Le Café Littéraire luxovien / généalogie...
 

 

     Nous sommes de longue lignée. L'énigme de vivre le mystère de vivre et de mourir aussi bien augmente la connaissance. [...] Tu es l'oiseau de l'âme sur l'échelle de Jacob, l'oiseau une tourterelle bleue, ou un aigle blanc à la voix rauque comme celle d'une femme satisfaite et déhanchée et chaloupant. C'est l'érotisme de l'air, l'érotisme de la mort, de la femme, l'érotisme de la terre. La mémoire est infinie, jusqu'à l'immémorial de milliards et de milliards d'années, depuis le commencement supposé, depuis l'étincelle divine qu'on voit dans les yeux des vivants et des ancêtres. 

Patrice Llaona, Écrits sur la Lumière ou En d'autres mots

 

J'ai des ancêtres par milliers, je peux remonter cent générations j'ai des frères et soeurs par milliers je peux appeler frères et soeurs des étrangers que je ne connais pas que je n'ai jamais vus qui sont de ma famille.
Depuis cent générations mes ancêtres avancent dans la terre, c'est une façon de plonger une tige dans
le sol, de racler la peau des bêtes avec du bois;
c'est une voix qui chante, que l'on entend à peine entre les arbres, oui, mes ancêtres me parlent et se lamentent, je reconnais leur voix, c'est une voix qui parle une langue simple, une langue composée avec de la salive et des sons très simples.
Mes ancêtres forment une masse gigantesque, je peux remonter très loin mais jamais je ne peux remonter jusqu'à la totalité d'entre eux;
je ne sais pas où mes ancêtres s'arrêtent, je ne sais pas si cela a une fin, je ne sais pas s'il existe dans le temps un point fixe avant lequel je n'aurais pas d'ancêtres, je ne sais pas si mes ancêtres s'arrêtent avec les hommes ou avant les hommes, je ne sais pas où s'arrêtent les hommes, je ne sais pas si j'ai des ancêtres avant les hommes.

Éric Vuillard, Tohu

 

Térii gagna la pierre-du-récitant. Fléchissant les genoux, étendant les mains pour cadencer le dire monotone, les paupières fermées à demi, la tête relevée, la gorge tendue, il commença le récit depuis longtemps répété : 

«Dormait Té Tumu avec une femme inconnue : De ceux-là naquit Tahito-Fénua. 
Dormait Tahito-Fénua avec une femme inconnue : De ceux-là naquit Atéa-Nui. 
Dormait Atéa-Nui avec la femme...
» 

Pendant que d'elles-mêmes s'évoquaient les paroles premières, Térii songeait combien ce Dire devait plaire à Pomaré, jusque-là traité comme un usurpateur, et dont nul ne s'était mis en peine, jamais, de publier les aïeux. 

« ... De ceux-là naquit Taaroa Manahuné. 
Dormait Taroaa Manahuné avec la femme Tétua é Huri du maraè Teraüpoo : 
De ceux-là naquit Téü...
» 

D'autant mieux que Térii, parmi les nombreuses lignées conservées dans la mémoire des prêtres, avait habilement choisi la plus flatteuse, par laquelle s'affiliait le chef au façonneur des deux, de la mer et des terres, par laquelle il se reliait, en quatorze générations, à l'origine des êtres. 

« Dormait Téü avec la femme Tétupaïa du maraè Raïatéa : 
De ceux-là naquit Vaïraatoa, qui est dit Pomaré. 
Dormait Vaïraatoa avec la femme Tétua-nui Réïa, du maraè Raïatéa :
De ceux-là naquirent Térii Navahoroa vahiné, puis Tinui é aï i té Alua, qui est dit aussi Pomaré, qui est l'Arii-rahi.
»

Le dernier de ces noms, il le prononça en regardant le chef. L'Arii, ennobli de la sorte, ne cachait pas son agrément. Cette ascendance affirmait ses droit sur l'île Paümotu, dont son ancêtre Taároa Manahuné avait été possesseur. 

