Le Café Littéraire luxovien / de cimetières... 

 

Mur du cimetière de Marienthal Moselle  

 

 

      Au cimetière d'Orbio nous avions dit un jour, rappelle-toi, que nous demanderions à être enterrés debout afin que par-dessus le mur nous puissions voir la mer. Mais pour toi, désormais, il n'y a plus de murs. Alors, Perle, tu peux dire tout bas pour nous, avec ce sourire qui ne te quitte pas:
                       «Elle est retrouvée.
                       Quoi? L'éternité.»

François-René Daillie, Le Cabalaire

 

«Aucun de mes amis ne m'a tant ému de subite gentillesse, de tapes sur l'épaule, de silences affectueux. Voilà que tu as pris de l'avance, comme d'habitude, que tu as foncé dans les sables terribles qui nous attendent tous. Tu nous y attends. Ce sera moins dur de mourir, maintenant, pour ceux qui t'ont aimé. Moins bête. Il y a là un rendez-vous à ne pas manquer, que nous ne manquerons pas. Gérard, tu n'es pas mort. Tu fais semblant. Nous, nous faisons semblant de vivre, dans la gloire et l'horreur de ce jour, de cette nuit qui t'exaltaient. C'est égal.» 

Adieu de Georges Perros à son frère de lumière,cité par 
Jérôme Garcin
dans Le dernier hiver du Cid

 

Grandir en face d'un cimetière, ainsi que je l'ai fait, ne permet pas mieux d'accepter la mort. Tout juste peut-on comprendre assez tôt que la terre a deux visages, une sorte d'endroit plaisant, fait de fleurs et de beaux marbres, et un étrange envers d'où rien ne surgit plus. 

Philippe Claudel, Meuse l'oubli

 

Deux dames poussent la grille du cimetière, toutes deux d'un certain âge même si l'une paraît plus jeune. Il fait un soleil inattendu pour cette fin janvier, claquant dans le bleu dur du ciel. La neige a fondu, un paysage comme neuf. Bref, « un temps à aller au cimetière», s'était enthousiasmée l'une en téléphonant à l'autre. Elle lui avait proposé de se rendre sur la tombe de leurs parents et ― pourquoi pas? ― de passer voir celle de Catherine Burgod. Beaucoup de voisins l'ont déjà fait. Près d'un mois après les obsèques, il est temps de la visiter. 

Florence Aubenas, L'inconnu de la poste

 

Le journaliste fut surpris par l'étendue du cimetière de Crozon; des centaines de tombes de chaque côté d'une allée centrale qui débouchait sur un monument dédié aux victimes des deux guerres mondiales. À l'entrée, il y avait une petite maison d'un rose délavé, où vivait le gardien. Ce dernier, apercevant Rouche, sortit de sa tanière: 
       «C'est pour Pick? 
        Oui, répondit-il un peu surpris. 
       ― Vous le trouverez à la place M64. 
       ― Ah merci... Bonne journée.» 
       L'homme retourna alors dans sa maison, sans rien ajouter. C'était un minimaliste de l'information. Il sortait, précisait M64, et repartait. «M64» répéta plusieurs fois Rouche dans sa tête, avant de penser: même les morts ont une adresse. 

David Foenkinos, Le mystère Henri Pick

 

Quand on meurt, on va où ? 
      ― Au ciel, par exemple ! 
      ― Alors pourquoi on met les morts sous la terre ? Ça sert à rien! 
      ― Pardi, oui ! Même si leur âme va au ciel, la tombe c'est la maison des morts. Et pour les vivants qui restent derrière, la famille, les enfants, c'est une consolation, ils ont un endroit où aller se souvenir. 

Nicolas Vanier, L'école buissonnière

 

Pour l'ultime étape le corbillard était en retard: les croque-morts, eux aussi, avait arrosé le deuil en chemin; après quoi, bien sûr, ils s'étaient perdus... Perdus entre Limoges et Saulières! Le caveau était ouvert ― le cantonnier avait fait son travail ―, mais on ne pouvait même pas disposer les fleurs «en attendant»: les gerbes qui avaient orné la cathédrale étaient dans la camionnette des pompes funèbres. Par-dessus le marché, la neige commençait à tomber. 
       Malgré moi, j'ai pensé qu'à Cancale il n'aurait pas neigé, qu'à Cancale les «services funéraires» sont moins bêtes, qu'à Cancale le direction du cimetière est sûrement indiquée sur les panneaux routiers: pourquoi avons-nous forcé la main à Papa?... Car il avait fallu, trois jours plus tôt, régler le problème délicat du caveau. Notre mère avait toujours dit qu'elle rejoindrait ses parents à la tombe; or, notre père avait eu également des parents, en Bretagne; lesquels jouissaient eux aussi d'une tombe spacieuse - avec en prime, «vue sur la mer». Quand Maman, encore en bonne santé, lançait devant Papa, encore en activité: «On m'enterrer a avec Micha! ― Et moi? disait Papa. ― Mais je ne compte pas t'abandonner! répliquait Maman. Il reste deux places dans le caveau de Saulières: je t'y mettrai. ― Merci beaucoup! Avec dix ou douze pékins que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam! (il faut dire que les caveaux creusois sont des caveaux de maçons: les dernières demeures, ici, sont plus vastes que les maisons ― notre trisaïeul, compagnon terrassier et père du cafetier, n'avait épargné ni sa sueur ni le ciment). J'ai une tombe à Cancale, poursuivait Papa, dans un cimetière charmant, il m'y reste quatre places: pourquoi n'irions-nous pas là-bas? Parce que moi, j'en ai plein les bottes du creusois! Ou bien, tiens, prenons une concession ici, dans la vallée, au cimetière de Cleyrac... ― Tu veux rire? Avec quatre places à Cancale et deux à Saulières? Tu as gagné au Loto ou quoi?»

Françoise Chandernagor, La voyageuse de nuit

 

Elle se rend seule au cimetière pour dire au revoir à sa mère. 
Pendant des mois, elle a cru qu'elle était devenue un ange. 
Elle l'imaginait dans le ciel de Berlin. 
Avec des ailes de désir. 
Tout est fini maintenant. 
Charlotte a sa réalité. 
Le ciel est vide. 
Et le corps de sa mère se décompose ici. 
Cette tombe renferme ses ossements. 

David Foenkinos, Charlotte

 

...ils remontent l'avenue Gambetta, Paula et Jonas, ils longent le Père-Lachaise. Elle a passé son bras sous celui du garçon et de sa main libre resserre les pans de son manteau sur son cou glacé, il a baissé sa casquette, enfonce ses mains dans ses poches, et c'est ainsi qu'ils marchent. Tu n'es pas assez couverte, c'est n'importe quoi. Les yeux de Jonas glissent le long du cimetière, indifférents aux sépultures qui dépassent de la muraille - croix de pierre et statues, pyramidions rongés rongés de lichens, aperçus de temples, éclats de coupoles, mausolées de rocailles figurant des embouchures de grottes. 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main 

 

... la dernière fois qu'elle a tenu un crucifix entre ses doigts, elle se trouvait presque seule au mois d'août dans un petit cimetière de campagne où les funérailles avaient déraillé: on avait descellé par erreur la caveau des cousins, le fou rire avait gagné la tête du cortège puis s'était propagé vers l'arrière, les croque-morts avaient reposé à temps le cercueil sur les graviers, et soufflé, en nage, engoncés dans d'épais costumes de drap noir, tandis que déjà les enfants se penchaient sur le trou espérant voir des squelettes, alors le fossoyeur du village avait surgi dans l'enclos, efflanqué, les pattes rasées sur les joues en poignard ottoman, la veste de travail ouverte sur un tee-shirt, mais putain la moitié des tombes portent le même nom ici, il avait gueulé, puis s'était glissé entre les sépultures pour aller desceller l'autre tombe, la bonne cette fois-ci (...) Paula, attardée auprès de la tombe, avait observé le fossoyeur qui comblait le trou, l'odeur du ciment frais dans le seau lui montait à la tête, puis elle avait replacé le crucifix bien debout sur la stèle; alors, on y croit ou pas?, le fossoyeur la fixait des yeux appuyé sur sa pelle, le cimetière était désert, les portes des bagnoles claquement derrière le mur, puis il avait descendu un litre de Fanta tiède, la tête renversée en arrière, les yeux clos. 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main

 

       Après quoi elle se rendit au cimetière, comme elle faisait quand elle se sentait désœuvrée. 
      Elle alla jusqu'à la tombe de la famille, remplit le vase d'eau et y planta le bouquet qu'elle avait apporté. Les photos émaillées de son père et de sa mère étaient fixées sur le marbre l'une à côté de l'autre. Elles ne semblaient pas appartenir à la même génération, au même monde. Cela tenait sans doute à ce que son père était mort en 1916 et que sa mère lui avait survécu vingt-trois ans. 

