Le Café Littéraire luxovien divination/présages/
prophéties/astrologie/
tarots/etc.
 

 

 

 

       Il n'oublie pas qu'en dehors de soigner des malades sa profession principale est tout de même la divination. Celle-ci ne propose-y-elle pas le précepte: "Faire ce que l'humain peut, laisser le Ciel faire le reste"? En effet, une fois que l'homme a réalisé ce qui est en son pouvoir, ce qui ne doit pas venir ne viendra pas, et ce qui doit venir viendra. 
     (...)

      Le véritable devoir d'un devin, ou d'un médecin, consiste justement à capter le shen qui est aussi bien dans l'univers qu'à l'intérieur de chaque corps, puisque le corps, plus que de chair et de sang, est avant tout condensation de souffles. C'est dans la mesure où le devin, aussi bien que le médecin, capte le shen au cœur d'une entité vivante qu'il peut la restituer dans la voie de la vie. 

François Cheng, L'éternité n'est pas de trop

 

      À Høje Taastrup, la Comtesse s'apprêtait à faire pour la première fois de sa vie, l'expérience d'une visite chez une voyante. La rencontre eut lieu au troisième étage d'un complexe immobilier situé à proximité de la gare. Elle s'était imaginé un autre contexte, peut-être une sinistre villa avec une tour et des corbeaux sur le toit, mais elle était loin de la réalité. Elle sonna à la porte, dont la plaque indiquait M. et Mme Stéphan Stemme, et ce fut l'homme qui vint lui ouvrir. C'était un vieillard frêle au visage maigre et décharné, dont les yeux enfoncés savaient observer mais ne semblaient rien vouloir donner en retour. Ils procédèrent au paiement dans l'entrée, et elle régla en liquide et sans qu'il lui donne de reçu. Il mit l'argent minutieusement dans un porte-monnaie noir et usé qu'il avait sorti du tiroir d'un secrétaire. Puis il referma le tiroir à clé, prit la clé avec lui et frappa à la porte qui se trouvait juste à côté du meuble.
      Vous pouvez l'appeler madame, dit-il en ouvrant la porte. 

Lotte et Søren Hammer, Le prix à payer

 

      Les assistants organisaient les entrées et les sorties, calmaient les esprit échauffés par l'attente et l'énormité de l'affluence. (...) l'appartement du cartomancien ne désemplissait pas. C'était le devin le plus réputé de Paris et peut-être du monde. Il était venu d'Italie pour offrir ses services à la France. Offrir n'était pas exactement le terme approprié, puisqu'il n'acceptait de se prononcer sur le destin d'un visiteur qu'à partir de cent sous. Le prix fort assurait une voyance de qualité. Blaise avait pu l'apprécier déjà: «Il est des plus précis, des plus sérieux. Il a vu mon avenir, je vais vivre encore longtemps, bientôt je serai riche, mais il faudra que je parte pour cela. Loin: il a vu une mer que je dois traverser. Sa prophétie doit se réaliser dans l'année. Je me renseigne sur l'Amérique, parce que je crois que c'est là-bas que mon destin m'attend.» 

Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire

 

      «Le piège des prophéties, c'est que chacun peut lire entre les lignes absconses le destin qu'il lui souhaite, miroir de ses propres ambitions. N'y prête pas trop de crédit, mais étudie leur langue, qui est magnifique. Personne n'évoque le chaos comme les prophètes. De grands textes, assurément, si on s'en tient à la seule poétique.»

Christian Chavassieux, Les nefs de Pangée

 

      Furtivement, j'avais observé ma ligne de vie au creux de la paume gauche. Courte, très courte. Pas comme celle de grand-mère Hortense mordant son poignet. Mon destin serait bref. Il fallait oser vivre, et bien vivre, tout en se plaçant du côté des vierges sages de l'Évangile. 

Élise Fischer, Un rire d'ailleurs

 

      Pourquoi as-tu voulu, maître de l'Olympe, ajouter cette angoisse aux maux des mortels, qu'ils connaissent leurs malheurs futurs par de cruels présages Que ton dessein conçu les frappe à l'improviste! Que leur âme soit aveugle à leur destins futurs! Qu'ils puissent espérer au milieu de leurs craintes! [Lucain, La Pharsale II, 4,5, 6, 14 et 19

«Il n'y a aucun intérêt à connaître l'avenir. C'est en effet une misère de se tourmenter sans profit.» [Cicéron, De natura deorum, II, 65

cités par Michel Eyquem de Montaigne dans Les essais Livre I chapitre 11: Sur les prophéties (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Saint Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là. C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Marie de Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.

Gérard de Nerval, Angélique dans Les filles du feu


       Les convulsionnaires ? Je croyais que c'était une secte interdite ? 
       Non pas. On nous demande d'être discrets, voilà tout. 
       Tu es des leurs ?» 
       Blaise à une expression étrange, presque coquette, comme s'il avouait qu'il se parfume. 
       « Oui. Disons que je suis à leur service. 
       Autrement dit ? 
       J'en crucifie un de temps en temps. 
       Quoi ? disent Marianne et Martin en chœur. 
       C'est sans risque, je vous rassure. Hideux, mais sans risque.»
       Puis Blaise balaie ses propos d'une moue indescriptible et revient à son idée. 
       « Je visite régulièrement un cartomancien fameux dont les prophéties sont formidables. Formidables car elles se vérifient ! Il demeure des mystères, je vous le dit. Et je suis bien certain qu'en son for intérieur, le citoyen Marat en redoute le caractère. 
       Je pensais que le peuple avait abandonné ces fables, dit Marianne. Hors celle de Dieu, bien sûr. 
       Celle de Dieu a été dévoyée. On la fera vivre avec plus d'honnêteté un jour, mais c'est un autre débat. Tu ne crois pas au diable, Marianne ? 
       Pas plus qu'à la virginité de ma mère.» 
Ils s'esclaffent. Blaise s'en tient là et avale son gobelet d'un trait. 

Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire

 

      Lisette! appela Philippe. Lisette, où est ta sœur? 
      Je ne sais pas! gémit une petite voix enrhumée de larmes. 
      Une rafale de vent brusque cueillit une ardoise sur le toit et la jeta en éclats aux pieds de Philippe, qui la regarda avec stupeur comme si le destin eût brisé devant lui le miroir qui promet sept ans de malheur... 