Térii poursuivait. Afin d'étaler toutes les prérogatives, il dénombrait les genèses, fort douteuses, à dire vrai, qui rattachaient Pomaré aux Arii de Papara : 

« Dormait le chef Tavi, du maraè Taütira, avec la femme Taürua, 
puis avec la femme Tüitéraï du maraè Papara : 
De ceux-là naquit Tériitahia i Marama. 
Dormait Téritahia i Marama avec la femme Tétuaü Méritini, du maraè Vaïrao
...»

II disait tout d'une haleine les beaux noms ancestraux, marquant d'un geste mesuré du bras chacun des accouplements éternels. Un bruissement montait de la foule emmenée par le rythme, par le balancement des mots, et qui récitait, elle aussi, les séries originelles interminablement redoublées. 

Victor Segalen, Les Immémoriaux

 

      Il m'a expliqué que depuis que nous pouvions retracer un peu notre histoire, depuis Charlemagne, tout le monde, connu ou pas, par exemple descendant de Louis XVI, avait au moins vingt millions d'ascendants, forcément automatiquement, sans compter les peuplades inconnues et tous les singes précédents. Et il m'avait dit que si quelqu'un pouvait m'assurer que parmi ses vingt millions d'ascendants il n'y avait pas eu une de ses arrières-grands-mères séduite par un juif, ni un de ses arrières-grands-pères marié à une jeune juive tout cela avec les migrations et les mouvements de populations qu'il y a eu depuis vingt siècles « si quelqu'un peut se jurer aryen, mon cher Charles, file-lui un coup de pied au derrière, c'est un crétin». 

Françoise Sagan, De guerre lasse

 

      C'est là, dans la petite salle feutrée, cachée dans l'oriel faisant face à la haute tour ronde crénelée, qu'il s'était replongé dans les pages du Theâtre généalogique du royaume sarde, dans lequel un long chapitre était consacré à sa famille. Que cherchait-il, dans ces vieux in-folio jaunis, exhalant une odeur de moisi et imprimés en caractères ronds et disgracieux? Sa généalogie, une terre jaune où enfoncer ses bottes, la certitude d'être de quelque part, enfin, une somme de sentiments confus qu'il aurait tellement voulu pouvoir évoquer avec son père. Mais voilà, le vieux marquis était mort. Aventino, qui avait si longtemps et avec hargne professé que les bons pères n'existent pas, parce que le lien de paternité est pourri dès l'origine, se disait à présent que les pères devraient pouvoir vivre aussi longtemps que leurs enfants. Ainsi pourraient-ils de temps en temps leur donner la main, prendre leur peine, souffrir pour eux, être en somme ces grands explorateurs du monde «moderne» qui s'ouvrait maintenant devant lui. 

Gérard de Cortanze, Assam

 

      De mon père, de la Corrèze, j'ai reçu la mélancolie. De ma mère, de son côté, le reste, à commencer par cette exaltation subite, bien localisée qui m'empoignait invariablement en chemin mais dont il a fallu que je parte pour démêler la raison. (...)
      C'est point par point que mes deux côtés géographiques contigus pourtant, s'opposent. Par mon père, j'ai partie liée avec l'eau, les vallons et les friches, la pierre dure, l'ardoise, le sombre, l'ennui de vivre, l'impatience d'en finir. C'est lui. C'est l'inclémence de la terre limousine, livrée depuis le fond des âges à la bruyère et aux ajoncs. C'est là que j'ai vécu. Mais un lien deux fois rompu m'a ramené, au début, du côté maternel, en pays lotois où j'avais ― je le sais aujourd'hui ― ma principale demeure.

Pierre Bergounioux, Le matin des origines

 

      Entre l'hallucination et le désordre, le réel respire comme un enfant qui joue: secousse aussi capricieuse dans son effet qu'elle est imaginaire dans sa perception. Au sein du réel qui respire le temps est aussi inintelligible que le monde est fantasmagorique. La trame et la chaîne des générations et des métamorphoses dessinent le même dessin impatient et inexplicable. Aussi bien cet enfant qui joue dans le caprice est un vieillard incontinent qui radote. C'est une répétition, comme les chats guettent depuis toujours.

