Le Café Littéraire / sur le mariage... 
 

 

Rose se marierait-elle un jour? Elle ne parvenait pas à imaginer la chose. Un homme auprès d'elle, jour et nuit, dans son lit avec elle, qu'elle devrait servir, dont elle dépendrait, qui la connaîtrait, l'appellerait mon épouse, ma femme, comme on dit «mon chapeau» ou «mon chien». Mais elle aussi, après tout, pourrait l'appeler mon époux, mon mari, comme on dit «ma pelote», «mon cadre à broder». De plus, ce n'étaient pas toujours les hommes qui régnaient. 
       (...) 
       Et quand j'aurai un mari? se demanda-t-elle de nouveau. Si toutefois j'en ai un. Devrai-je aussi le défendre? Non. Sûrement pas. Le prince décrit par Zelada, celui qui m'élèvera au-dessus de toutes les femmes, n'aura nul besoin que je lutte pour lui. C'est lui qui se battra pour moi. Comment vivrons-nous? Partagerons-nous la même chambre, le même lit? Ferons-nous ensemble ce que Victorine Casadesus la nièce du major Casadesus m'a dit que les époux faisaient? Impossible. Que dirait maman et que penserait papa? 

Agnès Desarthe, Ce cœur changeant

 

En avril, Sophie entreprit un voyage à Saint-Pétersbourg pour tâcher d'obtenir de l'empereur la levée de l'interdiction qui pesait encore sur La sonate à Kreutzer. Comme toujours chez Tolstoï, cette œuvre est en partie autobiographique. Comme lui, son héros montre à sa fiancée son journal où sont consignées toutes ses aventures. Le sujet du livre pose le problème du mariage et des rapports intimes entre les époux. 
      Un homme tue sa femme par jalousie. Pour les juges, il s'agit d'un d'un drame passionnel, mais pas pour le meurtrier qui dans un train fait le récit de sa vie à un inconnu. Le problème est plus grave. Il met en cause une société qui offre en pâture à des fiancés de hasard, comme au marché, des jeunes filles ignorantes de la vie. Tolstoï démystifie l'institution du mariage, lui pour qui l'acte même d'amour n'est pas naturel. Les jeunes filles innocentes le subissent et le détestent. Seule l'initiation au vice les entraîne à leur tour dans la débauche... 
      Le mariage devient ainsi un piège où «deux monstres» s'affrontent. Les querelles succèdent aux querelles, entrecoupées d'apaisement amoureux. Les mots, les menaces deviennent une habitude, un spectacle, presque un jeu. La vanité, la jalousie transforment la vie d'un couple en enfer... 

Vladimir Fédorovski, Le roman de Tolstoï

 

« Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux faire, lorsque tu auras cessé d'aimer la femme de ton choix et que tu l'auras bien étudiée ; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une façon irréparable ! Marie-toi plutôt vieux et bon à rien ! Alors tu ne risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'élevé et de bon. Oui, tout s'éparpille en menue monnaie ! Oui, c'est ainsi ; tu as beau me regarder de cet air étonné. Si tu comptais devenir quelque chose par toi-même, tu sentiras à chaque pas que tout est fini, que tout est fermé pour toi, sauf les salons où tu coudoieras un laquais de cour et un idiot… Mais à quoi sert de… ? » 
       « Ma femme, continua le prince André, est une excellente femme, une de celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien à craindre ; mais que ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux ! pour n'être pas marié ! » 
       « Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une existence ! Tu parles de Bonaparte et de sa carrière, continua-t-il, bien que Pierre n'en eût pas soufflé mot… mais Bonaparte, lorsqu'il travaillait, marchait à son but, pas à pas, il était libre, il n'avait que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de te lier à une femme, et te voilà enchaîné comme un forçat ; tout ce que tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et te remplir de regrets.» 