Colette, Le blé en herbe

 

      Miroirs fantastiques du destin, les cartes du jeu de tarots recouvraient le vieux coffre. Les rayons du soleil, par la fenêtre à petits carreaux, entraient à flots, illuminant les casseroles de cuivre, les nattes de couleurs vives, les cheveux noirs et luisant de la Bohémienne, les chiens de faïence qui tordaient un museau dédaigneux sur cet étalage d'images, l'air de dire: «Ce sont sans doute là armoiries de coquins.» Les cartes tremblaient entre les doigts de May. Marret, les joues aussi blanches que du lait, le regard de ses yeux gris pâle fixé, non sur les tarots, mais sur le visage de l'autre femme, restait assise, immobile, le dos tourné à la fenêtre. «Elle y croit!» se disait Larry apitoyé et surpris, car, tels tant d'autres demi-initiés d'un grand mystère, il considérait, lui, depuis longtemps, la bonne aventure avec scepticisme et indifférence.

John Cowper Powys, Les sables de la mer

 

      La Maria incline la tête sur sa réussite pour tromper l’angoisse par la superstition: voilà, si maintenant vient l’As de Denier, Gavriel reviendra dès le petit jour, si au contraire la carte qu’elle tourne est un Valet alors ce sera plus tard. Mais si c’est la Dame d’Épée alors il lui arrivera quelque chose et ses mains ne réussissent pas à retenir un tremblement, elle prie Dieu qu’il fasse disparaître cette carte du jeu, blasphème un peu comme elle a toujours fait et comme c’était dans la nature des deux sœurs de Moncalvo. Dieu et les cartes devaient maintenant avoir pitié de son fils chaque jour moins prudent comme si la guerre pouvait tout permettre, confondre le licite et l’illicite.

Rosetta Loy, Les routes de poussière

 

      ...il s'assit en face de la jeune femme et se demanda à voix haute s'ils allaient, ou pourraient, se revoir. Elle avait les yeux baissés sur les cartes. Il regarda ses mains jouer avec. Ses cheveux bruns étaient ramenés en arrière, noués par un ruban vert long de quelques centimètres. Sans un mot, elle posa devant lui le jeu de tarots. Il coupa, tira une carte et la laissa là. Il ignorait tout de la signification du tarot. Elle arrangea les cartes autour de la sienne, puis lui demanda d'en choisir une deuxième. Il consulta la pendule au-dessus de son beau visage. «Je ne voudrais pas être impoli, mais il faut que je parte.» Elle ne répondit pas, continua à brasser les cartes comme pour y chercher un indice quelconque, puis elle se borna à saluer son départ d'un petit signe de tête.
      Elle savait qu'elle le reverrait, car les cartes étalées sur le bureau lui parlaient considérablement plus que si elle avait levé la tête pour contempler de nouveau ses traits ou ses étranges mains brunes. Passant devant la fenêtre, il jeta un coup d'
œil à l'intérieur et vit son profil, sa tête penchée davantage encore cependant qu'elle étudiait les tarots.

Michael Ondaatje, Divisadero

 

      L’un de nous retourne une carte et la prend, il la regarde comme s’il se regardait dans un petit miroir. Et de fait, le Cavalier de Coupe, on dirait tout à fait lui. Ce n’est pas seulement dans le visage, anxieux, les yeux exorbités, et les cheveux longs qui tombent sur les épaules, tout blanchis, qu’on note la ressemblance mais aussi dans ces mains qu’il remue sur la table comme s’il ne savait pas où les mettre, et qui là dans l’image tiennent, la droite une coupe trop grosse en équilibre sur la paume, la gauche à peine du bout des doigts les rênes. Une allure incertaine qui se communique même au cheval: il semble qu’il ait du mal à bien poser ses sabots sur une terre toute remuée.» 
   (...)l’arcane que selon les pays on appelle L’Amour, ou L’Amoureux, ou encore Les Amants, fait songer à une peine de cœur qui l’aurait poussé à se lever au milieu d’un banquet, pour prendre l’air dans la forêt. Ou carrément à déserter le festin de ses propres noces, à se faire le jour même de son mariage, oiseau des bois.
      Peut-être y a-t-il deux femmes dans sa vie, et lui ne sait pas choisir. C’est ainsi précisément que le représente l’image : blond encore, entre les deux rivales, l’une qui lui attrape l’épaule tout en le fixant d’un œil accaparateur, l’autre qui le frôle en un mouvement languide de toute sa personne, tandis qu’il ne sait pas de quel côté se tourner. Chaque fois qu’il va décider laquelle lui convient comme épouse, il se convainc qu’il peut très bien renoncer à l’autre: et de la même façon il se console de perdre celle-là chaque fois qu’il pense préférer celle-ci. L’unique point ferme dans ce va-et-vient d’idées, c’est qu’il peut se passer tout aussi bien de l’une que de l’autre, puisque son choix a toujours un revers, c’est-à-dire implique un renoncement, et par conséquent il n’y a pas de différence entre choisir et renoncer.»

Italo Calvino, Le château des destins croisés

 

      Ne rougissez plus et choisissez une carte... Tiens, que vous disais-je? Vous me donnez l'Hermite. Le Guerrier a pris conscience de sa solitude. Il s'est retiré au fond d'une grotte pour y retrouver sa source originelle. Mais en s'enfonçant ainsi au fond de la terre, en accomplissant ce voyage au fond de lui-même, il est devenu un autre homme. S'il sort jamais de cette retraite, il s'apercevra que son âme monolithique a subi d'intimes fissures. Retournez, s'il vous plaît, une autre carte.
      Robinson hésita. Ce gros silène néerlandais, tapi dans son matérialisme jouisseur, avait décidément des mots d'une inquiétante résonance. Depuis qu'il avait embarqué à Lima sur la Virginie, Robinson avait réussi à éviter tout tête-à-tête avec ce diable d'homme, ayant été bientôt choqué par son intelligence dissolvante et l'épicurisme cynique qu'il étalait. Il avait fallu cette tempête pour qu'il se trouve en quelque sorte prisonnier dans sa cabine ― le seul endroit du navire offrant un reste de confort en pareille occurrence. Le Hollandais paraissait bien décidé à profiter pleinement de cette occasion de se gausser de son naïf passager. Robinson ayant refusé de boire, le tarot avait surgi du tiroir de la table, et Van Deyssel donnait libre cours à sa verve divinatrice.

