Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (8)

dernière mise à jour:
21 novembre 2017

Table des lectures
Prix Marcel Aymé
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Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, de Lemony Snicket (hétéronyme de Daniel Handler) (HarperCollins Publisher Inc. 1999 éd. Nathan 2002 pour la traduction française)
lecture par Marie-Françoise :

Lu à l'occasion d'une préparation d'un café littéraire sur "les enfances orphelines" et parce que souvent référencé dans les listes d'ouvrages sur ce thème, ce roman, plein de rebondissements et de suspens, tout sauf lassant, où l'on s'éclaire à la bougie mais possède frigidaire et talkie-walkie, dont l'auteur dissuade d'en poursuivre la lecture si l'on n'aime pas les romans qui se terminent mal, est classé dans la littérature jeunesse.

Pourtant, ces aventures s'avèrent n'être pas dénuées d'intérêt pour le lecteur adulte. Celui-ci y décèle dès l'introduction du nom de Mr Poe, si le titre ne lui avait pas déjà mis la puce à l'oreille, que les noms donnés aux personnages sont des clins d'œil, plus ou moins faciles à repérer, à des personnages célèbres. À des auteurs, tels Charles Baudelaire, poète maudit comme semblent l'être les trois orphelins à qui arrivent ces aventures qualifiées de désastreuses et Edgar Allan Poe que Baudelaire avait traduit. Mais aussi, à cause du vilain personnage qu'y est le comte Olaf, à Théophile Gautier qui, dans L'Avatar (sa réécriture de Faust), a dressé un personnage du même nom porteur du même désir de pouvoir. Théophile Gautier à qui Baudelaire a dédié ses Fleurs du mal... On se demande alors si la juge Abbott aux bons sentiments et qui aime cultiver les "fleurs" dans son jardin, ne fait pas écho précisément à ces "Fleurs" du mal? Et l'on poursuit ses investigations pour découvrir que peut-être ce nom pourrait aussi bien renvoyer à l'entreprise pharmaceutique américaine fondée à Chicago en 1888? Ainsi pour chaque personnage on est amené à se poser la question de l'origine du nom. Édouard, est-ce à cause d'Édouard Branly, le physicien et médecin (la jeune orpheline Violette étant passionnée par les inventions)?, ou d'Édouard Bled, puisque que, mine de rien et de façon très pédagogique, le roman explique de nombreux termes un peu ardus aux jeunes lecteurs dont il enrichit le vocabulaire... et la gouverne.

Je n'ai lu que le premier tome de cette série qui en compte treize. Gageons que dans les suivants bien d'autres allusions sont ainsi faites à de fameux personnages, pas forcément reluisants, et souvent criminels même si le récit en lui même, destiné à la jeunesse est très moral. Seul le lecteur adulte averti les repérera peut-être ou se piquera de les déchiffrer. Mais d'autres l'ont fait avant lui qui, sur Wikipédia en donnent bien des clefs. Ainsi, les prénoms des deux autres orphelins, Klaus et Prunille (Prunille étant la traduction française du prénom Sunny donné au bébé dans la langue anglaise d'écriture du texte original), font référence au fameux Klaus Von Bülow qui a défrayé la chronique dans les années 1930...

Bref, l'auteur a dû bien s'amuser en concevant cette série de romans d'aventure. De quoi donner du fil à retordre à tout parent lecteur curieux, au delà du simple récit basique que lit son rejeton, de découvrir ce que furent réellement les personnages à qui les noms sont empruntés et si dans sa fiction l'auteur leur conserve leurs traits de caractères, les place dans des situations quelque peu analogues, ou évoque l'un ou l'autre élément qui les ont faits connaître.

 

La porte, de Magda Szabó (éd. Viviane Hamy 2003)
lecture par Marie :

J'ai lu moult et moult romans de plus ou de moins grand intérêt qui traitent de domestiques. Mais La porte, roman autobiographique de Magda Szabó, est, à mon avis, l'un des plus marquant de part le secret qui court tout au long du livre, celui d'Emerence, sa domestique au caractère autoritaire, revêche, qui ne se laisse rien dicter et ne laisse personne pénétrer dans son logement. Pas même les proches de sa famille.

Hongroise, Magda Szabó relate dans ce roman la période de sa vie où elle réapparaît sur la scène littéraire après une éclipse pour raison politique de l'année 1948 à la fin des années 50. L'écrivaine qui commence à être célèbre, mène une vie publique alors que la vieille femme, Emerence, est humble et préserve son intimité à tout prix. Elle voile en partie son visage et son plus grand souci est que reste secret ce qui se cache derrière sa porte et dont tous sont curieux, à commencer par Magda Szabó et nous autres lecteurs. Seul le chien, Viola, qui tient une grande place dans le récit, recueilli par l'écrivaine mais qui considère Emerence comme sa véritable maîtresse, a le droit d'entrer chez elle, y a ses aises. Emerence est tout le contraire d'une intellectuelle que d'ailleurs elle méprise, elle sait à peine lire même si elle est intelligente, est concierge d'immeubles et, d'une robuste constitution, effectue infatigablement et à la perfection les travaux domestiques rendant service à tout le quartier, dont à l'écrivaine dont elle sera femme de ménage une vingtaine d'années durant.