Léon Tolstoï, La Guerre et la Paix - Tome I

 

Il avait été marié dans les années 1950, mais personne ne sait pourquoi sa femme l'avait quitté après seulement quelques semaines. On disait qu'il l'avait rencontrée par petite annonce: ils avaient correspondu longtemps avant de se découvrir. Était-ce la raison de l'échec de leur couple? Gourvec était peut-être le genre d'homme dont on aimait lire les déclarations enflammées, pour qui l'on était capable de tout quitter, mais derrière la beauté des mots la réalité était forcément décevante. D'autres mauvaises langues avaient murmuré à l'époque que c'était son impuissance qui avait conduit sa femme à repartir si vite.

Denis Foenkinos, Le mystère Henri Pick

 

Puis les mois passent, jusqu'à ce qu'il nous arrive de nous rencontrer par hasard dans la rue encore une fois; acclamations de fêtes, rires, promesses de nous revoir, mais ni elle ni moi ne faisons jamais rien pour provoquer une rencontre; peut-être parce que nous savons que ce ne serait plus la même chose. Or, dans un monde simplifié et réduit, dans lequel le terrain serait déblayé de toutes ces situations préétablies qui font que des rencontres plus fréquentes impliqueraient entre nous une relation qu'il faudrait d'une manière ou d'une autre définir, peut-être en vue d'un mariage ou quoi qu'il en soit dans la perspective de former un couple, ce qui présupposerait des liens qui pourraient s'étendre à nos familles respectives, aux relations parentales ascendantes et descendantes, aux fraternités et aux cousinages, et impliquant toutes nos relations ainsi qu'un engagement dans la sphère des revenus et des biens patrimoniaux; une fois donc qu'auraient disparus tous ces conditionnements qui flottent silencieusement autour de nos dialogues et font qu'ils ne durent pas plus de quelques minutes, le fait de rencontrer Franziska devrait être encore plus beau et agréable. 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

Quand d'aventure il se rappelait précisément ce moment-là, il éprouvait toujours une certaine difficulté, a priori, à en admettre la réalité. Car Simon Clavin et Gervaise Bien étaient passés non seulement devant le maire mais avaient fait un crochet par l'église pour s'unir, tout ce qu'il y avait d'officiellement, devant Dieu et les hommes. N'eût été que d'eux, ils se seraient volontiers évité la corvée (et d'ailleurs, dans un roman que Simon Pierre Duhaut devait écrire plus tard, et dans lequel il mettait en scène l'événement quelque peu autobiographique de l'union, le cérémonial du mariage, à la fois civil et religieux, avait été gommé), et ne s'y étaient pliés que pour éviter à la maman de la mariée une crise hépatique de contrariété dont elle était bien capable. Ils se marièrent, vécurent un certain temps d'embrasement heureux et n'eurent qu'un seul enfant, à défaut de beaucoup, comme on ne dit pas dans les livres. 

Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire

 

Et voilà. Après avoir dûment recensé nos souvenirs encore frais, retour à la case de départ. À la raison, raisonnante, raisonnable. En un sens, Ilse n'a pas tout à fait tort. On pourrait, en effet, se demander. Elle et moi, si l'on se met à y penser. Est-ce que nous sommes vraiment compatibles, de mœurs, d'intérêts. Est-ce que. Quand on commence à réfléchir, c'est la fin: on commence à se séparer. Malgré toutes les raisons, un mariage est toujours déraison. Même de la main gauche. Même à la colle, rare que ça colle. Si l'on se met à supputer ce à quoi, ce dans quoi l'on s'engage. S'il fallait être prudent, pour éviter un faux pas, on ne pourrait plus faire un pas. Paralysie. La vérité n'est pas bonne à prédire: personne n'est fait pour vivre avec personne. Vice rédhibitoire, de naissance. On continue comme on a débuté dans la vie: en famille. Entre parents et enfants, le collage des collages: forcé. (...) Le mariage est une maladie d'enfance, qui laisse des traces indélébiles. On en retrouve les restes, les séquelles, sur le divan, plus tard. 