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines 

 

On avait du mal à nourrir tout le monde et, même si la plupart des réfugiés, gagnés par l'enthousiasme ambiant, loin de se laisser aller au défaitisme, participaient activement à la quête de provisions dans toute la région, la chapelle avait ses limites. La nef et le transept étaient pleins à craquer, il faudrait faire dormir du monde dehors, on manquait de personnel, de médicaments, de langes, rien que le linge à sécher occupait une partie du vieux cimetière où dormaient trente générations de prieurs. Le prêtre avait transformé l'autre partie du cimetière en réfectoire, les pierres tombales, remises d'aplomb, étaient utilisées comme tables. 
       «N'est-ce pas un peu..., avait risqué Alice. 
       ― Un peu quoi ? 
       ― Impie... ? 
       ― Impie ? Mais, Alice, ces bons moines, en abandonnant leur enveloppe charnelle dans ce lieu, ont nourri la terre de leurs corps, pourquoi voudriez-vous qu'ils refusent une table à ceux qui ont faim? N'est-il pas dit: "De ton regard, tu feras la lumière, de ton cœur, tu feras l'espérance, et de ton corps, tu feras le jardin du Seigneur!"» 
       Alice ne se souvenait pas clairement de ce verset.
       «C'est dans...?» 
       ― Le livre d'Ézechiel.» 
       Pour le cimetière elle avait cédé. 

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines

 

À l'extrémité du village, une série de constructions s'élève devant nous dans la lumière légère de la fin d'après-midi. Des charpentes funéraires, bâties avec des poteaux de peuplier et des branches de saule. Voilà où nous conduit Hawk. Le vent s'engouffre là-dedans en gémissant, les pieux branlent et grincent, on dirait les voix des morts qui nous parlent. 
       ― Mais qu'est-ce que c'est? demande Lulu tout bas, inquiète, comme si elle entendait leurs âmes perturbées. 
       ― Un cimetière cheyenne, Susie lui répond. Les Indiens n'enterrent pas les gens comme nous, ils les installent sur ces plateformes pour que leurs esprits s'élèvent vers les cieux. Tu vois ces ballots en haut, enveloppés dans des peaux de bison ou des couvertures? C'est leurs dépouilles. Et ces objets posés à côté d'eux? Un tomahawk, un arc et des flèches, une jarre, une marmite ou un collier de petites perles? C'est pour emmener avec eux à Seano. Pas vrai Meggie? 
     ― Aye, frangine. C'est comme ça, les filles, ils laissent ces choses-là près de leurs parents et de leurs amis pour qu'ils arrivent pas les mains vides dans leur paradis à eux. Seano, ça veut dire le pays du bonheur, et pour y aller, les esprits doivent suivre la Voie lactée, que les sauvages appellent la route suspendue dans le ciel. Là-bas, le Peuple recommence à vivre comme ici sur terre, avec ceux qui sont partis avant. À Seano, ils chassent, ils jouent, ils dansent, ils tiennent leurs cérémonies, ils font des repas et des fêtes comme ici. Ils partent même en guerre contre leurs ennemis. Les guerriers se parent de leurs plus belles tuniques, ornées de perles, leurs coiffures de plumes, les hommes-médecine peignent des images sur leur corps et sur leurs chevaux, qui doivent leur porter chance. La seule différence avec la guerre sur terre, parce que tout le monde là-bas est déjà mort, c'est qu'ils ne peuvent plus se tuer. 

Jim Fergus, La vengeance des mères

 

Sur l'île, on enterre les morts debout. La terre est rare. Elle est le bien le plus précieux. Les hommes ont compris très tôt qu'elle devait appartenir aux vivants, qu'elle était là pour les nourrir, et que les morts devaient y prendre le moins de place possible. Qu'elle ne leur servait plus à rien. 
       Ainsi le cimetière de la ville ressemble-t-il à un hérissement de pierres noires, inégales dans leur forme, hautes d'un mètre à peine, serrées les unes contre les autres comme les soldats pétrifiés d'une armée anéantie, et sur lesquelles on grave le nom du défunt, la date de sa naissance et celle de sa mort. 
       Ici, on vit ensemble mais on voyage seul dans la mort: le cimetière n'abrite aucune sépulture commune ni familiale, mais des tombes célibataires dans lesquelles le mort se tient droit comme il s'est tenu dans la vie. 

Philippe Claudel, L'archipel du chien

 

Nous sommes arrivés au cimetière de Brancion-en-Chalon le 15 août 1997. La France était en vacances. Tous les habitants avaient déserté. Les oiseaux qui volent de tombe en tombe ne volaient plus. Les chats qui s'étirent entre les pots de fleurs avaient disparu. Il faisait même trop chaud pour les fourmis et les lézards, les marbres étaient brûlants. Les fossoyeurs étaient en congé, les nouveaux morts aussi. Je déambulais seule au milieu des allées, lisant le nom de gens que je ne connaîtrais jamais. 

Valérie Perrin, Changer l'eau des fleurs

 

Le cimetière de chez nous, il est très beau. Je te dirais pas que ça donne envie d'aller y pourrir, non, pas jusque-là. Mais c'est vrai qu'il y a des gens qui viennent même des pays étrangers pour le visiter, à cause de ses longues allées de cyprès taillées en arcades et entourant les carrés de tombes. Et comme il y a beaucoup d'arbres naturellement il y a beaucoup d'oiseaux et le soir, au moment de se brancher, y te font des concerts mieux que la fanfare de Saint-Éloi quand elle joue sur la grand place. Alors, c'est vers ce cimetière qu'on a porté le corps de la petite Marise et tout le pays était derrière. 

Thyde Monnier, Madame Roman

 

      Entre les milliers de piliers de taille sommairement équarris, arrivés à propos pour préserver cette partie méridionale de Paris des éboulements qui s'y produisaient trop souvent, sont rangés dans un ordre parfait ― ( on dirait l'immense chantier d'un marchand de bois méticuleux―) tous les ossements recueillis depuis, depuis 1785 surtout, dans les cimetières supprimés, les anciennes églises et les fouilles qui ont sous le second Empire retourné de fond en comble grande partie du sol Parisien. Depuis les Césars et les invasions des Normands jusqu'aux derniers bourgeois et manants extraits en 1861 du cimetière de Vaugirard, tout ce qui a vécu et s'est éteint dans Paris dort ici, viles multitudes et grands hommes acclamés, saints canonisés et criminels suppliciés en place de Grève. Dans l'égalitaire confusion de la mort, tel roi Mérovingien garde l'éternel silence à côté des massacrés de septembre 92. Valois, Bourbons, Orléans, Stuarts, achèvent de mourir au hasard, perdus entre les malingreux de la Cour des Miracles et les deux mille " de la religion " que mit à mort la Saint-Barthélemy. 
      Mais le néant de la chose humaine ne serait pas complet et le niveau de l'éternité veut plus encore: ces squelettes pêle-mêlés sont eux-mêmes désagrégés, dispersés à ne jamais plus se retrouver pour se réunir au Jugement du jour dernier. Par la main des manœuvres spéciaux attachés à l'année à ce service, les côtes, vertèbres, sternums, carpes, tarses, métacarpes et métatarses, phalanges, et., tout le menu des os, sont refoulés, tassés en masses plus ou moins cubiques sous les cryptes, ― en bourrages, comme on dit ici, ― et maintenus à l'avant par des têtes choisies dans les mieux conservées: ― ce que nous appelons les façades. L'art des terrassiers combine ces chapelets de crânes avec des fémurs disposés en croix dans certaines dispositions symétriques et variées, et nos décorateurs funéraires s'y appliquent ― «de façon à rendre l'aspect intéressant, presque agréable» dit ce bon Dulaure, évidemment séduit et que M. Paul Fassy, dans son très intéressant travail sur les Catacombes, a quelque raison de traiter de «partial».

Nadar, Paris souterrain
dans : Quand j'étais photographe

 

L'ultime cortège se rassemble. Au signal de l'ordonnateur, il s'ébranle, il s'étire lentement entre les tombes. Le cercueil a disparu. Nous avançons, urne en tête. Des employés ont pris une couronne de fleurs. La mince procession chemine parmi les dalles, à l'air vif. Dans le ciel qui s'est éclairci, une lumière pâle filtre entre les nuages. Je ne suis pas un habitué des cimetières. Je ne fréquente pas les sépultures. Mes défunts, c'est en moi que je les porte, les emporte. En moi que je les enterre. Pourtant, il faut accommoder leurs restes. Ma femme n'a pas même de dépouille. Que de la poudre. À la morgue, plus tôt, ce matin, même hideux, elle avait toujours un corps, même tuméfiés, des contours. Encore elle. Elle avait encore sa forme. Maintenant, elle est sans matière. Une image, un spectre dans le souvenir. Les cendres, de la quintessence de néant. De la mort volatilisée. C'était son désir. Coquette à titre posthume, elle a voulu préserver sa beauté de la vermine. Évaporée, plutôt que de devenir charogne. Son vœu. Ainsi soit-elle. 

Serge Doubrovsky, Le livre brisé

 

A rose is a rose is a rose is a rose... Dans les cimetières de village, des plantes grimpantes aux fleurs délicates escaladent les grilles, et il y a toujours un croque-mort pour faire crisser le gravier en promenant son trousseau de clés. Un croque-mort sec et décharné, ou bien mollasson avec le pantalon qui retombe. Mais quand on est très jeune la mort a des ailes de libellule, invisible dans son vol, elle fascine et répugne avec son odeur de myrte et ses pierres tombales usées aux inscriptions à peine lisibles sous les fleurs qui se fanent. Et même quand elle explose comme une colombe frappée en plein vol, les os et les plumes se remettent en place un peu au hasard, en hommage à un futur encore à profusion. Plus tard seulement, avec les années, se révèlent la maladresse et la hâte avec lesquelles ces fragments ont été recollés ensemble dans l'attente d'être un jour classés dans la mémoire. 