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

 

      Le dîner achevé dans un mutisme que les bruits de mâchoire et les claquements de langue des amateurs de vin n'avaient pas rendu plus aimable, nous demeurâmes assis à nous regarder en face, gênés de ne pouvoir échanger les expériences que chacun de nous avait à communiquer. À ce moment-là, celui qui semblait être le châtelain posa sur la table un jeu de cartes. C'étaient des tarots plus grands que ceux avec lesquels on joue ou que les bohémiennes utilisent pour prédire l'avenir, mais on y pouvait reconnaître à peu de choses près les mêmes figures, peintes dans les tons émaillés des miniatures les plus précieuses. Rois reines cavaliers et valets étaient tous jeunes et vêtus avec éclat comme pour une fête princière; les vingt-deux arcanes majeurs faisaient penser aux tapisseries d'un théâtre de cour; coupes deniers épées bâtons resplendissaient comme des devises héraldiques décorées de frises et de cartouches.
      Nous nous mîmes à éparpiller les cartes, retournées sur la table, comme pour apprendre à les reconnaître, et leur donner juste valeur dans le jeu, ou leur signification véritable pour la lecture du destin. Et pourtant, il ne semblait pas qu'aucun de nous eût envie d'entamer une partie, encore moins de se mettre à interroger l'avenir puisque nous paraissions mutilés d'avenir, comme retenus dans un voyage inachevé et qui ne s'achèverait pas. Nous voyions dans ces tarots autre chose: quelque chose qui nous empêchait de détourner nos yeux des tesselles de cette mosaïque dorée.
      L'un des convives amena vers lui les cartes éparses, débarrassant ainsi une bonne partie de la table; mais il ne les rassembla pas en un seul paquet ni ne les battit; il prit une carte, et la posa devant lui. Nous notâmes tous la ressemblance de son visage avec celui de la figure peinte: il nous parut qu'avec cette carte il voulait dire «je» et qu'il s'apprêtait à nous raconter son histoire.

Italo Calvino, Le château des destins croisés

 

Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, 
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie: 
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé 
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé, 
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie, 
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé 
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron? 
Mon front est rouge encor du baiser de la reine; 
J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron: 
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée 
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Gérard de Nerval, El Desdichado (Les Chimères)

 

      Vous pouvez utiliser à peu près n'importe quoi. Les tarots, les boules de cristal, aucune importance. Ces objets ne sont que des outils, vous choisissez ceux qui vous permettent de mieux vous concentrer.(...)
      Comment procédez-vous?
      Je demande à la personne de couper le jeu, puis je tire les cartes du paquet une par une et transmets les impressions qui me viennent.
      ― Lorsque vous tombez sur le valet de cœur, revêt-il une signification particulière?
      ― Tout dépend de la personne qui se trouve en face de moi, de l'énergie que cet individu m'envoie. Mais le valet de cœur est l'équivalent du cavalier de coupes aux tarots.
      ― Il s'agit d'une bonne ou d'une mauvaise carte?
      ― Encore une fois, tout est fonction de ce qu'elle représente par rapport à la personne qui me consulte. Dans les tarots, les coupes sont les cartes de l'amour et de l'émotion, alors que les épées et les deniers représentent l'argent et les affaires. Le valet de cœur est donc plutôt une carte d'amour et d'émotion. Elle peut être bénéfique, comme elle peut être de mauvais augure si l'amour s'est abîmé ou s'est mué en ressentiment, en haine.

Patricia Cornwell, Et il ne restera que poussière

 

      Madame Boule-de-Cristal tenait son bureau de cartomancienne rue de la Nuée-Bleue, dans la maison où naquit le génial Gustave Doré. Il fallait grimper jusqu'au cinquième sous les toits, elle vous recevait dans une chambre d'étudiant aux murs pleins d'étoiles dorées collées sur du ciel bleu ciel, des nuages crémeux... Elle vous parlait de tout & de rien, votre avenir & votre passé, vos amours les plus inattendüs, les malheurs qui vous tomberont dessüs comme des chauves-souris dans les cheveux..., mais vous rencontrerez le prince Raoul de Lusignan, dont la famille régna sur Jérusalem autrefois & il vous sauvera, il vous épousera, il vous installera dans son manoir de Normandie et chaque nuit sera pour vous deux «une fontaine qui ne finisse plus!...»
      (...)
      Dans les cas qu'elle connaissait, la tireuse de sort vous conseillait des remèdes venus de la nuit des temps,... le fenouil, l'oignon de glaïeul, la poudre d'arnica, une dent de loup, dü poil de rat, un almanach périmé de 1843 ou un ex-voto d'avant Charlemagne... Elle signalait que l'aubépine & le houx protègent du mauvais œil,... l'ajonc, la fougère, le chèvrefeuille & la rose de Provins sont utiles contre la mélancolie, les feuilles de lilas & d'hortensia contre les troubles sexuels,... «Nobal, Ribal & Varnabi»!...
     
...Si vous teniez à retrouver Dieu (ajoutait la bonne dame de la Nuée-bleue), il faudrait vous procürer de l'armoise, du droséra & du blanc de süreau, qui vous donneront aussi le bonheur, l'amour & le Paradis!...

Jean-Paul Klée, Rêveries d'un promeneur strasbourgeois

 

      ― Tu dis aussi la bonne aventure?
      Elle répondit sèchement, sans relever la tête:
      ― Tout le monde ici dit la bonne aventure.
      Ils restèrent ainsi un long moment, immobiles, comme un tableau vivant. «La caput mortuum d'une scène d'amour», se dit-il. Puis Melissa poussa un soupir, comme de soulagement, et releva la tête.
      ― Je vois maintenant, dit-elle tranquillement. Vous êtes enfermé. Votre cœur est enfermé. Complètement.
      En disant cela, elle joignit les deux mains, index contre index, pouce contre pouce, comme si elle faisait le geste d'étrangler un lapin. Ses yeux brillèrent d'un éclat de sympathie.
      ― Votre vie est morte, cernée. Pas comme celle de Darley. Lui, il est... il est grand ouvert, dit-elle en écartant les bras un moment avant de les replier autour de ses genoux; puis elle ajouta, avec une conviction terriblement inconsciente: lui, il peut encore aimer.
      Il eut l'impression de recevoir une gifle. La flamme de la bougie vacilla.
      ― Regarde encore, dit-il d'un ton brusque. Dis-moi encore ce que tu vois.
      Mais elle n'entendait pas l'irritation et la souffrance qui perçaient dans cette voix, et elle se pencha de nouveau sur cette énigmatique main blanche.
      ― Voulez-vous que je vous dise tout? murmura-t-elle, et pendant une minute il cessa de respirer.
      ― Oui, dit-il d'un ton tranchant.
      Melissa sourit, d'un pâle sourire lointain, comme pour elle-même.
      ― Je ne suis pas très savante, dit-elle doucement. Je ne vous dirai que ce que je vois. Puis elle leva sur lui ses yeux candides et ajouta: je vois la mort tout près.
      ― Bon, dit Pusewarden avec un sourire lugubre.
      Melissa, d'un doigt, releva ses cheveux derrière son oreille et se pencha de nouveau sur la main.
      ― Oui, tout près. Vous apprendrez bientôt la nouvelle. C'est une question d'heures. Ah, c'est des bêtises! ajouta-t-elle vivement, et elle fit entendre un petit rire; puis à sa grande surprise elle se mit à décrire sa soeur: l'aveugle... pas votre femme.

Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie, tome III, Mountolive

 

      À l'aube, avant de m'en aller, j'ai dessiné les lignes de sa main sur un morceau de papier, et je les ai données à lire à la Diva Sahibí pour connaître son âme. Voici ce qu'elle a lu: Une personne qui ne dit que ce qu'elle pense. Parfaite pour les travaux manuels. En relation avec quelqu'un qui est déjà mort et dont elle attend de l'aide, mais elle se trompe: l'aide qu'elle cherche est à la portée de sa main. Elle ne s'est encore unie à personne, mais elle mourra âgée et mariée. En ce moment, il y a un homme brun qui ne sera pas celui de sa vie. Elle pourrait avoir huit enfants mais décidera de n'en avoir que trois. À trente-cinq ans, si elle fait ce que lui dicte son cœur et non sa tête, elle aura beaucoup d'argent, et à quarante elle héritera. Elle voyagera beaucoup. Elle a une double vie et le double de chance, et elle peut influencer son propre destin. Elle aime goûter à tout, par curiosité, mais si elle n'écoute pas son cœur elle le regrettera. 

Gabriel García Márquez, Mémoire de mes putains tristes

 

      D'abord, il y a deux sciences de la Main. L'une ne concerne pas mon affaire. C'est celle qui étudie la main comme le pied ou comme le visage; sa structure, son expression élégante ou rustaude, sa forme vive ou lente, sa légèreté ou le poids de son jeu, qui en défini le sens esthétique ou moral, au jugé de l'œil qui la voit et de l'esprit qui la comprend. Cette physionomie de la main compose une science très profane qui porte aussi le nom de Chirognomonie.
      La Chiromancie est tout autre chose. Elle ouvre notre paume, et de préférence la gauche. Là, comme d'un pays dont on lève la carte, elle démêle les sillons, les dépressions, les éminences, lignes, plaines et monts, lesquels ont des significations très diverses.
      Car tantôt ils me disent ce que je suis, et tantôt les mêmes signes sont prétendus me révéler ce que je serai. Nous préjugerions de l'essentiel en commençant par admettre que de mon caractère dépend mon avenir, car il n'en dépend qu'en partie. Ma naissance fait ma nature, c'est-à-dire ce que je suis prédestiné à être, caractère profond qui ébauche ma destinée, une destinée à laquelle je suis apte ou promis, mais, pour qu'elle soit réalisable il faut l'aide de circonstances, stimulantes ou nourricières. Or, celles-ci sont hors de moi. N'étant plus dans mon corps, elles ne peuvent être dans ma main. Notre vie coule au confluent de notre moi et d'un non-moi immense formé des choses et des personnes dont nous avons besoin pour nous maintenir ou nous compléter. Les rencontrerons-nous? Ne les rencontrerons-nous pas? Ce n'est pas de nous que cela dépend. Nous pouvons les connaître et les appeler, il ne peut être inscrit en nous que nous les trouverons. 

Charles Maurras, Le mont de Saturne

 

      Les murs, les rideaux, la moquette, les draps et le mobilier en osier, tout était blanc. Curieusement, sur le lit défait, près des deux oreillers appuyés contre la tête, une feuille de papier machine vierge était coincée sous un gros cristal. Sur la commode et la table de lit étaient disposés d'autres cristaux, tandis que d'autres encore, de taille plus modeste, étaient suspendus aux cadres des fenêtres. J'imaginais les arcs-en-ciel dansant dans la pièce et la lumière se réfléchissant sur les prismes lorsque le soleil brillait.
      ― Bizarre, hein? fit Lucero.
      ― Elle était voyante ou quelque chose? demandai-je.
      ― Disons qu'elle avait monté sa petite affaire, et que presque tout se passait là. (Il s'approcha du répondeur posé sur une table près du lit. Le témoin clignotant des messages affichait en rouge le nombre 38.) Trente-huit messages depuis hier soir. J'en ai écouté quelques-uns. Elle faisait dans les horoscopes. Les gens l'appelaient pour savoir si la journée leur serait favorable, s'ils allaient gagner à la loterie ou s'il leur resterait assez d'argent après Noël pour régler leurs factures de cartes bancaires.     

Patricia Cornwell, Une peine d'exception

 

      «...Et c'est bien naturel, ajoutait-il, puisque c'est , dans votre horoscope. Vous ne restez jamais sans protection, même quand Jupiter, par instants, vous laisse tomber. D'ailleurs à la longue, la mauvaise fortune finit toujours par tourner à votre avantage. Vous gagnez sur tous les tableaux!»
      Pas une seule fois, je n'osai lui répliquer en invoquant mes luttes et les sacrifices que j'avais dû faire tout au long de ma vie. Mais en moi-même, je me disais: «Bien sûr, mais il ne suffit pas d'avoir ça dans son horoscope, encore faut-il l'obliger à se manifester.»

Henry Miller, Un diable au Paradis 

 

      Doublon, votre zodiaque, c'est la vie d'un homme écrite en rond, et je vais la lire d'après le livre. Allons, almanach! Pour commencer, il y a Aries ou le Bélier... chien lubrique, il nous enfante; puis Taurus ou le Taureau qui nous donne le premier coup; Gémini ou les Gémeaux, c'est-à-dire la Vertu et le Vice; nous essayons d'atteindre la Vertu, quand voici qu'arrive le Cancer-l'Écrevisse qui nous tire en arrière, et voici, sortant de la Vertu, Leo, un lion rugissant; couché sur le chemin, il donne quelques cuisantes morsures et quelques hargneux coups de patte, nous nous échappons et saluons Virgo, la Vierge! C'est notre premier amour, nous nous marions et pensons être heureux quand survient Libra ou la Balance... le bonheur pesé et trouvé léger. Et tandis que nous nous attristons là-dessus, Seigneur, quel bond soudain nous faisons tandis que Scorpio, le Scorpion nous pique le derrière; nous sommes en train de soigner la blessure, quand s'abat une grêle de flèches, c'est Sagittarius ou l'Archer qui s'amuse. Tandis que nous nous débarrassons de ces traits, attention, voici le Bélier, Capricorne ou le bouc, il arrive en courant, tête baissée, et nous piquons du nez à terre, lorsque Aquarius, le porteur d'eau déverse sur nous son déluge et nous noie, et pour finir avec Pisces, ou les Poissons nous dormons. En voilà un prône, écrit haut dans le ciel, et le soleil chaque année le traverse pourtant il en ressort toujours vivant et chaleureux. Là-haut, il traverse allègrement peines et malheurs, de même ici, en bas, fait le joyeux Stubb.

