Le Café Littéraire luxovien / entre hasard, destin et liberté...

 

 

En suivant ces sillons nous pénétrons dans la cinquième série de «Stèles», dite «du bord du chemin». Car les chemins apparemment extérieurs ne sont autres que les interstices de l'âme; le cheminement réel y aboutit au mystère, et le hasard y transforme tout en destin.

François Cheng, L'un vers l'Autre, en voyage avec Victor Segalen

 

Le hasard serait le nom que nous donnons à notre ignorance... C'est cela? 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

L'horreur toujours à l'affût, exigeant de prélever sa dîme, prête à égorger Euclide avec la faux du chaos. Papillons voletant autour de toutes les guerres et de toutes les paix. Chaque moment était un mélange des situations possibles combinées avec les impossibles, de fissures prévues dès l'instant originel à la température de trois milliards de kelvins, situé entre quatorze secondes et trois minutes après le Big Bang, départ de la série de hasards précis qui créent l'homme, et le tuent. Dieux ivres jouant aux échecs, loteries olympiques, une météorite errante de seulement dix kilomètres de diamètre qui, en frappant la Terre et en anéantissant tous les animaux de plus de vingt-cinq kilos, avait ouvert la voie à des mammifères encore petits et craintifs qui, soixante-cinq millions d'années plus tard, devaient finir par être Homo sapiens, Homo Ludens, Homo occisor. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Et c'est dur, disait son ami, d'accepter l'absence de sentiments de l'Univers: sa nature impitoyable. Les scientifiques d'autrefois le contemplaient comme une énigme que l'on pouvait déchiffrer en possédant le code adéquat: quelque chose comme un hiéroglyphe disposé par Dieu. Cela signifie que tu peux, d'une certaine façon, avoir raison, car si nous remplaçons le mot "Dieu" par le concept de système de lois cachées, l'idée continue d'être valable, même si la préciser s'avère difficile. Tu comprends? Cela se passe comme avec la conjecture de Goldbach: nous savons des choses que nous ne pouvons démontrer. La science classique connaissait l'existence de problèmes associés à des systèmes non linéaires je veux parler des comportements irréguliers, arbitraires ou chaotiques, mais elle n'a pu les comprendre à cause de la difficulté mathématique de leur traitement. Aujourd'hui, à mesure que progresse notre capacité d'observation, nous rencontrons de plus en plus de chaos apparent dans la nature. Cela fait déjà un demi-siècle que nous savons que les véritables lois ne peuvent être linéaires. Dans ces systèmes confortables avec lesquels la science nous a rassuré pendant des siècles, des changements minuscules dans les conditions initiales ne modifiaient pas le résultat; mais dans les systèmes chaotiques, dès que les conditions de départ varient légèrement, l'objet suit un chemin différent. Ça pourrait bien sûr s'appliquer à tes guerres. Et aussi à la nature et à la vie même: aux tremblements de terre, aux bactéries, aux stimulis, aux pensées. Nous vivons en interaction avec le paysage confus qui nous entoure. Mais il est vrai qu'un système chaotique est assujetti à des lois ou des règles. Et ce n'est pas tout: il y a des règles faites d'exceptions, ou de hasards apparents, qui pourraient être décrites avec des lois formulées en expressions mathématiques classiques. Bref, mon vieux, et pour résumer cette brillante conférence : il y a un ordre dans le chaos. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

[...] l'inconnu est ce qui advient, qui est toujours déjà là mais toujours en avant de nous, et cet inconnu qui advient n'est autre que notre propre mystère. 

François Cheng, L'un vers l'Autre, en voyage avec Victor Segalen

 

Et c'est ainsi que le peintre de batailles, stupéfait, très attentif à tout ce qu'il entendait, avait acquis définitivement la certitude qu'il existait un filet invisible qui enveloppait le monde et ses événements, où rien de ce qui pouvait arriver n'était innocent ou sans conséquence. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Finalement, il [Philip] concéda:

— Je ne puis parler pour les autres, je ne puis parler que pour moi. L'idée du libre arbitre est trop ancrée en moi pour arriver à m'en affranchir. Elle n'est, je crois, qu'une illusion. Mais cette illusion est, chez moi, un des mobiles les plus puissants. Avant d'agir, je sens que j'ai le choix, mais, une fois la chose accomplie, je me figure que, de toute éternité, elle était inévitable.  
      — Qu'en déduisez-vous ? dit Hayward.  
      — Tout simplement, la vanité du regret. Inutile de gémir sur le vase brisé, quand toutes les forces de l'Univers se sont coalisées pour le faire tomber de vos mains.

William Somerset Maugham, Servitude humaine

 

Autrefois, quand nous nous sommes réunis autour Perceval dans un restaurant de Londres, tout bouillait, tout s'agitait en nous: nous eussions pu être n'importe quoi. Maintenant, nous avons choisi, ou peut-être le choix a-t-il été fait pour nous: une paire de pincettes nous a saisis par la peau du cou. J'ai choisi. J'ai accepté les empreintes de la vie, non au-dehors, mais au-dedans, sur mes fibres nues, blanches, que rien ne protégeait. Je suis recouvert et meurtri par les empreintes des visages, des esprits, et des choses, et tout cela est si subtil que cela possède une odeur, une couleur, une texture, une substance, mais pas de nom.   
     (...)
      Nous sommes obligés de bondir comme des poissons, très haut au-dessus de la surface du fleuve, afin d'arriver à temps pour prendre le train à la gare de Waterloo. Et, si haut que nous bondissions, nous finissons toujours par retomber dans la rivière. Je sais maintenant que je ne m'embarquerai jamais pour Tahiti. Une excursion de quelques jours à Rome sera mon plus long voyage. J'ai des enfants. Je suis prisonnier de la place que j'occupe dans le puzzle.
      (...)
      Les barques de Rhoda ont atteint la rive. Peu lui importe maintenant qu'elles aient sombré, ou qu'elles aient jeté l'ancre. Nous sommes prêts à considérer favorablement les propositions que le monde pourrait nous faire. Je viens de faire réflexion que la Terre n'est qu'un caillou séparé par hasard de la masse solaire, et que les abîmes de l'espace sont partout vides de vie.
      (...)
      Et nous qui marchons six de front, avec au fond de nous-mêmes cette petite lumière incertaine que nous appelons le sentiment et la pensée, que pouvons-nous faire pour nous opposer au flux des choses? Sur quoi de permanent s'appuyer? Nos vies s'écoulent elles aussi le long d'avenues sans lumières, hors du temps, non identifiées. 

Virginia Woolf, Les Vagues

 

Ils étaient subtils et bien étranges, pensait-il, les liens qui pouvaient s'établir entre les choses en apparence sans rapport: peintures, paroles, souvenirs, horreurs. Comme si tout le chaos du monde, répandu pêle-mêle sur la terre par le caprice de dieux ivres et imbéciles une explication aussi valable que n'importe quelle autre ou de hasards impitoyables, pouvait se voir soudain transformé en un ensemble aux proportions précises, par le simple fait d'une image insoupçonnée, d'un mot employé fortuitement, d'un sentiment, d'un tableau contemplé en compagnie d'une femme morte depuis dix ans, remémoré aujourd'hui et peint de nouveau à la lumière d'une biographie différente de celle du peintre qui l'avait conçu. D'un regard qui peut-être l'enrichissait et l'expliquait. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Les choses tournèrent au ralenti pendant quelque temps. Cela se produit parfois. La casserole bout et, juste au moment où elle est sur le point de déborder, une main Dieu, le destin, voire une vulgaire coïncidence baisse le feu. 

Stephen King, Duma Key

 

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