Le Café Littéraire luxovien /le petit endroit
                                                                                                  

      

      Pour les waters, cela se passe carrément dehors: au pied du bâtiment, dans la rue, derrière une vieille porte en bois avec un petit cœur pour la ventilation. La nuit, la vieille dame utilise plutôt un pot de chambre, qu'elle descend vider chaque matin. Sauf si Jean vient en vacances, c'est alors lui qui s'y colle. 

Aurélie Valognes, Au petit bonheur la chance !

 

      Lorsqu'il eut terminé, comme chaque matin, il sortit, contourna la maison et alla s'installer sur la planche percée, dans la guérite de rondins mal joints adossée à sa cave. La porte grande ouverte, il demeura un moment à contempler la fuite du halage et du canal qu'atteignaient les rayons du soleil. C'était un instant de la journée qu'il aimait. Il rallumait son mégot, et il demeurait sans penser. Si quelqu'un passait sur le halage et l'apercevait, pas gêné du tout, il faisait bonjour de la main. 

Bernard Clavel, Le tambour du Bief

 

      ... ils m'emmenèrent jusqu'à une porte qui ouvrait sur une petite pièce, à peine plus grande qu'un placard. J'y découvris un trou circulaire découpé dans une plate-forme en bois surélevée, et Benji, se faufilant à côté de moi, regarda à l'intérieur de l'égout à ciel ouvert. 
      ―
C'est les toilettes, me dit-il. 
      Il m'expliqua en rigolant que pendant la mousson Hideo était contraint de clouer une planche sur le siège pour empêcher les eaux de déborder et d'inonder la maison. 

Jackie Copleton, La voix des vagues

 

      J'ignorais encore que chaque tâche ancillaire relève en Inde d'une caste bien particulière. Mon personnel comptait un bearer, c'est-à-dire un majordome, un cuisinier, un dhobi chargé du linge, un sweeper préposé au ménage, un mali pour l'entretien du jardin et, enfin, un chowkidar pour garder la maison. 
      (...) 
      Le cuisinier était musulman, ce qui était plutôt une chance si je voulais échapper à des menus exclusivement végétariens. Les responsables du linge et du jardin étaient hindous, mais de très basses castes. Le gardien lui aussi était hindou. Quant au préposé au ménage, celui qu'on appelait le «sweeper», un homme malingre et très noir de peau, il était un «hors-caste», c'est-à-dire un «intouchable». Il accomplissait en effet les besognes que les Indiens jugeaient les plus viles, puisque l'une d'elles était le nettoyage des WC. 
      (...) 

      Gandhi s'était installé le 13 août [1947] dans une vieille maison à balustres que son dernier propriétaire avait abandonnée aux rats, aux serpents, aux cafards. On avait balayé d'urgence les immondices qui la souillaient et réparé la commodité qui l'avait signalée à l'attention du Mahatma: les WC, une rareté dans les quartiers populaires de Calcutta. C'était là, dans cette demeure environnée de puanteur, de vermine et de fange, qu'il s'était attaqué à l'impossible mission que lui avait assignée le dernier vice-roi. (...) 
      Gaston, lui, fréquentait des latrines récemment installées à trois ruelles de la courée. L'édicule était surmonté d'une guérite, ce qui assurait une relative intimité. À quatre heures et demie du matin, son accès était déjà bloqué par plusieurs dizaines de personnes. Tout le monde salua joyeusement le grand frère avec son crucifix en sautoir, mais la venue d'un autre sahib en jeans et en baskets suscita une vive curiosité, d'autant plus que, dans mon ignorance des coutumes du pays, j'avais commis une bévue contre laquelle mon compagnon avait omis de me mettre en garde: j'avais apporté quelques feuilles de papier hygiénique. - Pour ces Indiens, tu es un barbare, m'expliqua Gaston, enchanté de faire mon apprentissage. Comment ne s'étonneraient-ils pas que tu veuilles recueillir dans du papier une souillure expulsée par ton corps pour la laisser ensuite aux autres? En me montrant la boîte de conserve pleine d'eau qu'il tenait à la main, un gamin me fit comprendre que je devais procéder à une ablution intime avant de nettoyer la cuvette. Je constatai que chacun avait en effet apporté un récipient avec de l'eau. Certains en possédaient même plusieurs qu'ils poussaient du pied à mesure que la file avançait. - Ils font la queue pour d'autres, m'indiqua Gaston. C'est un des mille états boulots du slum. 

Dominique Lapierre, chapitre  Des hommes, des femmes et des enfants lumières du monde, dans Mille soleil

 

      Il aimait se réfugier dans les toilettes du bas, il y avait un porte-papier avec un corps de femme africaine. Elle était habillée de papier rose. En tirant sur le rouleau, le corps montait et l'on découvrait sa nudité. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

      Il était chauve, fatigué et se trouvait empâté. Distraitement, il souleva le roman de Singer, Le Magicien de Lublin. Il lui vouait une véritable passion, à tel point qu'il le laissait près des toilettes depuis des années, pour le cas où l'envie le prenait d'en lire un passage dans les moments où son intention de détraquait. 

David Lagercrantz, Millenium 4 Ce qui ne me tue pas

 

      J'avais étudié les habitudes de l'homme à abattre. Il offrait l'avantage de ses horaires réguliers. Mon plan au point, je me levai un matin avant l'aube. Je déjeunai, je nettoyai mon arme une fois encore et j'allai à la selle, acte nécessaire avant de plonger dans une action.

Erri De Luca, Acide, Arc-en-ciel

 

      Le seul réconfort dont Köwes avait besoin en cet instant, c'était des toilettes. Malheureusement, dix personnes patientaient déjà. Ne pouvant attendre davantage, il grimpa l'escalier. Il trouverait à l'étage d'autres WC, lui avait-on dit. Arrivé là-haut, il arpenta un labyrinthe de petites salles ayant chacune leur petit bar. Il demanda à un serveur où étaient les toilettes les plus proches. 

Origine, Dan Brown

 

      Venir jusqu'ici lui a pris une grande partie de la journée, et lui et les chiottes d'avion, paraît-il, ça ne fait pas bon ménage (Jack sourit). Il a dit à Wireman qu'il avait eu l'impression d'être assis sur quelque chose toute la journée et qu'il voulait pouvoir se libérer tranquillement. 
      J'éclatais de rire. Mais j'étais aussi touché. Il ne devait pas être facile, pour un homme de la taille de Kamen, d'utiliser les transports publics... et maintenant que j'y pensais sérieusement, je me disais qu'il devait être exclu pour lui de s'asseoir sur l'un de ces sièges minuscules qu'on trouve dans les toilettes d'un avion. Pisser debout? À la rigueur. Tout juste. Mais pas s'asseoir. Il ne pouvait tout simplement pas tenir dans l'espace. 

Stephen King, Duma Key

 

      Son ingéniosité n'était jamais à court lorsqu'il s'agissait d'instituer une redevance, une taxe, des droits, un péage. On rapporte qu'il taxa même la collecte de l'urine par les fabricants de laine, qui l'utilisaient industriellement comme dégraissant. Moyennant, donc, une redevance, l'artisan disposait devant ses ateliers une jarre ébréchée tout exprès, où les passants avaient la faculté de se soulager ou de vider commodément leurs pots de chambre s'ils habitaient au-dessus ou à côté. Comme un de ses conseillers lui faisait part de ses scrupules, Vespasien lui avait mis sous le nez l'argent ainsi récupéré, lui demandant s'il percevait une odeur. De là vient la légende tenace autant que ridicule qui a fait de Vespasien l'inventeur des pissotières. Il n'avait rien eu à inventer dans ce domaine: les cabinets publics payants existaient avant lui, où chacun pouvait, commodément mais collectivement, satisfaire toute la gamme des besoins naturels. Ces édicules, agréablement décorés et pourvus d'une circulation d'eau, offraient jusqu'à vingt places disposées en hémicycle. Le conductor foricarum en avait la gestion.

Lucien Jerphagnon, Histoire de la Rome antique,
les armes et les mots

 

      Plus alchimiste qu'il ne l'avait jamais été lui-même, ses boyaux opéraient la transmutation de cadavres de bêtes ou de plantes en matière vivante, séparant sans son aide l'inutile de l'utile. Ignis inferioris Naturae : ces spirales de boue brune savamment lovées, fumant encore des cuissons qu'elles avaient subies dans leur moule, ce pot d'argile plein d'un fluide ammoniaqué et nitré étaient la preuve visible et puante du travail parachevé dans des officines où nous n'intervenons pas.

Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au noir

 

       Il se redresse cahin-caha. Le niveau de la bouteille à diminué dangereusement. 
      Il en a éclusé plus de la moitié. Yani, lui qui boit peu, il vient de battre son record. (...).
      Il est bien sur ce canapé, seulement il a besoin de pisser. Et les toilettes sont loin. Au bout du monde. À plus de vingt mètres. Est-ce qu'il pourra seulement arriver jusque là? 
      Bien sûr. 
      Easy-Easy
      Plus dur à faire qu'à dire. 
      Easy-Easy
      Sans lâcher la bouteille, il prend appui sur ses poings, s'écroule, recommence. 
      Quelqu'un ― sa mère, un copain...? ― lui a affirmé que vodka signifiait "petite eau". 
      Petite eau, mon cul. Eau forte, plutôt. 
      Il grogne, râle et rit. Se lève enfin. Le salon tourne et tangue.(...) 
      Il n'a fait qu'un pas en avant. Les toilettes sont décidément trop loin. Et le patio si proche. Il pissera sur les plantes d'Ava. 
      Ça ne leur fera pas de mal à ces plantes à la con. Depuis le temps qu'il se fait chier à les arroser, elles sont un peu à lui, non? 

Chochana Boukhobza, Le troisième jour

 

      elle l'a trouvée accroupie près d'un buisson, la culotte baissée, en train de faire pipi. Aussitôt Eva a détourné la tête pour ne pas la gêner. 
      ― Oh! pardon. 
      ― Tu peux regarder je m'en fiche, a répondu Liv, lui plantant ses yeux dans les siens. Puis elle a baissé la tête, a écarté un peu les pieds pour ne pas s'en mettre partout et à regardé le pipi s'écouler, ça faisait une rigole suivant un méandre indécis qui était sur le point d'atteindre le pied gauche d'Eva. Celle-ci a à peine eu le temps de se déplacer légèrement pour l'éviter. 
      ― C'est rigolo, a dit Liv, on dirait un petit ruisseau d'or, le pipi. 
      Sur le moment Eva n'a pas trop su quoi penser de sa pisseuse de sœur et de sa réflexion sur la petite rivière. Un peu plus tard elle s'est rappelé ce qu'elle avait lu dans son encyclopédie des animaux: c'est avec leur urine qu'ils marquent leur territoire. Liv ne venait-elle pas de faire exactement la même chose le jour de son arrivée? Mais déjà elle s'était relevée à la hâte, avait remonté à la va-vite sa culotte toute tirebouchonnée et avait tiré par-dessus le pan de sa robe. Déjà elle sautait à cloche-pied à travers les pâquerettes. 