Herman Melville, Moby Dick

 

      L'astrologie a son origine dans le fait évident que maints phénomènes terrestres dépendent des astres.
      La lumière, la chaleur et la vie nous viennent du Soleil. Les météores de notre atmosphère (orages, foudre, arc-en-ciel, étoiles filantes) se sont longtemps confondus avec les prodiges proprement célestes (éclipses, comètes, étoiles nouvelles) pour engendrer une superstitieuse terreur et établir la puissance du Ciel.(...)
      L'astrologie postule que le destin de tout homme, son caractère et sa vie sont liés à des configurations célestes; en particulier, que la figure du ciel à l'instant de la naissance joue un rôle essentiel dans son avenir. Cette figure, c'est l'horoscope de naissance.

Paul Couderc, L'Astrologie (Que sais-je? n°508)

 

      ...l'inspiration me venait, qui était d'abolir toutes les formes d'harmonies existantes pour créer ma cacophonie personnelle. Imaginez Uranus en aspect favorable par rapport à Mars, Mercure, la Lune, Jupiter et vénus. Ce qui est assez difficile, si on pense qu'Uranus est à l'apogée de son influence dans son aspect défavorable, quand il est en état d' «affliction» si je puis dire. Et pourtant, cette musique dont je me délestais le dimanche matin, musique de bien-être et de gras désespoir, était le fruit d'un aspect d'Uranus, aspect favorable mais illogique, la planète s'étant solidement ancrée en Septième Maison. Je n'en savais rien en ce temps-là; j'ignorais qu'Uranus existât, et c'était une chance. Aujourd'hui je sais. Cette joie-là était fausse; faux aussi, le bien être; et cette sorte de création féroce n'était que destruction.

Henry Miller, Tropique du capricorne

 

      Un beau jour, j'eus Galmot lui-même au bout du fil: il demandait rendez-vous au patron.
      Quand je le vis entrer dans mon bureau, j'eus l'impression de me trouver en face de Don Quichotte.
      C'était un homme grand, mince, félin, un peu voûté. Il n'avait pas bonne mine et ne devait pas peser son poids. Il paraissait très las, voire souffrant. Son teint était mat, le blanc de l'œil était injecté: Galmot devait souffrir du foie. Une certaine timidité paysanne se dégageait de toute sa personne. Sa parole était aussi sobre que son complet de cheviotte bleu marine, un peu négligé, mais sortant de chez le bon faiseur. Il parlait avec beaucoup de détachement. Ses gestes étaient rares et s'arrêtaient, hésitants, à mi-course. Le poil, comme l'œil, était noir. Mais ce qui me frappa le plus dès cette première entrevue, ce fut son regard. Galmot avait le regard insistant, souriant, palpitant et pur d'un enfant...
      Que nous sommes loin de sa légende, des adjectifs des journalistes et des laborieuses inventions de ses adversaires!
      C'est Balzac qui, pour les personnages de la Comédie humaine, faisait établir, dit-on, des fiches horoscopiques, où il trouvait tous les motifs de leur vie et le thème de leur destinée. Ce que Balzac faisait avec des personnages imaginaires que ne le faisons-nous avec les personnages véridiques de la vie?
      Voilà Jean Galmot: né le 1er juin 1879, à 15 heures, à Monpazier (Dordogne).
      Avec cette seule date et ce petit renseignement géographique, mon ami Moricand, pour qui l'astrologie n'a pas de secrets, va projeter le "ciel" de Galmot et nous dire qui était cet homme dont je ne lui ai pas révélé le nom. C'est un petit chef-d'œuvre de calcul et d'intuition.

Blaise Cendrars, Rhum

 

      Ce fut Anaïs Nin qui me présenta à Conrad Téricand. Un jour de l'automne 1936, elle l'amena à mon studio de la Villa Seurat. Dans l'ensemble, mes premières impressions ne furent pas très favorables. L'homme semblait sombre, didactique, entier dans ses opinions, centré sur soi. Tout son être était imprégné d'une sorte de fatalisme. (...)
      Avant de connaître Téricand, j'avais déjà été introduit dans des cercles d'astrologie. Et j'avais trouvé en  Eduardo Sanchez ―
  Un cousin d'Anaïs Nin ― un homme d'une immense érudition, qui avait choisi l'étude de l'astrologie comme thérapeutique, si l'on peut dire. Eduardo faisait souvent penser à un ver de terre dont on a dit que c'est l'une des créatures de Dieu les plus utiles. Ses possibilités d'ingestion et de digestion étaient prodigieuses. Comme le ver, ses travaux étaient effectués avant tout au bénéfice des autres et non au sien. À l'époque, Eduardo était plongé dans l'étude des conjonctions Pluton-Neptune-Uranus. Il avait profondément fouillé l'histoire, la métaphysique et la biographie, à la recherche de matériaux susceptibles de corroborer ses intuitions, et finalement il s'était attaqué au grand thème: l'Apocatastase.
      Avec Téricand, j'entrais dans de nouvelles eaux. Ce n'était pas seulement un astrologue et un savant imbibé de philosophies hermétiques, mais aussi un occultiste. Dans son apparence il avait quelque chose du mage.

Henry Miller, Un diable au Paradis

 

      La Crevette aussi lit les horoscopes, mais pour se foutre de leur gueule. "Si tu étais né deux jours plus tôt, tu aurais été une nature rêveuse et artistique et un hédoniste qui vit au jour le jour", a-t-elle dit sur un ton venimeux en lisant l'horoscope du signe avant le mien. Sous-entendu que j'aurais bien mieux été placé dans ce cas-là. "Les éleveurs de vaches qui rêvent et qui vivent au jour le jour font faillite ou se font écraser par leur tracteur", ai-je murmuré.
      Mais il n'y a peut-être que les horoscopes pour expliquer l'attirance qu'on a l'un pour l'autre, bien qu'on résiste bec et ongle, je crois bien qu'on en est arrivés à ce point-là. Il faudrait engager une cartomancienne pour tirer au clair ce mystère. Il y a peut-être un foutu transcendant ou je ne sais pas quoi en Vénus qui se trouve dans la douzième maison avec Mars?

