grand-père car cet instrument ancestral était très cher à son cœur. 
       Sami se sent responsable et jure de le retrouver pour le jour de l'Aid.
      
Il le retrouve dans un magasin de musique  à vendre pour 700 dollars !
       Comment faire? Sans argent et en si peu de temps....
       À l’entraînement du club de foot du collège il rencontre Dan qui devient son ami.
       Alors là... commence son intégration et une chaîne d'amitié se forme pour récupérer l’argent pour racheter le rubab.  

       Cette belle histoire nous emmène dans l’amitié, la solidarité et l’amour de la famille. Elle nous montre aussi le triste sort des réfugiés, ce qu’ils ont subi et leur désarroi en arrivant dans un pays d'une autre culture.

 

   témoignage par Hildegard Thorand :

J’ai lu les trois livres de la sélection 2021 catégorie 4ème/3ème prix chronos et je les ai aimés. J’ai un petit-enfant, Matti, 9 ans, lecteur passionné comme sa grand-mère (et sa maman). Je voulais partager la lecture avec eux et j’ai fait des recherches. Le livre "Mes copains, mon grand-père et moi" d'Alyssa Hollingworth est le seul (jusqu’à maintenant) traduit en allemand sous le titre "1x Pech und 11x Glück", retraduit "Une fois coup de malchance et onze fois coup de chance", recommandé dès 11 ans. Je l’ai acheté pour Matti et il l’a lu avec sa mère Anne, elle voulait y participer et l’accompagner.

Le livre, ils l’ont aimé aussi. Anne en était ravie, c’est surtout la sensibilité, le récit sans aucun jugement... Je suis sûre que Matti va en profiter par exemple pour mieux comprendre ses copains ou au moins pour réfléchir un peu plus , à son école il y a aussi des enfants réfugiés ou plus généralement des enfants avec une histoire différente de la sienne. C’était une bonne décision de la part d'Anne de vouloir accompagner son fils, savoir ce qu’il a lu c’est souvent d’un grand secours. En lisant la scène du moment de l’explosion à la fête  du mariage par exemple Matti a pleuré... et là elle pouvait le consoler, lui parler, expliquer...

Pour notre famille ce livre était une bonne expérience c’est tellement dommage quand on ne peut pas tout simplement dire tout ce qu’on voudrait dire à cause de la langue étrangère...

 

lecture par Marie Holder :

Sami et son grand-père Baba sont des réfugiés afghans. Ils vivent aujourd'hui aux Etats-Unis où  l'asile leur a été accordé. Ils ont fui l'Afghanistan, après un attentat qui a décimé leur famille. Ils sont tout l'un pour l'autre. Ils se comprennent sans paroles, évoquent  le moins possible  leur passé douloureux. Les échanges et les émotions entre eux passent par le silence. 

       Ils ont tout perdu, sauf un rubab, une sorte de luth, un instrument de musique traditionnel afghan  dont ils jouent maintenant dans le métro de Boston. (voir dessin)
       Un jour, dans une bousculade, Sami se fait voler le rubab. Baba est malheureux les «  objets renferment des souvenirs », la musique du rubab les reliait au passé, et elle est perdue, 
mais il n'en  montre rien, ne fait aucun reproche. Alors Sami, sans en parler  à son grand-père, se promet à lui-même qu'il retrouvera pour Baba le précieux instrument. « Le rubab, dit-il, guérira  la blessure de son âme. »  
       Le roman est le récit de cette quête, des efforts de Sami, de sa persévérance, jour après jour, étape après étape, pour finalement réussir. Et cela grâce aussi  à la rencontre  d'amis et d'adultes bienveillants. 

L'idée du troc et du fichier d'échanges est un procédé  astucieux pour rythmer le récit, nous faire progresser nous aussi.  C'est un fil conducteur tout au long du roman.

