Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (8)

dernière mise à jour:
11 juillet 2018

Table des lectures
Prix Marcel Aymé
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Le dernier Lapon, d'Olivier Truc (éd. Métaillé noir 2012)
par Marie :

Voici un beau et captivant roman policier, à fin émouvante. Il se passe en Laponie, pays de légendes, à cheval entre Norvège, Suède et Finlande.

À notre époque de scooters des neiges, de téléphones et d'ordinateurs portables, de supermarchés, etc., Aslak y est resté le dernier Lapon à continuer à se déplacer en skis pour surveiller son troupeau de rennes de quelque deux cents têtes et en vivre sans dépendre des avancées du progrès.

Dans le roman, il est question d'un ancien tambour de chaman volé et des dessins symboliques qui l'ornent. Des joïk, ces anciens chants qui, de génération en génération, transmettaient le savoir lorsque l'écriture n'existait pas.  De la religion protestante laestadienne qui veut anéantir les croyances ancestrales des Saami, peuple Lapon luttant pour la survie de sa culture. Des dissensions entre les partisans de la modernité et ceux qui voudraient conserver les vieilles traditions et croyances, lesquels traitent de déserteurs ceux qui abandonnent le dur métier d'éleveurs... D'un éleveur de rennes assassiné. De prospection géologique minière.

L'auteur, Olivier Truc, n'est pas natif de là-bas, mais il vit à Stockholm depuis 1994 et connaît très bien la région dont il parle. Il nous en décrit les paysages fascinants et nous fait découvrir à travers ses personnages et leurs problèmes, leur habitat, leur façon de vivre insoupçonnée dans nos contrées tempérées. Le froid intense à moins 40°. Le vent cinglant, glacial. La nuit interminable des jours sans soleil. Ceux de peu de minutes d'ensoleillement dont la longueur s'accroît de cinq heures au fil de cette enquête qui se déroule un mois de janvier, du 10 au 28. Les aurores boréales...

Cette enquête, véritable thriller, aboutira puisque le tambour sera retrouvé, l'assassin découvert, et le prospecteur qui apportait le mal, éliminé. Mais l'issue laisse le lecteur sur sa faim. Qui aimerait une suite, car bien des questions suggérées en cours de roman n'y sont pas résolues. La découverte du géologue aura-t-elle des conséquences pour la région? Qu'adviendra-il d'Aslak? Et quels problèmes d'ordre personnel taraudaient les enquêteurs, Nina et Klemet?

Peut-être le lecteur trouvera-t-il ces réponses dans les romans suivants d'Olivier Truc: Le Détroit du Loup paru en 2014 et La Montagne rouge en 2016.

Bref, Le Dernier Lapon est un roman qui marque, il est à noter qu'il a obtenu près de vingt prix dont le prix Quai du polar 2013, le prix Mystère de la critique 2013 et le prix Michel-Lebrun 2013.

 

 

 

Un complot éloquent, de Michèle Larrère (éd. St Honoré 2018)
lecture par Marie-Françoise :

Le roman, sorte d'enquête qui, même si elle est initiée secrètement et de sa seule initiative par un procureur de la République aidé d'un inspecteur de police, n'est pas policier.

Le procureur Sixton, flanqué de l'inspecteur de police Fusain, tente de retrouver le juge Kervelin qui a disparu, ainsi que Josué Valbrisson, chercheur en sciences des probabilités. Ce dernier, d'une intelligence hors du commun mais disgracié par la nature, nain et laid, était affublé à la naissance d'un cerveau parasite et est menacé d'être accusé de meurtre...

Le couple d'enquêteurs nous est présenté sous un jour quelque peu cocasse. Sérieux mais pressés de mener leur enquête, ils se laissent cependant embarquer dans l'écoute de longs propos que leur tiennent les personnes qu'ils vont interroger. Propos qui ne les font pas vraiment avancer dans leur enquête et leur font perdre un temps précieux, puisqu'ils n'ont que quarante huit heures pour la mener avant que la disparition du juge ne soit rendue officielle. Ce faisant, de visites en visites, nos enquêteurs sont intrigués par les copies d'un tableau sans valeur représentant un manoir au fond d'un parc boisé, qui ornent mystérieusement plusieurs des intérieurs...

Ce roman, de descriptions plus que d'actions — celles très fouillées des différents personnages (physique, caractère, comportement) et des lieux (en rapport avec le caractère de ceux qui les habitent) —, écrit dans un style vivant et sans longueurs, au langage souvent quelque peu "choisi", est prétexte à aborder bien des domaines: les sciences, le jeu, les relations parents/enfants, les sans-abri, la vie dans la campagne profonde, celle aux colonies, la haute couture, la protection des animaux, la vie de château, l'aristocratie villageoise, les vacances, le tourisme culturel, le milieu juridique, militaire, la parfumerie, la vie monastique, etc.

Le lecteur s'en doute par le ton emprunté: par un heureux "hasard"?, tout sera bien qui finira bien. À lire pour un plaisant divertissement et un panorama de la société de la seconde moitié du XXe siècle.

 

 


La voix des vagues, de Jackie Copleton (éd. Les Escales 2016 / Pocket 2018)
lecture par Marie :

Avec l'arrivée chez Amaterasu Takahashi d'un homme défiguré par la bombe H larguée sur Nagasaki alors qu'il avait 7 ans et qui prétend être son petit fils Hideo qu'elle croyait mort calciné le 9 août 1945 avec sa fille Yuko, c'est tout un passé douloureux qu'elle voulait avoir mis derrière elle en venant vivre en Amérique, qui ressurgit.

Il resurgit à sa lecture du journal intime de Yuko dans lequel elle se plonge. Yuko dont elle n'a jamais pu faire vraiment le deuil du corps jamais retrouvé, ni surtout savoir quel était son état d'esprit et quel choix essentiel de vie elle avait pris juste avant sa mort. Il resurgit à la lecture des lettres de Soto, père adoptif d'Hideo. Lettres qu'il a écrites à Yuko le 9 août de chaque année après 1945…

Le roman est construit sur cet entrecroisement de souvenirs que revit Amaterasu, sur le lent cheminement que poursuit sa pensée afin de décider si, oui ou non, cet homme couvert de cicatrices qui s'est immiscé dans sa vie pourrait être son petit fils Hideo.

C'est un roman intense et infiniment bouleversant, qui, au delà de l'histoire individuelle d'une famille avec ses secrets, ses amours contrariés, ses chagrins, ses remords, raconte les plaies d'une nation fière et nous dévoile de multiples détails sur les coutumes et traditions japonaises. Jackie Copleton qui a enseigné pendant plusieurs années à Nagasaki et à Sapporo, s'est documentée sur le contexte historique et culturel pour écrire sa fiction.

À lire pour toutes ces raisons.

 

Duma Key, de Stephen King (éd. Albin Michel, 2009)
lecture par Adéla :

Peuh ! tu lis un best-seller m'a-t-il dit en regardant la couverture du livre que je venais d'entamer. D'accord, le roman est surtout d'action et sans pensée philosophique, mais il m'a scotchée du début à la fin. D'autant que j'ai découvert qu'il s'alliait au prochain thème de Café littéraire sur "Les œuvres d'art au cœur du roman", puis à celui sur des "Filles de l'eau".

Edgar Freemantle, entrepreneur en bâtiment, à la suite d'un grave accident de chantier qui aurait pu lui coûter la vie, se retrouve handicapé. Des douleurs de hanche, une jambe folle, le bras droit en moins, des troubles de la vue, des maux de tête et des pertes de la mémoire de certains mots le rendent sujet à de violentes colères – il a failli étrangler son épouse. Qui donc a demandé le divorce – et à des idées suicidaires .

Pour y palier, son psy lui a fourni une poupée ainsi qu'un remède non médicamenteux: penser «Je peux le faire». Il lui a conseillé en outre, puisqu’il ne pourra plus travailler de s'adonner à un passe-temps qu’il aimait dans sa jeunesse.

Ce sera le dessin dans l'île paradisiaque de Duma Key du golfe de Floride.

Arrivé sur l'île il se met à dessiner, puis à peindre, poussé à le faire et inspiré étrangement lorsque son bras fantôme le démange. Seule façon d’apaiser ses démangeaisons. Il peindra l'horizon de la mer et le bateau qu'il y a vu, puis l'horizon de la mer et d'autres objets ramassés sur la plage, puis une série qu'il intitule "Fille et bateau", entre autres...

Peu à peu, grâce à ses dessins, grâce aussi à un voisin et à Elisabeth, –vieille dame atteinte d’Alzheimer mais ancienne mécène des arts, il découvrira l'histoire tragique des habitants de la partie de l'île laissée à l'abandon et ses forces mystérieuses. Devenu peintre célèbre, grâce à ses toiles merveilleuses et délirantes qui révèlent un immense talent mais sont inquiétantes... il découvrira sa capacité, par ses coups de pinceau, d'influer sur le réel...