Katarina Mazetti, Le mec de la tombe d'à côté

 

      Je ne lui parlais pas de la «prophétie» sur les trois anneaux. Ce n'était pas des choses à dire à Antoni, malade comme il était, avec un pied dans la tombe. Il avait une confiance si aveugle dans les prédictions de sa sainte qu'il aurait immédiatement pensé: Hum, dès que je serai mort, Nina se remariera! Alors que j'essayais de toutes mes forces, par la ruse et les mensonges, de lui sauver la vie, cette seule idée aurait suffi à l'expédier sur-le-champ au cimetière. Et puis, de toute façon, il ne me vint pas à l'esprit un seul instant que cette «prophétie» puisse se révéler vraie. Même aujourd'hui, je continue de penser qu'il s'est agi d'une simple coïncidence ou d'une formule comme celle de l'oracle de Delphes. On sait comment les choses se passent. Erasmia avait dû lui parler de moi. Quand une femme s'est mariée deux fois, que son second mari est cardiaque et paralysé et que sa femme est encore jeune, point n'est besoin d'être un Tirésias pour deviner l'avenir.

Costas Taktsis, Le troisième anneau

 

      Ces jours-là, où il se sentait si désemparé, incapable de sortir de son faré à cause de ses douleurs à la cheville, il se rappelait la prophétie de sa mère, dans le testament où elle lui léguait ses rares tableaux et ses livres. Elle te souhaitait bonne chance dans ta carrière. Mais elle ajoutait une phrase qui te remplissait encore d'amertume: «Car Paul [Gauguin] s'est comporté de façon si antipathique avec tous mes amis que ce pauvre garçon finira par rester totalement seul.» La prophétie s'était accomplie au pied de la lettre, maman. Seul comme un loup, seul comme un chien. Ta mère avait deviné le sauvage que tu portais en toi, avant même que tu n'assures ta véritable nature, Paul.

Mario Vargas Llosa, Le Paradis - un peu plus loin

 

      Jésus connaît le temps d'avant et les choses cachées: «Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre», dit-il, et chacun de laisser tomber au sol son projectile. Mais il connaît aussi le temps d'après et pratique la prédiction: «L'un de vous me trahira.» «Avant que le coq n'ait chanté, tu m'auras renié trois fois.» Il vit le temps des hommes, l'angoisse et la souffrance, mais il sait ce qu'il y a avant et ce qu'il y a après. Celui qui se rend auprès de Jean Baptiste, celui qui entre à Jérusalem, sait ce qui va être accompli.
      C'est le point capital, sur quoi tout repose, et, c'est pourquoi Jésus nous fascine, car il incarne un de nos rêves impossibles: il franchit dans les deux sens la barrière du temps.

François Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes

 

      Cependant maintes affirmations catégoriques de l'aimable et charitable Fourier avaient fini par l'inquiéter. Assurer: «J'ai réussi, tout seul, à confondre vingt siècles d'imbécillité politique» était excessif. Le maître présentait comme vérités scientifiques des affirmations invérifiables: que le monde durerait, exactement, quatre-vingt mille ans, et que, dans ce laps de temps, chaque âme humaine transmigrerait huit cent dix fois entre la terre et les autres planètes, et vivrait mille six cent vingt-six existences différentes. Était-ce de la science ou de la sorcellerie? N'y avait-il pas là une grande extravagance? Aussi, bien que sachant que ses connaissances n'égalaient pas, et de loin, celles du fondateur de la doctrine fouriériste, elle se disait en elle-même que sa proposition d'Union ouvrière était, précisément en raison de sa modestie, plus réaliste que celle des phalanstères.

Mario Vargas Llosa, Le Paradis - un peu plus loin

 

       Le plus ancien livre de la Chine en est aussi le plus moderne. Le Yi King offre à l'homme une clé intemporellement neuve pour pénétrer l'énigme de son destin. Il nous entraîne, au-delà de toute théologie comme de tout système philosophique, à un degré de profondeur limpide où l'œil du cœur contemple l'évidence du vrai. L'unité est le fondement de l'univers. Mais, pour être fécond, le T'ai Ki (le Grand Commencement) doit se sacrifier en se dédoublant, car «à partir de ce qui est parfait, rien ne devient»1 . Le monde ne nous révèle que le jeu des deux forces polaires, le mâle et la femelle, le plus et le moins, leurs épousailles et les dix mille êtres qui en sont les fruits. Le génial créateur des hexagrammes a su ramener cette variété sans limites à un schème mathématique enserrant la création comme un réseau, ou plutôt formant une trame qui la supporte et l'anime. Les soixante-quatre hexagrammes groupant deux à deux les huit trigrammes obtenus en combinant de toutes les manières possibles les deux énergies primordiales constituent une image complète du monde.
1. «Ex perfecto nihil fit» (adage alchimique)

Le Yi King, le livre des transformations, préface d'Étienne Perrot
 
traducteur de la version allemande de Richard Wilhelm

 

      Enfin seul, au calme, je sors de ma poche un exemplaire du Livre des mutations. Je lis, je lis, et sous le tiède soleil d'automne, je sens le sommeil m'envahir. Je m'allonge sur une dalle de pierre et pose la tête sur mon livre en guise d'oreiller. Je repasse mentalement les traits des hexagrammes2 que je viens de lire et leur image d'un bleu brillant flotte sur mon visage rougi par la chaleur du soleil.
      À l'origine, je n'avais aucune intention de lire. Que je lise un livre de plus ou de moins, que je lise ou non, ne différerait pas l'heure de mon incinération. Si je lis le Livre des mutations, ce n'est le fait que du pur hasard. Un ami d'enfance qui a eu connaissance de ma situation est venu spécialement me voir pour me proposer son aide. Et il m'a parlé des pratiques du qigong. Il a entendu dire que certains les utilisent pour guérir le cancer et il connaît un homme qui pratique un art en rapport avec les huit trigrammes. Il m'a conseillé d'essayer moi aussi, j'ai compris ses bonnes intentions. Arrivé à ce stade, un homme est prêt à tout pour s'en sortir. Je lui ai demandé s'il pouvait me procurer un exemplaire du Livre des mutations que je n'avais encore jamais lu. Il me l'a apporté le lendemain.
2. Les trigrammes et les hexagrammes sont les figures du Yijing, le Livre des mutations, utilisées pour la divination.      