Rosetta Loy, Un chocolat chez Hanselmann

 

Elle avait la vue basse, certes, mais elle y voyait parfaitement de loin et c'était bien au delà de l'épaule de l'ecclésiastique qu'elle regardait, plus loin que les ifs et les buissons d'épineux qui quadrillaient le cimetière. À croire que la plupart des gens mouraient sans descendance! Quantité de vieilles tombes étaient laissées à l'abandon, à moins de considérer que les herbes folles et les fleurs sauvages convenaient mieux à la quiétude et à la solennité des lieux que le gazon bien tondu et les couronnes tressées. 

Regina Hill, Un amour d'enfant

 

Aujourd'hui vendredi, parce que le week-end des riches est déjà commencé le vendredi, quand ce ne serait qu'à titre de curiosité, vers deux heures et demie, trois heures, et je n'ai pas la moindre intention de plaisanter, quand le soleil tape le plus fort, entrez dans le Cimetière monumental. 
       C'est là que dorment coude à coude, pourrait-on dire, les grands du Milan industriel, les puissants, les redoutables, les légendaires, les infatigables qui tous les matins de l'année sans exception à sept heures précises donnaient l'exemple, et maintenant dorment enfin. Rassemblés dans ces quelques centaines de mètres carrés, vous trouverez là tous les arrières-grands-pères, grands-pères, et pères du «boom». Jamais ils n'ont été si seuls. 
       En ce très bel après-midi qui vous appelle à la mer, à la forêt, dans les prés, vous autres les magnats du fer, de l'acier, du textile, du papier, de la céramique, des appareils électroménagers, que faites-vous enfermés là-dedans? Que faites-vous tout seuls, sans secrétaire, sans conseil d'administration, sans personnel permanent ou auxiliaire, sans femme, enfants ou parents? 
       Peut-on vous demander, messieurs, si le poids de tant de marbre vous est léger? Chapelles, cryptes, mastabas, pyramides, flèches, colonnades, anges, christs, saints, vierges, héros, titans et même des squelettes, spectres, bœufs, chevaux, femmes nues dans une forêt immobile et babylonienne de flèches, de coupoles, de tourelles, de simulacres de toutes sortes. Ici, hélas! le régime de la concurrence a cessé entre les géants de l'acier ou du coton. Concentrés en une foule chaotique de monuments tous plus orgueilleux et coûteux les uns que les autres, maintenant ils célèbrent, apparemment d'accord, une sorte d'amer triomphe. 
       (...) 
       En fait, sous les pierres et les sculptures les fondateurs de lignées, les patriarches, les boss continuent à signer, de leur noms très puissants ils signent l'eau, le vermouth, le fromage, les étoffes, les lainages, toutes nos petites choses quotidiennes. Ils signent, mais par procuration seulement, désormais ils sont en dehors de la course. 
       (...) 
       Est-ce qu'ils dorment? Laissez-les dormir, certainement ils imaginent une Italie prospère et heureuse avec un incessant accroissement des indices de production et des dividendes, des usines toujours plus grandes, des ouvriers toujours plus contents, des bilans toujours plus positifs, un fisc toujours plus distrait. Personne ne leur apporte ici de nouvelles, personne ne les informe de la conjoncture actuelle, personne ne leur téléphone, personne n'ouvre la petite grille et ne se penche pour les avertir. Pourquoi les décevoir? 

Dino Buzzati, Week-end (nouvelle dans Le K)

 

Nous allions et venions, jouions où bon nous semblait. Ma mère ne m'aurait jamais laissée jouer dans un cimetière, par exemple, mais quand j'allais chez Célestine, c'était ce que nous faisions. Il y avait un cimetière sur l'exploitation de Dutch James, un endroit plein de tombes d'enfants morts au cours d'une épidémie de coqueluche ou de grippe. Tout le monde les avaient oubliées, ces tombes, sauf nous. Leurs petites croix de bois ou de fer forgé étaient penchées. Nous les redressions, et sur celles qui étaient en bois nous allions même jusqu'à redessiner les noms à l'aide d'un couteau de cuisine. Nous déterrions des violettes dans le méandre de la rivière pour les y replanter. Le cimetière était notre domaine, du fait de ces activités. Nous aimions nous y asseoir, l'après-midi, par temps chaud. C'était tellement agréable. Le vent agitait les hautes herbes, les vers tamisaient la terre sous nos pieds, dans le ciel des hirondelles venues des rives envasées volaient en piqué deux par deux. C'était un bel endroit, vraiment, même pas tellement triste. 

Louise Erdrich, Le pique-nique des orphelins

 

Ce jour-là, il y avait foule au cimetière municipal ― l'automne semblait une bonne saison pour mourir, comme si les âmes souffrantes renâclaient à la perspective d'affronter encore un hiver ― et les cortèges s'alignaient à la queue leu leu dans l'allée qui menait de la chapelle aux tombes. Le pasteur confia le cercueil à la terre aussi vite que la décence le lui permettait et lança ses condoléances par-dessus son épaule, en partant. 

Reginald Hill, Un amour d'enfant

 

L'hiver s'éloigne et meurt lentement, comme à regret, pourtant il continue de m'habiter. Je sais qu'il ne me quittera jamais. Je sais qu'il m'accompagnera jusque dans la tombe. Et je suis certain que j'emporterai avec moi des visions de l'hiver. 
      Les moments les plus lumineux de mon enfance, les heures les plus dures des hivers canadiens et, sans doute, la vision de la femme que j'aime, celle qui m'a donné le plus de bonheur, que je reverrai toujours, un matin glacial de janvier. 
      Dans l'immense cimetière de Québec où elle n'était jamais allée qu'une fois, à l'âge de onze ou douze ans, elle cherchait la tombe de sa mère. Il était midi, le gardien était absent. Une épaisse couche de neige recouvrait tout. Le vent avait soufflé très fort durant des jours et des nuits, levant ces énormes congères que l'on appelle, là-bas, des bancs de neige. On ne devinait plus rien des tombes sinon, parfois, sous la couche blanche, la bosse arrondie du sommet d'une pierre ou d'une croix. Nous marchions en essayant de suivre les allées. 
        Jamais je ne la retrouverai, disait Josette. Impossible. 
      Pourtant, à un moment, elle se dirigea vers un emplacement et, de sa main gantée, elle fit tomber la neige que le nordet avait collée contre la pierre. Le nom de sa mère apparut. Rien ne distinguait cette tombe de toutes celles qui s'alignaient là, mais son instinct avait conduit ses pas exactement où elle devait aller.

Bernard Clavel, album : L'hiver

 

      En cette fin de journée, l'ombre avait envahi les allées du cimetière et l'approche d'un orage rendait les lieux plus sinistres que de coutume. Paul veilla à progresser à demi courbé. Bien lui en prit, car le curé surgit sur les marches du presbytère qui flanquait l'église, comme averti par une voix divine qu'un intrus se promenait sans permission. Il contempla ses tombes un moment avant de retourner au chaud. (...) 
      Dans la pénombre grandissante, Paul entreprit de déchiffrer les pierres tombales. Certaines arboraient une cocarde tricolore et des dates récentes: 1917, 1915, 1918, 1914. Rien en 1916, bizarrement, pas de «Mort pour la France» ni de deuil d'aucune sorte. Il ne vit de Caradec nulle part et aucune Mathilde. (...) Il reprit espoir dans la dernière rangée, parmi les anciennes tombes. Sur la pierre moussue, il lut «Mathi», mais quand il eut gratté la mousse avec ses ongles, c'est un «Mathieu Chambart, 1726-1784» qui apparut. 

Nicolas Vanier, L'école buissonnière

 

      Le djebbana d'El-Kantara est un cimetière marin à sa façon, car la pente sur laquelle sont fichées les simples pierres des tombes arabes ― une pierre pour un homme, deux pour une femme ― est orientée vers la mer, mais il s'agit du golfe et elle tourne ainsi le dos au grand vide méditerranéen. Nous étions donc relativement à l'abri en parcourant les allées dallées en compagnie d'un enfant qui tenait lieu de gardien. (...) Nous nous attardâmes peu sur le rectangle de terre fraîchement remué devant lequel l'enfant nous avait conduit, et nous réprimes la chaussée en sens inverse pour regagner l'île. 

Michel Tournier, Les météores

 

      Un jour, Carmen soutint que Lila se réfugiait dans le cimetière historique de la Doganella, où elle avait choisi la tombe d'une enfant afin de penser à Tina qui, elle, n'en avait pas; elle se promenait dans les allées ombragées, au milieu des fleurs et des vieilles sépultures, s'arrêtant devant les photos jaunies. Les morts sont pour elle une sécurité, l'expliqua Carmen: ils ont leur pierre tombale, avec leurs dates de naissance et de mort, alors que sa fille non, elle n'aura toujours qu'une date de naissance, et ça c'est moche, cette pauvre gamine n'aura jamais de conclusion, elle n'aura jamais un point fixe qui permettrait à sa mère de s'asseoir et de s'apaiser. 

Elena Ferrante, L'amie prodigieuse (livre IV L'enfant perdue)

 

      Moi qui avais peur d'une multitude de choses et qui ai toujours été à classer dans la catégorie poltronnes, étrangement le cimetière ne m'a jamais fait peur. Quand on grandit dans un village, où que l'on se trouve, il n'est jamais bien loin. D'une certaine manière on l'incorpore aux jeux et aux activités les plus quotidiens. Où que l'on soit, on sait le situer, on sait que de là où il est, lui, il veille, on sait ce que l'on peut attendre de lui ou pas. Dans une certaine mesure, le cimetière est loyal, il ne déçoit jamais. Ainsi, grâce à la place centrale que le cimetière occupait physiquement dans le village de mon enfance, je pense avoir, dans une certaine mesure, apprivoisé la peur de la mort. 

Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme

 

      «Moi, on me mettra en terre» disait quiconque espérait toucher le continent un jour. Et voici que les premiers Humains depuis peut-être mille ans étaient enterrés dans le lieu le plus sacré de leur espèce. Ils étaient désormais chez eux. Ce sont les morts qui enracinent un peuple. 

Christophe Chavassieux, Les nefs de Pangée

 

      Le lendemain, il creusa une tombe dans le bosquet voisin de la maison, pas loin de l'autel de terre où presque tous les jours il sacrifiait quelque chose. Nous portâmes ensemble la civière, qui était lourde pour moi, car ma mère n'était pas une petite femme, et nous la descendîmes dans la fosse. Elle reposait là, sur sa couche de feuilles fraîches, rendue à la terre, aux entrailles maternelles. Nous regardâmes une dernière fois son visage paisible, puis mon père la recouvrit de terre et sema du blé sur sa tombe, selon la coutume. Car ma mère n'appartenait pas à la mort mais à la vie. 

Pär Lagerkvist, La Sibylle

 

      Ils s'éteignaient presque dans la même heure, les mains tressées ensemble. Leurs descendance, domestiques, esclaves et constructeurs de bateaux leur rendirent hommage en les inhumant dans un bateau-tombe sur la côte nord de Möckelö, avec vue sur la mer. Les bateaux-tombes étaient alors surtout réserves aux grands propriétaires terriens et aux femmes de pouvoir, mais pour un homme qui avait passé sa vie à construire des bateaux, rien ne semblait plus approprié. On disposait d'un bateau qui pouvait servir de sépulture. Il n'était plus en état de naviguer, mais faisait une tombe convenable. On leur fournit beaucoup de biens pour le voyage, bijoux, armes et ustensiles, et ils furent inhumés en position assise, leurs mains superposées, comme on pensait qu'ils auraient aimé reposer. (...) On n'eut pas besoin de les recouvrir d'un tumulus car on avait trouvé un creux dans le flanc de la colline, de la bonne taille, qui pouvait contenir le bateau entier. Ils ne furent pas incinérés non plus, comme c'était souvent la coutume. Ils sont encore assis là, et ce jusqu'à la fin des temps, main dans la main, à regarder le lever du soleil, l'horizon, leurs îles bien-aimées et les bateaux qui passent. 

Katarina Mazetti, Le Viking qui voulait épouser la fille de soie

 

     L'île était un bon endroit pour mourir. Je l'ai su dès que nous étions arrivés. Mary voulait voir les tombeaux en haut des collines, de simples monticules ronds pareils à des taupinières. Un après-midi, nous avons été environnés de corbeaux. Par milliers, ils tournoyaient dans le ciel blanc, puis ils s'abattaient sur le cimetière. Mary les regardait avec une fascination horrifiée. «Ce sont les âmes des morts sans sépulture», a-t-elle dit. J'ai essayé de lui expliquer qu'ils avaient choisi cet endroit pour être tranquilles, mais elle ne m'écoutait pas. Elle parlait des injustifiés, tous ceux, toutes celles qui avaient été abusés, détruits. Elle était attirée par la mort. Était-ce elle, ou moi, qui avait choisi le refuge de cette île? 

JMG Le Clézio, Tempête

 

      La dernière fois qu'il avait quelque chose pour moi, c'était une lettre de la commune. (...) La commune m'informait qu'elle m'avait octroyé une concession au cimetière. À en croire Jansson, tout le monde en bénéficiait. C'était un service tout récent: ceux qui possédaient un domicile fixe et qui payaient leurs impôts avaient le droit de savoir où ils seraient enterrés, au cas où l'envie les prendrait d'aller jeter un coup d'œil et de se renseigner sur leurs future voisins. 

Henning Mankell, Les chaussures italiennes

 

      J'ai attendu que la plupart des parents, des amis, après le dernier serrement de main, de cœur, soient repartis, lentement, un à un, le long de l'allée. Je n'ai déposé de rose ni dans la fosse ni sur la tombe. J'ai beau être déjudaïsé jusqu'à la moelle, il reste un lambeau de juif dans mes fibres. Sur une tombe juive, pas de fleurs. On met de petits cailloux. J'ai ramassé une poignée de gravier. Au nom de tous les évaporés sans trace, de tous les volatilisés sans cendres, j'ai posé les pierres sur la dalle. Sur le nom de ma femme, sur le nom de ma mère. 

Serge Doubrovsky, Le livre brisé

 

La plus grande synagogue d'Europe se trouve à Budapest, sur la rue Dohány. (...) Au-dehors, dans une fosse commune, sont enterrés les corps des milliers de juifs hongrois morts pendant l'occupation nazie. Sur le site, un monument, l'«l'Arbre de vie», leur est dédié ― une sculpture en métal représentant un saule pleureur où sur chaque feuille est inscrit le nom d'une victime. Quand le vent se lève, les feuilles de métal s'entrechoquent, créant un carillon surnaturel qui résonne dans le cimetière. 

Dan Brown, Origine

 

      Le long d'une route perdue, tout à coup une déflagration visuelle que rien n'annonce dans le paysage assoupi. Soudain au détour d'un virage, à flanc de colline, l'œil perçoit sans que rien ne l'y prépare une centaine de tombes abandonnées, noires, brunes ou rose foncé, plantées de guingois, poussées de travers comme des dents gâtées, parmi les mauvaises herbes et la bruyère. Livrées à l'intempérie et à l'oubli. Au cimetière de Frauenberg, la nature a repris ses droits, les noms des morts gravés sur la pierre se sont ensauvagés comme les tombes elles-mêmes. Leurs matériau, un grès rose des Vosges, s'est terni au fil des ans, virant au rouge-brun. Seules par endroits affleurent encore des plaques de la couleur originelle, un beau rose pourpre que la montagne fabrique en abondance par ici. Plus personne ne vient, plus personne se se souvient de Rachel Cahn 1868-1933 ni de Itzhak Adler 1882-1929. La grille d'entrée geint sous la rouille. Elle est toujours entrouverte comme si on y entrait encore, mais on n'y entre plus. Seul le vent. Alentour le paysage est bucolique, indifférent aux morts et à l'oubli des morts. La nature a le cœur sec. 

Fabienne Jacob, Les séances

 

      Depuis, je vais régulièrement avec la femme lui rendre visite dans le petit cimetière de son kibboutz de Haute-Galilée. Il repose à l'ombre d'un bouquet de grands eucalyptus. Peut-être a-t-il lui-même planté ces arbres en 1937 pour assécher les marécages infestés de malaria autour des baraques de fortune où logeaient les premiers colons. La stèle de sa tombe porte, en lettres hébraïques et en lettres romaines, son nom, sa date de naissance et celle de sa mort. Aucune inscription ne rappelle que sous cette pierre moussue gît l'une des plus nobles figures de l'État d'Israël.

Dominique Lapierre, chapitre L'homme discret qui sauva Israël, dans Mille soleils

 

      Les chemises noires italiennes avaient fusillé un fils de cette famille. Ils s'étaient connus à cette occasion-là, lorsqu'ils étaient venus pour réclamer le corps. Nicola les avait aidés, ils l'avaient invité chez eux. Il avait vu un cimetière musulman: «Comme le nôtre, mais, sur la pierre, à la place de la croix il y avait la lune.» 

Erri de Luca, Tu, Mio

 

      Nádori était un joli village, je n'eus pas à demander où était le cimetière, il se trouvait à l'entrée de la localité, juste après le panneau je fus accueillie par le parfum des fleurs sauvages et de la sauge venu des vieilles tombes en ruine. Je fis arrêter la voiture pour y entrer, une femme arrosait des fleurs près de la clôture. (...) Le cimetière lui-même n'était visiblement plus utilisé, la plupart de ceux qui y reposaient se trouvaient sous une butte de terre sans inscription, un grand nombre de pierres tombales et de stèles en bois avaient été arrachées, volées, et si un défunt comptait encore pour quelqu'un, la famille l'avait fait exhumer. Il y avait tout au plus une vingtaine de tombes aussi bien entretenues que celle sur laquelle se penchait la vieille femme, je fis quelques pas parmi les terriers de lapins et les taupinières, j'y pris même plaisir, l'été, les cimetières abandonnés ont un charme dépourvu de toute tristesse, je me promenai parmi les anciennes tombes recouvertes d'herbes folles, mais il n'y avait rien d'intéressant à voir. Je découvris quelques inscriptions à demi effacées, mais ne vis pas le nom que je cherchais.

 Magda Szabó, La porte

 

      (...) l'endroit semblait laissé à l'abandon, à croire que, depuis des années, aucun visiteur n'y était venu ni même y avait songé. Pour rejoindre le cimetière, il fallait franchir une grille en fer orangée par la rouille et emprunter un petit chemin de terre sous un caroubier noir. Un mur effondré en délimitait le contour, les croix en granit et les stèles funéraires en marbre ombragées par des grenadiers. C'est là que les fossoyeurs de la ville inhumaient les chrétiens mais aucun enterrement ne s'y était déroulé depuis longtemps. Les noms des négociants hollandais et portugais étaient encore visibles sur les tombes en ruine. Le sentier s'enfonçait ensuite parmi les arbres jusqu'au pied de la colline située dans le coin le plus éloigné avant de remonter au milieu des tombes taillées dans le sol en terrasses de plus en plus élevées. 
      Kyogamine s'encastrait dans le cimetière Higashi. Là, les ossements chrétiens cédaient la place aux restes des marchands et des nobles japonais. Au sommet, je choisis de m'asseoir sur une pierre tombale elle aussi effondrée, chauffée par les rayons du soleil, et contemplai Nagasaki en contrebas, croissant indéfiniment à l'image de quelque insecte métallique géant vers l'intérieur des terres. 

