Le Café Littéraire / sur le mariage...
 

 

La relation à la mort s'étant de plus en plus détériorée avec l'idéologie bourgeoise, on a commencé d'utiliser des techniques qui servaient dans d'autres civilisations au culte des morts ainsi la momification, la dessiccation, l'embaumement pour conserver les vivants. Et l'un des champs d'expérimentation les plus répandus et les plus gratifiants pour réduire la vie au strict minimum sans avoir néanmoins à la quitter tout à fait, a été longtemps le mariage. 

Christiane Singer, Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies

 

Miai-kekkon : jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des mariages étaient arrangés. Nakodo (la marieuse) facilite les échanges d'informations entre les deux familles. La tradition veut que l'homme envoie des cadeaux (habituellement une bague de fiançailles et de l'argent) à la femme, lorsque sa demande est acceptée. Cette cérémonie d'engagement est appelée yuino. 

An English Dictionary of Japanese Culture, de Bâtes Hoffer et Nobuyuki Honna 
cité par Jackie Copleton dans: La voix des vagues

 

Elle a été pour moi la jeune fille dont on remarque qu'elle met une certaine robe et cueille une certaine rose lorsque nous sommes invités, à dîner, et qui nous oblige à penser: "Doucement, doucement... C'est une affaire d'importance... Et d'ailleurs, est-ce qu'elle aime les enfants?" On observe qu'elle tient un peu gauchement son parapluie, mais qu'elle a montré de la compassion pour la taupe prise dans une trappe, et l'on se dit que somme toute elle saurait conserver quelque poésie aux tartines du petit déjeuner. (Tout en me rasant, je pensais aux déjeuners innombrables de la vie conjugale.) 

Virginia Woolf, Les Vagues

 

Tu prends ça pour de l'amour? Ce n'était pas de l'amour. Les femmes ne sont pas sur cette terre pour aimer. Quelle folie que tout ce romanesque. 
(...) 
      Je m'étais convaincue que Yuko n'avait pas besoin d'un métier, le mariage lui suffirait car le rôle d'une épouse à la maison était important. Je voulais lui éviter d'avoir à travailler parce qu'elle n'aurait pas d'autre choix, si ce n'est de mourir de faim. Je n'appréciais pas du tout la satisfaction, la nécessité et la liberté qu'apportait un métier. Je ne considérais que ma propre existence: c'est un ingénieur qui m'avait apporté une stabilité émotionnelle et financière. Pourquoi ce Shige Watanabe ne parviendrait-il pas à faire la même chose pour la fille? 

Jackie Copleton, La voix des vagues

 

L'année précédente, on l'avait fiancée à un garçon de la noblesse locale. J'avais admiré sa dot dont les malles laquées cramoisies avaient occupé tout un pavillon. À compter ses vaisselles de Jade, d'or, d'argent, ses draps de velours et de satin, ses robes innombrables et ses chaussures brodées, j'avais même éprouvé de l'envie. Je n'avais pas compris ce qu'était le mariage. Ce fut seulement après son départ que je réalisais qu'un monde harmonieux où chaque chose se tenait à sa juste place venait de s'effondrer. Plus tard, accompagnée de son époux, Pureté revint à la maison maternelle. Comme je l'avais craint, la frange relevée, le visage épilé, les joues fardées, les cheveux en chignon, elle n'était plus ma soeur. Elle était devenue femme! 

Shan Sa, Impératrice

 

Vous allez bientôt partir pour le Portugal. (...) Cette ambassade est très officielle. (...) Vous remettrez au roi Jean la lettre par laquelle je [Philippe III de Bourgogne dit Philippe le Bon] lui demande la main de sa fille, l'infante Doña Isabel. Avec l'humilité qu'il sied. La lettre et la demande, je veux dire. Vous, on doit vous traiter avec les plus grands égards, ainsi que si c'était moi-même qui me rendais en Lusitanie. (...) On doit aussi vous remettre la future duchesse afin que vous la conduisiez à Bruges où nous recevrons les sacrements. L'été prochain. Si Dieu le veut. Il y a Dieu et il y a moi, tel est le vrai. Et ce mariage, Dieu le veut plus que moi, maître Johannes. Vous savez ce qu'il en est de mon goût pour les épousailles. J'y vais parce qu'il le faut, comme on va au pot par temps de colique.

 Jean-Daniel Baltassat, Le valet de peinture

 

 

Si, finalement, ils acceptèrent le mariage, bien qu'à contrecœur - un véritable miracle, en fait -, ce fut grâce à M. Honda. M. Honda leur posa de nombreuses questions à mon sujet et prédit que le serais un merveilleux compagnon pour leur fille, que si elle voulait m'épouser, ils ne devaient surtout pas s'y opposer, sinon, les conséquences risquaient d'être désastreuses. Les parents de Kumiko avaient une confiance absolue dans les prédictions de M. Honda, il leur fut donc impossible après cela de faire la moindre objection à notre mariage. 

Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort

 

La bizarre comédie que fut le jour de mon mariage! Trois semaines de fiançailles, la présence fréquente de ce Renaud que j'aime à l'affolement, ses yeux gênants, et ses gestes (contenus cependant) plus gênants encore, ses lèvres toujours en quête d'un bout de moi me firent pour ce jeudi-là une mine aiguë de chatte brûlante. Je ne compris rien à sa réserve, à son abstention, dans ce temps-là! J'aurais été toute à lui, dès qu'il l'eut voulu; il le sentait bien. Et pourtant, avec un soin trop gourmet de son bonheur et du mien? Il nous maintint dans une sagesse éreintante. Sa Claudine déchaînée lui jeta, souvent, des regards irrités au bout d'un baiser trop court et rompu avant le... avant le temps moral: «Mais enfin, dans huit jours ou maintenant, qu'est-ce que ça fait? Vous me brégez inutilement, vous me fatiguez affreusement...» Sans pitié de nous deux, il me laissa toute intacte, malgré moi, jusqu'à ce mariage à la six-quat'deux. 

Colette et Willy, Claudine en ménage

 

La noce, débouchant de la rue Saint-Denis, traversa le boulevard. Elle attendit un moment, devant le flot des voitures; puis, elle se risqua sur la chaussée, changée par l'orage en une mare de boue coulante. L'ondée reprenait, la noce venait d'ouvrir les parapluies; et, sous les riflards lamentables, balancés à la main des hommes, les femmes se retroussaient, le défilé s'espaçait dans la crotte, tenant d'un trottoir à l'autre. Alors, deux voyous crièrent à la chienlit; des promeneurs accoururent; des boutiquiers, l'air amusé, se haussèrent derrière leurs vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur les fonds gris et mouillés du boulevard, les couples en procession mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe écrue à fleurs imprimées de madame Fauconnier, le pantalon jaune-canari de Boche; une raideur de gens endimanchés donnait des drôleries de carnaval à la redingote luisante de Coupeau.

Émile Zola, L'assommoir

 

Il l'embrassa derrière une colonne pendant que l'attention générale était absorbée par l'entrée du cortège à la sacristie. Près de la porte, ils attendirent l'arrivée de deux ou trois voitures qui s'étaient éloignées et assistèrent à la sortie des nouveaux époux. Sue soupira.
      « Les fleurs dans la main de la mariée ressemblent tristement à la guirlande qui ornait les génisses offertes en sacrifice dans les temps anciens!
      ― Pourtant, Sue, ce n'est pas pire pour la femme que pour l'homme. C'est ce que certaines femmes ne veulent pas voir et, au lieu de protester contre les conditions du mariage, elles protestent contre l'homme, l'autre victime, comme si une femme dans la foule invectivait l'homme qui la pousse, alors qu'il ne fait que transmettre malgré lui la pression exercée par d'autres.
      ― Oui, quelques-unes sont ainsi; elles feraient mieux de s'unir avec l'homme contre leur ennemi commun, la contrainte sociale.»
(...)
      «Comment, vous ne vous êtes pas décidés? C'est le comble que j'aie assez vécu pour voir ce bon vieux dicton: "Mariez-vous en hâte et repentez-vous tout à loisir" gâté ainsi par vous deux! Il est temps que je retourne à Marygreen, si c'est à cela que nous mènent les idées nouvelles! Personne ne pensait à avoir peur du mariage de mon temps, ni de beaucoup d'autres choses, sauf d'un boulet de canon ou d'un buffet vide. Ma foi, quand mon pauvre homme et moi nous nous sommes mariés, nous n'y attachions pas plus d'importance qu'à une partie de dés.

Thomas Hardy, Jude l'obscur

 

Sa femme, entendant le bruit de ses pas, sort de sa chambre et se jette sur lui en criant d'une voix traînante d'opéra chinois: 
     
Tu es rentré, monsieur le juge? 
      (Note de l'auteur aux lectrices chinoises qui se préparent au mariage: ici, l'appellation de son époux par le titre officiel de sa fonction me semble excessif, atypique, surtout dans l'intimité. En revanche, la question posée est particulièrement ingénieuse. Voilà la clé de l'art conjugal qui maintient la solidité de nos familles, depuis des milliers d'années: ne posez jamais de questions gênantes. Ne demandez jamais à un homme d'où il vient ni ce qu'il a fait. Jamais. Constatez seulement le fait, sous forme de question, témoignant non seulement de votre sollicitude envers lui, mais aussi que son retour est une sorte de merveilleux miracle que vous ne parvenez pas à croire. Sous le coup de l'émotion, vous avez tout juste la force de constater le fait du bout des lèvres, tellement il tient du merveilleux. 