Fabienne Jacob, Les séances

 

      Il entra dans la salle de bain, posa son verre sur le bord du lavabo, puis se soulagea. C'est étrange, se dit-il, que plusieurs fois par jour, un homme soit obligé de déboutonner son pantalon, pour libérer un jet de liquide chargé de déchets organiques qui s'est accumulé en lui. Il faut le voir pour le croire. Après avoir refermé sa braguette, il se lava les mains, puis, toujours muni de son verre, quitta la pièce.
      Peut-être l'homme ne représente-t-il rien de plus pour Dieu, pensa-t-il, que ce que représente pour moi ce liquide. Quoi qu'il lui arrive... ça n'a pas d'importance.

Philip K. Dick, L'homme dont toutes les dents
étaient exactement semblables

 

      Messer grande me fit entrer dans une gondole où il se plaça près de moi n'ayant gardé que quatre hommes, et ayant renvoyé tout le reste. La gondole arriva chez lui: il me fit entrer dans une chambre où il me laissa seul après m'avoir offert du café que j'ai refusé. J'ai passé presque quatre heures toujours opprimé par un sommeil assez tranquille interrompu à chaque quart d'heure par la nécessité de lâcher de l'eau, phénomène fort extraordinaire; car la chaleur était excessive; je n'avais pas soupé, et je n'avais pris dans la journée précédente qu'une glace à l'entrée de la nuit; j'ai néanmoins rempli d'urine deux grands pots de chambre. La surprise causée par l'oppression était pour moi un grand narcotique, et j'en avais fait autrefois l'expérience; mais je ne l'avais pas cru diurétique: j'abandonne cela aux physiciens. Il y a cependant apparence que dans le même temps que mon esprit effrayé devait donner des marques de défaillance par l'assoupissement de la faculté pensante, mon corps aussi, comme s'il se fut trouvé dans un pressoir devait exprimer une bonne partie des fluides qui avec une circulation continuelle donnent l'action à notre faculté de penser: et voilà comment une effrayante surprise peut parvenir à causer une mort subite, car elle peut arracher l'âme au sang. 

Giacomo Casanova, Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise qu'on appelle les plombs

 

      Lui que maman décrivait, avec un brin de regret, «comme tous les Frame, un austère écossais, votre père est un austère écossais, les enfants», était pourtant grand amateur de plaisanteries, montrant une prédilection pour le genre comique lorsqu'il écoutait notre nouvelle radio, lisant les blagues dans le Happy Mag et Humour avant d'en découper les feuilles en carrés qui serviraient de papier pour les cabinets...

Janet Frame, Ma terre, mon île (Un ange à ma table)

 

      Je repense à une plaque en faïence bleue fixée dans les toilettes de Verdelot, le fief campagnard de ma mère. Le Zubial, noctambule impénitent, avait volé cette plaque une nuit, au début des années soixante-dix, sur une pelouse de la ville de Saint-Tropez. Son libellé l'avait fait sourire: «Prière de respecter et de faire respecter les Jardins.» Moi, elle m'avait toujours fait frissonner. et si cette injonction municipale, finalement, n'était pas une plaisanterie? Comme si elle posait, sur la place publique, la question de notre honorabilité... dont le Zubial avait préféré s'amuser en affichant cette phrase dans nos toilettes; là où se vidange la merde d'une famille.

Alexandre Jardin, Des gens très bien

 

      La superbe maison de mes grands-parents ne possède pas de cabinets. Aussi, chaque matin, les bonnes se livrent-elles à une corvée médiévale. Elles coltinent en peinant jusqu'à la rivière, les énormes seaux d'émail à couvercle qui renferment les excréments de toute la maisonnée. Je les accompagne toujours. Au rythme de leurs pas, les seaux émettent des bruits douteux. Selon la nature du bruit et la couleur du seau, les bonnes diagnostiquent l'état intestinal de tel ou tel d'entre nous. Elles rient tout en causant, environnées d'une odeur de pourriture et d'eau de Javel parfumée.
      Dans toutes les maisons nobles de la ville, dans toutes celles qui ont des jardins donnant sur la rivière, on jette chaque jour à l'eau sa merde, son urine, sa blennorragie, sa vérole, et j'en passe. Cette pratique n'empêche personne de laver son linge aux lavoirs de ladite rivière, ni même d'y faucarder le cresson que l'on mange en salade.

Pascal Jardin, La guerre à neuf ans

 

     Lause démolit de ses propres mains une des trois cabanes annexes et commença à se construire des tinettes avec les planches ainsi récupérées. Ça promettait de devenir de belles tinettes avec porte et fenêtre et planche d'assise rabotée. Il en décora l'intérieur avec des photos découpées dans les magazines illustrés qu'il avait apportés et, quand il eut fini, il était possible, tout en restant assis à l'intérieur le temps requis, d'étudier la vie à Londres à l'époque de Dickens ou de lire la recette d'une salade de homard ou encore de faire des mots croisés.
      Il fallut un mois et demi à Lause pour édifier la maison. Mais, à ce moment-là, c'était devenu, non seulement les plus belles, mais encore les seules toilettes du nord-est du Groenland. Il les peignit d'une brillante couleur orange, tellement vive qu'il était possible de trouver la maisonnette, même dans les pires bourrasques de neige.
      Les toilettes furent soigneusement colmatées avec des morceaux de toile à sac et il y avait du sable et des gravillons sur le sol. Elles furent ensuite, en prévision de la nuit polaire à venir, dotées d'une petite lampe à pétrole. Lause était tellement content de ses cabinets qu'il envisagea, pendant des semaines de mettre un rideau devant la fenêtre, mais cela ne resta qu'un projet.
      Siverts ne se mêla pas de cette histoire. Il continua à aller chercher un des chiens à l'attache, comme il l'avait toujours fait (...)
      Le désir d'essayer ces commodités lui vint lentement, furtivement. Cela pris de la force avec le temps et devint, un jour, impérieux.

rn Riel, Une condition absolue, 
nouvelle de "La vierge froide et autres racontars"

 

      ― Je marche mais je vois rarement ce qui m'entoure. Je vois sans cesse les lieux perdus. Je vois le lycée. Je vois un peu la carte de géographie en couleurs mais je vois surtout les deux cabanes de bois des cabinets dans la cour de récréation, leur trou suffocant. En arrivant on mettait les manteaux près du poêle sur un perroquet en fer. Cela sentait la pluie, la laine mouillée, la craie, la poussière, l'encre fade, la transpiration très aigre des jeunes garçons. Ils sont tous morts, ceux qui étaient dans ma classe.

Pascal Quignard, Villa Amalia

 

      Il y a un, deux, trois, quatre W-C, chacun dans sa petite chambre à l'intérieur d'une autre grande chambre avec quatre éviers et tout plein de miroirs. C'était vrai que dans le Dehors les W-C ont un couvercle sur leur réservoirs: je peux pas regarder dedans. Quand Maman a fait pipi et se relève, j'entends un horrible rugissement qui me fait pleurer. «N'aie pas peur, elle dit en m'essuyant la figure à deux mains, c'est juste une chasse automatique. Regarde, avec ce petit œil, les toilettes voient qu'on a fini et tirent la chasse elles-mêmes: malin, non?»
      Moi j'aime pas les W-C intelligents qui regardent nos fesses.

Emma Donoghue, Room

 

     Si t'avais vu ce vieux type qu'avait dans les cinquante piges. Ce qu'il a fait, il est venu frapper à la porte de notre piaule et il a demandé si ça nous ennuyait qu'il aille aux lavabos. Les lavabos c'était au bout du couloir. Je vois pas pourquoi c'est à nous qu'il a demandé. Et tu sais ce qu'il a dit? Il a dit qu'il voulait vérifier si ses initiales étaient encore sur une des portes des chiottes. Ce qu'il avait fait, y a dans les quatre-vingt-dix ans, il avait gravé ses vieilles connasses de saletés d'initiales sur une des portes et il voulait vérifier si elles y étaient encore. Donc, mon copain de chambre et moi, on est allés avec lui aux lavabos, et on est restés là à attendre pendant qu'il cherchait ses initiales sur toutes les portes des chiottes. Et il a pas arrêté un instant de nous parler, nous racontant que ses années à Pencey c'étaient les plus heureuses de sa vie, et nous donnant un tas de conseils, pour notre avenir et tout. Ouah, il m'a flanqué un de ces cafards!

J.D. Salinger, L'Attrape-cœurs

 

      Ne vous aventurez qu'une seule fois dans les toilettes. Juste pour voir ce qu'on y fait. Mais n'y revenez plus. D'ailleurs, les professeurs, eux, sont protégés, ils ont des lavabos à part, ce qui leur permet de ne pas savoir. Mais cette fille blonde ne peut tromper personne. Elle perd peu à peu sa voix, sa mémoire s'éparpille, son dos se courbe, ses os apparaissent. Son écriture est tremblotante, et elle revient sereine et tranquille des toilettes, elle a trop souvent les yeux dans le vide et vous regarde d'une drôle de façon, sans vraiment vous voir, elle a toujours avec elle un sac en papier dont elle ne se sépare jamais. Personne ne s'aperçoit de rien. Ils font semblant d'ignorer. Qu'est-ce qu'ils pourraient faire d'ailleurs? ils ne savent rien faire sauf s'occuper des absences.
      C'est là qu'on vous propose pour la première fois une simple cigarette.

Valérie Valère, Le pavillon des enfants fous

 

      Accompagné du chat, d'étage en étage, de palier en palier, j'accédai à un couloir, s'enfonçant dans les profondeurs du monastère qui sentait l'encens, le moisi. Une porte céda sous ma poussée; j'entais dans un petit sanctuaire obscur décoré de boiseries et de tableaux à fond d'or représentant des dieux inconnus et des anges faiblement éclairés par une étroite meurtrière qui donnait sur la jungle. Je refermai la porte de cette chapelle intérieure. Les vieux planchers gémirent sous mes pas, et, çà et là, menacèrent de se rompre. D'autres couloirs plus obscurs encore ne menaient qu'à d'antiques latrines dont les trous ronds laissaient apercevoir de charmants jardins potagers, vingt mètres plus bas, près d'un ruisseau.

François Augiéras, Un voyage au mont Athos

 


      

      Manuela a peaufiné au Coton-Tige des chiottes dorées à la feuille qui, en dépit de cela, sont aussi malpropres et puantes que tous les gogues du monde parce que s'il est bien une chose que les riches partagent à leur corps défendant avec les pauvres, ce sont leurs intestins nauséabonds qui finissent toujours par se débarrasser quelque part de ce qui les empuantit.