Serge Doubrovsky, Le livre brisé

 

Ah, regarde la photo de mariage. Qu'est-ce qu'ils étaient beaux Robert et Roberte quand ils étaient jeunes... Josette remarque que Roberte a l'air un peu triste sur la photo, mais elle ne le dit pas. - Elle s'est mariée jeune, dis donc, ta mère. À seize ans! Et ton père, trente-quatre? Ah oui! Dis-huit ans de différence, quand même. D'un coup, les filles devenaient des femmes, à l'époque. Pas facile, c'est sûr. Et puis, direct enceinte! Y avait pas la pilule, on oublie ça, nous. Mais, dis... tu savais que ta mère était enceinte de toi, avant de se marier? Regarde les dates... Le mariage. Et six mois plus tard, le bébé est là! Coquins, tes parents! 

Barbara Constantine, Allumer le chat

 

Philippe Toussaint dînait avec moi après que j'avais couché Léo qui s'endormait très tôt. Nous échangions quelques banalités sans jamais nous crier dessus. Nos rapports étaient à la fois cordiaux et inexistants. Encore que. Les couples qui ne crient pas, ne sont jamais en colère, sont indifférents l'un à l'autre sont parfois dans la plus grande violence qui soit. Pas de vaisselle cassée chez nous. Ni de fenêtre à fermer pour ne pas déranger les voisins. Que du silence. 

Valérie Perrin, Changer l'eau des fleurs

 

L'union de Laura et Volomari Volotinen s'avéra des plus heureuses. Il fut ainsi démontré par l'expérience qu'une femme mûre a tout d'un bon investissement: avec l'âge, les années s'accumulent, le capital augmente, elle acquiert une valeur muséale et un lustre historique. Il en va tout autrement d'une épouse de vingt ans: le charme de la jeunesse se dissipe à une vitesse incroyable, laissant derrière lui une coquille vide qu'une vie d'homme, aussi longue soit-elle, ne peut suffire à remplir. 

Arto Paasilinna, Le dentier du maréchal,
madame Volotinen et autres curiosités

 

La relation à la mort s'étant de plus en plus détériorée avec l'idéologie bourgeoise, on a commencé d'utiliser des techniques qui servaient dans d'autres civilisations au culte des morts ainsi la momification, la dessiccation, l'embaumement pour conserver les vivants. Et l'un des champs d'expérimentation les plus répandus et les plus gratifiants pour réduire la vie au strict minimum sans avoir néanmoins à la quitter tout à fait, a été longtemps le mariage. 

Christiane Singer, Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies

 

«C'est ainsi quand on n'a plus de mari, on n'a plus rien», soupire-t-elle. Smith le sait: une femme n'a pas de bien propre, tout appartient à son époux. En se mariant, elle lui donne tout. En le perdant, elle cesse d'exister. Lackshamama ne possède plus rien, à part un bijou qu'elle est parvenue à dissimuler sous son sari, offert par ses parents le jour faste où, ornée de riches parures, elle avait été conduite au temple par sa famille en liesse pour célébrer ses noces. Elle était entrée dans le mariage avec somptuosité; elle en sortait dans le total dénuement. Elle aurait préféré que son mari l'abandonne, avoue-t-elle, ou la répudie, au moins la société ne l'aurait pas reléguée au rang de paria, peut-être ses proches auraient-ils montré quelque compassion, là où ils ne lui témoignaient que mépris et hostilité. Elle aurait préféré naître sous la forme d'une vache, ainsi elle aurait été respectée. 

Laeticia Colombani, La tresse

 

C'était un mariage de raison, et il n'y eut jamais d'affection, encore moins d'amour, entre les époux. Mon père s'est saoulé avec ses amis pendant la réception, et ma mère (...) a passé la soirée avec sa famille. Sur la photo de mariage, il ne reste que maman dans sa robe blanche. On a retiré papa d'un coup de ciseaux, comme elle-même l'a retiré de sa vie. Elle a d'ailleurs l'air très malheureuse sur ce cliché. Au soir des noces, quand l'époux est arrivé en titubant devant la chambre nuptiale, la porte était fermée à clef et il demanda en vain qu'on la lui ouvre. 