Dans le dernier tiers du livre, l'aspect fantastique du roman s'amplifie vers l'inquiétant, le suspens angoissant. Car la force mystérieuse de l'île s'est échappée comme d'une boîte de Pandore, un mauvais génie, non pas Aladin mais une mauvaise "Perse", s'est réveillé, rendant les peintures d'Edgar maléfiques aux êtres qui les possèdent s'ils lui sont chers. Cette "Perse", qu'il lui faudrait rendre impuissante en l'endormant dans l'eau comme l'a conseillé énigmatiquement dans un moment de lucidité la vieille Elisabeth. Mais d’abord savoir ce qu’elle est, où elle est, la dénicher au milieu des inquiétantes fantasmagories qui se promènent sur l’île. Y parviendra-t-il ?

Ceci dit, le livre est aussi prenant parce que le héros/narrateur, même au plein de ses difficultés passées qu’il narre quelque quatre ans après les faits, s’exprime avec humour, de sorte que le lecteur s’attend à une fin heureuse.

Mais ce qui donne à ce roman son intérêt premier, c’est la manière dont Edgar a mené seul et opiniâtrement sa rééducation douloureuse à la marche et son abandon progressif des antalgiques puissants pour ne pas y rester addict, cette belle leçon des pouvoirs de la volonté sur le handicap: «Je peux le faire».

 

Les dames de nage, de Bernard Giraudeau (éd. Métailié 2007)
lecture par Adéla : 

"Sur une embarcation à rames, la dame de nage est un objet servant à fixer une rame. Durant le mouvement du rameur, elle joue le rôle de pivot et transfère à l'embarcation la réaction créée par le coup de rame" Voilà un beau terme emprunté au vocabulaire de la marine qui dans le livre évoque les femmes rencontrées. Celles qui marquèrent le héros-narrateur-auteur, jouèrent pour lui ce rôle de pivot et de propulseur à la fois. Lui, marin qui les recherchait d'escale en escale. Lui, cinéaste rivé derrière sa caméra qui l'empêchait de vivre vraiment l'instant filmé.... Femmes au destin le plus souvent funeste, mais qui prenaient leur vie en charge. À commencer par Amélie, amour d'enfance, dont le souvenir revient en décousu, par vagues dans les pages... 

"Elle s'est dissoute un jour dans une eau claire. C'était dans un cristal d'émeraude glacée. Elle repêchait des statuettes chinoises sur une épave, une jonque du XIVe siècle. J'ai gardé une petite figurine de Jade et d'ivoire. Je la caresse dans ma poche. 
(...) Le corps d'Amélie doit dormir comme une déesse sur l'étrave d'une jonque en figure de proue, les cheveux comme des algues. (...) Je l'ai prise à son insu quand elle se laissait rouler par les vagues jusqu'à la grève, son corps sombre dans l'écume, pour se relever, heureuse, scintillante de nacre, minuscules particules de coquillages sur sa peau comme les étoiles des femmes de la nuit, ou celles que les enfants se collent sur le visage pendant le carnaval. Elle repartait vers le large jusqu'à se donner à la plus forte houle qui la déposait sur la plage.

Le récit a l'apparence de souvenirs autobiographiques racontés quelquefois en désordre par un être qui se cherche. L'auteur met en exergue au long récit cette phrase d'Alfred Hitchcock : "Il y a quelque chose de plus important que la logique, c'est l'imagination." Il y raconte maintes histoires de ses amies et amis marquants. L'on ne sait y démêler le réel vécu de l'imaginé. "J'aurais pu indéfiniment continuer à monter des images et raconter la vie des hommes comme si je tissais moi-même le monde. Je voulais m'identifier au milieu des autres, retrouver le chemin personnel, ne serait-ce que me deviner, me rejoindre, naviguer dans ma lumière. J'allais dans ma lanterne magique faire défiler en accéléré toutes ces vies amassées comme un trésor et parmi lesquelles je cherchais vainement la mienne." 

On y vit des moments de lecture tantôt crus, tantôt hilarants ou très émouvants, dans une écriture aux accents poétiques.

 

 


Tempête, de JMG Le Clézio (éd. Gallimard 2014)
lecture par Marie
:

Journaliste photographe, Kyo Philip a assisté à un viol par des soldats pendant la guerre, sans intervenir pour l'empêcher. Il a également participé à d'autres exactions qu'il se reproche à présent.
       Condamné, il a fait de la prison.
       Il a rencontré Mary avec qui il est venu sur l'île d'Udo, dans la mer du Japon, où les femmes pêchent les ormeaux en faisant de la plongée sous-marine. Mary devint excellente pêcheuse d'ormeaux. Un jour, elle ne revint pas...

Des années après, taciturne, écrivain en quête d'écriture, il revient sur l'île pour réfléchir à ce passé. C'est ce passé qu'il narre. Pour se donner une contenance il achète un attirail de pêcheur et s'installe sur la digue à regarder la mer.

Dans le roman, un deuxième personnage, en alternance, s'exprime. Une petite jeune fille à peine pubère de l'île. Arrivée de la capitale à l'âge de quatre ans avec sa mère devenue elle aussi, pour les faire vivre, pêcheuse d'ormeaux. L'enfant s'appelle June. Elle aime la mer et s'y rend seule après l'école. Cet étranger, qu'elle voit tout seul sur la digue, l'intrigue. "C'est une chose que je ne fais pas d'habitude, et pourtant ce soir-là j'ai eu envie de parler à cet inconnu. Il avait cette drôle d'allure, un peu engoncé et maladroit dans ses habits de la ville, et tout son attirail de pêcheur. C'était assez bizarre, et pour tout vous dire, vraiment nouveau". Elle l'aborde, lui parle, de la pêche d'abord, où il ne connaît rien. Puis de bien d'autres choses. Son babillage, ses réflexions, ses questions agacent monsieur Kyo. "Parfois j'ai envie d'être violent avec elle. J'ai envie de lui dire, avec des mots méchants, des mots qui font mal: «Je vais vous expliquer, petite fille. J'ai été en prison pour complicité de viol sur une fille qui avait à peu près votre âge.(...) Je le lui dirai pour qu'elle ait peur de moi, pour qu'elle comprenne que je peux récidiver..." Aussi, lui répond-t-il ironiquement. Elle ne se laisse pas décourager.

Elle finit par le considérer comme le père qu'elle n'a pas eu... Et plus encore... sans qu'elle sache encore mettre un nom sur ses sentiments. "Monsieur Kyo est vieux. Il a besoin de moi. J'ai décidé qu'à partir d'aujourd'hui il serait l'homme de ma vie". C'est elle, par son lent apprivoisement, qui parviendra à le faire retourner à la vie... 

Dans une écriture sobre, c'est une histoire très belle et qui émeut, à savourer lentement.

  

Entre Tempête de JMG Le Clézio paru en 2014, et Le peintre de batailles d'Arturo Pérez-Reverte paru en 2007, on trouve des similitudes : 

Les deux héros sont d'anciens photographes de guerre. Les deux ont vu la femme aimée, sans que ce soit pour un autre homme, les quitter. Tous deux s'isolent près de la mer. L'un pour exprimer dans la peinture toute les violences et douleurs qu'il a vues lors des batailles, en sorte de catharsis, l'autre s'en laver s'il est possible dans la contemplation de la mer, pour ensuite pouvoir écrire. 
       Le Croate, deuxième personnage du Peintre de batailles, comme monsieur Kyo de Tempête, a assisté à des viols sans intervenir et participé à des tortures et autres exactions de guerre. Son épouse et ses enfants furent massacrés à cause d'une photo faite par le peintre. Et s'il vient le retrouver jusque sur son lieu de retraite, c'est pour le lui faire payer.

À l'issue des deux romans, ces personnages sortent apaisés par la vertu de la parole. Du lent et long dialogue maîtrisé et sans violence, entre le peintre et le Croate. Des babillages et des jeux innocents et purs, au fil des jours, avec la fillette de l'île, pour Kyo Philip. Et de riches silences aussi. Ce qui advient dans le roman Tempête pourrait constituer la continuation de la vie du Croate du Peintre des batailles, qui ensuite serait allé s'isoler sur l'île de Udo... on peut toujours rêver.

 

 

Terrasse à Rome, de Pascal Quignard (éd. Gallimard 2000)
lecture par Marie :

L'auteur nous conte l'étrange vie voyageuse d'un graveur sur cuivre: Geoffroy Meaume, dit Meaume le Graveur. Personnage imaginaire du XVII e siècle, peut-être partiellement inspiré de Louis Von Siegen ou de Jacques Callot ses contemporains. Le Meaune du roman fut défiguré par un jet d'eau forte lancé par le promis jaloux de Nanni, la femme qu'il/ qui l'/ aimait. Femme qui, après sa défiguration, le quitte, mais qui hante sa vie et ses œuvres.

« L'amour consiste en des images qui obsèdent l'esprit. S'ajoute à ces visions irrésistibles une conversation inépuisable qui s'adresse à un seul être auquel tout ce qu'on vit est dédié. Cet être peut être vivant ou mort. Son signalement est donné dans les rêves car dans les rêves ni la volonté ni l'intérêt ne règnent. Or, les rêves, ce sont des images. Même, d'une façon plus précise, les rêves sont à la fois les pères et les maîtres des images.»

Meaune mourra d'un coup de dague au cou que lui assènera le fils de Nanni, son propre fils, qui ne l'avait pas reconnu et le prit pour un voleur.