Muriel Barbery, L'élégance du hérisson

 

 

      Les toilettes furent son univers, la première semaine. On considérait leur entretien comme une tâche adaptée aux besoins et aux capacités des nouveaux. Quand il y arriva, ils étaient deux, et il y avait trois toilettes, une par étage: cela permettait de ne pas bâcler le travail. Comme disait le surveillant qui leur avait remis seau, serpillière et balai: «L'important, ce n'est pas ce qu'on fait, mais de le faire bien et de pouvoir en être fier.» Dick, docile, nettoya les chiottes avec la minutie d'un restaurateur de tableaux. Il réussit à s'absorber dans ce labeur et à le faire durer sans s'y perdre: au bout d'une heure ou deux consacrées à la même cuvette, il savait s'arrêter, considérant que c'était fini, et passer à autre chose. Ce comportement révélait un équilibre peu répandu à X-Kalay.

Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts
-
Philip K. Dick 1928-1982

 

      À soixante ans, Édouard est considéré comme retraité et à ce titre est dispensé des travaux de force, mais on ne le laisse pas pour autant écrire, lire ou méditer comme il pouvait le faire à Lefortovo et Saratov. Jusqu'au soir, il lui est défendu de regagner sa baraque, ses livres et ses cahiers, et il doit s'adonner à des tâches de nettoyage, absurdes aussi. Récurer à fond, vraiment à fond, une rangée de chiottes, cela demande au maximum une heure. On lui en donne quatre pour le faire. Très bien, il y mettra quatre heures. Quatre fois sur le métier il remettra l'ouvrage, aucune cuvette au monde ne brillera davantage, et personne ne le verra, ne serait-ce qu'une minute, bayer aux corneilles

Emmanuel Carrère, Limonov

 

 

      À bord de mon dernier embarquement, j'étais affecté en dehors de mes activités de mécanicien à un poste d'entretien tout à fait enthousiasmant, celui des chiottes équipage qu'il fallait récurer, nettoyer à grande eau sans ménager sa peine, un endroit délicieux, surtout le matin après le petit-déjeuner et des creux de huit mètres. Rien de plus joyeux, l'estomac à l'envers, que de repousser la merde et le vomi en vous accrochant désespérément à tout ce qui se présente. 
      C'était un jour comme celui-là que je dégageai fortuitement Marcel Proust de l'emprise de la tuyauterie où il était coincé, avec un jet d'eau salvateur qui le posa sur une vague d'eau douce et le sauva des urines égarées. Quelqu'un, par forte mer, avait abandonné Marcel dans ce lieu. Je ne saurai jamais quel était le marin qui se trouvait ce jour-là démuni de son ouvrage préféré et qui aimait l'auteur au point de le lire par gros temps sur la lunette instable des toilettes équipage. Je ne pouvais m'empêcher d'imaginer l'exploit. Il lui avait fallu coincer le livre sous l'aisselle et déboutonner le pont du pantalon d'une main sans lâcher l'auteur tout en gardant l'autre main pour la sécurité afin de ne pas être cruellement projeté contre les cloisons. Une fois assis, grimaçant sous l'effort de s'y maintenir, le lecteur avait dû récupérer Proust de sa main libre et tenter de l'ouvrir pendant l'instant suspendu où le navire, après avoir remonté la lame, hésite avant de se précipiter dans le gouffre liquide. Restait l'incroyable défi de tourner les pages, et, talent suprême, de capturer les lignes de son auteur préféré dont l'ouvrage pressé fermement sur ses genoux nus tentait avec le roulis d'échapper à sa double concentration. Je suppose qu'une lame peu charitable le contraignit à lâcher prise et abandonner Proust aux déjections de toutes sortes pour que le marin garde un peu de dignité. Celui qui n'a pas connu cela ne peut pas comprendre. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

      Le niveau sonore de cette cacophonie était aussi haut qu'était bas son niveau intellectuel. On y parla de l'origine des fontaines, du flux et du reflux de la mer, de la manière dont l'âme frappe des objets corporels, de la communication entre les organes et le cerveau, de l'émanation de la lumière et des couleurs primitives, de la transparence des corps touchés par la grâce, des propriétés de certaines études géométriques, de la philosophie de Newton, des tragédies de Métastase, «le Racine de l'Italie», et des premiers vers du Siennois Bernardino Perfetti, composés alors qu'il n'avait que sept ans! Au terme d'une bonne heure de discussions acharnées, Lucia fut nommée reine de cette journée qui ne faisait pourtant que commencer. Vêtue de satin blanc et drapée dans son manteau semé d'étoiles, elle reçut une couronne de laurier des mains du comte de Moasca sous les applaudissements de l'assistance. Le musicien joua au clavecin des pièces de Rameau, «comme Rameau lui-même», soutint un Français présent, d'autres de sa propre composition, et chanta en s'accompagnant. Puis tout le monde se leva, pour se dégourdir les jambes et assouvir derrière les buissons et sous les volées d'escalier ses besoins naturels. 

Gérard de Cortanze, Assam

 

      «T'en fais pas, petit, eux aussi ils vont aux cabinets!» me disait Grand-père, comme pour m'extraire de ma stupide contemplation et me consoler. La phrase, à mes heures paresseuses, résonnait dans mon petit esprit et j'essayais d'imaginer les cabinets des ingénieurs: les nôtres, ceux du bistro, étaient dans le jardin, une cabane de bois noir avec à l'intérieur une planche de sapin, percée d'un trou rond, et patinée comme un cuir de selle à vélo. Au mur, il y avait entassés sur un grand clou tordu des paquets de feuilles de journal, et quand au cœur de l'été on s'enfermait dans la boîte, la musique ronfleuse de grosses mouches bleutées et leur ballet vibrant donnaient au lieu une singulière effervescence. 
      Sans doute les cabinets des ingénieurs étaient-ils faits d'un bois plus noble, chêne, merisier, cèdre ou palissandre, le clou devait être doré, les mouches moins bruyantes, mieux élevées, et les carrés de papier ne provenaient pas de l'âpre journal régional, dont l'encre noire finissait par déteindre sur les fesses, mais de magazines en couleur, au papier glacé, remplis de photographies de vedettes de cinéma.

Philippe Claudel, Le Café de l'Excelsior

 

      Chez moi, il n'y avait pas de bureau. Je faisais mes devoirs enfermé dans les toilettes, une planche sur les genoux en guise de bureau et un casque de chantier sur la tête pour étouffer les cris des voisins. 

La fille de papier, Guillaume Musso

 

      L'empereur Maximilien, bisaïeul du Roi Philippe qui règne à présent, était un prince doué de grandes qualités, et entre autres, d'une beauté singulière. Mais parmi ces dispositions de caractère, il en avait une bien contraire à celle des Princes qui, pour traiter les affaires les plus importantes, font de leur chaise percée un trône: il n'eut en effet jamais de valet de chambre si intime qu'il lui permit de le voir en sa garde-robe*. Il se cachait pour uriner, aussi scrupuleux qu'une demoiselle à ne découvrir, ni à un médecin, ni à qui que ce fût les parties que l'on a coutume de tenir cachées. 

* C'est aussi l'endroit où l'on rangeait la «chaise percée». ― et correspondait de ce fait à nos «toilettes». On remarquera que Montaigne considère comme exagéré le fait de ne pas se montrer à son valet en cette situation... Il est vrai qu'à l'époque, si l'on en croit les truculents récits de Brantôme, existait une certaine «convivialité des latrines»... 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 3 : Nos façons d'être nous survivent (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      GARDE-PROYE : garde-robe, soulignant le rôle du cabinet d'aisances dans cette pièce par l'usage du mot d'argot «proye», qui désigne le cul, l'anus. Chez Trévoux (1753), «cabinet» est synonyme de «garde-robe" (ainsi orthographié) pour désigner «le lieu secret pour les nécessités de la nature», et le rédacteur illustre cet usage par le vers de Molière, dans Le Misanthrope: «Franchement il est bon à mettre au cabinet», attestant ( mais les auteurs du dictionnaire ont-ils raison?) une acception déjà ancienne du mot «cabinet» pour désigner autre chose que la pièce où l'on se retire pour travailler ou méditer, où l'on accumule éventuellement les curiosités glanées au cours des voyages. Pour certains, la réplique définitive d'Alceste signifie plutôt: «[votre poème] est bon à conserver au secret de votre cabinet d'étude». 

Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire 
(dans l'annexe sur le vocabulaire employé dans ce roman historique)

 

      La nette simplicité du blanc, sans marbre ni fioritures faiblesses bien souvent des nantis qui tiennent à rendre somptueux tout ce qui est trivial et la tendre douceur d'une moquette solaire sont, en matière de W.-C., les conditions mêmes de l'adéquation. Que cherchons-nous lorsque nous nous y rendons? De la clarté pour ne pas penser à toutes ces profondeurs obscures qui font coalition et quelque chose sur le sol pour accomplir notre devoir sans faire pénitence en se gelant les pieds, spécialement lorsque l'on s'y rend de nuit.
      Le papier toilette, lui aussi, aspire à la canonisation. Je trouve beaucoup plus probante cette marque de richesse que la possession, par exemple d'une Mazerati ou d'un coupé Jaguar. Ce que le papier toilette fait au postérieur des gens creuse bien plus largement l'abîme des rangs que maints signes extérieurs. Le papier de chez M. Ozu, épais, mou, doux et délicieusement parfumé, est voué à combler d'égards cette partie de notre corps qui, plus que toute autre, en est particulièrement friande. Combien pour un seul de ces rouleaux?

Muriel Barbery, L'élégance du hérisson

 

       Autre problème : faire ses besoins. Au début, il n'y regardait pas de si près: ici ou là, le monde est grand, il faisait là où il se trouvait. Puis il s'avisa que ce n'était pas bien agir. Il découvrit sur les bords d'un torrent, la Merdance, au point le plus propice et le plus écarté, un aulne qui faisait saillie, avec une fourche sur laquelle on pouvait se tenir très commodément assis; La Merdance était une rivière obscure, au cours rapide, cachée sous les roseaux, et les pays voisins y faisaient déboucher leurs égouts. Le jeune Laverse du Rondeau vivait en civilisé, respectueux de  lui-même comme de son prochain.

Italo Calvino, Le Baron perché

 

      Elle se dirige clopin-clopant jusqu'aux WC qui se trouvent au sud-ouest de la cour. Elle soulève le couvercle en ciment, les remugles se répandent sous la pluie. 
       Le chef-lieu du district se trouvant à un stade d'aménagement mi-chinois, mi-occidental, il n'existe pas encore de système complet de tout-à-l'égout. Les habitants des maisons sans étage possèdent pour la plupart des WC à ciel ouvert, comme à la campagne, la gestion des excréments est pour eux un vrai casse-tête. Ta femme se lève souvent au beau milieu de la nuit pour aller en cachette les déverser dans la rivière, près du marché Nongmao. C'est une pratique courante chez les habitants du quartier. Ta femme, portant son seau, avance clopin-clopant, la trouille au ventre, rasant les murs en direction de la rivière des Fleurs célestes. À la voir ainsi, j'ai le cœur serré, aussi je m'efforce de ne pas faire mes besoins à la maison, en règle générale je pisse sur les pneus de l'Audi du directeur de l'usine de fibres en polypropylène, ton voisin ouest, celui qui se conduit si mal, j'adore l'odeur produite par l'urine canine au contact des pneus, une odeur étrange de poils grillés, je suis un chien qui a un grand sens de la justice. En règle générale, je fais mes gros besoins dans les parterres de la place des Fleurs-Célestes. La merde de chien est un engrais de premier choix, je suis un brave toutou qui possède des connaissances scientifiques et la notion de l'intérêt public, je transforme la puanteur du produit en parfum de fleur. 