Pascal Quignard, Les ombres errantes

 

      J'exagère, comme toujours. J'aimerais de temps à autre remettre pied ― un pied suffirait, gardant l'autre ici ― sur la terre ferme et accéder aux vieux dossiers, fouiller dans le passé des miens et comprendre, en descendant l'arbre généalogique comme un vieux singe de mes ancêtres, pourquoi je suis devenu gardien du phare. J'avais entamé des recherches, avant ma nomination, mais voilà, on se retrouve très vite dans l'impasse et au bout de l'impasse, inévitablement, trône un guichetier obtus: impossible d'aller plus loin, les registres d'état civil ont été anéantis dans l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, la destruction du Temple de Jérusalem ou lors du déluge, alors... J'aurais pourtant aimé plonger au plus loin de la mémoire, franchir l'étape humiliante du singe analphabète, retrouver des lettres de noblesse quelque part, avant l'invention de l'écriture. Un paléontologue de mes amis, ivrogne peu recommandable aux dames de moins de 40 000 ans, me dit un jour que nous descendions tous du poisson, il ne me donna aucune précision ― mérou, barracuda. Qu'importe, là réside peut-être la réponse à ma quête: je vis au milieu des miens, mes ancêtres ou leurs descendants, des cousins en somme, éloignés, des cousins au 346e degré et nous avons peu de chose à nous dire, je ne le nie pas. On choisit ses amis, mais sa famille...

Éric Faye, Je suis le gardien du phare

 

      Nos ancêtres ― qui étaient-ils, mythe ou réalité? Enfant, je prétendais fièrement que les Frame «descendaient de Guillaume d'Orange.» J'ai appris depuis qu'il en était peut-être ainsi, car Frame dérive de Fleming, Flamand, de ces tisseurs flamands qui s'établirent dans les Basses Terres d'Écosse au quatorzième siècle. La réalité ou le mythe de ces ancêtres s'ancre en moi plus fortement chaque fois que me revient le souvenir de grand-mère Frame qui commença à travailler dans une filature de coton à Paisley alors qu'elle n'avait que huit ans.

Janet Frame, Ma terre, mon île (Un ange à ma table)

      

      Car une saga repose toujours sur des faits avérés et recoupés. Et puis il faudrait un certain culot pour rédiger une saga sur un orphelin. 
      Une saga est inextricablement reliée aux autres sagas par des liens généalogiques qui les unissent. Ses racines sont toujours les branches des précédentes. 
      Qui imaginerait un arbre sans racines? Une chose impossible. Une contradiction dans les termes. 

Jérémie Moreau, Saga de Grimr (B.D éd. Delcourt 2017)

 

En Afrique traditionnelle, l'individu est inséparable de sa lignée, qui continue de vivre à travers lui et dont il n'est que le prolongement. C'est pourquoi, lorsqu'on veut honorer quelqu'un, on le salue en lançant plusieurs fois non pas son nom personnel (ce que l'on appellerait en Europe le prénom) mais le nom de son clan: "Bâ! Bâ!" ou "Diallo! Diallo!" ou "Cissé! Cissé!" car ce n'est pas un individu isolé que l'on salue, mais, à travers lui, toute la lignée de ses ancêtres.

Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l'enfant Peul

 

      Le griot s'installait, préludait sur sa cora, qui est notre harpe, et commençait à chanter les louanges de mon père. Pour moi, ce chant était toujours un grand moment. J'entendais rappeler les hauts faits des ancêtres de mon père, et ces ancêtres eux-mêmes dans l'ordre du temps; à mesure que les couplets se dévidaient, c'était comme un grand arbre généalogique qui se dressait, qui poussait ses branches ici et là, qui s'étalait avec ses cent rameaux et ramilles devant mon esprit. La harpe soutenait cette vaste nomenclature, la truffait et la coupait de notes tantôt sourdes, tantôt aigrelettes.