Jackie Copleton, La voix des vagues

 

      Derrière les grilles rouillées du vieux cimetière de Malá Strana les anges et les orants de pierre des monuments funéraires profilaient leurs silhouettes de pâtres veillant sur le silence et le calme du lieu. Un jardinier brouettait des fagots le long du sentier désert, entre les tombes. Le grésil tombait à l'oblique, vol de plumules argentées où scintillait la lumière, et qui rehaussait la verticalité des croix et des statues. 

Sylvie Germain, La pleurante de Prague

 

      ...je suis arrivé aux abords du cimetière qui mord l'abside de l'église et surplombe les vergers courant au ras des berges. 
       Je suis entré. (...) 
       Il ne ressemble en rien à celui de Minelseen. C'est ici presque un petit jardin. Pour un peu, on prendrait les deux seules grandes tombes en forme de chapelle pour des abris où sont rangés des outils, bêches, sarclettes, cordeaux dont le fil de chanvre enroulé forme une bosse ovale, galurins de paille, brouette, tuteurs de frêne liés en faisceaux, sachets de papier brun, un peu glacé, dans lesquels les graines patientent dans la langueur d'une régulière hibernation, et que réchauffent les lumières rosies des vitraux.

Philippe Claudel, Meuse l'oubli

 

       C'était dans cette église que Tommy avait été baptisé. Elle avait six cents ans et certaines des pierres tombales, dangereusement penchées, étaient recouvertes de mousse et de lichen au point que leurs inscriptions étaient illisibles. La grand-mère de Tommy n'avait jamais été croyante. Elle disait que tout ça, c'étaient des bobards, et ne les accompagnait jamais à l'église pour Noël ou Pâques. Pourtant, étrangement, elle allait être enterrée dans ce cimetière. La tombe creusée pour elle se trouvait juste à côté d'un vieil if dont les branches ployaient sous le poids de la neige. Tommy se souvint d'avoir lu quelque part que les ifs étaient les arbres des sorcières. 

Nicholas Evans, Les blessures invisibles

 

      Franchie la porte métallique, en tubes bleu clair, je découvre que chaque tombe est entourée d'une barrière métallique, bleue elle aussi. Voilà la particularité d'un cimetière russe: la présence de ces tubes bleus, délimitant aussi bien l'espace collectif que l'espace privé de chaque tombe. Ces lignes bleues apportent aux cimetières un air léger et accueillant. Il se marie d'ailleurs fort bien aux couleurs des fleurs, des rubans, des couronnes, et aux ors des plaques commémoratives. Sous le soleil, ces couleurs exhalent, paradoxalement, un chant joyeux. Je découvre aussi un détail très intéressant. Devant beaucoup de tombes on trouve, fixés qu sol et soudés entre eux, une petite table et deux tabourets, bleu ciel eux aussi. Une coutume veut qu'à une certaine fête religieuse on vienne visiter le défunt avec une bouteille de vodka et, à pleine voix, on se met à discuter avec le défunt. Contrairement à un avis protestant que j'entendrai plus tard, l'idée de cette pratique m'a séduit. Ça vous gênerait, lorsque vous serez mort, que l'un de vos proches vienne discuter avec vous en absorbant un verre d'Arbois? Moi non. Une gorgée délicate ne peut nuire au respect que l'on doit aux défunts. À comparer avec la solitude de nos tombes catholiques, je pense que ces résidus païens ont quelque chose de... rassurant!

Philippe B. Tristan, Carnets de Sibérie

 

      C'était en bordure d'un bois avec des dizaines de tombes dans tous les coins. Au début, on avait essayé de les aligner, mais ensuite, la guerre avait dû alimenter le cimetière de tellement de corps qu'on les avait placés dans l'ordre où ils arrivaient, à la va-comme-je-te-pousse. Des tombes dans tous les sens, certaines avec des croix, d'autres pas, ou des croix écroulées. Ici, un nom. Là, «un soldat», gravé au couteau sur une plaque de bois. Il y en avait des dizaines avec juste «un soldat». Et d'autres avec des bouteilles renversées plantées dans la terre dans lesquelles on avait glissé un papier avec le nom du soldat, pour plus tard, pour le cas où quelqu'un voudrait savoir qui était là-dessous.

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut

 

      Il y avait, à trois kilomètres en aval du village, un des nombreux cimetières militaires de la région, dédiés aux héros de la libération. Des tombes blanches alignées tout autour d'un obélisque à l'architecture soviétoïde, fonçant vers l'avant, comme un soldat brandissant sa baïonnette. Il avait lu les noms qui y étaient inscrits, une litanie de Nguyen et de Hoàng devenus héros par la grâce de la mort.

Thomas Bronnec, La fille du Hanh Hua

 

      Ils avaient circulé un moment entre les pierres tombales. La plupart étaient garnies d'une photo ovale du défunt, en noir et blanc. Eva avait été surprise par le nombre d'hommes jeunes, jusqu'à ce qu'Adrian lui fasse remarquer la date et le col de l'uniforme sous leurs visages souriants. Il n'y avait pas de photo sur la tombe de ses grands parents. Au lieu de cela, il y avait une jeune fille en marbre penchée sur la pierre tombale, le front appuyé sur un bras nu et fatigué. (...) Un bouquet de roses fanées était placé aux pieds de la jeune fille. Les pétales avaient viré au marron et leurs bords étaient fripés. Un merle s'était posé sur le poignet de la jeune fille de pierre et avait contemplé Eva. 

Jens Christian Grøndahl, Bruits du cœur

 

      Le cimetière Sud, où je jetais mes ordures embarrassantes, était mon lieu de prédilection. J'étais trop timide pour rester près du feu avec la tante Isy dans la petite salle à manger, et lorsque le morne panorama de murs de brique et de cours avec leurs poubelles débordantes devenait trop déprimant, j'allais en haut de la colline, je m'asseyais dans l'herbe haute ou sur l'un des monuments funéraires et je contemplais ma nouvelle ville (...)
      Assise au milieu des morts d'antan, ceux du vieux Dunedin (les morts récents avaient un endroit spécial, un promontoire qui dominait la mer à la baie d'Anderson), je gagnais, ou je leur dérobais, un peu de leur paix, là, dans l'herbe haute qui bruissait doucement, parmi les fleurs d'oignons, les pois de senteur sauvages et la patience aux racines profondes qui pousse toujours dans les cimetières (les mêmes fleurs ornent les lignes de chemin de fer et la demeure des morts). 

Janet Frame, Un été à Willowglen (Un ange à ma table)

 

      Une petite serpe de faucheuse à la main, maman arrache les mauvaises herbes. Elles gâchaient la vue des jolies fleurs plantées autour des restes de votre père. Tombe nette et Claire, limpide comme un alibi. La mauvaise herbe finit dans un sac de plastique opaque. Elle ira jaunir à côté des vieux secrets desséchés de vos placards toujours dorés. Nuages sombres sous un ciel foncé. Jour de brume. Pluie sale.
      Maman, et si j'allais mourir?
      Maman ne dit rien. Sa joue marbrée de rose se pose sur le marbre gris de la pierre tombale, elle communie avec son mort. Ces retrouvailles glacées réchauffent son cœur et renforcent sa morale. Au cimetière, elle collecte tous les jeudis des intérêts posthumes et les porte à son crédit. Ils s'accumulent, ils prolifèrent, elle jouit d'un véritable pactole, elle est bien récompensée, elle, si peu dépensière, et qui soigna son capital à la sueur de ses larmes.

Bessora, Cueillez-moi jolis messieurs

 

      Plus on approchait du pôle de la spirale, plus les tombes devenaient vieilles. Les inscriptions lisibles étaient de plus en plus rares, mais celles que Louis parvenait encore à déchiffrer indiquaient des dates régulièrement décroissantes. Ainsi, un des cercles commençait par «TRIXIE, ÉCRASÉE SUR LA ROUTE LE 15/9/68» et un peu plus loin Louis trouva une planche large et épaisse profondément enfoncée dans le sol, déformée et gauchie par le gel, sur laquelle il eut quelque peine à lire: «EN SOUVENIR DE MARTHA NOTRE LAPINE D.C.D LE 1er MARS 1965». Dans la rangée suivante, ce fut ensuite «GENERAL-PATTON» (dont la stèle proclamait qu'il avait été «UN BON CHIEN!!!", et qu'il avait péri en 1958), puis «POLYNESIA» qui devait être une perruche (...) et qui avait émis son dernier «Jacquot!» pendant l'été de 1953. Après cela, il n'y avait plus rien de lisible le long de deux arcs de cercle entiers mais ensuite, alors qu'il était encore à bonne distance du centre, Louis découvrit une plaque de grès sur laquelle on avait maladroitement gravé cette phrase qui disait: «HANNAH, LA MEILLEURE CHIENNE DE TOUS LES TEMPS 1929-1939». Bien sûr, le grès est une roche relativement tendre (en conséquence de quoi il ne subsiste d'ailleurs de l'inscription qu'un squelette), mais Louis n'en avait pas moins de mal à s'imaginer les trésors de patience qu'il avait fallu à un malheureux gamin pour tracer ces quelques mots dans la pierre. La charge d'amour et de désespoir que cela représentait lui paraissait immense; c'était un monument comme aucun adulte n'en élèverait jamais à ses propres parents, ni même à un enfant mort en bas âge. 