Mo Yan, La dure loi du karma

 

      Dans le silence de plus en plus profond, le bruit des sapeurs occupés à creuser s'entendait d'autant plus fort. Il n'ignorait pas que bon nombre de ses officiers juraient entre leurs dents et espéraient que lui-même, mort de sommeil, donnerait l'ordre de cesser d'aménager les rigoles. Il serra les dents comme en ce jour où, en plein conseil de guerre, il avait parlé pour la première fois des latrines. Avant d'être une multitude en marche, des drapeaux, du sang à verser, une victoire ou une défaite, une armée était un océan de pisse. Bouche bée, on l'avait écouté exposer que, bien souvent, l'affaiblissement d'une armée commençait non pas sur le champ de bataille, mais par de menus détails dont on ne soupçonnait pas l'importance, auxquels on ne songeait pas, comme, par exemple la puanteur et la saleté. 
      Il imaginait les extrémités des rigoles, à présent de plus en plus proches de la rivière, laquelle se réveillerait au matin le teint jauni, le regard glauque... En fait c'est ainsi que commençait la guerre, et non pas comme se la représentaient les hanoums de la capitale. 

Ismail Kadaré, Les tambours de la pluie

 

      Parvenu au milieu de l'interminable descente vers San Sebastián, et peut-être dérangé par ces pensées digestives, je fus pris d'une envie irrépressible que la constipation de ces derniers jours expliquait aisément. Chaque pas me résonnait dans le ventre de façon atroce. J'étais parvenu à l'endroit du coteau où il est planté d'arbres rares, parcouru d'allées et de bassins: un véritable jardin public. Il continuait de pleuvoir et il n'y avait personne en vue. Que faire? En d'autres circonstances, j'aurais sans doute montré de l'héroïsme et continué la descente en me contenant. À ma grande surprise, le pèlerin déjà présent en moi me commanda d'agir tout autrement. Je posai mon sac sur une table de pierre destinée au pique-nique des familles et, enjambant une haie taillée, j'allais m'accroupir sur un parterre.
      Je retournai à mon sac en proie à une soudaine frayeur: quelqu'un m'avait peut-être vu. (...) Je serrai ma capuche autour de ma tête et disparu du lieu de mon forfait, ombre grise au milieu des arbres tristes, enveloppés de pluie. C'est par de telles expériences que l'on mesure sa nouvelle faiblesse, qui est une grande force. On n'est plus rien ni personne, seulement un pauvre pèlerin dont les gestes sont sans importance. Eussè-je été découvert que nul ne m'aurait fait de procès. j'aurais seulement été chassé à coup de pied, comme l'insignifiant chemineau que j'étais déjà devenu.

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée,
Compostelle malgré moi

 

      Cachés par les hautes herbes, nous nous approchons et y postons pour explorer les lieux, quand un événement inespéré vient faciliter notre entreprise. Une file de prisonniers enchaînés s'avance, chacun portant sur la tête un grand seau. Escortés par un garde de cercle armé, ils se dirigent vers un grand trou que l'on devine un peu plus loin. Le vent, qui souffle dans notre direction, amène à nos narines une odeur révélatrice qui n'a vraiment rien à voir avec le fumet de la cuisine des Blancs. Nous nous regardons ébahis: "Mais ce sont les excréments des Blancs que les prisonniers transportent là!" et effectivement, nous voyons les prisonniers vider à tour de rôle le contenu de leur seau ― comme ils le font d'ailleurs chaque jour ― dans le grand trou aménagé spécialement pour recevoir les excréments des Blancs, sans doute trop précieux pour être mélangés à ceux des Noirs.

Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l'enfant Peul

      

      Une complication supplémentaire surgit dans la pressante nécessité de trouver parmi les tentes un coin pour se soulager. Tandis que, dans ce but, il allait de-ci de-là, il se prit à évoquer les fréquentes occasions où il avait été obligé d'agir de même. Il lui fallut tant de temps pour découvrir ce qu'il cherchait que, lorsque, après l'avoir découvert, il se retrouva au soleil, il se sentit de bien plus joyeuse humeur.
      L'âcre odeur ammoniacale de ce réduit de fortune lui rappela les W.-C. publics de l'Esplanade, à Weymouth, où, quittant le sable chaud, il descendait autrefois par quelques marches souillées de crachats. Ce souvenir, combiné avec une sensation de grand bien-être physique, attira son esprit comme un aimant vers son vice mystique et secret. Une fois de plus, en se livrant à cet abandon psychique, il eut l'impression de s'engager dans quelque mystérieux conflit universel où s'opposaient le Bien et le Mal. 

John Cowper Powys, Wolf Solent

 

      Les toilettes se trouvent dans la cour, derrière cette porte marron. Je vais te donner la clef de ce royaume. Tu verras comme il est vaste. Surtout, ne te perds pas. 
      J'ai ri tandis qu'Abd el Hakim détachait une clef plate d'un trousseau. Il me l'a tendue solennellement. 
      Va en paix. 
      Derrière la porte marron, un espace d'un mètre sur deux aux murs peints en jaune citron. Les toilettes étaient à la turque et empestaient. Je me suis dépêchée et j'ai mouillé d'un jet d'urine ma sandalette. 

Chochana Boukhobza, Le troisième jour

 

      Tu te souviens, au milieu de l'allée, il y avait une espèce de cabane. 
      Tu veux parler des toilettes publiques pour hommes.
      ―
Des toilettes? Tu rigoles! Tout juste des latrines. 
      C'est vrai. C'était une cabane en brique, sombre et humide, à moitié écroulée, avec un toit de tuiles constellé de trous par lesquels la lumière pénétrait. Il y avait toujours un essaim de mouches qui dansaient. Aucun éclairage électrique. Des flaques d'eau partout. Le sol n'était jamais sec, même quand il faisait beau. Tu imagines quand il pleuvait: impossible d'y mettre les pieds. Tout le monde pissait depuis la porte d'entrée. Parfois, on faisait des compétitions, nos jeux Olympiques à nous, pour voir qui pisserait le plus loin. 

Dai Sijie, Le complexe de Di

 

      Il a neigé. La route en pente devant ma porte est gelée. Quand je suis revenue de Kyoto après une unique nuit d'absence, un froid glacial m'a saisie en allant aux toilettes. J'ai dû descendre l'escalier, parcourir les trois pièces non chauffées, jamais chauffées, et j'avais oublié de remettre ma doudoune rouge. J'avais pourtant branché dès l'arrivée le petit convecteur de la cuisine qui diffuse instantanément son semblant de chaleur rougeoyante. Par bonheur, le siège des W.-C. est électrifié, ce qui réchauffe mes fesses et mon cœur lorsque je m'y installe, oubliant le froid pendant un instant. Instant fatal, qui me fait éternuer.

Nicole-Lise Bernheim, Saisons japonaises

 

     En 1933 Tanizaki publia un court texte où il disait qu'il regrettait l'ombre. (...) Ce regret était d'autant plus poignant qu'il était argumenté de façon provocante. Tanizaki y exprimait sa nostalgie pour les lieux d'aisances presque obscurs de l'ancien Japon. Lieux qui n'étaient déjà plus tolérés par l'ensemble de la société nippone soudain acquise à la volonté générale d'excréter dans la lumière puritaine, impérialiste, américaine, éblouissante des néons, dans une cuvette de porcelaine immaculée, entourée d'un carrelage blanc, hygiénique, luisant, dans l'odeur de fleur feinte.

Pascal Quignard, Les ombres errantes

 

      Je demande les toilettes, elles sont au fond de la cour. Mon instinct de chasseur m'avait demandé de prendre la caméra et je me régale à filmer l'indescriptible cuvette des chiottes, un monument de l'art conceptuel avec un trou qui semble sans fond au centre d'une cuvette qui fut peut-être en porcelaine et au-dessus de laquelle pend un tuyau d'arrosage bariolé duquel s'égoutte une eau sale. La chasse d'eau passe par la fenêtre en serpentant vers une grande lessiveuse assise sur des tréteaux.

Bernard Giraudeau, Esquisses Philippines dans Cher amour

 

     Comment demande-t-on ceci dans le monde?
      Où sont les gogues? ne me paraît curieusement pas idoine.
      À l'inverse:
      Voudriez-vous m'indiquer l'endroit? bien que délicat dans l'effort fait de ne pas nommer la chose, court le risque de l'incompréhension et, partant, d'un embarras décuplé.
      J'ai envie de faire pipi, sobre et informationnel, ne se dit pas à table non plus qu'à un inconnu.
      Où sont les toilettes? me pose problème. C'est une requête froide qui sent son restaurant de province.
      J'aime assez celui-ci:
      Où sont les cabinets? parce qu'il y a dans cette dénomination, les cabinets, un pluriel qui exhale l'enfance et la cabane au fond du jardin. Mais il y a aussi la connotation ineffable qui convoque la mauvaise odeur.
      C'est alors qu'un éclair de génie me transperce.
      Les ramen sont une préparation à base de nouilles et de bouillon d'origine chinoise, mais que les Japonais mangent couramment le midi, est en train de dire M. Ozu en élevant dans les airs une quantité impressionnante de pâtes qu'il vient de tremper dans l'eau froide.
      Où sont les commodités, je vous prie? est la seule réponse que je trouve à lui faire.
      C'est, je vous le concède légèrement abrupt.

Muriel Barbery, L'élégance du hérisson

 

       Un autre grand moment de solitude pour bon nombre de caissières, c'est celui où l'on demande l'autorisation de se précipiter au salon d'aisance...
      Imaginez un instant: le magasin est bondé, ça fait deux heures que vous sous tortillez sur votre chaise, dans l'attente improbable de voir passer votre envie d'aller aux toilettes parce que vous ne voulez déranger personne. Malheureusement, ces envies restent et, au bout d'un moment, il faut prendre la décision de demander de fermer votre caisse pour pouvoir aller vous soulager.
      Vous faites l'effort de prendre le téléphone (...)
      Après plusieurs tentatives (le téléphone sonne toujours occupé), la caisse centrale répond enfin.
      ― Je peux m'absenter un instant de ma caisse? (Voix discrète.)
      ― C'est pour quoi? (Avec une voix désagréable, ça marche aussi.)
      ― Il faut que j'aille aux toilettes.
      ― Euh, tu peux attendre un peu? (Choisissez la réponse appropriée.) On va te donner ta pause dans une heure / Tu y es allée il y a seulement deux heures / Mais tu as commencé il y a à peine une heure!
      ― C'est que c'est urgent.
      ― ... Mmmh (ou autre borborygme), on va te remplacer.
      (Et là, on espère que la remplaçante arrivera vite!)
      Dans certains magasins, des codes sont mis en place pour permettre de faire la demande en toute discrétion au téléphone, car dire: «J'ai un code violet», «Je peux avoir un 157», «Le soleil brille», «1945» fait tout de suite plus énigmatique.