Gao Xingjian, La montagne de l'âme

 

      «Es-tu prêt à chausser tes souliers et à reprendre la route?»
      Valet hésita, puis il dit:
«S'il doit en être ainsi, je suis prêt.
      ― Et s'il peut se faire que tu restes un petit moment ici, es-tu prêt à obéir et à rester aussi silencieux qu'un poisson d'or?»
      De nouveau l'étudiant répondit affirmativement.
      ― C'est bon, dit le Frère Aîné. Je vais donc tirer les baguettes et interroger les oracles.
      Tandis que Valet, assis, le regardait faire avec autant de respect que de curiosité, silencieux
«comme un poisson d'or», il sortit d'une coupe de bois, ou plutôt d'une sorte de carquois, une poignée de baguettes. C'étaient des queues d'achillées. Il en fit le compte attentivement, replaça une partie de la botte dans le récipient, mit une baguette de côté, partagea les autres en deux bottes égales, en garda une dans la main gauche; de la seconde, il sortit délicatement du bout des doigts de la main droite de minuscules paquets de baguettes, les compta, les mit de côté jusqu'à ce qu'il n'en restât plus qu'un petit nombre, qu'il serra entre deux doigts de la main gauche. Après avoir ainsi, par un dénombrement rituel, réduit la botte à quelques baguettes, il se livra sur l'autre à la même opération. Il posa les baguettes qu'il avait fini de compter, passa de nouveau en revue les deux bottes l'une après l'autre, fit le compte, coinça de petits restes de bottes entre deux doigts. Tout cela, ses mains le faisaient avec des gestes prestes et économes, sans bruit; cela semblait un jeu d'adresse secret, régi par des règles rigoureuses, mille fois pratiqué et parvenu à une exécution d'une virtuosité parfaite. Après qu'il se fut livré plusieurs fois à cet exercice, il resta trois petites poignées: dans le nombre de leurs baguettes, il lut un signe qu'il peignit avec un pinceau pointu sur une petite feuille. Puis toute cette opération complexe recommença, les baguettes furent partagées en deux bottes égales, décomptées, certaines furent écartées, d'autres coincées entre ses doigts, jusqu'à ce que, finalement, il restât de nouveau trois bottelettes minuscules, dont le compte constituait un deuxième signe. Prises dans un mouvement de danse, les baguettes se heurtaient avec un très léger claquement sec, changeaient de place, formaient des bottes, se séparaient, étaient de nouveau comptées et se déplaçaient rythmiquement avec une sûreté de fantômes. À la fin de chaque opération, son doigt inscrivait un signe, et finalement les signes positifs et négatifs occupèrent six lignes superposées. Les baguettes furent réunies et soigneusement remises dans leur récipient. Le mage, accroupi par terre sur une natte de roseaux, avait sous les yeux, sur sa feuille, le résultat de sa quête de l'oracle et il le contempla longtemps en silence.
      ― C'est le signe Mong, dit-il. Ce signe est appelé: folie de jeunesse. En haut la montagne, en bas l'eau, en haut Gen, en bas Kan. En bas de la montagne jaillit la source, symbole de la jeunesse. Mais le jugement dit:

Folie de jeunesse réussit.
Je ne cherche pas ce jeune fou,
Ce jeune fou me cherche.
Au premier oracle, je donne avis.
S'il répète ses questions, il m'importune.
S'il est importun, pas d'avis.
La ténacité fait arriver.

Hermann Hesse, Le jeu des perles de verre
      


      Il était absorbé dans la manipulation des baguettes, les yeux fixés sur les chiffres. Combien de fois avait-il interrogé l'Oracle sur Juliana, posé une question ou une autre à son sujet? Et l'hexagramme se formait, par le hasard, le jeu des baguettes végétales. Au hasard, mais avec des racines plongeant dans la conjoncture présente, sa vie étant liée à la vie de tous les autres êtres et aux particules gravitant dans l'univers. L'hexagramme figurait nécessairement, par son tracé de lignes brisées ou non, la situation. Lui, Juliana, la fabrique de Gough Street, l'autorité des missions commerciales, l'exploration des planètes, le milliard de choses entassées en Afrique, qui n'étaient plus même des cadavres, mais matières premières chimiques, les aspirations des milliers de créatures vivant autour de lui dans les cabanes à lapin de San Francisco, les déments de Berlin avec leurs visages impassibles et leurs plans de maniaques
― tout cela lié à ce choix d'une baguette ayant pour objet de trouver un précepte de sagesse convenant à la situation dans un livre dont la rédaction avait été commencée trois mille ans avant Jésus-Christ. L'œuvre des sages de Chine échelonnée sur une période de cinq mille ans, épluchée, perfectionnée, une magnifique cosmologie ― et une science ― codifiée avant même qu'on ait appris en Europe à faire des divisions complexes.

Philip Kindred Dick, Le Maître du haut château

 

      Phil se grattait la tête. Il n'avait pas la ressource de nier le fait, ni qu'il était troublant. Mais, à ce compte, il arrive beaucoup de choses troublantes, les personnes les plus rationalistes sont régulièrement troublées par la réalisation d'un rêve prémonitoire ou par la clairvoyance d'une cartomancienne; Nancy et lui l'avaient été quand la vieille Irlandaise de Santa Barbara s'était mise à décrire le restaurateur kagébiste de Berkeley. C'est troublant, d'accord, mais ce n'est pas assez pour chambouler toute notre conception du monde, qui jusqu'à nouvel ordre exclut la perception extrasensorielle.
      N'empêche que c'est troublant.

Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts
- Philip K. Dick 1928-1982

 

      Ne sachant pas de quelle méthode me servir pour me faire révéler le moment de ma liberté par la Bible, je me suis déterminé à consulter le divin poème du Roland furieux de Messire Ludovico Ariosto, que j'avais lu cent fois, et qui faisait encore là haut mes délices. J'idolâtrais son génie, et je le croyais beaucoup plus propre que Virgile à me prédire mon bonheur. 
      Dans cette idée, j'ai couché une courte question dans laquelle je demandais à une intelligence, que je supposais, dans quel chant de l'Arioste se trouvait la prédiction du jour de ma délivrance. Après cela j'ai formé une pyramide à rebours composée des nombres résultant des paroles de mon interrogation, et avec la soustraction du nombre 9 de chaque couple de chiffres j'ai trouvé pour le dernier nombre le 9, et j'ai cru que dans le neuvième chant il y avait ce que je cherchais. J'ai suivi la même méthode pour savoir dans quelle stance de ce chant se trouvait cette prédiction, et j'ai trouvé le nombre 7, et curieux enfin de savoir dans quel vers de la stance se trouvait l'oracle, j'ai reçu l'1. J'ai d'abord pris entre les mains l'Arioste avec le cœur palpitant, et j'ai trouvé que le premier vers de la septième strophe du neuvième chant était Tra il fin d'ottobre, e il capo di novembre
      La précision de ce vers, et l'à-propos me parurent si admirables, que je ne dirai pas d'y avoir ajouté foi, mais le lecteur me pardonnera, si je me suis disposé de mon côté à faite tout ce qui dépendait de moi pour aider à la vérification de l'oracle. Le singulier de ce fait est que Tra il fi d'ottobre, e il capo di novembre il n'y a que minuit, et que ce fut positivement au son de la cloche de minuit du trente et un octobre que je suis sorti de là, comme le lecteur va voir.