Stephen King, Simetierre

 

      Stanny et Zack ont fait ça pour la même raison que moi, Louis. On fait cela parce que l'endroit prend possession de vous. Parce que ce cimetière est un lieu secret, parce que vous êtes rongé par l'envie de transmettre ce secret à quelqu'un, et dès que vous trouvez une raison qui paraît un tant soit peu valable, vous êtes...» (...) «Eh bien, il ne vous reste plus qu'à vous lancer là-dedans une fois de plus. Vous inventez des raisons qui paraissent valables, mais ce qui vous pousse vraiment à faire ça, c'est que vous en avez envie. Ou que quelque chose vous y oblige. Mon père ne m'a pas conduit au cimetière; il savait qu'il existait, mais il n'y était jamais allé lui-même. Stanny Bee y avait été, lui... et il m'y a emmené... et voilà qu'à mon tour, au bout de soixante-dix ans... voilà que ça m'a pris aussi, tout à coup...» 
      (...) 
      «Cet endroit... aussitôt que vous y avez mis le pied, il prend possession de vous... et vous inventez les intentions les plus louables du monde afin d'avoir un prétexte pour y retourner... J'ai peut être eu tort, Louis, Zack McGovern a peut être eu tort, et Stanny Bee aussi. Je ne suis pas infaillible, ça non. Je ne suis pas le Bon Dieu. Mais tout de même, ressusciter les morts... l'homme qui peut faire cela se sent bien près d'être un dieu lui-même, vous ne croyez pas?»

Stephen King, Simetierre

 

      Il y a un cénotaphe dans mon cimetière. Il se trouve allée 3, carré des Cèdres. Un cénotaphe, c'est un édifice mortuaire monté sur du vide. Un vide laissé par un défunt disparu en mer, en montagne, en avion ou dans une catastrophe naturelle. Un vivant qui s'est volatilisé, mais dont la mort semble indéniable. 

Valérie Perrin, Changer l'eau des fleurs

 

Comme il voyait que je n'avais cessé d'observer le cénotaphe du caveau, il se fit un plaisir de satisfaire ma curiosité: «C'est madame Laguarrande, une vieille békée créole qui est morte à quatre-vingt-dix-neuf ans. Depuis l'âge de cinquante ans, elle avait fait préparer cette tombe et tous les jours, sauf le dimanche, elle venait faire un petit tour pour voir si tour était prêt à l'accueillir. Elle ne voulait pas voir une branche d'herbe autour de sa tombe ni un seul grain de poussière à l'intérieur. Elle passait sa main sur les murs pour détecter l'humidité et tous les mois, il fallait lui repeindre entièrement le caveau. Elle ne m'a jamais gratifié d'un sou! (...) Je m'étais dit au début que si elle prêtait tant d'attention à sa tombe c'est que quelque maladie inguérissable menaçait son existence. Je n'avais qu'à prendre mon mal en patience. Va croire ça, ma fille! Madame Laguerrande a pris soixante, puis soixante-dix, puis quatre-vingt ans, moi-même qui étais entré jeune homme dans la fonction de fossoyeur, j'ai eu le temps de devenir un vieux-corps qu'elle m'accablait d'emmerderdations encore. Je l'ai vue enterrer tous les békés de son âge, puis d'autres qui étaient plus jeunes qu'elle et enfin ― ce n'était pas trop tôt! ― mourir.» 

Raphaël Confiant, L'Allée des Soupirs

 

      Et puis j'ai pensé à toute la bande qui me foutrait au cimetière et tout, avec mon nom sur la tombe et tout. Au milieu de ces foutus trépassés. Ouah, quand on est mort, on y met les formes pour vous installer. J'espère que lorsque je mourrai quelqu'un aura le bon sens de me jeter dans une rivière. N'importe quoi plutôt que le cimetière. Avec des gens qui viennent le dimanche vous poser un bouquet de fleurs sur le ventre et toutes ces conneries. Est-ce qu'on a besoin de fleurs quand on est mort?

J.D. Salinger, L'attrape-cœurs

 

      À l'ombre de cette croix en granit meurt un bouquet de chrysanthèmes posé à même la pierre tombale. Il se baisse avec peine, ramasse les pétales à terre et arrache ceux qui se sont asséchés pour les jeter dans l'allée. D'un geste de la main, il nettoie la sépulture puis, d'un claquement brusque, se débarrasse de la poussière et des branchages restés collés à sa peau. Il lit l'épitaphe extraite de l'Évangile selon saint Mathieu, que son père, comme il l'avait indiqué dans son testament, avait voulu qu'on grave sur sa tombe: «Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé.» 

Thomas Bronnec, En pays conquis

 

      Dans les vallées de la Clidame et de la Tialle on appelait «dernier adieu» un regard.
      Le cercueil était déposé en silence sur le bord de la fosse.
      Le curé communal priait, aspergeait, prononçait la bénédiction en silence.
      En silence les assistants s'avançaient sur le bord de la tombe, y jetaient simplement, longuement, ce regard.
      Ils ne jetaient ni terre, ni fleurs, ni monnaie: seulement ce regard.       
      Bien sûr, dans les vallées adjacentes et voisines, rivales, concurrentes, le prêtre nommait le mort, louait sa vie et chantait. La parenté, les desservants et les amis jetaient sur le cercueil déposé au fond de la fosse le pot d'encens, le crêpe du service, la chandelle d'agonie, les gants et les bâtons de portage, une croix de la Passion. Après qu'ils avaient salué le mort ils quittaient l'enceinte du cimetière; ils retournaient chez le mort, ôtaient du lit la paillasse; s'éloignaient du village; brûlaient la paillasse du mort à un carrefour qui n'appartenait pas au territoire de la commune. Brûler la paillasse du mort à un carrefour c'était lui interdire de rentrer chez lui. Le moyen qu'il retrouvât son lit? C'était l'obliger au Voyage lointain.
      Mais ces craintes n'avaient point cours dans la vallée de la Clidame. Rien de tout cela dans la vallée de la Tialle. Le «regard d'adieu» suffisait à tout. Suffisait au «partir».

Pascal Quignard, Les ombres errantes

 

      Le chemin du cimetière côtoyait la chaussée jusqu'à son terme, le cimetière. De l'autre côté de la route, il y avait d'abord les maisons, les immeubles neufs du faubourg, quelques-uns encore en construction, puis venaient les champs. La chaussée elle-même était flanquée d'arbres, hêtres noueux, d'âge respectable, elle était pour une part pavée, pour l'autre non; mais le chemin du cimetière était parsemé de gravier, ce qui lui donnait des allures de sentier d'agrément. Un fossé étroit et sec, rempli d'herbe et de fleurs des champs, séparait les deux voies.

Thomas Mann, Le chemin du cimetière

 

      Le cimetière était juché à flanc de colline, au-dessus du village. On apercevait le clocher et la silhouette noire du coq de la girouette se découpait sur le ciel d'un azur soutenu. Les près s'étendaient à perte de vue, semés de vaches rousses. Les morts profitaient d'un beau panorama. Il fallait grimper pour atteindre le caveau des Sauzelle, mais il était niché à l'abri du vent, contre un mur de pierres rondes.

 Sophie Hénaff, Poulets grillés

 

      J'aurais bien aimé reposer dans ce cimetière. Les tombes de pierre s'élevaient dans un sous-bois de résineux. La mousse adoucissait les angles. Des sculptures d'anges néogothiques se penchaient tendrement sur le repos des défunts. Il y avait dans ce sous-bois quelque chose de l'abandon des cimetières britanniques.

Sylvain Tesson, Berezina

 

      Quant au cimetière juif, le fonctionnaire me remit, après avoir quelque peu cherché un coffre ad hoc suspendu au mur, deux clés dûment étiquetées, en me donnant cette explication pour le moins étrange que pour parvenir au cimetière juif il fallait, à partir de l'hôtel de ville, marcher mille pas vers le sud, en ligne droite, jusqu'au bout de la Bergmannstrasse. Lorsque je fus arrivé devant la grille, il s'avéra qu'aucune des deux clés n'entrait dans la serrure. J'escaladais donc le mur d'enceinte. La vision qui s'offrit à moi ne correspondait pas à l'idée qu'on se fait d'un cimetière; je vis un terrain en friche depuis de longues années, couvert de sépultures s'affaissant et tombant progressivement en ruine; de hautes herbes, des fleurs des champs, et les ombres mouvantes de quelques arbres. Seule une pierre çà et là montrait sur l'une des tombes que quelqu'un avait dû rendre visite à un défunt ― mais depuis quand? Si les inscriptions gravées n'étaient pas toutes déchiffrables, les noms encore lisibles ― Hamburger, Kissinger, Wertheumer, Friedländer, Arnsberg, Frank, Auerbach, Grunwald, Leuthold, Seelimann, Hertz, Goldstaub, Baumblatt et Blumenthal ― m'inclinèrent à penser que les Allemands n'avaient peut-être rien tant envié aux Juifs que leurs beaux noms, si liés au pays et à la langue dans lesquels ils vivaient. Un frisson me parcourut devant une tombe où reposait Meier Stern, décédé le 18 mai, soit le jour de ma naissance, et de même le symbole de la plume d'oie sur la stèle de Friederike Halbleib, morte le 18 mars 1912, provoqua en moi un trouble dont je dus m'avouer que je ne parviendrais jamais à percer complètement les raisons. Je me l'imaginais écrivain, penchée solitaire et le souffle court sur son travail, et à présent que j'écris ces lignes, il me semble que c'est moi qui l'ai perdue et que la douleur de sa perte reste entière malgré le long temps écoulé depuis sa disparition.