      Parce que sincèrement... le «J'ai envie de faire pipi» n'intéressera sans doute pas la terre entière... et les sourires en coin de certains clients ne vous feront pas forcément rire non plus.
      C'est compliqué d'aller soulager sa vessie quand on est caissière.

Anna Sam, Les tribulations d'une caissière

 

      Je montai et descendis des escaliers pendant un bon moment avant de trouver les lieux d'aisances, qui à l'instar de tout le reste n'avaient subi aucun changement depuis le début du siècle. Les cabines de bois peintes en kaki, les carreaux blancs, les lourdes faïences des urinoirs avaient certes vieilli, étaient écornés, craquelés, parcourus d'un réseau de fissures grises, mais restaient à l'identique, si l'on excepte les graffitis qui dataient tous des vingt dernières années. 

W.C. Sebald, Vertiges

 

      Mon bol d'eau de café aussitôt bu, j'empoignais mon pot de chambre d'Aubagne rempli de pissat, dans un coin de la chambre, et montais à la rencontre de mon arbre. Le jour s'ouvrait peu à peu et le soleil dispersait de grandes raies de lumière à travers le ciel, semblables à des chevaux-à-trois pattes. La rosée me faisait frissonner au plus profond de mes membres. Je renversais alors le contenu du pot de chambre à la racine de l'arbre jusqu'à ce qu'elle soit submergée d'écume jaune. On aurait alors juré que l'arbre retrouvait une nouvelle vigueur, ses branches se redressaient et son écale se teintait d'un beau marron tendre. Je l'interpellais, hiératique, ma chemise de nuit ballottant sous l'emprise du vent coulis qui surgissait de l'en-bas de Rivière-Lézarde. 

Raphaël Confiant, Mamzelle Libellule

 

      Il [le docteur Urbino] fut le premier homme que Fermina Daza entendit uriner. Elle l'entendit la nuit de leurs noces dans la cabine du bateau qui les emmenait en France alors qu'elle était épuisée par le mal de mer, et le bruit de ce torrent chevalin lui sembla si puissant et investi de tant d'autorité que la crainte d'un anéantissement accrut sa terreur. Ce souvenir lui revenait souvent en mémoire à mesure que les années affaiblissaient le jet, car jamais elle n'avait pu se résigner à ce qu'il laissât le bord de la cuvette mouillé toutes les fois qu'il l'utilisait. Le docteur Urbino tentait de la convaincre, avec des arguments faciles à comprendre pour qui voulait les entendre, que cet incident quotidien se reproduisait non par manque de soin de sa part mais pour des raisons organiques: son jet de jeune homme était à ce point net et direct qu'au collège il avait gagné des concours de remplissage de bouteilles à distance, mais avec l'usure de l'âge il avait décru, était devenu oblique, s'était ramifié et avait fini par n'être plus qu'une source de fantaisie, impossible à diriger en dépit de ses nombreux efforts pour le redresser. Il disait: «Les cabinets ont dû être inventés par quelqu'un qui ne connaissait rien aux hommes.» Il contribuait à la paix du ménage par un acte quotidien qui tenait plus de l'humiliation que de l'humilité: il essuyait avec du papier hygiénique les bords de la cuvette chaque fois qu'il s'en servait. Elle le savait mais ne disait jamais rien tant que les vapeurs ammoniacales n'étaient trop évidentes, ou le proclamait comme qui eût découvert un crime. «Ça pue la cage à lapins.» Au seuil de la vieillesse, ce même embarras du corps inspira au docteur Urbino la solution finale: il urinait assis, comme elle, ce qui laissait la cuvette propre et le laissait lui en état de grâce.

Gabriel García Márquez, L'amour aux temps du choléra

 

       Säbjörn ne dit pas un mot, s'assit devant la fosse à feu, ôta ses bottines mouillées et suspendit ses braies et sa cape à côté du feu pratiquement éteint. Puis il se releva et sortit pour se soulager, pied nus et vêtu de sa seule tunique. Épuisé, il se laissa aller contre un arbre tout en scrutant distraitement, dans la faible lumière du crépuscule, le chemin d'accès à la ferme alors qu'il essayait de faire sortir douloureusement les dernières gouttes. Il lui fallait de plus en plus de temps. Il commençait à se faire vieux. 

Katarina Mazetti, Le Viking qui voulait épouser la fille de soie

 

      D'abord, c'est la ruée de tout le baraquement vers les toilettes, avec une pause cigarette dans la cour. Comme il est un des rares à ne pas fumer, Édouard en profite pour aller chier dans le peloton de tête. Si son transit est d'une exemplaire régularité, il a remarqué que sa merde pue davantage qu'à l'extérieur, et même qu'elle ne puait en prison. Il a remarqué aussi que si la merde des zeks pue, leurs poubelles en revanche ne sentent rien. C'est qu'hormis les mégots elles ne contiennent rien d'organique, tout ce qui est organique étant plus ou moins comestible et tout ce qui est comestible étant mangé: telle est la loi du camp.

Emmanuel Carrère, Limonov

 

      Entrée dans leur salle de bains, elle rabattit le siège laqué blanc, se ravisa. Non, il pourrait entendre. Tiens, je songe encore à ne pas lui déplaire. Un peignoir sur son déguisement de fillette, elle sortit dans le couloir, poussa la porte d'une des toilettes communes, tourna le verrou, releva le bas du peignoir, s'assit sur le siège laqué blanc, posa à terre le flacon d'éther qu'elle avait emporté, se leva, actionna la chasse d'eau, resta à regarder la petite cataracte dans la cuvette de faïence, se rassit, tira une feuille de papier hygiénique, la plia en deux, puis en quatre. Ô le jardin de Tantlérie, les petites lampes roses du cognassier éphèbe, le mirabellier fendu, la résine acajou qui en sortait et qu'elle pétrissait avec ses doigts, le banc près de la petite fontaine qui coulait toujours un peu et où les mésanges venaient boire, le vieux banc vert délavé par la pluie, c'était exquis d'enlever les écailles vertes. (...)
      «J'étais heureuse», murmura-t-elle, sur son siège assise.
      Elle tira une autre feuille de papier hygiénique, en fit un cornet qu'elle jeta, puis elle se leva, se regarda dans la glace. Elle n'était plus une petite fille.

Albert Cohen, Belle du Seigneur

 

      Après quelques secondes, elle se releva, légèrement étourdie, chercha ses vêtements dans la pénombre, les roula en boule et se traîna jusqu'à la salle de bains. Elle déchira une feuille de papier hygiénique et la lança dans le fond de la cuvette pour couvrir le clapotis de son urine. Elle remarqua un éclat sur la faïence avant de découvrir, dans le reflet d'un miroir curieusement placé face aux toilettes, son visage et son corps ramassé, qui lui évoqua fugace ment le penseur de Rodin. 

Thomas Bronnec, Les initiés

 

      Les toilettes, elles aussi m'impressionnaient beaucoup. Près du lavabo, il y avait un incinérateur avec un écriteau: «Prière de jeter ici les serviettes hygiéniques».
      Il fallait, exposée à tous les regards, parcourir avec sa serviette hygiénique à la main la distance interminable pavée de carrelage sonore qui séparait les W.C. de l'incinérateur, placé juste à l'autre bout de la pièce.

Janet Frame, Un été à Willowglen (Un ange à ma table)

 

      C'est en ce lieu qu'il faut que s'achève et se perde
      Le trésor des gloutons et des savants gourmets.
      Le faisan, le poisson et les complexes mets
      D'illustres maîtres queux n'y sont plus rien que merde.
      Le ventre a déchargé le faix dont l'alourdirent
      La langue qui goûta et les dents qui mordirent,
      Et le prodigue ici péniblement avoue
      Qu'un or mal dépensé s'est transformé en boue.

Agathias le Scolastique (fin du Ve et VIIe siècles 
avant notre ère - Anth. Pal.IX.642) traduit par 
Marguerite Yourcenar dans La couronne et la Lyre

 

      Un parfum mêle l'encens et la citronnelle, du Chopin en sourdine et des lavabos et des urinoirs recouverts de l'arbre de Carrare: jusque dans les toilettes, les Allemands ont du goût. Antoine Fertel s'avance lentement jusqu'à Claude Danjun, qui, les yeux rivés sur son sexe, ne l'entend pas venir. Le conseiller du président se racle la gorge et crache au fond de l'urinoir. Fertel s'installe à côté de lui et descend sa braguette. Danjun l'observe du coin de l'œil en continuant à pisser à gros bouillons. 

Thomas Bronnec, En pays conquis

 

      Aux toilettes, comme toujours très fréquentées, il se trouva être le voisin de Johnson, le directeur de la section économique, qui le salua d'un cordial «bonjour». Une aimable égalité régnait dans ce lieu de délassement où les huiles, en leur station devant les eaux perpétuelles, souriaient amicalement à leurs subordonnés, soudain leurs pairs et compagnons. De cette réunion semi-circulaire de célébrants, debout et graves en leurs vespasiennes, communiant dans le recueillement et parfois mécaniquement traversés par un frisson de déperdition, se dégageait une ambiance complice d'alliance et de concorde, d'unisson d'âmes, de convent viril, de secrète fraternité. Bref, Adrien en sortit ragaillardi et décidé à en mettre un bon coup.

Albert Cohen, Belle du Seigneur

 

      Les deux compères avaient pour habitude de s'accroupir au ras du caniveau à ciel ouvert qui séparait la Levée des Terres-Sainvilles, pour y déféquer, leurs shorts kaki baissés jusqu'aux chevilles. En plein jour s'il vous plaît! La maréchaussée avait beau les verbaliser, ils recommençaient le lendemain à la grande joie d'une égaillée de petites marmailles qui traînaillaient avant d'affronter les coups de règle de leur maître d'école. Ils pariaient des billes ou des noix sur celui des deux fiers-à-bras qui lâcherait son étron le premier. Spectacle désopilant que de voir une douzaine de gamins penchés à même le sol, l'œil rivé à leurs fesses. Quand on sait que Bec-en-Or et Fils-du-Diable-en-Personne en profitaient pour se refiler les dernières bonnes affaires ou préparer quelques mauvais coups, on comprend sans peine que leur évacuation matinale durât parfois près d'une heure et qu'un inévitable attroupement se produisît à cet endroit.