Le récit se déroule en deux parties à peu près égales :

1-  Sami, comme tous les jeunes de son âge, aime le sport, la compétition,la musique. C'est un adolescent courageux, sensible, débrouillard,  loyal. 
       Il veut s'adapter à sa nouvelle vie, à des façons de vivre qui le déroutent au début. Mais ce nouveau monde sera maintenant le sien. Il se fait très vite des amis qui l'aident dans son entreprise.  Il progresse, petit à petit, avec persévérance.
       Le passé lui reste au cœur. Pourtant,  la dernière chose dont il a envie, c'est d'en  parler. Mais les souvenirs sont toujours là, tapis dans sa mémoire où ils demeurent « enfermés »  et ils  resurgissent brutalement  à certaines occasions, comme des flashs du passé, mêlés au présent. C'est douloureux.

2- « Eh bien, Sami, quelle est ton histoire ? »Sami alors accepte de raconter à un adulte de confiance : les détails de la tragédie dont Baba et lui sont les survivants, le traumatisme, la peur et l'insécurité, les souffrances de l'errance,  mais aussi les douceurs de la vie perdue. : «  Ma mor jani  disait... »

Les mots en pachto et en arabe ne sont pas choisis au hasard. Ce sont ceux de tous les jours, de bienveillance et d'affection. Mère chérie, père chéri, et toi  mon enfant,   le « zama da zra armana », le trésor de mon cœur... etc. (voir glossaire).

C'est un roman facile à lire : il dit a avec des mots simples, des phrases simples et avec délicatesse la pudeur des sentiments,  le chagrin du deuil et de l'exil,  la fragilité de la mémoire :  « Les bracelets à ses poignets étaient-ils rouge et doré ou... ? », les difficultés de changer de monde et de  culture,  les troubles post-traumatiques,  mais aussi la résilience possible au bout du parcours, quand le passé n'est pas oublié mais ne peut plus vous briser.
       
Il dit aussi  la chaleur de l'amitié, du partage,  l'accueil dans la tolérance, la solidarité.  La force de la vie. Et celle de  la parole qui libère.

 Le récit est inspiré de faits réels racontés à l'auteur par des proches. « Que voulez-vous que l'on retienne de l'Afghanistan, leur a-t-elle demandé ? »
       Pour moi, ce sera la beauté de ses montagnes, une maison blanche à Kandahar, avec son bougainvillée rose dans le jardin, et la douceur sucrée du  raisin. 

PS. En début de lecture, je trouvais les "ficelles "un peu grosses pour capter l'attention d'un ado. Est-ce bien nécessaire quand on écrit pour la jeunesse de vouloir faire jeune à tout prix de façon aussi appuyée ? Mais au final, j'ai trouvé ce roman très intéressant et émouvant, même pour nous adultes.  

lecture par Bernadette Larrière :

Alyssa Hollingsworth a écrit ici un roman témoignage. L'auteure américaine est fille de militaire et a vécu dans beaucoup de pays dont certains en guerre...  

 

Ce livre conte l'arrivée de Sami, jeune afghan de 12 ans, à Boston avec son grand-père Baba après un périple de 3 ans, suite à l'attentat qui a coûté la vie à ses parents et à une grande partie de sa famille en Afghanistan. Il avait 8 ans, c'était au cours du mariage d'un de ses cousins; un kamikaze a perpétré cet attentat pendant que Sami était sorti avec Baba ! Ils se retrouvent seuls survivants, son grand-père le cache et ils fuient ensemble les talibans, d'abord en Iran puis en Grèce et en Turquie où ils restent 3 ans à préparer leur passage en Amérique grâce l'aide d'un oncle et d'une ONG.

Le roman commence avec l'arrivée de Sami et Baba à Boston où Sami va à l'école et son grand-père, artiste célèbre dans son pays, joue du rubab dans les couloirs du métro... c'est tout ce qu'ils ont pu emporter. Cet instrument de musique typique d'Afghanistan est leur seul bien ! leur seul lien avec la vie d'avant ! Un jour Sami joue à la place de Baba et, emporté par le  son du rubab, il est en pleine mélancolie lorsqu'un voyou lui arrache son instrument ! Sami est malheureux de ce vol et s'en veut à cause de son grand-père qui dépérit !