Giacomo Casanova, Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise qu'on appelle les plombs

 

      Elle souleva sa tasse de café de la soucoupe où elle l'avait retournée et en examina longuement le fond. Le marc lui parut opaque, indéchiffrable, mais cela non plus n'était point fait pour la surprendre: qu'attendre d'autre de la tasse d'une vieille femme comme elle.

Ismail Kadaré, Le concert

 

      L'étude des horoscopes ne me semblait plus aussi profitable qu'autrefois pour le choix des remèdes et la prédiction des accidents mortels; je veux bien que nous soyons de la même matière que les astres; il ne s'ensuit pas qu'ils nous déterminent ou puissent nous incliner.

Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au noir

 

      J'envie les esprits forts qui sont imperméables aux présages, aux superstitions, aux influences astrales et météorologiques. Moi, je suis perméable à tout ça : chaque matin, je consulte mes pythies personnelles afin de connaître les tendances de ma journée. Par exemple, si le réveil sonne alors que je viens de me rendormir; si je ne trouve pas mes chaussons en me levant; si je me coupe en me rasant; si la pâte dentifrice me gicle à la figure; si une grève des P.T.T. me prive de mon journal quotidien; si ma sœur m'a piqué mon transistor; si le café est froid; si le beurre est dur; si ma voiture est coincée entre deux autres; si elle été éraflée pendant la nuit; si je suis obligé de la garer à plus de cent mètres du bureau (je compte); si je croise un enterrement sur mon chemin; pire, si le catafalque porte l'initiale de mon nom; si j'arrive au bureau après Mme Vionnet, la journée sera détestable. Si au contraire tous ces petits désagréments me sont épargnés, la journée sera bonne. Comme cette perspective heureuse me donne confiance et énergie, en général elle l'est. Ce qui aggrave ma croyance dans l'infaillibilité de mes pythies.

Françoise Dorin, Les jupes-culottes

 

      Ainsi, le jour où Inni devait rencontrer Philip Taads, dont jusque-là il n'avait pas même soupçonné l'existence, fut le jour des trois pigeons. Le pigeon mort, le pigeon vivant et le pigeon assommé ― il s'agissait bien de trois pigeons distincts puisque le mort lui était apparu le premier ― et tous trois, songea-t-il après coup, s'étaient risqués à une espèce d'annonciation, somme toute réussie puisqu'elle avait rendu d'autant plus mystérieuse sa rencontre avec Philip Taads.

Cees Nooteboom, Rituels

 

     Le livre de Kawabata gisait à demi ouvert sur son oreiller, réseau meurtrier de mots arachnéens où des hommes étaient prisonniers, et où des bols à thé décidaient de leur sort; ces bols retenaient dans leurs flancs l'esprit de leurs anciens propriétaires: ils détruisaient ou, comme dans ce récit, étaient détruits.

Cees Nooteboom, Rituels

 

Il viendra nous questionner sur notre gouvernement, sur notre religion, sur nos pierres Tun, sur nos pierres Kan. Il nous interrogera aussi sur l'arbre qui donne le vin de Balche.

L'aurore sera la queue de Al Bococol, le Seigneur qui verse le vase, mais son visage sera masqué, la mort sera son visage.

On entendra le bruit et on verra les gestes des quatre Bacab lorsqu'on dépouillera de son écorce le Premier Arbre du monde, quand on effacera la suie de son visage et qu'on l'étouffera.

Jean Marie Gustave Le Clézio, Les Prophéties du Chilam Balam

 

      Ces corps déchiquetés, cette rage de la mort qui a besoin pour s'exercer du grincement des freins, du choc du fer, du bris des glaces, du feu parfois, donnent d'elle l'image irrémissible qui la mue en destin. Mais il se joint presque toujours, dans la plupart de ces récits, une idée ou un sentiment d'injustice et aussi de responsabilité initiale, d'engrenage que peut-être on eût pu éviter: image exacte du destin qui n'est destin que parce qu'à un moment ou à un autre on déclenche le mécanisme qui y mène. Dans les tragédies grecques, les victimes sont toujours averties ― par un oracle en général ― de ce qui les attend si elles passent outre aux interdits. Nos oracles aujourd'hui s'appellent Prévention routière (et dans le cas des morts prévus chaque week-end, Prophétie routière). Aussi, cette notion de faute, de responsabilité possibles, de défi jeté aux statistiques (imprudence, inattention, inconscience des conducteurs) ouvre dans la fatalité une faille aux pourquoi de la mort sur les routes. Je n'ai jamais tant lu, tant vu sur les visages l'horreur et la grimace figée des masques antiques qu'au cours de ces récits de morts atroces.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant

 

      L'art de la divination se compose d'une part de vérité, de dix parts de mensonge, et pour le reste d'illusion.

Le lecteur de cadavres, d'Antonio Garrido

 

      C'est un don de Dieu que la divination: voilà pourquoi ce devrait être une imposture punissable que d'en abuser. Chez les Scythes, quand les devins avaient failli dans leurs prédictions, on les couchait, les pieds et les mains chargés de fer, sur des charrettes pleines de broussailles tirées par des bœufs et que l'on faisait brûler. Ceux qui traitent des affaires dont l'issue dépend des calcites humaines sont excusables de n'y faire que ce qu'ils peuvent. Mais ceux qui trompent leur monde en se targuant de capacités extraordinaires échappant à notre entendement, ne faut-il pas les punir,de ne pas tenir leurs promesses, et de l'impudence de leur imposture. 

Michel de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 30 Sur les Cannibales (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Ma mère protestait: «Tu ne crois pas au créateur de l'univers et tu écoutes ceux qui te racontent une histoire.» 
      Et elle commentait mon silence: «Qu'a-t-il bien pu arriver aux gens? Ils croyaient en une foi, puis ils se sont mis à croire aux horoscopes, aux devins, aux loteries.» 

Erri de Luca, Histoire d'Irène

 

      Le destin est une chose sur laquelle on doit se retourner, et non pas qu'on doit connaître d'avance. 

Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort

 

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