Raphaël Confiant, L'Allée des Soupirs

 

      Le coup avait frappé le milieu de la porte, car les plombs entouraient le journal sur les quatre côtés. Je ressentis une fierté triomphale, et j'attendais que l'oncle Jules exprimât son admiration.
      Il s'avança, examina la cible, se retourna et dit simplement:
      «Ce n'est pas un fusil, c'est un arrosoir!
       Il a frappé en plein milieu! dis-je avec force.
      Ce n'est pas mal tiré! dit-il avec condescendance. Mais une perdrix qui s'envole n'a pas grand chose de commun avec une porte de cabinets. On va maintenant essayer les plombs de quatre, de cinq et de sept.»
      Ils tirèrent encore trois coups de fusil chacun, toujours suivis d'examens et de commentaires de l'oncle.
      Enfin, il s'écria:
      «Pour les deux dernières, on va tirer les chevrotines. Serrez bien votre crosse, Joseph, car j'ai mis une charge et demie de poudre. Et vous, mesdames, bouchez-vous les oreilles, car vous allez entendre le tonnerre!»
      Ils tirèrent en même temps; le fracas fut étourdissant, et la porte tressaillit violemment.
      Ils s'avancèrent tous les deux, souriants et satisfaits d'eux-mêmes.
      «Tonton, demandai-je, est-ce que ça aurait tué un sanglier?
     
― Certainement, s'écria-t-il, à condition de le toucher...
     
― Au défaut de l'épaule gauche!
     
― Exactement!
»
      Il arracha les journaux superposés, et je vis profondément incrustés dans le bois, une vingtaine de petites billes de plomb.
      «C'est du bois dur, dit-il. Elles n'ont pas traversé! Si nous avions eu des balles...»
      Heureusement, ils n'en avaient pas eu, car à travers la porte massacrée, nous entendîmes une faible voix. Elle disait, incertaine:
      « Est-ce que je peux sortir, maintenant?»
      C'était la «bonne».

Marcel Pagnol, La gloire de mon père

 

      Dehors, à côté de l'immense  macrocarpa qui était le rendez-vous des pies, il y avait une buanderie en ruine; dans un coin, une lessiveuse pour faire bouillir le linge lavé dans les cuveaux de bois. Le «petit coin», au bout du sentier qui venait de l'appentis, se trouvait à côté du cyprès «aller au cyprès» devint vite la formule consacrée; la cabane, couverte de petites roses blanches qui sentaient très bon et que nous appelions des «roses-cabinet», n'avait pas de porte; le siège, aussi vaste qu'un banc de plage, surplombait un trou profond à demi-plein de vieux «kiki» (c'était le mot que nous employions pour désigner les excréments) de diverses nuances de brun, surmontés de morceaux jaunis de l'Oamaru Mail ou de l'Otago Daily Times.

Janet Frame, Un été à Willowglen (Un ange à ma table)

 

      J'étais aux toilettes, dans la baraque en bois au fond du jardin, visant le trou creusé dans une planche de bois qui recouvrait une fosse indiscrète, lorsque j'entendis crier mon nom. Il semblait que toute l'assemblée me demandait, et je me trouvais très embarrassé par mes fonctions naturelles. Heureusement une voix d'enfant, lequel m'avait vu aller vers des latrines, s'écria en russe «Il est aux toilettes». Ce qui souleva un énorme rire dans l'assemblée. C'était cocasse et je me dépêchai de terminer mon devoir et de me reculotter. En sortant de la cabane, je découvre une cinquantaine de regards qui m'attendent amusés. Qu'est-ce qu'ils me veulent? Fiodor s'avance vers moi et m'explique qu'ils veulent m'introniser Cosaque! Il faut donc que j'apprenne en quelques secondes à dire en russe «Merci» puis «Mon père», puis «Pour ton enseignement»! Fiodor continue: «Il faut que tu t'étendes sur le banc, ici, le dos en l'air. Le grand chef des Cosaques va te donner un premier coup de fouet et tu diras: "Merci!" puis un deuxième coup de fouet et tu diras: "Mon père!" et un troisième où tu diras: "Pour ton enseignement!" Allez, vas-y, allonge-toi!»

Philippe B. Tristan, Carnets de Sibérie

 

      ...  je vous parle énormément de W.-C... particulièrement ceux du Löwen... c'est qu'on était sur le même palier, la porte en face, et qu'ils désemplissaient pas! tous les gens de Siegmaringen, de la brasserie, et des hôtels, venaient aboutir là, forcément... la porte en face!... tout le vestibule, tout l'escalier étaient bourrés jour et nuit de personnes à bout, injurieuses, râlantes que c'était la honte!... qu'ils en avaient assez de souffrir!... et c'était vrai: tout l'escalier dégoulinait!... et notre couloir, donc! et notre chambre! vous pouvez pas plus laxatif que le Stamgericht, raves et choux rouges... Stamgericht plus la bière aigre... à plus quitter les W.-C.!... jamais! vous pensez tout notre vestibule grondant pétant de gens qui n'en pouvaient plus!... et les odeurs!... les gogs refoulaient! il va de soi!... ils arrêtaient pas d'être bouchés!... les gens entraient à trois... à quatre!... hommes, femmes... enfants... n'importe comment!... ils se faisaient sortir par les pieds, extirper de vive force!... qu'ils accaparaient la lunette!... «ils rêvent! ils rêvent!...» si ça mugissait!... le couloir, la brasserie, et la rue!... et que tout ce monde se grattait en plus... et se passait, repassait la gale et morpions... et mes malades!... mélimélo... qu'ils y allaient forcément aussi pisser sur les autres et partout! il était vivant notre couloir!... aussi des gens pour von Raumnitz... je vous expliquerai von Raumnitz... une autre affluence, pour son bureau, un de ses bureaux, l'étage au-dessus... ceux-là allaient aussi aux gogs la porte en face... le moment le plus magique c'était tous les jours quand les gogs vraiment pouvaient plus... vers huit heures du soir... qu'ils éclataient! la bombe de merde!... du trop plein du tréfonds!... tous les soulagements de la brasserie de la veille et du jour!... alors un geyser plein le couloir!... et notre chambre! en cascade plein l'escalier!... vous parlez d'un sauve-qui-peut!... mêlée-pancrace dans la matière! tous à la rue!... c'était le moment Herr Frucht s'amenait! tenancier!... du Löwen! Herr Frucht et son jonc!... il avait vraiment tout tenté pour sauver ses gogs... mais aussi responsable lui-même!... c'était lui le tôlier, la tambouille aux raves! lui la brasserie! le restaurateur!... cinq mille Stamgericht par jour! pas être surpris que les lieux débordent! Herr Frucht montait avec son jonc! touillait! retouillait! refaisait fonctionner la tinette!... et replaçait un autre cadenas... vissait!... vissait!... que plus personne puisse ouvrir! basta! deux minutes qu'il était parti ses chiotts étaient re-re-pleins! les gens à se battre! plein le vestibule!... Herr Frucht, qu'était pas Sisyphe, avait beau jurer «Teufel! Donner! Maria! » ses clients du Stamgericht y auraient plus qu'inondé sa tôle! submergée sous des torrents de raves! s'il avait coincé sa lunette, vraiment empêché les clients! cimenté le trou!... il menaçait mais il osait pas...

Louis-Ferdinand Céline, D'un château l'autre

 

      Et puis c'était sale, c'était sale, à l'usine! Écoutez! étant gosses, on ne pouvait même plus entrer dans les W.-C., on était obligées de mettre des paniers dessus, dans les W.-C., comme ça, avec le fond dessus. On marchait dessus pour aller aux W.-C., tellement c'était dégueulasse. Il a fallu que l'inspecteur vienne pour qu'ils commencent à faire de nouveaux W.-C. Et puis les femmes, elles étaient très sales. Ma maman, c'est elle qui nettoyait les W.-C. Eh bien! elle disait tout le temps: "J'aime autant faire les W.-C. des hommes que des femmes." Parce que, ma foi, l'homme il allait, il faisait ses besoins, mais les femmes, celles qui étaient dérangées, elles défaisaient une canette, elles se mettaient ça entre les jambes et après elles jetaient ça dans les cabinets et ça bouchait tout. Alors tout revenait au-dessus, c'était dégoûtant. Il fallait vraiment avoir besoin d'y aller. J'ai vu maman enfiler son bras jusque-là pour déboucher un trou. Après, l'inspecteur du travail est venu et ils ont fait des W.-C. Avec des chasses d'eau et du carrelage, enfin des beaux W.-C. Et ils ont voulu mettre quelqu'un d'autre à la place de maman. C'est le syndicat qui a dit: "Ah non! c'est elle qui mettait son bras dans la merde", c'est le cas de le dire, "c'est à elle de continuer". Alors à chaque fois qu'il y en avait une qui sortait des cabinets, il fallait qu'elle aille voir derrière si elle laissait pas de saletés.

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave
 
Du côté de Béthoncourt

 

      On sait en y pénétrant qu'on ne se rend pas chez une fleuriste. L'urine rancie, les excréments, le Crésyl et la Javel composent des miasmes qui peuvent figurer la litanie de notre misère. On y prend un cours de morale à moindres frais. Les respirer vaut acte d'humilité et de contrition. Notre monde rêve d'être inodore, c'est-à-dire inhumain. Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, tout sentait, le pire comme le meilleur. Nous traquons les odeurs, celles de nos corps, celles de nos villes, comme de hauts délinquants qui nous rappelleraient trop que nous produisons des humeurs et qu'elles empestent. Gamin, j'entre dans une pissotière et cela pue. Je n'en suis pas surpris, ni gêné. J'y vois un miroir d'un genre particulier, à peine déformant. J'apprends qui je suis. Parfois, un clochard y ronfle, agrémentant l'espace restreint de ses effluves de gros vin, de crasse et de tabac gris. Je me figure qu'il est un dieu tombé parmi les hommes, masquant sa vraie nature sous des hardes trouées.

Philippe Claudel, Parfums

 

                        Le petit endroit

Vous qui venez ici
dans une humble posture

De vos flancs alourdis
décharger le fardeau

Veuillez quand vous aurez
Soulagé la nature

Et déposé dans l'urne
un modeste cadeau

  

  Epancher dans l'amphore
  un courant d'onde pure

  Et sur l'autel fumant
  placer pour chapiteau

  Le couvercle arrondi
  dont l'auguste jointure

  Aux parfums indiscrets
  doit servir de tombeau

Alfred de Musset à George Sand

 

      Le soir même, ma mère m'emmena au restaurant avec un de ses bons amis que je détestais catégoriquement. C'est insupportable de voir tous ces plats si bien préparés par un cuisinier qui, depuis des années, y met toute son âme alors que devant tant d'amour vous n'éprouvez qu'une insurmontable nausée. Heureusement, les toilettes sont un refuge reconstituant, mais enfin, on ne peut tout de même pas y rester plus d'un quart d'heure sous peine de se faire traiter d'obsédée sexuelle.