Pour récupérer cet instrument de musique Sami va vivre une aventure qui l'amènera à connaître l'amitié de Dan qui l'intégrera à son équipe de foot et l'aidera à trouver l'argent pour racheter son rubab en faisant des échanges à partir de son porte-clé de Manchester United que lui avait offert son Baba... Cela durera tout le mois de Ramadan, que lui et son grand-père pratiquent. En allant à la mosquée son grand-père rencontre des personnes avec qui il peut parler et reprendre goût à la vie. Le dernier jour du ramadan c'est la fête et ils ont pour coutume de s'offrir des cadeaux. Après une dernière péripétie et sur le point de racheter le rubab, Sami rencontre une dame du même pays, réfugiée, elle aussi, qui lui offre l'instrument qu'il peut enfin offrir à son grand-père !

Ce roman, bien qu'écrit pour la jeunesse, m'a beaucoup touchée. Il est riche en émotions qui relatent la vie des réfugiés (c'est un sujet actuel) les traumatismes engendrés par les guerres, mais aussi les particularités de la culture afghane, leur sens de l'hospitalité et une force de résilience grâce à la sagesse du grand-père, ainsi que l'amitié et l'espoir !


lecture par Marie-Françoise :

Beau roman destiné à la jeunesse, qui en cette triste fin d'octobre 2020 marquée par de nouveaux attentats terroristes, met le doigt sur le désir de s'intégrer dans leur nouveau pays (ici Boston aux Etats-Unis), d'immigrants Afghans de religion musulmane.

Sami, le jeune narrateur de douze ans, et son grand-père Baba ont fui leur pays après la perte dramatique, de ses parents pour l'un, de son fils et de sa bru pour l'autre, au cours d'une fête de mariage attaquée par des talibans.

Leur parcours et ce drame ne sont dévoilés que peu à peu au lecteur, car les souvenirs de Sami surgissent à différents moments de son cheminement présent.

Le rubab, instrument de musique traditionnel précieux, l'un des seuls objets qu'ils avaient pu emporter et dont jouait dans le métro le grand-père musicien, ce qui leur permettait de vivre d'oboles, a été volé et se retrouve en vente sur Internet... Sans biens autres qu'un porte-clés, Sami espère grâce à différents trocs successifs réunir suffisamment d'argent pour le racheter. Ce faisant, divers rebondissements tiennent en haleine le lecteur. Ce cheminement se révélera l'occasion pour Sami et son grand-père de se faire de véritables amis.

Cette histoire, qui se passe à notre époque avec ses moyens modernes de communication, que possèdent tous les jeunes d'aujourd'hui, même Sami (téléphones mobiles, etc.), de style facilement lisible, renseigne peu à peu sur les us et coutumes musulmanes, sur le ramadan. Quelques mots du vocabulaire et formules de leur langue pachtou y sont régulièrement glissés, qu'un glossaire simple et clair en fin d'ouvrage explicite davantage.

Ce petit roman tout simple sur l'intégration est une belle leçon de débrouillardise, de détermination, de tolérance et d'amitié.  

Information par Marie Holder

       Droit d'asile : « La France aligne sa jurisprudence sur celle d'autres Etats européens pour expulser des Afghans»  lire l'article du journal Le Monde

 

Le trésor de Sunthy, d'Arnaud Friedmann (Lucca éditions 2019)


lecture par Marie Holder :

 

C'est un récit historique qui raconte de façon romancée pour la jeunesse une page tragique de l'histoire du Cambodge : celle de la dictature des Khmers rouges entre 1976 et 1979.

 Garance a 14 ans. C'est une adolescente d'aujourd'hui. Elle vit  tranquille dans une famille aimante et aisée. Elle a toujours su que son grand-père paternel était d'origine cambodgienne. Rien de plus. Ses parents n'en parlent jamais. Mais elle perçoit à ce sujet un silence, un non-dit. A une question en apparence anodine mais habile qu'elle leur pose un jour, ils sont embarrassés. Elle soupçonne un secret de famille. 