«Moi je pense que je suis tout près d'avoir été vivant. Les ancêtres me visitent. J'ai gardé en moi la femme que j'ai perdue. Elle aussi me visite. Elle est même devenue un jeune homme qui se jette sur moi dans l'ombre d'un arbre sur le mont Aventin. »

Dans ce roman d'une écriture très épurée mais d'une forte densité, il est beaucoup question des œuvres et des techniques de gravure de Meaume:  taille douce, eau forte, manière noire... de rencontres ou d'avis d'autres graveurs, peintres et artistes, réels ou imaginaires, de l'époque.

Grünehagen rapporte ce propos de Meaume en 1652: «On doit regarder les graveurs comme des traducteurs qui font passer les beautés d'une langue riche et magnifique dans une autre qui l'est moins à la vérité, mais qui a plus de violence. Cette violence impose aussitôt son silence à celui qui y est confronté.» Cette affirmation de Meaume le Lorrain semble répondre à celle de Mellan d'Abbeville qui disait qu'il avait toujours gravé les tableaux avec plus de feu et plus de liberté que les peintres n'en pouvaient témoigner, asservis qu'ils étaient par la multitude de leurs couleurs et par la tentation de séduire. Mellan disait même: «Ce sont la profusion des fards et celle des teintes qui ont entraîné à leur perte les mortels depuis le premier fruit.»

 

 

L'arrière-saison, de Philippe Besson (éd. Juliard 2002)
lecture par Marie :

Étrange, ce roman surgit de l'observation de la peinture d'Edward Hopper: "Les rôdeurs de la nuit". 
        De l'atmosphère froide et triste suggérée par un bar aux grandes baies vitrées où les personnages, un barman affairé, une femme en robe rouge et deux hommes à chapeau, sont silencieux, semblent s'ennuyer profondément. Philip Besson imagine à travers leur silence, une histoire croisée. Bienveillance du barman, attente de la cliente à robe rouge, arrivée de l'homme, mais pas celui qu'elle croit... L'auteur imagine dans une écriture dépouillée, ce qui ne se dit pas, ce qui se dit en paroles brèves, les amours, les ruptures, les réconciliations peut-être... Il a placé en exergue à son roman ce passage de "L'Amant" de Marguerite Duras qui résume très bien la situation et l'atmosphère oppressante d'avant orage qui pèse sur les personnages et qui peut-être l'a aussi inspiré: «Et puis, il n'avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c'était comme avant, qu'il l'aimait encore, qu'il ne pourrait jamais cesser de l'aimer, qu'il l'aimerait jusqu'à sa mort

 

 

Le valet de peinture, de Jean-Daniel Baltassat (éd. R. Laffont 2004)
lecture par Marie :

Cette fiction historique se passe au temps où la petite Jeanne, à Domrémy, entend des voix qui lui disent de placer sur le trône de France le duc d'Orléans... 

L'auteur imagine une partie de la vie de Jan Van Eck, lorsque celui-ci, en 1428, est dépêché à Lisbonne afin d'effectuer le portrait d'Isabel de Portugal que le duc Philippe III de Bourgogne (dit plus tard Philippe le bon), envisage d'épouser par devoir... Van Eyck a ce faisant la mission délicate de vérifier si du fait qu'elle a déjà passé la trentaine, elle est belle. Et si oui, de déceler si elle est encore pucelle.

«Vous allez bientôt partir pour le Portugal. (...) Cette ambassade est très officielle. (...) Vous remettrez au roi Jean la lettre par laquelle je lui demande la main de sa fille, l'infante Doña Isabel. Avec l'humilité qu'il sied. La lettre et la demande, je veux dire. Vous, on doit vous traiter avec les plus grands égards, ainsi que si c'était moi-même qui me rendais en Lusitanie. (...) On doit aussi vous remettre la future duchesse afin que vous la conduisiez à Bruges où nous recevrons les sacrements. L'été prochain. Si Dieu le veut. Il y a Dieu et il y a moi, tel est le vrai. Et ce mariage, Dieu le veut plus que moi, maître Johannes. Vous savez ce qu'il en est de mon goût pour les épousailles. J'y vais parce qu'il le faut, comme on va au pot par temps de colique.» 

Le ton du roman est tantôt plaisant, tantôt sérieux, empreint des mœurs de l'époque. Il y est beaucoup question des peintures de Van Eyck, de ses recherches d'une nouvelle huile siccative qui donnera à ses œuvres un caractère lumineux et ce qui le détermina à peindre, ce qui ne se faisait jamais auparavant, ses personnages de face, leurs yeux plongeant dans ceux de celui qui les regarde...

«C'est pourquoi tu dis faux lorsque tu parles de l'image peinte comme d'une reproduction des vérités matérielles. Le but d'une image peinte n'est pas la copie. Mon ouvrage n'est pas un savoir de tricherie. Le savoir d'un peintre doit permettre que naisse, dans un cadre à nos dimensions, un instant de ce monde qui court selon les lois humaines de l'espace et du temps. Seule la précision aussi infinie que possible de cet instant nous mettra sur le chemin de l'invisible

Le portrait de l'infante que peindra le célèbre valet de peinture Van Eyck, devra apporter la réponse à son commanditaire Philippe de Bourgogne. Mais c'est compter sans le caractère volontaire de l'infante qui ne veut se soumettre ni se laisser forcer par celui-ci.


Le peintre de batailles, d'Arturo Pérez-Reverte (éd. du Seuil 2007 traduction de l'espagnol: François Maspero)
lecture par Marie :

 Faulques, après avoir mené une carrière de photographe de guerre sur tous les fronts chauds de la planète, parce que la photo lui semble ne plus convenir à restituer ce qu'il voudrait saisir de ses visions d'horreur, est revenu à la peinture qui l'avait attiré dans sa jeunesse mais pour laquelle il ne se sentait pas de talent.

"Aujourd'hui, pourtant, il possédait enfin les connaissances adéquates et l'expérience vécue nécessaires pour relever le défit: un projet qu'il avait découvert à travers le viseur d'un appareil photo et mûri tout au long de ces derniers années. Un panorama mural qui déploierait, sous les yeux d'un observateur attentif, les règles implacables qui sous-tendent la guerre — le chaos apparent — comprise comme simple miroir de la vie."

Retiré du monde sur les bords de la Méditerranée, dans une ancienne tour circulaire, il peint sur le mur concave cette immense fresque.

Il la peint pour Olvido, femme omniprésente dans toutes ses pensées. Également photographe, elle l'avait accompagné sur les champs de bataille et y est morte. Car les photographes de guerre sont autant exposés que les soldats. Ils ne savent jamais si le hasard ou la géométrie qui régit le désordre, — le chaos apparent — du monde leur laissera la vie sauve. Une vie de risques où à tout moment il faut être prêt à payer son passage à Chiron...

L'histoire d'amour de Faulques et Olvido, Arturo Pérez-Reverte le narrateur, qui fut lui-même correspondant de guerre, nous la peint par écrit en une fresque grandiose, et terrible, avec des arrêts, des retours sur image... Elle nous est révélée par les incessantes échappées de pensée de Faulques qui surviennent lorsqu'il met en couleur telle ou telle partie déjà esquissée de sa fresque aussi bien que lorsqu'ils répond aux questions d'Ivo Markovic, un Croate qui a survécu à la guerre en Bosnie et dont la photo prise par Faulques a fait le tour du monde, a détruit la vie et qui vient lui réclamer une dette mortelle.

Le roman fait réfléchir au droit à l'image. Pose la problématique de la photographie par rapport à la peinture. Il est riche en couleurs, en évocations d'œuvres de peintres tels Gerardo Murillo (Dr Alt), Goya, Brueghel, Ucello, Chirico, Pietro delà Francesco, etc. etc... qui aident le peintre de batailles à restituer ses visions et que le lecteur curieux peut rechercher sur le net s'il veut approfondir et avoir un meilleur aperçu du travail pictural et des réflexions de Faulques.

Un Faulques qui se maîtrise, semble presque toujours impassible. Il faut de la maîtrise en effet pour régler un objectif selon la distance, le mouvement, la lumière, en plein champ de bataille... de la technique aussi pour préparer les couleurs, les appliquer afin d'obtenir ce qu'il a en tête. On pense parfois à une partie d'échec qui se jouerait sur la fresque de la tour lorsqu'il peint les cavaliers, les femmes, les soldats, les lignes de déplacement... dont les rois, peut-être, seraient Faulques et Markovic...

Enfin, Le peintre de batailles pose la question de la responsabilité, du mal, et montre qu'au fond dans cette partie d'échec qu'est la vie, nul n'est totalement innocent... C'est un roman fascinant, de réflexion plus que d'action, bien écrit, bien mené, qui maintient le lecteur attentif tant il est profond, intense et riche. Époustouflant de lucidité, il ne laisse pas indemne. À lire.  

Lire le parallèle entre Le peintre de batailles d'Arturo pérez-Reverte et Tempête de JMG Le Clézio

 

Check-point, de Jean-Christophe Rufin (éd. Gallimard 2015)
lecture par Marie :

Après avoir lu Le peintre des batailles, — roman de réflexion plus que d'action, de construction et d'écriture riche, admirablement bien traduit de l'espagnol par François Maspero—, j'ai voulu lire Check-point de Jean-Christophe Rufin parce que lui se déroulait au jour le jour sur le terrain réel de la guerre, en Bosnie, mettant en scène non plus un observateur photographe, mais des engagés dans une ONG qui se retrouvent dans un convoi humanitaire. 