Dai Sijie, Le complexe de Di

 

Enfants, les femmes dépendent d'un père et de sa fortune changeante. Adultes, elles s'attachent à un époux inconstant. Tantôt abandonnées, tantôt adulées, rongées de jalousie, malades de soupçons, les femmes meurent de chagrin, s'éteignent en couches, sont fauchées par les maladies. L'homme est l'ennemi de la femme! Les pères marchandent nos mariages, les époux mentent et nous exploitent, les enfants trahissent et nous assassinent! Dames nobles, bourgeoises, paysannes, toutes ressemblent aux bêtes de trait qui tirent la charrette d'une existence vaine. (...) On me demande souvent comment une femme pourrait acquérir sa liberté. Je réponds que la liberté de la femme commence quand elle comprend le mot «indépendance»: refuser la douceur de la soie, le délice des mets, l'enchaînement de l'amour, l'asservissement de la fécondité, renoncer aux agréments, aux envies, aux illusions! Oubliez les seins qui allaitent les chagrins, oubliez le ventre qui enfante les crimes, refusez les caresses, origine de toutes les douleurs. Rompez avec le foyer, les hommes, le plaisir, c'est le premier pas vers la délivrance! 

Shan Sa, Impératrice

 

Si l'un des époux ne supporte pas que l'autre vibre, vive et aime en dehors de sa présence, s'il se met à rêver d'être la seule source de son bonheur, il peut avoir au moins une certitude: celle de devenir la seule source de son malheur. 

Christiane Singer, Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies

 

 

« Rébéka portait les maro mouillés, tordus à la hâte, et qui ruisselaient. Samuéla, fier d'un plein panier d'écrevisses, chantonnait un petit péhé jovial. Ils aperçurent le Missionnaire: sitôt Eréna-aux-Fleurs cacha les grandes corolles et couvrit son sein nu. Le pêcheur assoupit sa chanson. Toute joie tomba. 
      Noté reconnaissait depuis longtemps Samuéla pour l'un des premiers et des plus certains disciples de Iésu; et il lui serra la main avec une grande bonté. Cependant, le visage de Rébéka semblait inquiet, et plein de cette confusion nouvelle que les gens nommaient «haáma», d'un mot Piritané, faute de pouvoir la désigner en leur langage. Cela prenait soudain les filles en présence des étrangers. «Quelle est cette femme?» demanda le Missionnaire. 
      «C'est la femme de Iakoba», répondit vivement Samuéla. «Il est son tané depuis longtemps. 
      Le dire est vrai,» consentit Iakoba, «mais je pense qu'elle dort aussi bien auprès de Samuéla qu'avec moi-même». Ils continuèrent tous deux à parler ensemble sans pouvoir se mettre d'accord. Rébéka restait indifférente au partage de ses nuits. Le Missionnaire insistait pour être renseigné là-dessus. 
      Iakoba ne s'expliquait point cette curiosité, ni que l'on disputât sur ses enlacements. Il entendait bien en disposer lui. Mais le professeur de Christianité, empris d'un grand zèle, s'efforça de le détromper: ces actions-là ne sont permises que précédées d'un nouveau rite, il disait «mariage» qui, d'abominables et impies, les rend tout aussitôt excellentes aux yeux du Seigneur. Voici quelle était la célébration: d'abord, le Missionnaire déclarait, devant l'assemblée chrétienne: «celui-ci, et celle-là, désirent être unis en mariage.» Alors la foule décidait s'il était bon de les unir, ou mauvais. Puis, quelques jours après, on se rendait au faré du Missionnaire, ou bien d'un homme appelé magistrat. Le magistrat disait au tané de prendre, dans sa main droite la main droite de la femme, et demandait encore... 
      «Bien! bien», interrompit Noté. Il conclut: «Iakoba, tu dois épouser cette femme.» 
      En vérité Iakoba n'eût pas imaginé de telles mœurs. De tous les imprévus surgis depuis son retour, ce rite lui semblait le plus stupéfiant. Quoi donc! les Missionnaires avaient, avec un juste mépris, aboli de grandes coutumes: la part-aux-atua pendant le festin, les victimes avant la guerre, le rite de l'Œil, et tant d'autres, et voici qu'ils entouraient de réticences et de cérémonies ce passe-temps: dormir avec une femme, le plus banal de tous! bien qu'assez plaisant. Mais cela, Iakoba devinait bon de ne pas l'exprimer. Il consentit: 
      «J'épouserai donc la femme Rébéka.» Puis il ajouta : «Alors, elle ne pourra plus s'en aller du faré, maintenant? 
      Jamais. Vous serez joints devant le Seigneur, jusqu'à votre mort.»
      Iakoba se réjouit. Car Rébéka se montrait toujours ingénieuse en habiletés de toutes sortes. Il aurait désiré accomplir aussitôt le rite profitable. 

Victor Segalen, Les Immémoriaux

 

 

 

Retour à la liste   /    Aller à la bibliographie / Accueil  /  Calendrier  / Lectures /  Expositions  /  Rencontre  Auteurs  /  A propos /Entretiens / Sorties