Parce qu'elle a noué avec son grand-père une relation particulière d'affection, de confiance et de complicité, c'est lui, le grand-père, qui va confier à sa petite-fille ce qu'il n'a jamais dit  à personne de son passé. 
       Sa vie d'avant, il l'avait  racontée autrefois à un étudiant qui recueillait des témoignages de réfugiés: ses études interrompues par la traversée d'une guerre civile, les cruautés de la dictature khmer rouge, la perte des siens, la fuite, l'exil, sa vie de réfugié cambodgien à Besançon; et ses efforts pour  reconstruire une vie nouvelle en France, sans plus jamais parler de ce  passé, à personne, pas même à son fils
qui d'ailleurs ne cherche pas à savoir en gardant bien enfermés dans le silence tous les souvenirs. 
       Certains souvenirs parmi les plus douloureux: la perte de sa jeune femme et de ses enfants, le travail forcé, l'épuisement, la faim, parfois même  la honte de soi quand on ne pense plus qu'à manger pour ne pas mourir; d'autres inoubliables, de fraternité, toujours pour survivre.  « Il y a des choses qui ne s'expliquent pas».  La chance et la culpabilité aussi d'avoir survécu.

Garance avec ses parents mis dans la confidence, entreprend alors un voyage au Cambodge pour enquêter sur ce passé. Alors que sa mère, en bonne touriste disciplinée, suit scrupuleusement le guide de ce qu'il faut avoir vu et « fait » ; logique, rationnelle, « intello », elle a explications sur  tout ( elle est psy petite pique?); sa fille, plus sensible, découvre avec émotion le pays natal de son grand-père. Elle devient Garance-Phaneth, « celle qui découvre l'âme des êtres et des choses », et sa véritable identité. Et l'amour vrai en même temps.

Ce roman est  un roman de la transmission, transmission de la mémoire d'une génération à l'autre, avec les ingrédients du romanesque: une saga familiale, un mystère, une enquête, un trésor à découvrir. Le trésor découvert  par Garance-Phanet est celui de la richesse de sa double culture.

Mais c'est aussi plus largement une interrogation, celle de l'auteur écrivain et historien en même temps sur la meilleure façon de transmettre la mémoire du passé, et  pas seulement à des jeunes. Garance a retrouvé le témoignage laissé autrefois par son grand-père à un étudiant d'histoire. Mais elle sait qu'un témoignage seul, à un moment donné, dans un contexte précis,  n'est pas toute l'histoire. Elle dit « Je », bien consciente d'être elle-même une source à son tour. Elle s'interroge et comprend le travail et les méthodes de l'historien. (Allusion pour mémoire à l'historien Marc Bloc, pour son travail d'historien, mais aussi pour l'exemple de sa vie.)

L'auteur, Arnaud Friedmann lui-même transmet à son tour par le biais de la fiction. Il a été autrefois, en vrai, cet  étudiant d'histoire qui a transcrit pour rédiger son mémoire d'histoire des témoignages de réfugiés cambodgiens recueillis par d'autres.  
       Et pour terminer
cette  lecture m'a fait penser coïncidence avec ce temps de l'Avent à un épisode raconté (vrai ? à vérifier) de la Grande Guerre où soldats français et allemands, face à face dans les tranchées, fêtèrent ensemble Noël (1915?) ;

Faut-il  « se méfier des certitudes de notre propre mémoire, des faux souvenirs qu'on s'invente » ?

PS. J'ai trouvé le roman intéressant, peut-être un peu compliqué pour des jeunes? et je n'ai pas ressenti l'émotion de Mes copains mon grand-père et moi.
Mais l'auteur,
Arnaud Friedmann, est franc-comtois,  et savoir que des paysages du Haut-Doubs que j'aime peuvent ressembler à certains du Cambodge, ça m'a émue...

 

lecture par Marie-Françoise :  

       Voici un roman d'une grande tenue d'écriture et d'un vocabulaire riche. Normal, la narratrice, Garance Tran, jeune fille d'une quinzaine d'années issue d'un milieu bourgeois est une excellente élève. Son père est médecin, sa mère psychanalyste. Son grand-père était lui-même issu d'une famille aisée du Cambodge avant de venir effectuer des années d'études en France, puis de rejoindre son pays en proie aux exactions des Khmers rouges, avant de revenir faire sa vie en France comme immigré cambodgien dans le département du Doubs.  