Camara Laye, L'enfant noir

 

      C'est une mauvaise habitude, et dont les conséquences sont fâcheuses, que d'appeler chacun par le nom de sa terre et seigneurie. C'est la chose au monde qui fait le plus confondre et méconnaître les lignées. Le fils cadet d'une bonne maison ayant hérité d'une terre, sous le nom de laquelle il a été connu et honoré, ne peut honnêtement abandonner ce nom. Mais dix ans après sa mort, voilà que la terre incombe à un étranger, qui en fait aussi son nom. Comment s'y retrouver, après cela ? 
      Pas besoin d'ailleurs d'aller chercher d'autres exemples que ceux que nous fournit la maison royale: autant de partages, autant de nouveaux noms! Et du coup, le nom originel, celui de la souche, nous échappe. 
      Il y a tant de laxisme dans ces changements, que de nom temps, je n'ai vu personne que le destin ait porte à une situation extraordinairement élevée, sans qu'on lui attribue aussitôt des tirettes généalogiques nouveaux qu'on ne connaissait pas à son père ! et sans qu'on le greffe sur quelque illustre rameau. Et bien entendu les familles les plus obscures sont les plus propres à la falsification. Combien y a t'il de gentilhomme en France qui sont de lignée royale, sinon les écoute? Plus que d'autre origine, à ce qu'il le semble... 

Michel de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 46 Sur les noms (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme.
      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin, pour l'admission de ma sœur Lucile comme chanoisesse au chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de Remiremont; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l'ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
      Mon nom s'est d'abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l'invasion de l'orthographe française. Guillaune le Breton dit Castrum-Briani. Il n'y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin?
      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d'abord des pommes de pin avec la devise: Je sème l'or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint-Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d'or: Cui et ejus haeredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches: ma première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou Lion d'Anger; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe
(tome I première partie)

 

Un soir de la fin de mai, un homme d'un certain âge s'en retournait à pied de Shaston au village de Marlott, dans le val voisin de Blackmoor. Ses jambes vacillantes le faisaient obliquer légèrement vers la gauche. De temps en temps il semblait, par un vigoureux hochement de tête, confirmer une opinion, bien qu'il ne pensât à rien en particulier. Un panier à œufs vide était suspendu à son bras ; le poil de son chapeau était tout hérissé et la marque du pouce se voyait sur le bord. 
       Il croisa un prêtre âgé, à califourchon sur une jument grise, qui, tout en chevauchant, fredonnait d'un air distrait. 
       Bien le bonsoir, dit l'homme au panier. 
       Bonsoir, sir John, dit le prêtre.
      Le piéton fit un ou deux pas, s'arrêta, puis se retournant: 
       Faites excuse, monsieur : mais au dernier jour de marché nous nous sommes rencontrés sur cette route, à peu près à cette heure-ci, et j'ai dit: Bonsoir, et vous m'avez répondu: Bonsoir, sir John, comme aujourd'hui. 
      Oui, dit le prêtre. 
      Et une autre fois, avant, il y a près d'un mois. 
      Cela se peut. 
      Alors, pourquoi donc que vous m'appeliez tout le temps sir John, quand je suis tout bonnement Jack Durbeyfield, le revendeur? 
      Le prêtre approcha son cheval. 
      C'était une simple lubie, dit-il; puis, après un moment d'hésitation: C'est une découverte que j'ai faite il y a peu de temps, en étudiant les généalogies pour la nouvelle histoire du comté. Je suis le pasteur Tringham, l'antiquaire de Stagfoot-Lane. Ignorez-vous vraiment, Durbeyfield, que vous êtes le représentant en ligne directe de la vieille famille des chevaliers D'Urberville, descendant du célèbre chevalier, sir Païen D'Urberville qui, d'après les archives de Battle-Abbey, vint de Normandie avec Guillaume le Conquérant? 
      C'est bien la première fois qu'on me le dit, monsieur! 
      Mais, c'est vrai… Levez un instant le menton que je puisse mieux saisir votre profil. Oui, voilà le nez et le menton d'Urberville… un peu dégénérés. Votre ancêtre était un des douze chevaliers qui aidèrent le seigneur normand d'Estremavilla à conquérir le comté de Glamorgan. Plusieurs branches de votre famille ont possédé des manoirs dans toute cette région-ci. Leurs noms se trouvent dans les Rôles du Trésor, au temps du roi Étienne. Sous le règne du roi Jean, l'un deux était assez riche pour faire don d'une seigneurie aux Chevaliers Hospitaliers, et, au temps d'Édouard II, votre aïeul Brian fut convoqué à Westminster pour y assister au Grand Conseil. Après avoir un peu décliné à l'époque d'Oliver Cromwell, mais pas de façon sérieuse, sous le règne de Charles II vous fûtes nommés Chevaliers du Chêne-Royal pour votre loyalisme. Oui, il y eut parmi vous des générations de sir John, et si le titre de chevalier, comme celui de baronnet, était héréditaire, ainsi qu'au temps jadis où les chevaliers se succédaient de père en fils, vous aussi, vous seriez maintenant sir John. 
      Pas possible !