J'y ai été confrontée à une écriture plus sobre (plus plate?), aux phrases courtes, à laquelle je ne me suis habituée que lorsque le récit, au bout de quelques pages heureusement, m'a happée. J'y ai retrouvé l'idée que nul n'est au fond innocent et que la violence peut se déchaîner en chacun de nous, tout est affaire de circonstances...

 Ce roman, un vrai thriller plein de rebondissements, où il y a rencontre amoureuse, où certaines péripéties sont dignes du Salaire de la peur... m'a semblé tout même un peu artificiel: Maud, passée sous un camion ou Alex écrasé par une voûte rocheuse effondrée, apparemment grièvement blessés et mis hors jeu, se retrouvent quelques heures après en pleine forme, allègrement s'occupent d'enfants, mettent une maison en ordre ou conduisent un camion, gravissent un sentier de montagne dans la neige... ce qui fait penser aux personnages de jeux vidéos qui pour que l'aventure se poursuive, rachètent des points de force, de vie... 

Cela étant, le roman, qui finit bien, où celui qui se révèle "le" véritable méchant est puni, dont l'auteur fut un des pionniers du mouvement humanitaire des "French doctors", a le mérite de nous montrer ce à quoi s'exposent les humanitaires, les dessous possibles de certaines de ces opérations et les motivations des personnes qui s'engagent dans les ONG, qui ne sont pas forcément de paix ou purement humanitaires... Et qu'une neutralité bienveillante n'est pas toujours de mise.

 

 


Les Immémoriaux, de Victor Segalen
lecture par Adéla :

Ce roman narre l'histoire de Térii, et avec elle celle de Tahiti dont ce héros est natif. Y sont présentées les anciennes croyances, traditions orales et vie haute en couleurs des maoris. Si Victor Segalen (1878 - 1919), médecin de la marine, a effectivement visité les îles d'Océanie, il s'est de plus énormément documenté pour écrire. Une ironie douce amère sous-jacente met le doigt sur les apports néfastes des européens les étrangers à peau blême dans ces îles, leur évangélisation au début du XIXème siècle, et sur les religions quelles qu'elles soient dont les dignitaires savent tirer parti à leur avantage des simples croyants crédules pour vivre d'offrandes en en faisant le moins possible. Elle fleure surtout dans la dernière partie (le roman en comporte trois), peut-être la plus savoureuse aux épisodes parfois cocasses, qui conte le retour de Térii, toujours égal à lui-même après les vingt ans qu'a duré son absence, mais confronté aux changements profonds survenus sur son île.
       La lecture du récit est d'autant plus savoureuse que celui-ci est truffé de mots du vocabulaire maori (haèré-po, faré, piritané, atua, maraé, pahi, tapu, tané, etc.) dont on découvre le sens à mesure, et de noms propres anciens ou christianisés des différents dieux et personnages (la terre Mooréa, Paofaï Tériifanataü, l'Oro, les Arioï, la grande Hiba-du-ciel, Té Fatu, Tinomoé, Téao no Témarama, Rébéka, Ezékia, Iésu Kérito, Samuéla, Iakoba, Paolo, etc.

En voici ci-dessous l'histoire détaillée :

Première partie :

Térii, adolescent "désireux des faveurs réservées aux familiers des dieux", devient disciple de Paofaï, chef des récitants de Tahiti. Malheureusement il lui arrive d'avoir des lacunes de mémoire lorsqu'il récite les longues généalogies des ancêtres et des dieux maoris (lire le passage), et lors d'une fête importante avec danses et sacrifices suivie de ripailles, il confond des noms. Il est alors accusé d'être à l'origine des calamités qui s'abattent sur l'île. Elles sont dues, dit-on, plus à ses erreurs qu'à la présence des étrangers à peau blême. Ceux-là qui refusent les femmes à eux offertes, apportent l'alcool qui rend malade, et veulent leur enseigner leur Dieu: Iésu-Kérito.
       Térii, tout d'abord déprime, puis, pour échapper à la foule hargneuse, annonce qu'il va
à l'instar de Tino, ancien disparu qui s'est, dit-on, changé en pierre sous la grotte Mara, et dont depuis on chante l'exploit —, se changer en arbre. L'annonce de ce prodige pour la prochaine lunaison lui attire à nouveau la considération, les hommages et les offrandes. On le croit même doté du don de guérison et, effectivement, il guérit (effet placebo ?...), si bien qu'il se croit lui-même doué... Mais la nuit de la lunaison arrivant, il se voit acculé à réaliser son prodige. Il emmène alors la foule de ses disciples dans la montagne, et durant la nuit d'attente que la chose advienne... si la foule s'endort, Térii pas, qui attend dans la plus grande immobilité, sa transformation. Attente qu'il trouve bien longue... Si bien que, finalement, pensant à son île qu'il aime tant et se disant que mieux vaut vivre encore pour en profiter qu'être un arbre, il fuit.
       Au matin, les autres trouvent vide la place où il aurait dû y avoir un arbre. Et, pour ne pas décevoir les croyants, roulent, pour le remplacer, une grosse pierre au bord du trou que Térii avait fait creuser.

Deuxième partie :

Térii est donc parti. Est alors narré alors le récit de son voyage sur mer, dans les îles, vers Hawaï. Il a fui avec Paofaï. Au cours de leurs pérégrinations, ils essuient une tempête, voient une île volcanique disparaître dans un jet de pierres brûlantes et de fumées alors que le jour devient nuit et la nuit jour. Ainsi, durant vingt ans, Terii sera matelot sur différents bateaux, ceux des étrangers à peau blême. Ce périple, s'il n'est pas raconté, il est possible de le suivre sur un plan que l'auteur a pris soin de tracer, jusqu'à ce qu'il finisse par le ramener sur son île chérie de Paré.

Troisième partie :

Durant ces vingt ans, si Térii a appris deux ou trois langues il a gardé ses anciennes meurs et croyances. Mais sur son île, l'influence grandissante des missionnaires britanniques à amené à la conversion le roi Pomaré en 1819. Celui-ci, après avoir battu une coalition de chefs locaux a converti l'ensemble de l'île au christianisme. La famille et les anciens compagnons de Térii ont donc été évangélisés par des missionnaires méthodistes anglicans dont ils ont pris les coutumes et pratiquent la religion. Celle de Iésu-Kérito. Ils sont baptisés, ne portent plus leurs noms païens, mais de nouveaux noms tirés des Écritures. Ils sont à présent tristes, n'ont rien gardé de leurs usages les plus familiers, sont vêtus de sombre, restent silencieux les jours de fête qui consistent en une morne assemblée, sans festin, sans sacrifice au Dieu, avec lecture des signes dans les livres. Sont apparus plein d'interdits, exit les plaisirs avant innocents de la vie et honte aux femmes si elles sont dévêtues. Est instauré le mariage et la monogamie. De sorte que Térii se voit devoir épouser son ancienne épouse (lire le passage)...
       Le prêtre, Noté, s'efforce à éclairer Térii sur la Christianité et lui fait miroiter l'état de diacre s'il leur rend certain service... Ce qui ne déplairait pas à Térii qui, en matière de religion reste "désireux des faveurs réservées aux familiers des dieux". Il se retrouvera baptisé presque à son insu lors d'une grande fête où on le fait en série, et portera désormais le nom de Iakoba. Il en ressent à la fois fierté et dépit. Dépit, car, alors qu'il s'attendait, du fait d'être baptisé, à changer, à sa surprise son corps et celui des autres baptisés ne change pas, il se sent resté le même exactement.
       Cependant les missionnaires qui ont évangélisé l'île ne sont pas ceux d'il y a vingt ans. Leur croyance est un peu différente. Convertis par les premiers missionnaires quelques habitants de l'île avaient adopté le culte de Maria Paréténia en qui les missionnaires méthodistes, eux, ne croient pas... et les pourchassent et les punissent de mort comme hérétiques...
       Au milieu de tout cela, Térii réussira à tirer son épingle du jeu et finira diacre, à titre de récompense pour avoir dénoncé des hérétiques et d'anciens païens, tel son ancien maître Paofaï qui a gardé ses anciens dieux... Mais il lui faudra bâtir, ou plutôt faire bâtir par les fidèles, un faré-de-prières pour la construction duquel, s'ils disposent du bois en quantité ils n'ont pas le moindre clou... Ayant appris à lire, Térii trouvera le moyen de contourner la Loi nouvelle en cherchant dans le Livre la phrase qui, interprétée à sa façon, l'autorisera à mentir... pour enfin arriver à ses fins.

Ce roman est suivi d'une grande annexe: les références et renseignements issus de l'importante documentation dont s'était servi Victor Segalen pour écrire ce bel ouvrage sur Tahiti, dont il avait largement annoté son manuscrit.