Mais cela, Garance ne le sait pas encore. C'est la remarque d'un de ses amis de collège qui trouve que son prénom fait «bourge» qui la fait questionner ses parents. Son père avait pensé pour elle au prénom cambodgien de Phaneth, mais avait abandonné l'idée devant le désaccord de son épouse, et puis il voulait avant tout être 100% français et ne questionnait jamais son père sur sa vie d'avant la France.

C'est le point de départ d'une enquête passionnante et secrète pour Garance. Elle interrogera son grand-père dont elle se sent très proche. Elle découvrira ainsi des secrets heureux et surtout douloureux qu'il n'a jamais révélé à personne sur sa vie de jeune homme, en même temps qu'elle découvrira l'histoire de son pays d'origine. Elle aura à cœur de l'aller découvrir, de remonter aux sources, jusqu'à savoir ce qu'était Sunthy, qui donne son titre au livre, pour son grand-père. Bref, elle effectuera toute une démarche d'historienne... pour une jeune fille qui, a priori, n'était pas attirée par l'histoire comme matière scolaire.

En écrivant ce roman pour la jeunesse l'auteur, Arnaud Friedman, voulait faire une ode au métier d'historien et vulgariser des recherches sur l'histoire de l'immigration, plus particulièrement cambodgienne qui avait été le thème de son mémoire lors de ses études. Il y réussit amplement. Son roman est belle leçon d'histoire, agréable à lire, très vivante, non dénuée d'humour et d'un peu d'émotion. À sa lecture, même les adultes s'instruisent et prennent de l'intérêt.  

 

 

Prix Chronos 2020

À l'occasion du Prix Chronos de littérature, possibilité de faire partie du jury et rencontre intergénérationnelle entre lecteurs âgés et adolescents autour des 4 romans proposés au prix cette année dans la catégorie classes de 3ème et 4ème :
         
        
  La vie est un jeu d'échecs, Om SWAMI (éd. Fleurus 2019) =>Obtient le Prix Chronos 2020 

La fille d'Avril, Annelise HEURTIER (éd. Casterman 2018) =>Meilleur choix des accompagnateurs et des personnes âgées

        ― Fréquence Orégon, Loïc LE PALLEC (éd. Sarbacane 2018)

        ― On habitera la forêt, Esmé PLANCHON (éd. Casterman 2019)

 

La vie est un jeu d'échecs, d'Om Swami (éd. Fleurus 2019) 

lecture par Marie Holder :

Vasu raconte la chance qu'il a eue enfant de rencontrer un adulte généreux et bienveillant. Grâce à lui, il a pu réaliser son rêve de devenir un grand champion d'échecs. À son tour, il transmettra ce que le «Maître» lui a appris, des échecs... et de la vie.

Vasu a grandi dans une famille indienne modeste avec des parents aimants qu'il respecte mais dans une Inde moderne où le poids des traditions est encore grand. On le constate quand il raconte le mariage de sa sœur, ou quand il rappelle l'appartenance de sa famille à la caste ancienne des brahmanes.
       C'est un adolescent impatient, capricieux, facilement irritable, vite en colère s'il est frustré de ne pas obtenir tout de suite ce qu'il veut.
       Il a une passion : le jeu d'échecs.
       Un vieux Monsieur, dont on saura seulement à la fin qu'il a été autrefois champion du monde d'échecs, mais qui vit pour l'heure incognito, le remarque dans un tournoi. Ce vieil homme lui donne des leçons gratuites et des conseils pour le faire progresser dans son jeu, mais pas seulement. «Il m'offrait, dit Vasu, des pépites de sagesse...» 
       Le roman est l'apprentissage de ses progrès aux échecs, et dans la sagesse de la vie. Et on s'aperçoit que les conseils donnés à Vasu... s'adressent aussi à nous!

Autre intérêt de ce livre facile à lire: par le biais de la métaphore du jeu d'échecs souvent utilisée, on peut réfléchir et développer:
       «Que ce soit dans la vie ou aux échecs [dit le Maître]..., etc .
       Si «La vie est un échiquier dont nous sommes les pions... », etc.
       On peut même terminer et ce n'est pas de la fiction par AlphaZéro, le programme informatique qui a permis à la machine de battre Kasparov aux échecs. À suivre... Mais c'est un autre sujet.