Thomas Hardy, Tess d'Uberville

 

Très fier de son origine aristocratique, il montra à Philip les photographies d'une habitation de l'époque de la reine Elisabeth.
       — Les Athelny ont vécu là pendant sept siècles, dit-il. Ah! Si vous voyiez les cheminées et les plafonds.
       D'un placard dissimulé dans la boiserie, il retira un arbre généalogique et l'étala avec une satisfaction enfantine. Un document vraiment imposant.
       — Vous voyez, toujours les prénoms familiaux: Thorpe, Athelstan, Harold, Edward. Je m'en suis servi pour baptiser mes fils. Pour les filles, je leur ai donné des noms espagnols.
       Le soupçon d'une vaste blague, dans le désir de l'épater, effleura Philip. Athelny prétendait avoir fait ses études à Winchester, mais Philip, sensible aux nuances, ne retrouvait pas chez son hôte les signes de l'homme élevé dans un collège de premier ordre. Pendant qu'il énumérait les nobles alliances de ses ancêtres, Philip se distrayait en se demandant si Athelny n'était pas le fils d'un boutiquier de Winchester ou de quelque bougnat, et si une similitude de nom ne constituait pas son unique rapport avec la vieille famille dont il exhibait la généalogie.

Somerset Maugham, Servitude humaine

 

       

 

      Ces vieilles lignées eurent presque toutes une politique, avouée ou tacite, à l'égard des mariages. Les plus ambitieuses prennent femme, si possible, au-dessus de leur niveau social, facilitant ainsi l'ascension de la génération suivante; d'autres comme les Quartier, paraissent avoir choisi dans un cercle étroit où se coupaient et se recoupaient les mêmes lignées. Les fils Drion semblent avoir souvent jeté leur dévolu sur des accordées bourgeoises ou quasi rustiques, mais sans doute bien dotées, et douées peut-être d'un sang chaud et de quelque vigueur populaire: la longévité de la race fait en tout cas contraste avec l'existence assez courte des Quartiers. Par ces Marie ou Marie-Catherine, filles de Pierre Georgy et de Marguerite Delport, ou de Nicolas Thibaut et d'Isabelle Maître-Pierre, ces Barbe Le Verger et ces Jeanne Masure, j'ai l'impression de toucher à un solide Hainaut villageois.

Marguerite Yourcenar, Le labyrinthe du monde
(tome I Souvenirs pieux)

 

      Misérable!... Rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inouïe... Quand je l'ai ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné*, couvert de sales dettes... affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé de la crotte... ah! il ne faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne voulaient plus t'avancer même cent sous... Tu peux les reprendre et te laver le derrière avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses aïeux... ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... Eh bien... elle n'aura rien de moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de valets!... Plus ça, tu entends!... jamais... jamais!... 
*
Qui est sans argent, dans la misère (populaire et vieilli) 

Octave Mirbeau, Le Journal d'une femme de chambre

 

      Le côté de Belleville différait ainsi sensiblement du côté de Vernery. Il faut rendre grâce à Marcel Proust, inventeur de la notion de «côté». Un côté, ce n'est pas seulement une localisation géographique, c'est une généalogie, c'est une tonalité, ce sont des mœurs; c'est aussi un idiome.