 

 

Servitude humaine, de William Somerset Maugham
lecture par Marie :

En préparation d'un Café littéraire sur les "médecins écrivains", et d'un autre sur "Peinture et œuvres d'art au cœur de romans", j'ai découvert le chef-d'œuvre de William Somerset Maugham : Servitude humaine.
       On y reconnaît certains éléments autobiographiques: le fait que le héros, comme l'auteur,  ait perdu dans l'enfance sa mère phtisique ainsi que son père, qu'il fut élevé par un oncle pasteur anglican, qu'il devint médecin...

On y trouve le même acharnement du destin contre Philip, personnage généreux, qu'un premier amour pour Mildred qu'il méprise, mais dont il a du mal à se séparer, qui reviendra lorsqu'elle sera dans la gêne profonde et qui le mènera à la ruine—, que contre le Jude l'obscur, de Thomas Hardy.
       Pour Philip, ce mot "destin" n'est pas vraiment approprié. Il parle plutôt du "dessin" de sa vie, dont il se voudrait maître. En effet, après une tentative de travail comme comptable qu'il abandonnera vite, il se sentira la vocation de peintre et ira étudier la peinture à Paris. Puis lucide sur son manque de talent, reviendra à Londres étudier la médecine durant de longues années avec de grandes difficultés matérielles, choix de la médecine dû presque au hasard et sans véritable vocation, même si son père était médecin.
       Si Servitude humaine, publié en 1915, a le tragique des romans de Thomas Hardy, (Jude l'obscur fut publié en 1895), n'y sont plus mis en exergue les embûches que posaient vingt ans auparavant la société et la religion
—religion que vite, Philip abandonnera, perdant la foi. Et ne le dérangera pas, ni son entourage, qu'il accueille sans qu'ils soient mariés une femme sous son toit. Même si terrible, le roman n'est pas empreint du pessimisme qui traverse toute l'œuvre de Hardy. Philip finit par savoir accepter ce qui lui arrive, en partie par sa propre faute:
       "L'idée du libre arbitre est trop ancrée en moi pour arriver à m'en affranchir. Elle n'est, je crois, qu'une illusion. Mais cette illusion est, chez moi, un des mobiles les plus puissants. Avant d'agir, je sens que j'ai le choix, mais, une fois la chose accomplie, je me figure que, de toute éternité, elle était inévitable.
       — Qu'en déduisez-vous ? dit Hayward.
       — Tout simplement, la vanité du regret. Inutile de gémir sur le vase brisé, quand toutes les forces de l'Univers se sont coalisées pour le faire tomber de vos mains."
       La vie du héros est traversée d'amitiés, lesquelles l'incitent à ces changements de vie par le miroitement de ce qu'ils ont connu, vivent ou espèrent...

Le roman est prétexte pour l'auteur à philosopher sur les questionnements de l'existence, ses incohérences, le sens que chacun voudrait donner à sa vie. Les uns à travers leurs peintures: "L'unique raison qu'on a de peindre est qu'on ne peut pas s'en empêcher. On peint pour soi-même; autrement on se donnerait la mort.", d'autres le cherchent dans leurs lectures: "Quand je lis, on dirait que seuls mes yeux suivent les lignes, mais de temps à autre, je tombe sur un passage, quelquefois une simple phrase, qui m'offre une signification précise et qui devient partie intégrante de moi-même. (...) Nous sommes comme un bouton de fleur; la plus grande partie de nos lectures glisse sur nous, mais certaines choses, au sens plus profond, ouvrent un pétale. Un à un, les pétales s'épanouissent, et, enfin, la fleur se forme."... 
       Jusqu'au jour où la réponse sautera aux yeux de Philip et qu'enfin libéré, il se sente heureux et finisse par connaître probablement le bonheur conjugal...

Bref, Servitude humaine est un beau roman d'apprentissage, précis, long mais sans longueurs, et prenant de par son intrigue à rebondissements et par les idées exprimées.

 

 

Lettre à Laurence (éd. Folio Gallimard 1987) 
L'absolu vécu à deux
, (éd. Gallimard collection Blanche 2002)
de Jacques de Bourbon-Busset 
lecture par Brigitte Grillot :

Une part essentielle de la vie comme de l'oeuvre de Bourbon-Busset a eu un nom: Laurence Ballande. Cette femme épousée en 1944 et lui, ont éprouvé l'un pour l'autre pendant quarante ans, un "amour fou durable" jusqu'à ce que Laurence décède, à 75 ans, d'un cancer. C'était en 1984. Après sa mort, l'écrivain, qui fut aussi diplomate, a continué d'écrire ces "Mémoires d'un amour" en disant : "Je prends appui sur ton absence." Lui-même mourut en 2001, avant la parution de son dernier livre : "L'absolu vécu à deux".

L'expérience de ce grand amour pendant toute la durée du mariage peut nous paraître exceptionnelle. L'auteur affirme que non, qu'elle est à la portée de tous.J'ai des doutes pourtant quant à cela car on ne peut trouver en tous les couples, ni les qualités de coeur, ni la complicité intellectuelle, qui sont ici décrites. Ni même ce que l'auteur présente comme une condition indispensable à la réussite du mariage : que chacun soit intensément amoureux de l'autre. 
       Le reste va dépendre des efforts répétés : comme chacun sait, "l'amour se travaille" et l'on peut voir comment Laurence et lui l'ont travaillé, non sans embûches. 

Il ne faut pas chercher, dans ces livres, tout ce qui concerne l'organisation quotidienne de la vie à deux ou l'éducation des enfants. C'est du cheminement des êtres l'un vers l'autre dont il est question, pour concilier les natures différentes jusqu'à une union profonde, qui, plutôt que d'enfermer, ouvre au contraire une porte d'accès au monde et à Dieu. 

"Le difficile est de faire communiquer deux vies intérieures d'une manière qui ne soit pas superficielle, de les faire communiquer par leurs profondeurs. La pudeur de chacun y répugne et aussi la crainte, en exprimant certaines nuances, de les faire disparaître. Nous avions surmonté pudeur et crainte mais tout n'était pas acquis pour autant. Il a fallu désarmer nos amours-propres. Ce fut long et difficile. Nous étions aidés dans cette tâche par la conviction que rien ne tue plus sûrement l'amour que l'amour-propre." (Lettre à Laurence) 

"Nous étions dévoués l'un à l'autre autant qu'on peut l'être. Nous n'avions pas à nous interroger, nous obéissions joyeusement à la logique du dévouement qui nous épargnait toute hésitation et tout regret. La volupté du dévouement est la volupté la plus forte. Elle ne connaît pas la satiété. Tout fleurit et brille dans la lumière du dévouement. L'absolu d'un dévouement est l'autre nom de l'esprit. L'esprit se dévoue ou meurt. L'esprit, c'est la puissance du dévouement. Le tu donne un sens au je. Devenir soi par l'autre n'est pas un programme mais une réalité." (L'absolu vécu à deux) 

L'idéal serait de lire peut-être pas dans la foulée cela pourrait lasser (encore que la lettre soit courte) les deux témoignages qui forment un couple eux aussi, en commençant par cet hymne à l'amour, à Laurence qu'est la lettre, au style déjà philosophique, mais lyrique aussi. 
        L'absolu vécu à deux
, récit toujours porté
avec certaines redites par le souvenir de cette femme hors du commun et de leur couple, retrace davantage le parcours de Jacques et développe par endroits des pensées, certes moralistes, qui dépassent le cadre du mariage. 

On reconnaît, dans l'écriture de Bourbon-Busset comme dans sa façon de réfléchir, de poser les problèmes, l'empreinte de Louis Lavelle, ce philosophe métaphysicien qui m'avait tant chavirée lorsque je le découvris, et dont une part de l'oeuvre est très accessible. C'est pourtant seul, et avant même de rencontrer sa future épouse, qu'en raison de circonstances vécues dans sa jeunesse, l'auteur s'est choisi une devise qu'il observera toujours, tant pour Laurence malade que pour d'autres personnes : Vivre, c'est aider quelqu'un à vivre.

 

 

Métamorphoses d'un mariage, de Sándor Márai (éd.Albin Michel 2006, puis Le Livre de Poche)
lecture par Brigitte Grillot :

Nous est présentée ici la version finale d'un roman d'abord paru en 1941 sous le titre: "Az igazi"(la vraie personne), non traduit en français à l'époque, auquel Máraï, quarante ans plus tard, a ajouté une partie: "Judit", ainsi qu' un épilogue. C'est vous dire déjà l'importance de l'extrême recul, du temps écoulé, chez cet auteur hongrois, analyste des sentiments et de la société qui n'est pas sans rappeler Stefan Zweig. Il s'agit à la fois d'un roman d'amour, d'un tableau de la bourgeoisie hongroise et de son déclin à partir des années 20, d'un témoignage politique et économique jusqu'à la fin des années quarante. 

L'auteur a choisi, pour nous raconter cette histoire, une structure polyphonique à quatre voix, auxquelles s'ajoute une voix off qui aura son rôle à jouer pour chaque personnage. 
        On entend trois voix principales: celle d'Ilonka, la première épouse issue d'un milieu petit bourgeois; celle de Péter, le mari, un industriel de la grande bourgeoisie; celle de Judit, la seconde épouse, qui fut servante des parents de Péter. Chaque voix vient tour à tour confier, en de longs monologues chers à l'auteur, les déboires de son (ses) mariage(s), et parfois, plus amplement, de sa vie. La quatrième voix, celle de l'amant dans l'épilogue, est moins importante. Ce procédé narratif, s'il permet des angles de vue différents, a l'inconvénient de faire oublier rapidement le personnage précédent, si bien que je ne me suis finalement attachée à aucun d'eux, à cause de leurs excès peut-être aussi. 