Jim Fergus, Marie-Blanche

 

Miai-kekkon : jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des mariages étaient arrangés. Nakodo (la marieuse) facilite les échanges d'informations entre les deux familles. La tradition veut que l'homme envoie des cadeaux (habituellement une bague de fiançailles et de l'argent) à la femme, lorsque sa demande est acceptée. Cette cérémonie d'engagement est appelée yuino. 

An English Dictionary of Japanese Culture, de Bâtes Hoffer et Nobuyuki Honna 
cité par Jackie Copleton dans: La voix des vagues

 

Elle a été pour moi la jeune fille dont on remarque qu'elle met une certaine robe et cueille une certaine rose lorsque nous sommes invités, à dîner, et qui nous oblige à penser: «Doucement, doucement... C'est une affaire d'importance... Et d'ailleurs, est-ce qu'elle aime les enfants?» On observe qu'elle tient un peu gauchement son parapluie, mais qu'elle a montré de la compassion pour la taupe prise dans une trappe, et l'on se dit que somme toute elle saurait conserver quelque poésie aux tartines du petit déjeuner. (Tout en me rasant, je pensais aux déjeuners innombrables de la vie conjugale.) 

Virginia Woolf, Les Vagues

 

Tu prends ça pour de l'amour? Ce n'était pas de l'amour. Les femmes ne sont pas sur cette terre pour aimer. Quelle folie que tout ce romanesque. 
(...) 
      Je m'étais convaincue que Yuko n'avait pas besoin d'un métier, le mariage lui suffirait car le rôle d'une épouse à la maison était important. Je voulais lui éviter d'avoir à travailler parce qu'elle n'aurait pas d'autre choix, si ce n'est de mourir de faim. Je n'appréciais pas du tout la satisfaction, la nécessité et la liberté qu'apportait un métier. Je ne considérais que ma propre existence: c'est un ingénieur qui m'avait apporté une stabilité émotionnelle et financière. Pourquoi ce Shige Watanabe ne parviendrait-il pas à faire la même chose pour la fille? 

Jackie Copleton, La voix des vagues

 

Louis soupçonnait fortement que cette stabilité apparente de leur union tenait à leur respect du mystère, de ce secret de Polichinelle que tout le monde a plus ou moins percé sans jamais le dire ouvertement, qui est que, quand on va vraiment au fond des choses, on s'aperçoit que le mariage est une complète fiction, qu'il n'y a pas plus d'union des âmes que de beurre en broche, que chaque âme reste enfermée à jamais dans une gangue impénétrable d'individualité farouche et définitivement fermée à toute espèce de raison. C'était cela le mystère. Et même quand on croyait connaître son partenaire comme sa poche, il arrivait encore qu'on tombe nez à nez avec une muraille aveugle ou qu'on soit happé dans un trou sans fond. Et parfois même on se trouvait égaré au milieu d'une zone de complète bizarrerie; ça vous arrivait tout à coup (quoique rarement, Dieu merci) et sans raison apparente, comme il arrive à un avion qui vole au milieu d'un ciel parfaitement serein d'être brusquement secoué par d'invisibles turbulences. Par exemple, on découvrait chez son conjoint une attitude ou une croyance qu'on n'avait jamais soupçonnée, une conviction tellement absurde (à vos yeux en tout cas) qu'elle frisait la psychose. Dans ces cas-là, quand on tenait à préserver la paix du ménage et sa propre tranquillité d'esprit, il valait mieux laisser pisser le mérinos et se répéter que les seuls gens qui perdent patience lorsqu'ils viennent de faire ce genre de découverte sont les insensés qui s'imaginent qu'on peut vraiment connaître l'esprit de quelqu'un d'autre. 

Stephen King, Simetierre

 

L'année précédente, on l'avait fiancée à un garçon de la noblesse locale. J'avais admiré sa dot dont les malles laquées cramoisies avaient occupé tout un pavillon. À compter ses vaisselles de Jade, d'or, d'argent, ses draps de velours et de satin, ses robes innombrables et ses chaussures brodées, j'avais même éprouvé de l'envie. Je n'avais pas compris ce qu'était le mariage. Ce fut seulement après son départ que je réalisais qu'un monde harmonieux où chaque chose se tenait à sa juste place venait de s'effondrer. Plus tard, accompagnée de son époux, Pureté revint à la maison maternelle. Comme je l'avais craint, la frange relevée, le visage épilé, les joues fardées, les cheveux en chignon, elle n'était plus ma soeur. Elle était devenue femme! 