Valérie Valère, Le pavillon des enfants fous

 

      Attendez-moi là. 
      La porte claque. Au centre du panneau en bois, le logo stylisé d'un homme jambes écartées fait face à Myriam, silhouette sexuée qui indique un endroit qui lui est interdit. Cette limitation la fâché, éveille en elle une colère qu'elle ne soupçonnait pas. Comme si après ces luttes communes, elle ne tolérait plus de devoir lui laisser, en plus de la lumière et des débats victorieux, l'usage des chiottes pour mâles. De devoir poireauter dans le couloir pendant qu'il se soulage. 
      Elle entre. L'intérieur n'a rien de surprenant: deux rangées de pissotières, une odeur aseptisée de javel, trois portes fermées, dont une avec le pictogramme d'un handicapé. Elle en a déjà vu, des toilettes masculines, pourtant elle se sent en effraction, son cœur bat plus vite. Quelque chose monte, qu'elle récuse avec dégoût, mépris, violence. 

Arnaud Friedmann, La condition du mâle blanc hétérosexuel,
dans: La vie secrète du fonctionnaire.

 

      En général, j'allais droit aux lavabos, et cela me remontait un peu. Il y faisait un peu plus frais, ou tout au moins le bruit de l'eau courante me le faisait croire. C'était toujours une douche froide, ces lavabos. C'était la réalité. Avant d'y parvenir, il fallait traverser une rangée de Français qui se déshabillaient. Pouah! comme ils puaient, les cochons! et ils étaient bien payés pour ça, aussi! Mais ils étaient là, tout de même à moitié nus, les uns avec des caleçons longs, les autres avec des barbes, presque tous blêmes, rats écorchés avec du plomb dans les veines. Dans les cabinets, on pouvait faire un inventaire de leurs pensées vagabondes. Les murs étaient couverts de dessins et d'épithètes, tout ça obscène et drôle à la fois, facile à comprendre et, somme toute, assez rigolo et sympathique. Il avait dû leur falloir une échelle pour arriver à certains endroits, mais je suppose que ça valait la peine, même du simple point de vue psychologique. Parfois, lorsque j'étais en train de pisser, je me demandais quelle impression ça ferait sur ces dames chics que j'avais vu entrer et sortir des magnifiques cabinets des Champs-Elysées.

Henry Miller, Tropique du Cancer

 

      Nous allions devenir de véritables citadins, avec la lumière électrique, des cabinets à chasse d'eau, au lieu du trou du «petit coin», dont le jet au début nous emplit de frayeur, et les pièces brillamment éclairées, où le mobilier hors des grands pans d'ombre qui naguère l'enveloppaient semblait soudain grossier et trop voyant.

Janet Frame, Ma terre, mon île (Un ange à ma table)

 

      Depuis son salon, la vue n'était pas très réjouissante. Sous ses yeux, la terre, les tubulures et le gravier envahissaient tout le paysage. Et de quoi s'agit-il, se demanda Runcible, sinon d'un aménagement destiné à transporter de la merde de la maison des Dombrosio vers le monde extérieur? Et nous sommes obligés d'assister à cela, nous devons contempler les tuyaux et le gravier qui vont minimiser les agressions que Sherry et Walter Dombrosio, régulièrement, font subir à l'environnement parce qu'ils ont besoin d'aller aux toilettes.

Philip K. Dick, L'homme dont toutes les dents
étaient exactement semblables

 

      Je vous parle des choses qui m'apportèrent quelque soulagement au début. Il y avait l'eau des water-closets qui bouillonnait à intervalles réguliers dans les tuyaux. Ce bruit me semblait énorme. Il remplissait toute ma cellule. Il résonnait dans ma tête avec fracas, comme une chute d'eau. Je voyais des montagnes. Je respirais l'air des sapins. Je voyais une branche prise entre deux pierres qu'un remous faisait aller et venir, aller et venir, aller et venir. Mais, à la longue, je m'habituai à ce dégorgement inattendu des tuyaux. Je restais des heures sans l'entendre. Puis, soudain, je me demandais s'il avait déjà eu lieu ou s'il allait bientôt se produire. Je faisais des efforts insensés pour me rappeler combien de fois cela était arrivé dans la journée. Je comptais sur mes doigts. Je me tirais les doigts à en faire craquer les phalanges. Cela devenait une manie. Et le bruit retentissait comme je m'y attendais le moins, emportant tout mon échafaudage de comptes et de calculs. Je courais à la cuvette pour contrôler le fait. Au fond, le trou nauséabond était immobile comme un miroir. En me penchant dessus, je l'obscurcissais tout. Je m'étais trompé. La vidange s'était faite dans ma tête. Elle n'avait pas eu lieu réellement. Je perdais la notion du temps. Tout était à recommencer. Un désespoir sans borne m'envahissait.

Blaise Cendrars, Moravagine

 

       Au pied de sa cabane, il avait conservé le vase émaillé de ses pipis nocturnes qui lui venait de sa grand-mère. Il l'avait installé là en guise de souvenir, puis l'avait érigé en symbole de ces liens qu'il voulait maintenir avec les gens de sa lignée; puis il s'était mis à l'utiliser à mesure que les âges avaient rendu sa vessie lien plus autoritaire que ses besoins de sommeil. C'est là qu'il arrosait le monde à chacun de ses réveils, lentement, longuement, avec le soin considérable qu'il accordait au moindre de ses actes. Il contemplait la couleur de son urine, en appréciait l'odeur tel un fauve contrôlerait les fragrances d'un territoire vital.

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

 

      Un jour où je regardais mon gros tas d'excréments dans les cabinets, le comparant avec le caca du bébé dans ses couches, je vis des petites choses blanches qui se tortillaient dans le marron.
      ― Maman, m'écriais-je, il y a des petits machins blancs qui gigotent dedans.» La panique sur le visage de ma mère m'emplit d'effroi.
      ― Des vers ! s'exclama-t-elle avec horreur. Cette enfant a des vers.

Janet Frame, Ma terre mon île (Un ange à ma table)

 

      « ... Peu à peu mes fluides corporels ont laissé place à de l'air, un air pur qui circule librement et me rend plus léger.»
      J'ignore ce qui transparaît sur mon visage, mais Mando à dû y voir passer l'ombre d'un doute.
      « Tu ne me crois pas ? Je vais te le prouver ! »
      Il se lève, sort de sa chambre et s'éloigne dans le couloir. Je l'entends pisser dans les toilettes dont il a laissé la porte ouverte. Il revient me chercher, me conduit devant la cuvette où un peu de mousse couvre la surface de l'eau jaunie.
      « Tu vois toutes ces bulles ? Voilà ce que j'évacue depuis des semaines, ce n'est pas une preuve, ça? De l'air, de l'air qui me nourrit, que je pisse et que je chie, il n'y a plus que de l'air en moi! »
      Si je le croyais encore capable d'humour je lui dirais volontiers que tout ça c'est du vent.

Philippe Grimbert, La mauvaise rencontre

 

      De tous les équipements antiques de la salle de bains du deuxième, aucun n'était plus vieux, moins "modernisé" que les toilettes, placées dans une alcôve, dissimulées à la vue; comme si le seul spectacle de ce siège, grossier, énorme, d'un blanc terne, risquait de heurter les sensibilités raffinées. Pourtant M.R. ne put faire autrement que de s'y précipiter, les mains crispées sur le bas du ventre. Une douleur terrible! Si brutalement! Le siège était aussi disproportionné que le lavabo si bien que, assise, M.R. avait les pieds qui touchaient à peine le sol; et le sol était poisseux, humide. Dans le gros réservoir taché de rouille, un ruisselis permanent, mélancolique comme un chagrin inavoué; la cuvette de porcelaine, jadis blanche, était terriblement entartrée, aucun récurage n'avait pu la débarrasser de décennies de crasse fécale. Sur ce siège, M.R. se sentit soudain paralysée; bien qu'éprouvant un urgent besoin de se libérer de la terrible diarrhée qui lui brûlait le ventre, elle ne le pouvait pas; ni uriner non plus; elle avait la vessie douloureuse, mais ne pouvait pas uriner; une terrible pression s'accumulait en elle, mais elle ne pouvait l'évacuer, car elle craignait qu'on frappe soudain à la porte (...); ou, plus abominable encore, tourne la poignée et ouvre (...) car il n'y avait pas de verrou à cette vieille porte (...) 

Joyce Carol Oates, Mudwoman

 

      Je suis entrée au Brazza. J'ai commandé un chocolat et j'ai sorti mes copies à corriger, mais je n'ai pas lu une ligne. Je me disais sans arrêt que je devais aller voir les toilettes. [...] J'ai fini par me lever et demander les toilettes au barman. Il m'a montré la porte du fond de la salle. Elle donnait directement sur un cagibi avec un lavabo, une glace au-dessus, à droite une seconde porte, celle des toilettes. C'était un vécé à la turque. Je ne me suis pas rappelé si celui du café d'il y a trente-cinq ans était ainsi. À l'époque, ce n'était pas un détail qui aurait pu me frapper, presque tous les vécés publics étaient ainsi: un trou dans le ciment avec un pas de chaque côté pour poser les pieds et s'accroupir.

Annie Ernaux, L'événement

 

    Te promenant à travers Hyde Park, saisi d'une envie qui n'attendra pas notre retour chez nous je te laisse dans ta poussette à l'entrée de la pissotière, où je m'éclipse trois minutes, ma vessie vidée se noue ma gorge, je suis fou de ne pas t'avoir gardé avec moi, durant cet infini laps de temps n'importe qui a pu te prendre, s'enfuir hors de vue dans n'importe quelle direction, je me précipite dehors, tu es toujours là, tout mon corps tressaille de mon inconscience.

Xavier Bazot, Stabat Mater

 

      S'habituant peu à peu à la pénombre et à l'éblouissement des fenêtres, mon père distingua la religieuse qui se tenait au chevet d'un lit où gisait un être ratatiné, quasiment de la taille d 'un enfant, les bras repliés derrière sa tête il regardait fixement le plafond, et dans ses yeux vides de toute joie, de toute espérance, le temps était presque sur le point de s'arrêter. C'était mon oncle Pepi. La bonne sœur se pencha sur lui et, le soulevant dans le dos aussi aisément qu'une fillette le ferait avec sa poupée, tellement il était léger, elle lui annonça: «Pépé, voici une visite pour vous.» Puis, pendant qu'elle lui découvrait les jambes, des jambes aussi blanches que si elles avaient trempé longtemps dans une eau de chaux, mon père s'aperçut, avec la répulsion horrifiée des bien-portants, que Pepi était langé comme un bébé, et la bonne sœur écarta toutes ces couches en disant gaiement: «On va regarder s'il n'est pas mouillé.» Puis elle ajouta: «Pépé, voulez-vous aller sur le gramophone?» Pepi ne dit rien, il fixait toujours le plafond de ses yeux bleu pâle, délavés comme du lilas fané, comme deux myosotis figés par le gel. Et la bonne sœur approcha le gramophone, une chaise percée dont elle retira le couvercle pour y asseoir mon oncle, si dodelinant qu'il serait tombé comme une statue déboulonnée si mon père ne l'avait pas retenu, mon père qui regardait les pieds bleuis de son frère, la plante des pieds complètement lessivée dont la peau s'en allait en lambeaux blanchâtres, les pieds de Pepi qui trônait là tout nu, juste avec une serviette autour des reins comme le Christ couronné d'épines. Et ce spectacle arracha soudain à mon père un gémissement, une longue plainte le libérant peu à peu de tout ce qui lui oppressait la poitrine à en faire craquer les boutons de sa veste (...). La bonne sœur soupira: «Il ne veut plus rien manger du tout», puis elle entreprit de retaper le lit et mon père laissa errer son regard d'un lit à l'autre (...). Figé par l'appréhension, mon père entendit enfin ces terribles borborygmes intestinaux qui horripilent tout être vivant en bonne santé, il était gêné à l'idée que la bonne sœur avait elle aussi perçu ce bruit, or pour elle cela n'était qu'une bagatelle parfaitement humaine, une diarrhée sénile ne saurait ternir la lumière que lui donnait sa foi (...).