Les cinq personnages, pour la plupart ne se comprennent pas, ou bien ils croyaient se connaître et ne se connaissaient pas. Demeure presque sans cesse entre eux une distance impossible à combler. Máraï insiste sur l'inaccessibilité des êtres, sur la solitude, dans ou hors mariage, de chacun d'entre nous. Et sur tant d'autres choses, car il multiplie les thèmes, s'éloignant de plus en plus du mariage pour s'attacher aux épreuves subies par son pays (2de guerre, communisme) et aux transformations de la société en général, pas seulement en Hongrie. 

Pessimiste, inégal, touffu, ce roman n'en demeure pas moins enrichissant et compte dans le paysage littéraire. La passion, l'influence du milieu social sur les comportements, les différentes sortes de solitude, l'opposition nature/culture sont particulièrement mises en lumière. 

"La culture, ma chère, est une expérience vécue... une expérience vécue en continu, comme le soleil qui brille. Les connaissances, elles, ne sont qu'accessoires." 

"Et le grand projet que deux êtres avaient conçu échoue ou ne réussit pas comme ils l'auraient voulu. Alors, ils se séparent, furieux ou indifférents, et recommencent ou cherchent d'autres partenaires. Ou, de guerre lasse, ils restent ensemble, à s'user mutuellement, à pomper l'énergie vitale de l'autre, tombent malades, s'entre-tuent à petit feu et s'éteignent. Comprennent-ils seulement... au dernier moment, avant de fermer les yeux pour toujours, ce qu'ils ont voulu l'un de l'autre? Non, ils n'ont fait qu'obéir à une grande loi aveugle, celle de l'amour qui renouvelle le monde, de l'amour qui a besoin d'hommes et de femmes s'accouplant pour assurer la continuité de l'espèce... Est-ce vraiment tout? (...) Le sentiment qu'éprouve un homme pour une femme est-il une chose individuelle ou l'expression d'un désir général, éternel, qui, parfois, pour quelque temps, touche un seul corps? L'excitation artificielle que ce désir nous communique ne peut être l'objectif de la nature. Une nature qui a créé l'homme et lui a donné une femme parce qu'elle sait à quel point la solitude est dangereuse." 

Écrivain plutôt misogyne, non?

 

 


La théorie des cordes de José Carlos Somoza (2006 - éd. Babel/Actes Sud 2007 traduit de l'espagnol par Marianne Millon)
lecture par Julie

Pour avoir, par un ambitieux projet fondé sur la théorie des cordes, réussi à ouvrir les couloirs du temps et contemplé le passé de l'humanité, un panel des meilleurs scientifiques mondiaux, isolé secrètement sur une île en 2005, se retrouve comme l'apprenti sorcier avoir déclenché une puissance venue du passé. Elle les hante et commence à les détruire les uns après les autres. De plus, financé par de mystérieux fonds privés leur programme de recherche pourrait avoir des applications militaires moins angéliques que leur seul ravissement de scientifiques.

Après un premier drame, ils sont rapatriés de l'île et vivront dix années sans avoir le droit de communiquer entre eux et surveillés par l'organisme financeur du projet, mais ils resteront hantés par l'Impact du drame qui changera leur vie. C'est dix ans plus tard, en 2015, lorsque l'un des personnage se sent à nouveau en danger que commence le roman narré adans des chapitres flash-back qui expliquent ce qui s'est passé autrefois. Ils se retrouveront, retourneront sur l'île pour tenter d'expliquer, de découvrir et d'éliminer cela ?, celui ?, celle?, qui leur est nuisible et maléfique, et pourrait l'être pour le reste des humains.

Ce roman, thriller captivant, se lit d'une traite dans l'attente de l'explication finale, du moins par les lecteurs amateurs de science-fiction qui s'intéressent quelque peu aux sciences physiques. Publié en Espagne en 2006, on peut le qualifier de hard science-fiction : l'intrigue développée n'entre pas en contradiction avec l'état des connaissances scientifiques au moment de son écriture puisque l'auteur a pris soin de s'entretenir avec plusieurs représentants scientifiques afin de s'assurer de la cohérence des hypothèses physiciennes qu'il y expose et la leur a soumise avant publication.

José Carlos Somoza qui a fait des études de médecine et est diplômé de psychiatrie et de psychanalyse qu'il a exercée un temps avant de se consacrer entièrement à l'écriture, ne néglige pas la dimension humaine des personnages et ouvre la psychologie aux conjectures scientifiques. Et si certains passages y relèvent d'un style horrifique, l'auteur ne se complaît pas à narrer les moindres détails des violences, il reste dans le domaine de la suggestion, au lecteur d'imaginer le pire. L'un des personnages, un professeur physicien, exprime en une phrase la quintessence du livre: Les équations de la physique sont la clé de notre bonheur, notre terreur, notre vie et notre mort.

L'inquiétude grandissante et panique du groupe de scientifiques devant cette force dénommée "Zigzag" (Zigzag étant le titre original du livre en espagnol) qui les traque, qui interfère avec la réalité et le temps jusqu'alors connus, fait penser aux œuvres de Philip K. Dick., notamment à Ubik
      

 

 

Origine, de Dan Brown (éd. JC Lattès 2017)
lecture par Julie: 

Depuis Anges et Démons, Da Vinci code, Le symbole perduInferno, la publicité pour les romans de Dan Brown n'est plus à faire. Dans ces thrillers prenants, on retrouve un personnage récurrent, le professeur symbologue Robert Langdon, des œuvres d'art à fond ésotérique, des questions sur des fondements de la religion, de la science. 

Dans Origine, à l'intérêt que le lecteur porte à l'intrigue qui tourne autour de l'origine de l'humanité, de son évolution et de son devenir face aux avancées technologiques qui de plus en plus envahissent notre vie, dont celle, futuriste, de l'IA (intelligence artificielle), s'ajoute le plaisir de la découverte des surprenantes merveilles architecturales profanes ou religieuses espagnoles que recèle Barcelone: le musée Guggenheim d'art contemporain de Bilbao et le pont de la Salve, Montserrat, le Parc Güell, la Sagrada Familia et la Casa Milà (La Pedrera) de l'architecte Gaudi, la fontaine magique de Montju, San Lorenzo de El Escorial dans la Valle de los Caídos, etc. 

Pour peu que le lecteur ait à portée de main les moyens de connaissance qu'offre Internet et prenne le temps d'entrer dans sa tablette ou son smartphone les noms des lieux où évoluent les personnages, il bénéficiera d'une lecture augmentée puisqu'il pourra visualiser ces lieux étonnants et somptueux voire de tous les dangers comme l'escalier de la mort de la Sagrada Familial , dans leur vives couleurs, dans leurs ors et leurs fastes, ainsi que les œuvres d'art, telle D'où venons nous? Que sommes nous? Où allons nous? de Gauguin, décrites par l'auteur à travers la pensée de son héros qui les parcourt, les observe et en cherche les clés. 

Ensuite, s'accroît l'intérêt pour la découverte sur le devenir de l'humanité par le futurologue spécialiste des nouvelles technologies, Edmond Kirsch, personnage assassiné à l'orée de son discours en début de roman. Kirsch, qui évoque l'ivresse apportée par l'alcool de cerise, mais dont le nom proche de l'allemand Kirche signifie église, n'a probablement pas été choisi par hasard… Sa découverte, stupéfiante, si elle est dévoilée au monde entier, en bouleversera l'ordre. C'est à chercher le mot de passe qui permettra de la rendre publique que s'attachent ses amis Robert Langdon et Ambra Vidal tout au long du roman… 

À lire donc, de préférence avec sa tablette sous le coude, ce roman, vibrant hommage au célèbre architecte Gaudi, mais aussi à William Blake poète et à Winston Churchill penseur.

 

La dure loi du karma, de Mo Yan (éd. Seuil 2009 -760p / poche 900p)
lecture par Marie

C'est une drôle d'histoire, mais pas une histoire drôle, même si toute une partie conte des facéties. C'est un très long récit qui au bout du compte vous remue jusqu'au tréfonds.

Qui dit "karma" dit réincarnation. L'histoire se passe en Chine. Elle est narrée à la première personne et au présent par Grosse Tête, qui est la réincarnation, enfin humaine, du personnage principal Ximen Nao (propriétaire terrien fusillé en 1950 par la populace fraîchement convertie aux doctrines communistes).  Et en alternance, par Lan Jiefang le fils de Lan Lian (lequel Lan Lian est le fils adoptif de Ximen Nao et le seul paysan de toute la Chine resté indépendant envers et contre tout, même de sa famille, au grand dam des autorités qui auraient voulu qu'il adhère à la commune populaire).