François Taillandier, La grande intrigue II, Telling

 

      De nouveau il ressentit combien les forces terribles et impérieuses de sa lignée, opposées à la liberté intime de son être, l'utilisaient à des fins totalement étrangères à sa conception de la vie. Elles exigeaient que la famille se perpétuât et pour cela elles étaient prêtes à le ravaler, lui, Rook Ashover, au rôle passif d'un maillon de la chaîne qui remontait à travers les siècles et se prolongerait Dieu sait jusques à quand !

John Cowper Powys, Givre et sang

 

      J'ai bien une ascendance, mais peu. Si je remonte à la source de ce sang qui me parcourt, je ne remonte pas plus loin qu'à mon grand-père. Il est la montagne d'où jaillissent les sources et qui barre la vue. Je ne vois pas au-delà; il est l'horizon, si proche. Lui-même se posait la question de l'ascendance; et il n'y répondait pas. Il parlait sans jamais se lasser de la génération. Il parlait de tout, il parlait beaucoup, il avait sur toute chose des idées bien arrêtées, mais sur aucun autre sujet il n'était aussi bavard et catégorique qu'au sujet de la génération. Il s'emballait dès qu'on effleurait l'idée. «Regardez», disait-il en levant la main. De l'index droit il comptait les articulations de la main gauche, majeur tendu. Il pointait les phalanges, le poignet, le coude. Chaque articulation figurait un degré de parenté. «Chez les Celtes, disait-il, l'interdiction d'alliance remontait jusque-là.» Et il pointait son coude. «Les Germains acceptaient l'alliance aux poignets. Et maintenant, on en est là», disait-il en montrant de son index les phalanges de son majeur dressé. «C'est une décadence progressive», disait-il en passant avec dégoût son index le long de son bras, du coude jusqu'au doigt, figurant la progression inexorable de la promiscuité. Il localisait sur son corps le lieu de l'interdit, selon les époques et selon les peuples. Il connaissait tout de la transmission des biens, des corps, des noms.

Alexis Jenni, L'art français de la guerre

 

     Je pense qu'un jour les Jim Bond domineront l'hémisphère occidental. Naturellement, ce ne sera pas tout à fait pour tout de suite, et, naturellement, à mesure qu'ils s'étendront vers les pôles, ils blanchiront, comme les lapins et les oiseaux, pour ne pas être aussi visibles sur la neige. Mais ce sera toujours Jim Bond, si bien que, dans quelques milliers d'années, moi qui te parle, j'aurais dû ma naissance à des reins de roi africain. Maintenant, je voudrais que tu me dises une chose. Pourquoi est-ce que tu hais le Sud?

William Faulkner, Absalon! Absalon!

 

     Mais j'en reviens à mes parents, dont le tour sera vite accompli faite de matière. Deux fuyards qui ne semblent guère avoir ressenti de remords, leur reniement jusqu'à ce jour étant demeuré sans faille. Mon arbre généalogique est un bonsaï tout ébranché, cul-de-jatte côté racines. 

Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants

 

      Mais la dame de Fröso s'était montrée différente: elle l'avait assez aimé pour souhaiter lui offrir un durable asile; elle avait voulu de lui un enfant; il ne saurait jamais si s'était réalisé ou non ce vœu qui va plus loin que le désir du corps. Se pouvait-il que ce jet de semence, traversant la nuit, eût abouti à cette créature, prolongeant et peut-être multipliant sa substance, grâce à cet être qui était et n'était pas lui? Il éprouva le sentiment d'une infinie fatigue, et malgré lui quelque orgueil. Si cela était, il avait partie liée, comme il l'avait d'ailleurs déjà par ses écrits et ses actes; il ne sortirait du labyrinthe qu'à la fin des temps.

Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au noir

 

      Win apprend la frustrante nouvelle: les analyses d'ADN ne sont pas encore terminées. (...) Il demande ensuite ce qu'apporteraient les résultats, exactement.
      ― Un historique généalogique, explique le Dr Reid au téléphone. La recherche est fondée sur quatre grands groupes ancestraux bio-géographiques: africain sub-saharien, indo-européen, est-asiatique et amérindien, ou bien un mélange. (...)
      ―... une technique basée sur les PNS, poursuit le Dr Reid, les polymorphismes sur nucléotidiques simples. C'est différent de l'analyse d'ADN traditionnelle, qui exige d'étudier des millions de paires de gènes quand on recherche des correspondances. En gros, nous nous intéressons à quelque deux mille marqueurs d'ascendance...

Patricia Cornwell, Tolérance zéro

 

      Certes, on peut encore compter sur les dispositifs qui assurent au moins la survivance d'une part de soi dans la postérité, classables pour l'essentiel en deux catégories: le dispositif biologique, qui permet de transmettre à sa descendance cette part de soi-même qui s'appelle patrimoine génétique, et le dispositif historique, qui permet de transmettre, dans la mémoire et dans le langage de celui qui continue à vivre, ce petit peu, ce maximum ou ce minimum d'expérience que même l'homme le plus désarmé à recueilli et accumulé. On peut aussi considérer ces dispositifs comme un seul: il suffit de supposer que la succession des générations constitue comme les phases de la vie d'une seule personne, qui continue pendant des siècles et des millénaires; mais on ne fait que renvoyer le problèmes de sa propre mort individuelle à l'extinction du genre humain, si lointaine qu'elle soit. 

Italo Calvino, Palomar 
(chapitre: Comment apprendre à être mort)

 

Bien sûr, j'aurais préféré vivre avant, être mon père ou n'importe lequel de ceux qui nous avaient précédés ou l'un de nos lointains descendants, quand plus personne, même dans les coins les plus reculés, ne se croira incomparable, différent, n'importe quoi. Aux uns comme aux autres furent, seront apparentées cette fatigue d'étude, cette hâte qui furent mon lot parce que c'était mon tour et pas avant ou après. Et un peu, aussi, parce que tout est compliqué, vaste et qu'on est petit, avec une vie brève, rognée déjà de dix-sept années. Mais on doit essayer. 

Pierre Bergounioux, L'orphelin

 

Ce Wundgelesenes n'affecte donc pas le destin des personnages, ne les programme pas, ne les voue pas a la souffrance. Ce discret stigmate (stigma, mot grec signifiant "piqûre, plaie ouverte, tatouage") serait plutôt l'indice de leur humanité, tout simplement. L'indice de leur appartenance à l'immense et tumultueuse communauté humaine qui, de génération en génération et sous toutes les latitudes, se transmet une faille une griffure d'incertitude, une plaie d'incomplétude que rien ne peut suturer, la piqûre d'un manque que rien ne peut combler. 

Sylvie Germain, Les personnages

 

C'est que j'aurai peut-être des enfants, que je parviendrai peut-être à lancer une poignée de semence par-delà les limites de cette génération de gens assiégés par la mort, qui se bousculent le long des rues dans une rivalité sans fin. Mes filles reviendront ici, par d'autres étés; mes fils laboureront de nouveaux champs. Nous ne sommes pas des gouttes d'eau vite séchées par le vent: grâce à nous, les jardins verdissent et les forêts tressaillent. Nous renaissons sous de nouvelles formes, à jamais. 

Virginia Woolf, Les Vagues

 

On m'avait appris que nos gènes nous poussent à nous reproduire pour se projeter dans la génération suivante. Que c'est pour eux le seul moyen égoïste, mesquin, et futile de tendre vers une ébauche d'éternité. Et c'est plus fort que nous: les plus réticents finissent par faire des enfants, avec ou sans désir, mais pas vraiment par accident. Nous sommes programmés pour le faire, comme nous le sommes pour respirer, boire et manger. Notre libre arbitre est relatif: on ne réfléchit jamais à la futilité de la vie avant d'avoir commis l'irréparable et mis un enfant au monde, quand ce n'est pas plusieurs.
      J'ai réfléchi à ça pendant des semaines, et si j'avais vécu dans un pays où c'était permis, je serais allé me faire vasectomiser. 

Martin Winkler, En souvenir d'André

 

 

 

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