Bohumil Hrabal, La petite ville où le temps s'arrêta

 

      «Que dites-vous, don Saverio, dit l'homme, enveloppé dans une couverture militaire rescapée de deux guerres, à son père assis sur la cuvette des cabinets, vous qui avez vu quatre-vingt-un hivers, quand donc finira cette punition?» Pour toute réponse, le vieil homme a la décharge d'un frisson de viscères et de froid. C'est le deuxième jour de tramontane, toujours suivi d'un troisième. 
      Le vous de l'homme à son père est le dernier reste d'un respect terminé. Lorsque, dans un petit espace, on se trouve secoué par des spasmes de l'intestin même si l'on est à jeun, lorsqu'on est un poids et une puanteur pour les autres, le respect s'en va dans les tourbillons de la chasse d'eau. 

Erri de Luca, Une chose très stupide

 

      Une cuiller à café de bouillie l'étouffait, il s'accrochait à nos mains, il cherchait l'air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par-dessous les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos: l'os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris: trente-huit kilos répartis sur un corps d'un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur le seau hygiénique sur le rebord duquel on disposait un petit coussin: là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. (...) Une fois assis sur son seau, il faisait d'un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. (...) Il faisait donc cette chose gluante vert sombre qui bouillonnait, merde que personne n'avait encore vue. Lorsqu'il l'avait faite on le recouchait, il était anéanti, les yeux mi-clos, longtemps. Pendant dix-sept jours, l'aspect de cette merde resta le même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés, les traces de coups des S.S.

 La douleur, de Marguerite Duras

 

      Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile. À neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait volontiers un tour dehors; et il passe une nuit tranquille.
      L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une deuxième précaution.
      Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge?
      ― Ai-je envie? se dit-il; n'ai-je pas envie?
      D'ordinaire il se répond «oui», soit que, sincèrement, il ne puisse reculer, soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; c'est selon.
      Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles et les noyers ragent dans les prés.
      ― Ça se trouve bien, conclut Poile de Carotte, après avoir délibéré sans hâte, je n'ai pas envie.
      Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie et ne lui laisse point d'allumettes, et elle l'enferme à clef parce qu'il est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il se plaît à songer dans les ténèbres. Il repasse sa journée, et compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir avec ce rêve.
     
À peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.
      ― C'était inévitable, se dit Poil de Carotte.
      Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de Carotte prend ses précautions?

Jules Renard, Poil de Carotte

 

      Le TGV jusqu'à Grenoble, la SNCF maintenait un niveau de service minimum, dans les TGV; mais les TER étaient véritablement laissés à l'abandon, celui qui rejoignait Briançon eut plusieurs pannes, et arriva finalement avec un retard d'une heure quarante; les toilettes étaient bouchées, un flot d'eau mêlée de merde avait envahi la plateforme, menaçant de se répandre dans les compartiments.

Michel Houellebecq, Soumission

 

      Vous avez loupé votre train oh d'un clin d'œil seulement,... le cul orangé du wagon qui s'en va devant vous & alors quoi faire là sur le quai durci Le prochain c'est 18h55 ça me laisse un instantané Vais-je m'asseoir sur le banc ici écrivant Ou alors le grand hall plein de gens Pour un kafé (encor un) c'est trop court & les WC sont fermés ( parfois j'y lisais avec plaisir des graffitis vulgaireux) ça changeait des banalités partout qu'on voyait... 

Jean-Paul Klée, Manoir des mélancolies

 

      En équilibre instable dans le mètre carre des toilettes de l'avion, je tenais mon pantalon dégrafé à mi-jambes, évitant de le tâcher sur le sol marécageux. Je soulageai mon bas-ventre de la pression qu'exerçait depuis mon départ vingt-quatre billets de cinq cent euros: mes économies. Je n'avais pas de carte de crédit, je n'en avais jamais eu. Ma vie durant, j'avais opté pour l'anonymat. Une main tenta d'ouvrir la porte. Je n'étais pas le seul à avoir des soucis d'argent dans cet Airbus. 

Dominique Forma, Hollywood Zéro

 

      Le mictorio c'est les W.-C. de la gare
      Je regarde toujours cet endroit avec curiosité quand j'arrive dans un nouveau pays
      Les lieux de la gare de Santos sont un petit réduit où une immense terrine qui me rappelle les grandes jarres qui sont dans les vignes en Provence où une immense terrine est enfouie jusqu'au col dans le sol
      Un gros boudin de bois noir large et épais est posé en couronne sur le bord et sert de siège
      Cela doit être bien mal commode et trop bas.
      C'est exactement le contraire des tinettes de la Bastille qui elles sont trop haut perchées

Blaise Cendrars, Au cœur du monde

 

      Dans la cellule de la prison, elle s'assit sur le bord de la couchette, étonnée d'avoir pu penser qu'elle était assez forte pour retourner dans cet univers. Les barreaux de fer, l'atteinte à l'intimité que constituaient les toilettes ouvertes, l'impression d'être prise au piège, l'abattement qui s'empare à nouveau d'elle tel 'enveloppait comme un brouillard noir.

Mary Higgins Clark, Le démon du passé

 

      Les tinettes de la Bastille servent encore dans les cachots de la caserne de Reuilly à Paris
      Ce sont des pots de grés en forme d'entonnoir renversé d'environ un mètre trente-cinq de haut
      Elles sont au centre des cachots la partie la plus évasée reposant sur le sol et le petit bout la partie la plus étroite en l'air
      C'est dans cette espèce d'embouchure de trompette qui est de beaucoup trop haut placée que le soldat puni de cachot doit réussir à faire ses besoins
      Sans rien laisser choir à l'extérieur sinon il rebiffe pour la même durée de tôle
      C'est le supplice de Tantale à rebours
      Au début de la guerre j'ai connu des poilus qui pour ce motif et de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures ont passé des mois au cachot puis ils finissaient par passer au tourniquet comme fortes têtes
      On racontait que ces tinettes étaient les anciennes tinettes de l'ancienne prison de la Bastille

Blaise Cendrars, Au cœur du monde

 

      Il s'était laissé dire, poursuivit Austerlitz, qu'au fil des années, à l'intérieur de ce palais de justice d'une complexité dédaléenne, dépassant effectivement tout ce qu'on pouvait imaginer, avaient pu parfois s'implanter pour un temps, dans l'une ou l'autre des salles inoccupées et des corridors à l'écart, de petits commerces tels que buvette, bureau de tabac ou tripot; on prétendait même qu'au sous-sol des lieux d'aisance pour messieurs avaient un jour été transformés en toilettes publiques accessibles depuis la rue, à l'initiative d'un dénommé Achterbos, venu s'installer là, dans le vestibule, avec une petite table et une sébile ...

W.G. Sebald, Austerlitz

 

      À ces grosses journées de folie, je préfère les petits matins calmes de milieu de semaine où les clients se succèdent avec parcimonie. Dans ces moments-là, il m'arrive de délaisser mes écrits ou les magazines pour me mettre à leur écoute. Respiration suspendue, yeux clos, je fais abstraction du grondement incessant qu'émet le centre commercial pour concentrer toute mon attention sur les bruits qui émanent des toilettes. Mon ouïe s'est affinée avec le temps et je peux à présent sans hésiter analyser chacun des sons qui me parviennent au travers des portes closes, tout feutrés soient-ils. Ma tante, nantie de cette omniscience javellisée qui la caractérise, à classé ces bruits en trois grandes catégories. Il y a tout d'abord ceux qu'elle désigne sous la jubilante appellation de bruits nobles. Le cliquetis discret d'une ceinture que l'on déboucle, le chant léger d'une fermeture éclair que l'on descend, le claquement sec d'un bouton-pression que l'on déverrouille, sans oublier tous ces bruissements d'étoffe, soieries, Nylon, cotons et autres tissus qui chantent contre les peaux en autant de frottements, froissements, froufroutements et autres friselis. Arrivent ensuite ce qu'elle nomme les bruits paravents. Toussotements gènes, sifflement faussement enjoués, activation de chasse d'eau, tous ces sons censés étouffer la troisième catégorie sonore, celle des bruits d'activité: flatulences, gargouillis, clapotis, chant de l'émail, bruits de plongeons de haut vol, dévidage du rouleau de papier, déchirement de la ouate. Enfin, j'ajouterai pour ma part une dernière catégorie, plus rare mais ô combien! intéressante, celle des bruits d'aise, tous ces vagissements et soupirs de contentement qui s'élèvent parfois vers le plafond lorsque s'ouvrent les vannes et que cascade sur l'émail le jet libérateur trop longtemps retenu ou l'avalanche bruyante d'un trop-plein intestinal. Il m'arrive de les aimer, les gens, lorsqu'ils échouent ici, tout vulnérables qu'ils sont dans leur désir de soulager leur vessie ou de vider leur ventre. Et pendant ce court temps où ils se substituent à ma vue derrière la porte des cabinets, quels que soient leur conditions ou leur situation sociale, je les sais revenir à la nuit des temps, dans cette situation du mammifère satisfaisant un besoin naturel, le fessier vissé à la lunette, le pantalon tire-bouchonné autour des mollets, le front dégoulinant de sueur tandis qu'ils ahanent sous l'effort pour ouvrir leur sphincter, tout seuls face à eux-mêmes, loin du monde d'en haut. Attention, les gens ici ne font pas que me laisser le contenu de leur ingestion ou de leur vessie. Il n'est pas rare de voir certains d'entre eux venir s'épancher auprès de moi pour se décharger de tous leurs malheurs. Je les écoute, les gens. Je les laisse vider leur fiel sur le monde, essorer leur petite vie, me baratiner avec leurs problèmes en tout genres. Ça se confie, ça geint, ça pleure, ça jalouse, ça se raconte. (...) Les WC sont des confessionnaux sans curé.

 Jean-Paul Didierlaurent, Le liseur du 6h27

 

 

 

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