Nous est contée la mort de Ximen Nao,  puis sa vie d'âne, sa mort d'âne, sa vie de bœuf, sa mort de bœuf, sa vie de porc, sa mort de porc, sa vie de chien, sa mort de chien, puis de singe... toujours en relation avec la vie des siens, épouse, concubines, enfants, petits enfants... puisqu'il renaît chaque fois dans le même village ou revient sur ses traces en ayant gardé ses souvenirs d'humain, lesquels au fil des cinquante années que couvre le récit s'atténuent bien sûr, comme certains des nôtres s'atténuent aussi au fil de notre vie d'humain.
       "Les souvenirs du temps où j'étais Ximen Nao, même s'ils ne sont pas entièrement effacés, ont été refoulés tout au fond de ma mémoire par quantité d'événements qui se sont produits depuis. (...) Dans les pages de l'Histoire passée j'étais son père et elle était ma fille, mais dans la présente vie je ne peux être qu'un chien tandis qu'elle est la maîtresse de mon frère et la sœur cadette utérine de mon maître."
       Mais que de morts poignantes pour le lecteur à supporter, même s'il sait que réincarnation suivra.

La narration des vies successives de Ximen Nao et de ses rapports avec les membres de sa famille et descendance sont la trame romanesque foisonnante qui permet la relation, souvent ironique, par l'auteur de l'Histoire des villages de campagne depuis la "libération" maoïste en passant par la Révolution culturelle et l'installation de la commune populaire par Mao Zedong, jusqu'au retour à la propriété individuelle après la mort de ce dernier et aux luxe et plaisirs que procure la société épicurienne et marchande des débuts de notre nouveau millénaire, passant par bien des bouleversements. Saga familiale en milieu paysan et dans le contexte d'une époque particulière donc, relatée sur un ton qui fait souvent penser aux récits de William Faulkner.

Bref, ce sont 760 pages d'une lecture de plus en plus prenante et qu'on ne regrette pas. Certaines graves et d'une violence presque insoutenable qu'on lit dans la tension, d'autres légères et facétieuses, d'autres très émouvantes. Au cours de ces pages, les deux narrateurs évoquent et dénigrent souvent un certain "petit drôle" du village : Mo Yan, ou relatent ses propos et ses écrits. C'est pourtant lui, l'auteur, qui tiendra la plume dans la courte dernière partie du livre (il en compte cinq), pour achever cette histoire afin que nous connaissions le devenir des divers membres de la famille de Ximen Nao et quelle fut sa dernière réincarnation, reliant ainsi fin et commencement.

 

 

Gaspard, Melchior et Balthazar*, de Michel Tournier (1980 coll. folio / *Il existe en folio junior une version intitulée "Les rois mages" )
lecture par Brigitte Grillot :

Voici en ce jour d'Épiphanie un livre de circonstance qui a le mérite d'être l'unique roman écrit sur l'épisode des rois mages.
       De ces derniers, nous ne savons rien en dehors de quelques lignes figurant dans l'Évangile selon Saint Matthieu, lignes qui ne précisent ni leur nom, ni leur nombre (rien ne prouve qu'ils étaient trois) et qui n'indiquent pas qu'ils étaient rois. La Bible les dit astronomes, astrologues pratiquant la divination, mages donc. Cependant, Michel Tournier, le romancier des mythes, reste ici fidèle à la légende qui a fait de ces mages des princes ou des rois.

Face au mystère qui les entoure, il a donc fallu que le romancier leur invente un caractère et une histoire, qu'il trouve un motif pour chacun de quitter son pays motif souvent naïf, "tiré par les cheveux" pense-t-on parfois. Ce parti pris de naïveté ou de futilité, il faut l'accepter, d'autant que les personnages vont évoluer.

Chaque roi mage a une chose à apprendre qui lui sera révélée. C'est le sens même du mot "épiphanie" avec un "e" minuscule : compréhension soudaine et lumineuse qui fait suite à de nouvelles informations ou expériences.

Il n'est pas nécessaire d'être croyant pour apprécier ce roman aux allures de conte, qui intéresse aussi par ses réflexions philosophiques sur différents sujets, ceux-là même qui font prétexte au départ de chaque roi.
       Il s'agit également d'un récit de voyage, très visuel, dépaysant au possible, très bien documenté comme tout l'est chez Tournier.

On y perçoit un rêve de société idéale où, sans plus de racisme, les peuples s'uniraient, où les animaux ne seraient plus maltraités ni tués ― et surtout pas au nom d'une religion, où l'alimentation redeviendrait plus saine.

Ce roman, s'il n'atteint pas le niveau des trois grands livres de Tournier que sont Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le roi des Aulnes et Les météores, et s'il ne correspond pas à ce qu'on s'attendait à découvrir à propos des rois mages, se lit agréablement, offrant pour qui veut l'approfondir, différents niveaux de lecture.

PS. À ceux qui le liront, je recommande l'excellent article de Mathilde Bataillé, Roman mythologique et initiation au temps dans l'oeuvre de Michel Tournier, sur fabula.org. Ne le consultez pas avant lecture, sous peine d'y découvrir l'histoire.
Tapez : gaspard melchior balthazar mathilde bataille.

 

 

Jude l'Obscur, de Thomas Hardy (Albin Michel 1950 & Livre de Poche)
lecture par Marie :

Ce roman poignant, fit scandale à l'époque de sa parution en 1896. C'est une amère critique de l'institution du mariage, des conventions sociales qui y sont liées. Des obligations qu'il implique et des effets de l'opinion lorsqu'on ne les respecte pas ou veut s'en dégager. Mariage = piège pour les hommes qui s'y laissent prendre et qui, à cause/ou pour l'amour d'une femme, abandonnent leurs projets, leurs ambitions. Mariage = piège pour les femmes puisqu'au regard de la religion laquelle religion, le roman critique également , elles sont obligées de se soumettre aux désirs de leur époux jusqu'à la fin de leur jours, même si le mariage peut être pour elles un moyen de s'assurer une certaine protection.

Jude rêvait depuis l'enfance d'aller étudier dans la lumineuse ville ecclésiastique et universitaire de Christminster qu'il pouvait, depuis son village, apercevoir au loin par beau temps.  Le roman se déroule en partie dans cette ville de Christminster imaginée par l'auteur. Bien qu'orphelin et pauvre, Jude, tout en apprenant le métier de sculpteur de pierres, se cultive par lui-même, s'astreint à étudier seul les livres anciens, le latin et le grec, afin de pouvoir entrer à l'Université. À cause de ses origines modestes, il n'entrera jamais dans les collèges, restera un travailleur manuel dans l'ombre, à l'extérieur de leurs murs, ne fera qu'en tailler et sculpter des pierres pour rénover leurs édifices.

"Obscur", donc, parce qu'il n'a pu s'élever, mais aussi parce que malchanceux toute sa vie. 

Car c'est aussi un roman sur la prédisposition, la prédestination, que semblent avoir certains êtres au malheur. Qui regrettent d'être nés : "Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à ceux qui sont misérables et la vie à ceux qui ont l'amertume dans le cœur?"
       Jude en est, qui, orphelin de part l'effet néfaste du mariage sur ses parents, fera lui-même un premier mariage malheureux.
       Sue aussi, sa cousine dont il s'éprend, avec laquelle, craignant que le mariage ne tue leur amour, il vivra maritalement. Mais Sue, toute de contradictions, et bien qu'ayant des idées d'avant garde et d'indépendance, ne veut répondre au désir charnel et fera différer longuement le moment d'unir vraiment leurs corps. Le roman narre longuement leurs hésitations, leurs tergiversations, leurs raisonnements, approfondit des rapports entre eux.
       L'on voit qu'il est difficile de se sortir des convictions inculquées par la société, même si on les méprise. À cause d'elles les héros, Sue et Jude, auxquels le lecteur s'attache, sont en lutte contre leurs passions et les circonstances.

Bref, ce roman, d'une autre époque puisque les choses ont bien changé, est bon à lire pour se rendre compte de ce à quoi étaient assujettis nos aïeux il n'y a pas si longtemps, de la lutte âpre qu'ils ont menée pour accéder à la liberté en matière d'union libre, laquelle aujourd'hui ne choque plus personne, même si cette liberté peut être source d'autres tourments...

 

 

Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, de Lemony Snicket (hétéronyme de Daniel Handler) (HarperCollins Publisher Inc. 1999 éd. Nathan 2002 pour la traduction française)
lecture par Marie-Françoise :

Lu à l'occasion d'une préparation d'un café littéraire sur "les enfances orphelines" et parce que souvent référencé dans les listes d'ouvrages sur ce thème, ce roman, plein de rebondissements et de suspens, tout sauf lassant, où l'on s'éclaire à la bougie mais possède frigidaire et talkie-walkie, dont l'auteur dissuade d'en poursuivre la lecture si l'on n'aime pas les romans qui se terminent mal, est classé dans la littérature jeunesse.