 

lecture par Adéla :

Se lit agréablement l'histoire de cet ado passionné d'échecs et de leur apprentissage pour en devenir un maître. Apprentissage qui est aussi celui de la vie. Vasu, l'adolescent indien, a un vieux maître avec qui il travaille les échecs, et des parents super compréhensifs qui font tout pour l'aider dans la voie qu'il a choisie. 
       C'est un roman typique des rapports de transmission qui peuvent exister entre ado et vieillard. Même si à certains moments, Vasu se cabre... 
      
Le récit écrit à la première personne, celle de Vasu qui raconte, non sans quelques pointes d'humour, appartient à cette sorte de roman pour adulte, qu'un ado peut lire, ou pour ado, qu'un adulte prend plaisir à lire. 
       Écrit par Om Swami, moine bouddhiste, c'est une leçon de vie. Pour tous. Et si à certains moments on est tenté de lui reprocher un ton peut-être un peu trop empreint de bonnes paroles, il se termine dans l'émotion... ce qui rachète plus qu'amplement ce ton-là... 

 

La fille d'avril, d'Annelise Heurtier (éd.Casterman 2018)

lecture par Adéla :

       Passé le premier chapitre situé en juin 2018, qui met en dialogue une petite fille, Itzia, et sa grand-mère, Catherine, à la recherche d'une ancienne robe de jeunesse au grenier, le récit devient intéressant, vivant et plein d'humour décalé, de cette grand-mère qui se confie. 

Catherine, évoque pour Itzia les conditions de vie des filles de sa jeunesse lors des années 60. Ce qu'elle relate est très vrai. Les mamies d'aujourd'hui peuvent en témoigner qui y reconnaissent l'univers de leur enfance et adolescence. Le roman leur rappelle bien des détails enfouis dans les méandres de leur mémoire: la séparation des filles et des garçons en classes différentes, les pantalons qu'il était très mal vu et interdit de porter, de même que  se maquiller, les protections périodiques en tissu, à laver, le tricotin en forme d'amanite tue-mouches qu'elles ont eu, les bigoudis du samedi soir avec lesquels il fallait dormir, mal, selon l'adage qu'il faut souffrir pour être belle, certains titres de chanson, etc... L'auteure, née en 1979, n'a pas pu les vivre mais s'est beaucoup documentée auprès de personnes, ados dans les années 60, pour écrire son livre.

La Catherine du roman vit un peu un conte de fée dans la mesure où elle bénéficie d'une bourse d'étude octroyée par le gros industriel textile de leur petite ville. Ce qui l'aidera à sortir de son milieu étroit. Lui donnera le désir d'oser. D'abord avoir un petit job pour se faire de l'argent de poche, que la plupart n'avaient pas à l'époque où les jeunes qui travaillaient, dès quatorze ou seize ans, donnaient tout ou partie de leur paye aux parents. Puis s'adonner à sa passion de courir, sport qui était prohibé pour les filles qui devaient se cantonner à la gymnastique, question soi-disant de santé. Passion de courir qui débouchera pour Catherine sur le métier de professeur de sport dans lequel elle s'épanouira à l'écoute de ses élèves, connaissant leurs problèmes...

Ce récit narre la révolte, féministe mais obéissante et pacifiste, de Catherine face aux préjugés sur les femmes, aux interdits qu'elles subissent parce qu'elles ne sont pas nées garçons, à leur relégation au foyer comme mères pondeuses et éleveuses d'enfants...

On y voit très bien l'évolution des rapports entre adultes et ados, qui aujourd'hui communiquent mieux. La petite fille Izia et sa grand-mère Catherine sont très complices et discutent en toute liberté. L'intérêt d'Izia, sa curiosité pour la vie d'autrefois de cette grand-mère, bien différente de celle qu'elle mène aujourd'hui, l'amène à poser la grande question, la question éternelle des ados, la découverte de l'amour. La réponse n'y est qu'esquissée...

Bref, c'est un récit de transmission, par la grand-mère à sa petite fille curieuse, de la société des années précédant mai 68 ou couvait la révolte. Comme elle couve aujourd'hui...