Shan Sa, Impératrice

 

Vous allez bientôt partir pour le Portugal. (...) Cette ambassade est très officielle. (...) Vous remettrez au roi Jean la lettre par laquelle je [Philippe III de Bourgogne dit Philippe le Bon] lui demande la main de sa fille, l'infante Doña Isabel. Avec l'humilité qu'il sied. La lettre et la demande, je veux dire. Vous, on doit vous traiter avec les plus grands égards, ainsi que si c'était moi-même qui me rendais en Lusitanie. (...) On doit aussi vous remettre la future duchesse afin que vous la conduisiez à Bruges où nous recevrons les sacrements. L'été prochain. Si Dieu le veut. Il y a Dieu et il y a moi, tel est le vrai. Et ce mariage, Dieu le veut plus que moi, maître Johannes. Vous savez ce qu'il en est de mon goût pour les épousailles. J'y vais parce qu'il le faut, comme on va au pot par temps de colique.

 Jean-Daniel Baltassat, Le valet de peinture

 

 

Si, finalement, ils acceptèrent le mariage, bien qu'à contrecœur un véritable miracle, en fait , ce fut grâce à M. Honda. M. Honda leur posa de nombreuses questions à mon sujet et prédit que le serais un merveilleux compagnon pour leur fille, que si elle voulait m'épouser, ils ne devaient surtout pas s'y opposer, sinon, les conséquences risquaient d'être désastreuses. Les parents de Kumiko avaient une confiance absolue dans les prédictions de M. Honda, il leur fut donc impossible après cela de faire la moindre objection à notre mariage. 

Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort

 

La bizarre comédie que fut le jour de mon mariage! Trois semaines de fiançailles, la présence fréquente de ce Renaud que j'aime à l'affolement, ses yeux gênants, et ses gestes (contenus cependant) plus gênants encore, ses lèvres toujours en quête d'un bout de moi me firent pour ce jeudi-là une mine aiguë de chatte brûlante. Je ne compris rien à sa réserve, à son abstention, dans ce temps-là! J'aurais été toute à lui, dès qu'il l'eut voulu; il le sentait bien. Et pourtant, avec un soin trop gourmet de son bonheur et du mien? Il nous maintint dans une sagesse éreintante. Sa Claudine déchaînée lui jeta, souvent, des regards irrités au bout d'un baiser trop court et rompu avant le... avant le temps moral: «Mais enfin, dans huit jours ou maintenant, qu'est-ce que ça fait? Vous me brégez inutilement, vous me fatiguez affreusement...» Sans pitié de nous deux, il me laissa toute intacte, malgré moi, jusqu'à ce mariage à la six-quat'deux. 

Colette et Willy, Claudine en ménage

 

La noce, débouchant de la rue Saint-Denis, traversa le boulevard. Elle attendit un moment, devant le flot des voitures; puis, elle se risqua sur la chaussée, changée par l'orage en une mare de boue coulante. L'ondée reprenait, la noce venait d'ouvrir les parapluies; et, sous les riflards lamentables, balancés à la main des hommes, les femmes se retroussaient, le défilé s'espaçait dans la crotte, tenant d'un trottoir à l'autre. Alors, deux voyous crièrent à la chienlit; des promeneurs accoururent; des boutiquiers, l'air amusé, se haussèrent derrière leurs vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur les fonds gris et mouillés du boulevard, les couples en procession mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe écrue à fleurs imprimées de madame Fauconnier, le pantalon jaune-canari de Boche; une raideur de gens endimanchés donnait des drôleries de carnaval à la redingote luisante de Coupeau.