Pourtant, ces aventures s'avèrent n'être pas dénuées d'intérêt pour le lecteur adulte. Celui-ci y décèle dès l'introduction du nom de Mr Poe, si le titre ne lui avait pas déjà mis la puce à l'oreille, que les noms donnés aux personnages sont des clins d'œil, plus ou moins faciles à repérer, à des personnages célèbres. À des auteurs, tels Charles Baudelaire, poète maudit comme semblent l'être les trois orphelins à qui arrivent ces aventures qualifiées de désastreuses et Edgar Allan Poe que Baudelaire avait traduit. Mais aussi, à cause du vilain personnage qu'y est le comte Olaf, à Théophile Gautier qui, dans L'Avatar (sa réécriture de Faust), a dressé un personnage du même nom porteur du même désir de pouvoir. Théophile Gautier à qui Baudelaire a dédié ses Fleurs du mal... On se demande alors si la juge Abbott aux bons sentiments et qui aime cultiver les "fleurs" dans son jardin, ne fait pas écho précisément à ces "Fleurs" du mal? Et l'on poursuit ses investigations pour découvrir que peut-être ce nom pourrait aussi bien renvoyer à l'entreprise pharmaceutique américaine fondée à Chicago en 1888? Ainsi pour chaque personnage on est amené à se poser la question de l'origine du nom. Édouard, est-ce à cause d'Édouard Branly, le physicien et médecin (la jeune orpheline Violette étant passionnée par les inventions)?, ou d'Édouard Bled, puisque que, mine de rien et de façon très pédagogique, le roman explique de nombreux termes un peu ardus aux jeunes lecteurs dont il enrichit le vocabulaire... et la gouverne.

Je n'ai lu que le premier tome de cette série qui en compte treize. Gageons que dans les suivants bien d'autres allusions sont ainsi faites à de fameux personnages, pas forcément reluisants, et souvent criminels même si le récit en lui même, destiné à la jeunesse est très moral. Seul le lecteur adulte averti les repérera peut-être ou se piquera de les déchiffrer. Mais d'autres l'ont fait avant lui qui, sur Wikipédia en donnent bien des clefs. Ainsi, les prénoms des deux autres orphelins, Klaus et Prunille (Prunille étant la traduction française du prénom Sunny donné au bébé dans la langue anglaise d'écriture du texte original), font référence au fameux Klaus Von Bülow qui a défrayé la chronique dans les années 1930...

Bref, l'auteur a dû bien s'amuser en concevant cette série de romans d'aventure. De quoi donner du fil à retordre à tout parent lecteur curieux, au delà du simple récit basique que lit son rejeton, de découvrir ce que furent réellement les personnages à qui les noms sont empruntés et si dans sa fiction l'auteur leur conserve leurs traits de caractères, les place dans des situations quelque peu analogues, ou évoque l'un ou l'autre élément qui les ont faits connaître.

 

La porte, de Magda Szabó (éd. Viviane Hamy 2003)
lecture par Marie :

J'ai lu moult et moult romans de plus ou de moins grand intérêt qui traitent de domestiques. Mais La porte, roman autobiographique de Magda Szabó, est, à mon avis, l'un des plus marquant de part le secret qui court tout au long du livre, celui d'Emerence, sa domestique au caractère autoritaire, revêche, qui ne se laisse rien dicter et ne laisse personne pénétrer dans son logement. Pas même les proches de sa famille.

Hongroise, Magda Szabó relate dans ce roman la période de sa vie où elle réapparaît sur la scène littéraire après une éclipse pour raison politique de l'année 1948 à la fin des années 50. L'écrivaine qui commence à être célèbre, mène une vie publique alors que la vieille femme, Emerence, est humble et préserve son intimité à tout prix. Elle voile en partie son visage et son plus grand souci est que reste secret ce qui se cache derrière sa porte et dont tous sont curieux, à commencer par Magda Szabó et nous autres lecteurs. Seul le chien, Viola, qui tient une grande place dans le récit, recueilli par l'écrivaine mais qui considère Emerence comme sa véritable maîtresse, a le droit d'entrer chez elle, y a ses aises. Emerence est tout le contraire d'une intellectuelle que d'ailleurs elle méprise, elle sait à peine lire même si elle est intelligente, est concierge d'immeubles et, d'une robuste constitution, effectue infatigablement et à la perfection les travaux domestiques rendant service à tout le quartier, dont à l'écrivaine dont elle sera femme de ménage une vingtaine d'années durant.

 Les deux femmes au fil du temps s'apprivoisant, éprouvant de plus en plus d'affection l'une pour l'autre, même si elles ne le montrent pas, on apprendra au fur et à mesure de l'évolution de leur relation, des éléments de la vie d'Emerence. Les scènes marquantes de son enfance, son amour d'autrefois non partagé, à cause duquel elle décida de ne plus jamais s'attacher, et ne plus dépendre des autres, mais que les autres dépendent d'elle... masquant la générosité dont elle sait faire preuve, elle qui s'attache à aider les vagabonds, les solitaires comme elle.

 

Les Nefs de Pangée, de Christophe Chavassieux (éd. Mnénos 2015)
lecture par Marie-Françoise

Récit de guerre, de légende, chronique d'un peuple imaginaire... pour le lecteur qui n'est pas friand de fantasy l'entrée dans Les Nefs de Pangée, roman volumineux (492 pages) de Christian Chavassieux, est assez fastidieuse. Rien moins que 80 pages de persévérance peuvent être nécessaires pour commencer à s'y intéresser un tantinet. Le temps de s'acclimater au continent de Pangée, immense au milieu d'un océan unique où vit un monstre marin, à sa géographie, ses lieux, sa faune, sa flore, ses différentes nations, ses personnages, nombreux, leurs noms étranges, leur façon de procréer, leur mode de vie et leurs légendes. Ce n'est que la centaine de pages largement dépassée, que le lecteur se sent vraiment happé par le récit. 

Sur Pangée vit le peuple de Ghiom. Les Nefs évoquées dans le titre sont des navires construits par eux pour aller naviguer sur l'Unique, y chasser périodiquement l'Odalim. Monstre marin, maître des eaux, qui tient un peu de Moby Dick... L'un des héros, celui qui le poursuivra jusqu'au bout, s'appelle Bhaca, anagramme de Achab. 

Mais la chasse à l'Odalim et sa très longue préparation durant deux décennies, son pourquoi, sont accompagnés d'autres motifs dans le récit : lutte fratricide, génocide, croyance aux oracles, obscurantisme entretenu, système économique, Promis annoncé par les Prophètes, espoir d'une ère faste à venir, d'un changement profond, d'un renouveau. Mais aussi, retour d'une espèce à son berceau, comme à une Terre promise : "«Moi, on me mettra en terre» disait quiconque espérait toucher le continent un jour. Et voici que les premiers Humains depuis peut-être mille ans étaient enterrés dans le lieu le plus sacré de leur espèce. Ils étaient désormais chez eux. Ce sont les morts qui enracinent un peuple."

L'on passe insensiblement de la fantasy, domaine des légendes et de leurs chroniques, à la science-fiction, à l'anticipation, lorsque cette "Pangée", se révèle être les divers continents à nouveau rassemblés de la Terre. Le récit, qui aborde aussi les questions de l'origine de l'humanité, son devenir, la mort des espèces ou des civilisations, la place de l'homme dans la nature, sur la planète qui l'accueille et dont il se croit maître, amène le lecteur à se demander : Que serait-il advenu de nous, les homos sapiens, si les branches australopithèques, homo erectus ou autres néandertaliens n'avaient pas disparu? Qu'adviendra-t-il de nous dans les ères à venir? Et qu'en est-il du destin "individuel" au milieu des mouvements vastes et collectifs?

Mais chut ! il ne faut rien dévoiler de ce récit que l'on découvre finalement riche, grandiose, lyrique et fascinant, et qui explore tous les aspects de l'humain, puisque l'on passe de la sécheresse de sentiments qui nous rebutait au début, à l'émotion de la fin.

 

Le livre des nuits, de Sylvie Germain (éd. Gallimard 1985)
lecture par Marie

Tragique et magnifique, pour peu qu'on accepte de se laisser emporter par une bonne dose de fantastique. C'est l'histoire de la famille Péniel. Du père, batelier sur l'Escaut, aux arrières petits enfants, devenus fermiers depuis que le personnage principal, Victor-Flandrin, son fils, ait quitté la vie sur l'eau pour s'installer à l'écart dans une ferme de la région frontalière de Terre Noire. 
      Elle traverse trois guerres, ou plutôt est broyée par trois guerres, celles de 70, de 14-18 et de 39-45, même si Victor-Flandrin, dit Nuit-d'Or-Gueule-de-Loup, prendra femme quatre fois et aura une nombreuse descendance. 
      Les bonheurs et les malheurs qu'il subira le feront passer d'un Dieu impossible "à l'aplomb de leur vie" auquel il ne croit pas, à la croyance en "un Dieu sans visage, transfondu dans la terre, fait de pierres, de racines et de boue. Un Dieu-Terre, se dressant tout autant en forêts et montagnes que coulant en fleuves ou encore courant en vents, en pluies et en marées. Et les hommes n'étaient rien d'autre que des gestes plus ou moins amplement déployés par ce corps très obscur enroulé sur son interminable songe." 
      Le lecteur lit, le cœur battant, le cœur serré, l'écriture lyrique et poétique de Sylvie Germain, qui conte le naturel, le sur-naturel, la sensibilité exacerbée des personnages, leurs passions, qui se traduisent par des phénomènes étranges dans leur corps même de chair et de sang. 

 

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