 Les deux femmes au fil du temps s'apprivoisant, éprouvant de plus en plus d'affection l'une pour l'autre, même si elles ne le montrent pas, on apprendra au fur et à mesure de l'évolution de leur relation, des éléments de la vie d'Emerence. Les scènes marquantes de son enfance, son amour d'autrefois non partagé, à cause duquel elle décida de ne plus jamais s'attacher, et ne plus dépendre des autres, mais que les autres dépendent d'elle... masquant la générosité dont elle sait faire preuve, elle qui s'attache à aider les vagabonds, les solitaires comme elle.

 

Les Nefs de Pangée, de Christophe Chavassieux (éd. Mnénos 2015)
lecture par Marie-Françoise

Récit de guerre, de légende, chronique d'un peuple imaginaire... pour le lecteur qui n'est pas friand de fantasy l'entrée dans Les Nefs de Pangée, roman volumineux (492 pages) de Christian Chavassieux, est assez fastidieuse. Rien moins que 80 pages de persévérance peuvent être nécessaires pour commencer à s'y intéresser un tantinet. Le temps de s'acclimater au continent de Pangée, immense au milieu d'un océan unique où vit un monstre marin, à sa géographie, ses lieux, sa faune, sa flore, ses différentes nations, ses personnages, nombreux, leurs noms étranges, leur façon de procréer, leur mode de vie et leurs légendes. Ce n'est que la centaine de pages largement dépassée, que le lecteur se sent vraiment happé par le récit. 

Sur Pangée vit le peuple de Ghiom. Les Nefs évoquées dans le titre sont des navires construits par eux pour aller naviguer sur l'Unique, y chasser périodiquement l'Odalim. Monstre marin, maître des eaux, qui tient un peu de Moby Dick... L'un des héros, celui qui le poursuivra jusqu'au bout, s'appelle Bhaca, anagramme de Achab. 

Mais la chasse à l'Odalim et sa très longue préparation durant deux décennies, son pourquoi, sont accompagnés d'autres motifs dans le récit : lutte fratricide, génocide, croyance aux oracles, obscurantisme entretenu, système économique, Promis annoncé par les Prophètes, espoir d'une ère faste à venir, d'un changement profond, d'un renouveau. Mais aussi, retour d'une espèce à son berceau, comme à une Terre promise : "«Moi, on me mettra en terre» disait quiconque espérait toucher le continent un jour. Et voici que les premiers Humains depuis peut-être mille ans étaient enterrés dans le lieu le plus sacré de leur espèce. Ils étaient désormais chez eux. Ce sont les morts qui enracinent un peuple."

Et l'on se rend compte que cette "Pangée", que l'on croyait purement imaginaire même si ce nom évoquait en nous quelque chose... est bel et bien notre bonne vieille terre avant sa séparation en continents. Le récit, aborde les questions de l'origine de l'humanité, son devenir, la mort des espèces ou des civilisations, la place de l'homme dans la nature, sur la planète qui l'accueille et dont il se croit maître, et amène le lecteur à se demander : Que serait-il advenu de nous, les homos sapiens, si les branches australopithèques, homo erectus ou autres néandertaliens n'avaient pas disparu? Qu'adviendra-t-il de nous dans les ères à venir? Et qu'en est-il du destin "individuel" au milieu des mouvements vastes et collectifs?

Mais chut ! il ne faut rien dévoiler de ce récit que l'on découvre finalement riche, grandiose, lyrique et fascinant, et qui explore tous les aspects de l'humain, puisque l'on passe de la sécheresse de sentiments qui nous rebutait au début, à l'émotion de la fin.

 

Le livre des nuits, de Sylvie Germain (éd. Gallimard 1985)
lecture par Marie

Tragique et magnifique, pour peu qu'on accepte de se laisser emporter par une bonne dose de fantastique. C'est l'histoire de la famille Péniel. Du père, batelier sur l'Escaut, aux arrières petits enfants, devenus fermiers depuis que le personnage principal, Victor-Flandrin, son fils, ait quitté la vie sur l'eau pour s'installer à l'écart dans une ferme de la région frontalière de Terre Noire. 
      Elle traverse trois guerres, ou plutôt est broyée par trois guerres, celles de 70, de 14-18 et de 39-45, même si Victor-Flandrin, dit Nuit-d'Or-Gueule-de-Loup, prendra femme quatre fois et aura une nombreuse descendance. 
      Les bonheurs et les malheurs qu'il subira le feront passer d'un Dieu impossible "à l'aplomb de leur vie" auquel il ne croit pas, à la croyance en "un Dieu sans visage, transfondu dans la terre, fait de pierres, de racines et de boue. Un Dieu-Terre, se dressant tout autant en forêts et montagnes que coulant en fleuves ou encore courant en vents, en pluies et en marées. Et les hommes n'étaient rien d'autre que des gestes plus ou moins amplement déployés par ce corps très obscur enroulé sur son interminable songe." 
      Le lecteur lit, le cœur battant, le cœur serré, l'écriture lyrique et poétique de Sylvie Germain, qui conte le naturel, le sur-naturel, la sensibilité exacerbée des personnages, leurs passions, qui se traduisent par des phénomènes étranges dans leur corps même de chair et de sang. 

 

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