 

Fréquence Orégon, de Loïc Le Pallec (éd. Sarbacane 2018)

lecture par Marie Holder :

       Roman de SF
       Idée générale intéressante et belle :
       Dans un monde d'après le grand effondrement de la civilisation, un monde dévasté, ravagé, où chacun lutte égoïstement pour sa survie, un petit groupe de jeunes entreprend un long voyage pour s'échapper du monde devenu une prison invivable. Ils répondent à l'appel d'une voix lointaine et mystérieuse dont ils ont réussi à capter des bribes. Elle leur promet un monde nouveau.
       C'est une quête vers un idéal.

Première partie : la constitution du groupe de jeunes gens venus, au hasard des événements tragiques, d'horizons très différents, mais rassemblés autour de ce qui les unit: le refus du monde tel qu'il est devenu, la solidité et la force de l'amitié, la solidarité, le goût du partage et de l'entraide, le refus du chacun pour soi, la tolérance, le respect des différences, et beaucoup de courage au service de tous.
       Deuxième partie : pour répondre à cet appel lointain, leur fuite à travers un monde ensauvagé pour échapper à tous les dangers et aux mauvaises rencontres. La rencontre tout de même d'un adulte bienveillant et solitaire qui survit en autarcie loin du chaos du monde, et qui va leur venir en aide. La déception finale aussi quand la réalité ne correspond pas leurs rêves...
       Epilogue :
Une fin optimiste. Les robots ne domineront pas les humains mais les aideront à sauver la nature et l'humanité. En leur construisant une sorte d'Arche de Noé ?

De bonnes idées mises en avant, des sentiments généreux exprimés, des questionnements intéressants mais j'ai trouvé l'ensemble d'une lecture fastidieuse. J'ai failli abandonner au cours du voyage et ne jamais arriver au but! Les personnages sont des stéréotypes. Les bons, les salauds, c'est binaire. Seul le robot Seven serait presque subtil, qui comprend l'amitié sans pouvoir la ressentir dans une chair humaine qu'il n'a pas. Mais l'idée n'est pas développée ensuite. Et les chaos du monde avec tous ses malheurs listés parfois de façon plate, c'est lourd en écriture. On sature vite.
       Petites remarques de détail amusantes: les conseils de survie en milieu hostile, ça peut servir! et de jolies trouvailles aussi telle la découverte de Las Vegas en ruine envahie par les singes capucins (comme les temples d'Angkor?) Je verrais bien l'image en BD.

Ce roman me semble cibler de jeunes lecteurs ados/jeunes adultes adeptes par ailleurs de jeu vidéo ou d'escape game.

 

On habitera la forêt, d'Esmé Planchon (éd. Casterman 2019)

lecture par Adéla :

       Joyce, treize ans, habite Lyon six mois de l'année où elle est lycéenne moquée par les autres élèves. Sa mère est comédienne, (on retrouve le milieu théâtral dans lequel l'auteure a été élevée) souvent en déplacement les six autres mois.
       Joyce va passe ses vacances à la campagne chez sa mamie. Se promène en forêt en pensant au poèmes de Rimbaud dont elle a emporté le livre. 

Elle y rencontre Sylvia, une ancienne prof, la cinquantaine, perchée sur un arbre, et Dorothy, mono de colo. Elles se confient, parlent de leur existence. Aiment se retrouver, aimeraient vivre dans la forêt. Décident de construire une cabane bibliothèque dans un arbre. Puis de fil en aiguille, apprenant que la forêt est menacée par un projet de construction d'une pépinière de sapins de Noël, elles décident d'agir pour la sauver... Ce sera en organisant un spectacle en forêt, qui attirera d'autres personnes à construire elles aussi des cabanes en forêt...

Le récit est plaisant, plein de loufoqueries de langage et de bonnes intentions. Il est destiné aux ados. Il met en lumières leurs rapports avec les adultes: Joyce et sa grand-mère, Joyce et son amitié avec une Sylvia quinquagénaire. La transmission des valeurs. L'amitié. L'union collective qui fait la force. Y sont évoquées les luttes écologiques de ces dernières années, Notre Dame des Landes, Bure...  

 

 

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