Émile Zola, L'assommoir

 

Il l'embrassa derrière une colonne pendant que l'attention générale était absorbée par l'entrée du cortège à la sacristie. Près de la porte, ils attendirent l'arrivée de deux ou trois voitures qui s'étaient éloignées et assistèrent à la sortie des nouveaux époux. Sue soupira.
      « Les fleurs dans la main de la mariée ressemblent tristement à la guirlande qui ornait les génisses offertes en sacrifice dans les temps anciens!
      ― Pourtant, Sue, ce n'est pas pire pour la femme que pour l'homme. C'est ce que certaines femmes ne veulent pas voir et, au lieu de protester contre les conditions du mariage, elles protestent contre l'homme, l'autre victime, comme si une femme dans la foule invectivait l'homme qui la pousse, alors qu'il ne fait que transmettre malgré lui la pression exercée par d'autres.
      ― Oui, quelques-unes sont ainsi; elles feraient mieux de s'unir avec l'homme contre leur ennemi commun, la contrainte sociale.»
(...)
      «Comment, vous ne vous êtes pas décidés? C'est le comble que j'aie assez vécu pour voir ce bon vieux dicton: "Mariez-vous en hâte et repentez-vous tout à loisir" gâté ainsi par vous deux! Il est temps que je retourne à Marygreen, si c'est à cela que nous mènent les idées nouvelles! Personne ne pensait à avoir peur du mariage de mon temps, ni de beaucoup d'autres choses, sauf d'un boulet de canon ou d'un buffet vide. Ma foi, quand mon pauvre homme et moi nous nous sommes mariés, nous n'y attachions pas plus d'importance qu'à une partie de dés.

Thomas Hardy, Jude l'obscur

 

Sa femme, entendant le bruit de ses pas, sort de sa chambre et se jette sur lui en criant d'une voix traînante d'opéra chinois: 
     
Tu es rentré, monsieur le juge? 
      (Note de l'auteur aux lectrices chinoises qui se préparent au mariage: ici, l'appellation de son époux par le titre officiel de sa fonction me semble excessif, atypique, surtout dans l'intimité. En revanche, la question posée est particulièrement ingénieuse. Voilà la clé de l'art conjugal qui maintient la solidité de nos familles, depuis des milliers d'années: ne posez jamais de questions gênantes. Ne demandez jamais à un homme d'où il vient ni ce qu'il a fait. Jamais. Constatez seulement le fait, sous forme de question, témoignant non seulement de votre sollicitude envers lui, mais aussi que son retour est une sorte de merveilleux miracle que vous ne parvenez pas à croire. Sous le coup de l'émotion, vous avez tout juste la force de constater le fait du bout des lèvres, tellement il tient du merveilleux. 

Dai Sijie, Le complexe de Di

 

Enfants, les femmes dépendent d'un père et de sa fortune changeante. Adultes, elles s'attachent à un époux inconstant. Tantôt abandonnées, tantôt adulées, rongées de jalousie, malades de soupçons, les femmes meurent de chagrin, s'éteignent en couches, sont fauchées par les maladies. L'homme est l'ennemi de la femme! Les pères marchandent nos mariages, les époux mentent et nous exploitent, les enfants trahissent et nous assassinent! Dames nobles, bourgeoises, paysannes, toutes ressemblent aux bêtes de trait qui tirent la charrette d'une existence vaine. (...) On me demande souvent comment une femme pourrait acquérir sa liberté. Je réponds que la liberté de la femme commence quand elle comprend le mot «indépendance»: refuser la douceur de la soie, le délice des mets, l'enchaînement de l'amour, l'asservissement de la fécondité, renoncer aux agréments, aux envies, aux illusions! Oubliez les seins qui allaitent les chagrins, oubliez le ventre qui enfante les crimes, refusez les caresses, origine de toutes les douleurs. Rompez avec le foyer, les hommes, le plaisir, c'est le premier pas vers la délivrance! 