W.G. Sebald, Les Émigrants

 

    Ce n'était qu'un très banal cimetière de campagne, avec ses allées bien tracées, ses fleurs champêtres, ses arbres vénérables, ses ifs, ses cèdres surtout; mais de cette banalité même il émanait un charme très subtil, auquel nous ne pouvions rester tout à fait insensibles.
      On éprouvait sous l'abri de ces branches, dans ce silence bourdonnant d'insectes et d'oiseaux, le sentiment que la vie continuait, bien que d'une autre manière. À droite, un champ de blé; à gauche, un pan de vigne; l'enclos, avec son petit mur mangé de ronces et de lierre, n'offrait entre les morts et les vivants qu'une barrière bien illusoire. Deux mondes, ici, se côtoyaient sans se nier l'un l'autre.
      Et nous errions parmi les stèles. Un nom fraîchement gravé faisait des images si familières, si précises que nous demeurions un moment incrédules, comme s'il eût été inscrit là par erreur. Plus loin, une sépulture abandonnée proposait comme une devinette son inscription à demi effacée.

Pierre Gabriel, L'ormeau

 

      Dans le cimetière de Feil, on ne trouve pas de monuments prétentieux comme j'en ai tant vu enfant, ceux-là que je nommais les «Palais des riches couchés». 
       Ici, il n'y a que de sobres et discrètes dalles et dans un angle, un peu à l'écart, des pierres dressées à formes mauresques qui rappellent que huit tirailleurs sénégalais musulmans ont péri en 1917 dans la forêt de Waëls qui part de la ville et court jusqu'à la frontière. 
       Dans la partie basse du cimetière, s'étend un vaste carré au sein duquel les tombes sont de simples renflements de terre. C'est l'endroit des plus pauvres, le quartier des délaissés. Près des croix ravinées, les tiges de végétaux sortent des éminences herbues, comme dans un potager. Des carreaux d'ardoise délimitent le bords des sépultures, quand ce ne sont pas des planches spongieuses en sapin; pour l'une, ni planches, ni ardoises mais une enfilade de canettes de bière, cul en l'air, alignées dans un souci de rigueur et d'ordonnancement. Reflets vert d'eau. Souvenir de buveur.

Philippe Claudel, Meuse l'oubli

 

       L'église, signalée par des pancartes de couleur marron (abbatiale, XVe siècle), se dressait sur une éminence que consolidaient des murs de soutènement. On accédait à cette espèce de plateau par un escalier d'une vingtaine de marches. Enfant, Nicolas avait souvent entendu nommer cette terrasse «le cimetière». «J'ai rencontré Mme Unetelle sur le cimetière», disait par exemple Gabrielle Maudon. Il devait avoir sept ou huit ans lorsque l'on avait entrepris de reconstruire le vieil escalier aux marches disjointes, arrondies et creusées par l'usage. Les excavations pratiquées pour l'occasion avaient mis au jour des ossements, des crânes, et pendant un après-midi les enfants du voisinage, dont c'était la coutume d'aller jouer «sur le cimetière», s'étaient exclamés d'horreur ravie en faisant la connaissance de ces anciens habitants. Ils avaient eu du même coup la réponse à la question de savoir pourquoi cet endroit s'appelait le cimetière ― question qu'ils ne s'étaient d'ailleurs jamais posée.

François Taillandier, Option Paradis 
(
La grande intrigue I)

 

      De même qu'on a mis les cimetières auprès des églises, et dans les lieux les plus fréquentés de la ville, pour accoutumer, disait Lycurgue, le peuple, les femmes et les enfants à ne pas s'effaroucher devant un homme mort, et afin que le spectacle continuel d'ossements, de tombeaux, et de convois funèbres nous rappellent sans cesse notre condition. 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 19 Philosopher, c'est apprendre à mourir (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      La force lui étant revenue, il prit l'habitude de faire tous les jours une promenade au cimetière proche. Là, il s'asseyait sur un banc, au soleil, et regardait les vieilles gens s'affairer autour des tombes. La proximité des tombes, au lieu de l'incliner vers la morbidité, semblait le raviver. Il avait l'air en quelque sorte de s'être réconcilié avec l'idée de sa mort éventuelle, fait que sans nul doute il avait jusqu'alors refusé de regarder en face. Il lui arrivait souvent de rapporter à la maison des fleurs cueillies au cimetière, le visage rayonnant de joie calme et sereine; assis dans son fauteuil, il racontait alors son entretien du matin avec l'un des autres valétudinaires qui hantaient le cimetière. Il devint évident, au bout d'un certain temps, qu'il lui plaisait de se séquestrer ainsi, ou plutôt qu'il ne se contentait pas de s'y complaire, mais qu'il tirait un profit profond, en un sens, d'une expérience qui dépassait tout ce que pouvait sonder l'intelligence de ma mère.

Henry Miller, Tropique du Capricorne

 

      Tous me disaient la même chose: le Maroc leur manque même s'ils y avaient souffert. C'est curieux cette relation forte et névrotique que nous entretenons avec notre terre natale, la preuve, même moi j'ai tenu à mourir au pays. C'est peut-être à cause de nos cimetières. Les tombes sont disposées n'importe comment. Il y a un désordre qui ne gêne personne. Des enfants te proposent d'arroser la tombe que tu es venu visiter, des vieux paysans lisent le Coran en avalant la moitié des mots juste pour aller vite et gagner dix dirhams. Nos cimetières font partie de la nature, et ne sont pas tristes. 

Tahar Ben Jelloun, Le dernier ami

 

      Un enterrement, pensait-il, ou tout autre genre de funérailles, que le corps soit embaumé, momifié, brûlé, immergé, livré aux oiseaux de proie ou cousu dans une peau de phoque, abandonné au fil du courant à bord d'une pirogue ou ficelé les genoux contre la poitrine dans une jarre, tout cela n'est qu'une sévère reprise en main du mort par les vivants, qui ne supportent pas l'idée qu'on puisse mourir sans qu'ils s'en mêlent. C'est plus fort qu'eux, ils veulent régenter la vie des autres jusqu'au cimetière! 

François Weyergans, La démence du boxeur

 

      Vers midi, le comte d'Athol, après l'affreuse cérémonie du caveau familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se renfermant, seul, avec l'ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée. ― De l'encens brûlait sur un trépied, devant le cercueil: une couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune défunte, l'étoilait.
      Lui, debout, songeur, avec l'unique sentiment d'une tendresse sans espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au crépuscule, il était sorti du lieu sacré; en refermant le sépulcre, il avait arraché de la serrure la clef d'argent, et, se haussant sur la dernière marche du seuil, il l'avait jetée doucement dans l'intérieur du tombeau. il l'avait lancée sur les dalles intérieures, par le trèfle qui surmontait le portail. ― Pourquoi ceci?... À coup sûr d'après quelques résolutions mystérieuse de ne plus revenir.

Villiers de L'Isle Adam, Véra, dans Contes cruels 

 

Les dimanches mon père partait dans les rues parallèles et perpendiculaires comme pour nous semer.
Les dimanches mon père partait dans les cimetières se promener.
Sa tristesse était toujours la même à contempler le songe des morts.
Sa tristesse était longue, maigre et hâve.
Les dimanches mon père partait dans les cimetières mais toujours il revenait.
Un dimanche pourtant il ne revint pas et il ne revint plus jamais.
Les dimanches devinrent alors tristes et longs d'une tristesse jamais ressuscitée comme le songe d'un mort.
À son tour ma mère suivit les rues parallèles et perpendiculaires et se rendit au cimetière pour caresser la tombe de son mari.
Sa tristesse était maigre et hâve sa peine coulait à flots formant des ruisseaux ses yeux étaient picorés d'oiseaux.
Sur la tombe noire sombre fantomatique et parfaite la main de ma mère paraissait douce très douce triste d'une tristesse infinie comme le songe d'un mort.

Nicolas Frétel, Fleurs de cimetière

 

      Chaque jour, je déposais sur la tombe de grand-mère la plus belle fleur que je pouvais trouver dans le cimetière. Je parlais aux dépouilles, inspectais l'ossuaire avec une conscience scientifique et répertoriais sur un carnet à spirale les différents os, ainsi que leur quantité: «37 fémurs, 19 tibias, 73 vertèbres, 28 clavicules, etc.» Je récitais les noms des défunts, lavais les marbres qui me plaisaient le plus, posais mon oreille contre les monuments pour surprendre le bruit des morts, suivais les enterrements qui piétinaient derrière le corbillard tiré par deux chevaux empanachés d'argent.

Philippe Claudel, Meuse l'oubli

 

       Il avait passé une partie de sa vie à éviter d'avoir affaire aux morts. Dès son plus jeune âge, il avait participé aux enterrements en suivant le cortège selon l'orthodoxie, mais en prenant soin de s'arrêter juste à l'entrée des cimetières. Ce lieu lui avait toujours paru malsain. Il se demandait d'où provenait cette coutume lamentable de conserver ainsi des cadavres qui se décomposaient comme la pire des ordures dans leurs boîtes prétentieuses. Avec leurs humeurs, ces déchets de la vie devaient infecter et la terre et les herbes, et l'ensemble du pays, et même les rêves du genre humain. Il pensait dur que si les hommes éprouvaient des cauchemars c'était à cause des cimetières. 