Shan Sa, Impératrice

 

Ma femme, malgré tout, j'y tiens. Terriblement. On a beau avoir nos différents, nos différences. Féroces. J'y suis attaché. Pour toutes sortes de raisons, de bonnes, de mauvaises. Comme toujours. D'abord, je m'aime. J'ai besoin d'elle. L'appartement, ici, soudain, sans elle. Je ne peux pas l'imaginer. Elle me meuble. De la cave au grenier, de fond en comble. Une sacrée présence. Ma vie, sans elle, si elle venait à disparaître, il y aurait un tel abîme, un tel trou. LE TROU DES TROUS. Je tomberais tout entier dedans, tête la première. Une chute mortelle. Alors voilà. Pourquoi n'a-t-elle pas encore appelé depuis Londres. Je me demande. Je ne demande pas: j'exige. ELLE DOIT. ELLE AURAIT DÛ. SI MOI, j'étais parti. Si MOI, je n'avais pas téléphoné. Ah, ah! On entendrait quelque chose. De gratiné. Des vertes et des pas mûres. J'en prendrais pour mon grade. J'aurais droit à une engueulade maison. Spécialité de notre home. On a un foyer de discorde. Ensemble, au lit, nous sommes très unis. Quand on s'emmanche, le dimanche, nos visions du monde s'emboîtent. Après, souvent, pendant la semaine, ça boîte. Lorsque nos membres se désemmêlent, on a des vues séparées. On ne voit pas toujours tout du même œil. Tout le temps l'un contre l'autre, il y a friction. Mais, sinon s'éloigne, ça nous rapproche. 

Serge Doubrovsky, Le livre brisé

 

 

 

Si l'un des époux ne supporte pas que l'autre vibre, vive et aime en dehors de sa présence, s'il se met à rêver d'être la seule source de son bonheur, il peut avoir au moins une certitude: celle de devenir la seule source de son malheur. 

Christiane Singer, Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies

 

 

« Rébéka portait les maro mouillés, tordus à la hâte, et qui ruisselaient. Samuéla, fier d'un plein panier d'écrevisses, chantonnait un petit péhé jovial. Ils aperçurent le Missionnaire: sitôt Eréna-aux-Fleurs cacha les grandes corolles et couvrit son sein nu. Le pêcheur assoupit sa chanson. Toute joie tomba. 
      Noté reconnaissait depuis longtemps Samuéla pour l'un des premiers et des plus certains disciples de Iésu; et il lui serra la main avec une grande bonté. Cependant, le visage de Rébéka semblait inquiet, et plein de cette confusion nouvelle que les gens nommaient «haáma», d'un mot Piritané, faute de pouvoir la désigner en leur langage. Cela prenait soudain les filles en présence des étrangers. «Quelle est cette femme?» demanda le Missionnaire. 
      «C'est la femme de Iakoba», répondit vivement Samuéla. «Il est son tané depuis longtemps. 
      Le dire est vrai,» consentit Iakoba, «mais je pense qu'elle dort aussi bien auprès de Samuéla qu'avec moi-même». Ils continuèrent tous deux à parler ensemble sans pouvoir se mettre d'accord. Rébéka restait indifférente au partage de ses nuits. Le Missionnaire insistait pour être renseigné là-dessus. 
      Iakoba ne s'expliquait point cette curiosité, ni que l'on disputât sur ses enlacements. Il entendait bien en disposer lui. Mais le professeur de Christianité, empris d'un grand zèle, s'efforça de le détromper: ces actions-là ne sont permises que précédées d'un nouveau rite, il disait «mariage» qui, d'abominables et impies, les rend tout aussitôt excellentes aux yeux du Seigneur. Voici quelle était la célébration: d'abord, le Missionnaire déclarait, devant l'assemblée chrétienne: «celui-ci, et celle-là, désirent être unis en mariage.» Alors la foule décidait s'il était bon de les unir, ou mauvais. Puis, quelques jours après, on se rendait au faré du Missionnaire, ou bien d'un homme appelé magistrat. Le magistrat disait au tané de prendre, dans sa main droite la main droite de la femme, et demandait encore... 
      «Bien! bien», interrompit Noté. Il conclut: «Iakoba, tu dois épouser cette femme.» 
      En vérité Iakoba n'eût pas imaginé de telles mœurs. De tous les imprévus surgis depuis son retour, ce rite lui semblait le plus stupéfiant. Quoi donc! les Missionnaires avaient, avec un juste mépris, aboli de grandes coutumes: la part-aux-atua pendant le festin, les victimes avant la guerre, le rite de l'Œil, et tant d'autres, et voici qu'ils entouraient de réticences et de cérémonies ce passe-temps: dormir avec une femme, le plus banal de tous! bien qu'assez plaisant. Mais cela, Iakoba devinait bon de ne pas l'exprimer. Il consentit: 
      «J'épouserai donc la femme Rébéka.» Puis il ajouta : «Alors, elle ne pourra plus s'en aller du faré, maintenant? 
      Jamais. Vous serez joints devant le Seigneur, jusqu'à votre mort.»
      Iakoba se réjouit. Car Rébéka se montrait toujours ingénieuse en habiletés de toutes sortes. Il aurait désiré accomplir aussitôt le rite profitable. 

Victor Segalen, Les Immémoriaux

 

... laissons ça, laissons notre mariage et parlons de celui de dimanche prochain, il faut acheter un cadeau, à mon tour, je souris, il n'y a qu'une chose que tu as omis de me dire, c'est qui se marie, répond posément, j'attendais que tu me le demandes, c'est mon ami Tim je crie, tu te fous de moi, elle dit, moi, pas du tout, pas soufflé cette fois, estomaqué, époustouflé, ébahi, ébaubi, abasourdi, j'en suis sonné, je re-crie, ne te moque pas de moi, eau limpide de ses prunelles, voix ingénue, mais je ne me moque pas de toi, Tim se marie dimanche et nous sommes invités, là j'enrage, tu ne vas pas me dire qu'il a viré sa cuti, Ilse connaît très bien le français, mais l'expression lui échappe, qu'entends-tu par là, je ricane, il n'a pas soudain changé de goût, il ne s'est pas mis à aimer les femmes, toujours calme, non, bien sûr, je triomphe, alors comment peut-il se marier, elle répond, il épouse un homme, j'en suis resté comme deux ronds de flan, tu te paies ma tête, elle secoue la sienne, mon pauvre Serge, tu es vraiment, comment dit-on en français "old-fashioned", je dis, vieux jeu, elle sourit, eh bien, tu es vieux jeu, l'Amérique me stupéfie toujours, Ilse souvent, entre nous vingt-trois ans de différence, elle vit dans un autre monde, pour elle le mien est ringard, je lâche, même ici, je doute que Tim et, au fait, sa femme ou son mari, puissent comme nous convoler à City Hall, elle rétorque, non, mais ils auront un bien plus beau mariage que nous, ils se marieront à l'église, et ils auront une grande réception après, je m'exclame, pour se marier à l'église, il faudrait qu'ils trouvent un prêtre qui unisse deux hommes, Ilse, il y en a, ils ont sur Christopher Street leur propre paroisse... 

Serge Doubrovsky, Laissé pour conte

 

En y réfléchissant, nous nous sommes aperçus qu'aucun de nos mariages n'a été un [vrai] mariage. 
       Le premier, un mariage blanc. Ou tout comme: l'URSS, pas de visa, pas de papiers... 
       Le deuxième, un mariage d'opérette. La Rolls rose, le frac et, derrière, l'escroquerie et presque la prison. 
       Le troisième, un mariage de convenances. 
       Le quatrième, un mariage pour les médias, Paris-Match, Point de vue, strass et paillettes. 
       Le cinquième, un mariage d'exil. 
       Si bien qu'aujourd'hui nous allons nous marier pour la première fois. Restait à voir à quoi ressemblerait ce premier mariage qui portait tout de même le numéro six. 
       (...) 
       Il est convaincu qu'on se retrouvera au Paradis. (...) 
       Il croit qu'il y aura là-haut je ne sais quel type avec une barbe blanche, saint Pierre ou un autre. Et qu'en nous voyant séparés par la mort, il proposera de nous marier... (...) Ca serait sept. Un chiffre qui lui plaît. 

Jean-Christophe Rufin, Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla

 

 

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