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

 

      Sjöström avait montré à Melchior son film La Charrette fantôme, dont il avait interprété le rôle principal. Le film commençait dans un cimetière où, la nuit de la Saint-Sylvestre, des clochards vidaient quelques bouteilles en attendant les douze coups de minuit. Ils se moquaient de la légende de la Charrette fantôme qui passe ramasser les morts et dont le cocher est choisi parce que mort en état de péché au douzième coup de minuit du 31 décembre de l'année d'avant. Les clochards se querellaient et tuaient l'un d'entre eux d'un coup de bouteille sur la tête au moment où le fameux douzième coup de minuit sonnait. Surgissait alors la charrette des morts, tirée par un vieux cheval et conduite par un homme qui venait céder sa place au nouveau cocher condamné à ramasser les morts pendant toute l'année suivante. 

François Weyergans, La démence du boxeur

 

      Au retour nous passons par le village de Khor Angar, étrange agglomération de baraques disséminées dans le désert avec vent de sable pour faire claquer les tissus. (...) Suite poussière jusqu'à Obock. Fin de journée douce sur le sable avec la caresse des lumières et cette mer qui s'ennuie de la contrebande. C'est là que Monfreid construisit ses bateaux, que ses enfants vinrent se mêler aux petits Somaliens. C'est sur cette plage que sa femme Armgart attendait ses retours.
      Visite du cimetière marin, des noms comme des signatures de vie, des pages oubliées, des dates mortes, 1913, 1919, 1921, 1917. C'est étrange que ce désert de lave, de sel et de sable soit la vaste terre d'attache des poètes et des aventuriers. Quelque chose de fascinant vous enveloppe comme la fumée d'une pipe d'opium et s'empreint en vous. C'est une terre violente et sensuelle, où l'innocente beauté n'est que l'ombre de la mort.

Bernard Giraudeau, Capitaine de frégate, dans Cher Amour

 

      Il traversa un immense carré de tombes éparpillées sur un versant, des sépultures de forme arrondie où étaient enterrés les condamnés à mort les plus pauvres dont nulle famille n'avait réclamé le corps, et dont certaines se réduisaient à de simples protubérances de terre nue, sans pierre tombale ni mention de nom ou de date. 

Dai Sijie, Le complexe de Di

 

      Un cimetière des noyés et des pendus on en voit encore les traces partout dans le pays. Au bord de l'autre, le principal, dans ses murs, ou enclos par une haie au passage étroit, que quelques cyprès isolent. Tout petit jardin sans croix ni monument, avec auprès des suicidés les tombes d'enfants sans baptême et c'est juste à la vieille trace dans l'herbe, quelques renflements dessinés encore qu'on les reconnaît (ce que les vieux disent parfois, par ici, le cimetière des innocents, complétant de tel souvenir qui leur remonte depuis le haut du siècle en racontant deux petites boîtes en bois posées sur un landau qu'on vient doucement déposer parce que c'étaient des jumeaux et de trop petite constitution, qui n'avaient pas passé leur première semaine. On vous disait cela sans s'apitoyer et d'un ton naturel juste un peu grave, ajoutant que pour les reconnaître une boîte était rose et l'autre bleue, et comment ils avaient suivi le landau un matin, sans fanfare et sans messe, sans rien déranger, une mère et ses enfants parce que le père avait forcément sa journée de ferme la vie n'était pas si facile). Les suicidés c'était censé leur faire honte: plus question du pauvre homme en ce monde et tant pis, jusqu'il y a peu eux non plus n'avaient droit au nom sur la tombe.

François Bon, L'enterrement

 

      Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
      Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
      Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
      À dormir comme ils font, chaudement dans leurs draps...

Charles Baudelaire

 

      Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui s'échappent des tombes; de distance en distance, il y a des bénitiers dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir les cendres regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai fait descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: Hodie mihi, cras tibi; une autre: Fuit homo; une autre: Siste, viator; abi, viator. Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je m'arrête; et voyageur je m'en vais.

François-René de Chateaubriand, Les mémoires d'outre-tombe

 

      Elle arrive un matin de février. Elle n'est pas sa première souffrance, et pourtant elle précipite son isolement. Elle a été installée dans la partie inférieure de la nécropole. Un territoire maudit sans véritables limites, réservé aux enfants. En son centre géographique se dressent une vasque ronde momentanément vide et une poubelle grillagée. Au sud, un pavage mangé d'herbe dessine des arcs inachevés. Quelques arbrisseaux et basses haies forment des cloisons perméables autour des étroites sépultures.
      La cérémonie se prolonge et le chagrin s'épuise. La famille endeuillée s'attarde au bord de la fosse pendant que la foule des témoins s'éparpille posément. Des groupes rejoignent directement les aires de stationnement au nord-est du cimetière, d'autres se laissent étourdir par le labyrinthe des buissons et des chemins étroits.
      Il n'a pas demandé à travailler ici. Il connaît par cœur les jardins publics de la ville qu'il a soignés vingt ans durant. Un matin, il a été de trop. Loin du droit à la retraite, il s'est retrouvé dans ce havre à la lisière de la cité. Les trois premiers jours, il n'a pas su reprendre son souffle. Un mois a passé. Il ressemble désormais aux hêtres décharnés qui l'entourent, gibets dressés dans l'hiver finissant. Ses doigts mêmes ont la texture torturée des branches nues.
      Bien plus tard, lorsque tout le monde est parti et que les fossoyeurs ont terminé leur devoir, il s'approche du rectangle foncé. Les couronnes et bouquets ne parviennent pas à dissimuler la terre, cette terre qui semble plus sombre ici qu'ailleurs. Les bras ballants, il chuchote quelques mots de bienvenue. Puis, la main ouverte, il lui montre des mottes traçant une cicatrice dans le gazon parsemé de crocus. Elle n'est pas seule, elle ne doit plus pleurer. Il veillera.

Thomas Sandoz, Même en terre

 

 

     Henri Thomas a l'air d'un paysan solide (...) à peine arrivé à Waltham [en Amérique] il en a aussitôt exploré les entours sylvestres, promeneur toujours amusé, amusant, un éternel sourire de bonne humeur aux lèvres, il triomphe, j'ai découvert, dans un endroit que personne d'entre vous ne connaît, quelque chose d'extraordinaire, demande quoi, la tombe de William Shakespeare, je rigole, sans blague, il dit, mais si, dans le cimetière de Waltham il y a une dalle du XVIIIe siècle qui porte ce nom, qui d'autre qu'Henri Thomas irait fouiner dans le cimetière de Waltham, je ne savais même pas qu'il y en avait un, c'est tout Henri, le scrutateur des détails inconnus, du merveilleux au quotidien... 

Serge Doubrovsky, Laissé pour conte

 

Le cimetière Saint-Pierre, où repose, entre autres gloires et martyrs, Paul Cézanne, est désert. Un Mémorial national, en pierre de Rognes, dédié aux Français d'Algérie et aux rapatriés d'outre-mer, m'accueille à l'entrée. « Le vrai tombeau des morts, c'est le cœur des vivants», lit-on dessus. Des allées asphaltées quadrillent des lopins gazonnés que veillent des chapelles séculaires. Des photos sur des tombeaux rappellent ceux qui ne sont plus là: une mère, un époux, un frère parti trop tôt. Les tombes sont fleuries; le scintillement marmoréen de leur revêtement adoucit les réverbérations du jour, remplit le silence d'une quiétude champêtre. Michel me guide à travers des allées bien dessinées; son pas crisse sur le cailloutis; son chagrin l'a rattrapé. 

Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit

 

      Grand-père reposait enterré dans son "refuge". Nous mîmes nos fleurs dans leurs pots de confiture et reculâmes de quelques pas pour juger de l'effet. Sur la haute pierre tombale qui énumérait le nom des morts de la famille de mon père, il restait encore de la place pour bien des noms, et déjà celui de Grand-père y avait été inscrit d'un trait léger, comme une réservation provisoire pour un concert. Certaines des tombes environnantes, entretenues avec un chagrin empreint d'ardeur ménagère, ressemblaient dans leur splendeur de fleurs et de marbre à des vestibules soigneusement cirés. D'autres étaient envahies par de l'herbe haute et jaune et des fleurs blanches d'oignon qui, de loin, lorsque le vent soufflait dans la direction opposée, donnaient l'illusion d'être des perce-neige. Nous déambulâmes dans les allées du cimetière, observant les anges de pierre mûrs possédant presque toutes les parties de leur corps ou bien enfantins et pourvus de sillons de pierre où il le fallait. Certaines pierres tombales étaient brisées, d'autres cachées par l'herbe et les fleurs d'oignon. Des monticules d'argile humide jonchés de couronnes dont pendaient des rubans humides, magenta, noir et blanc, trahissaient les tombes fraîchement creusées; j'étais suffisamment averti, alors, des us et coutumes des cimetières pour savoir qu'au fil du temps la tombe de Grand-père "sombrerait", comme les premières, jusqu'à se trouver au même niveau que le sol.

Janet Frame, La fille-bison

 

      Il est impressionnant que les fosses creusées dans l'argile des cimetières demeurent à découvert avant d'être comblées, car ces monticules tragiques, dont la forme est si semblable à celle des corps enveloppés par leur suaire, nous donnent dans notre détresse une dernière illusion, l'illusion qu'ils enferment et enrobent le corps qui gît si profond, si loin sous terre!

John Cowper Powys, Givre et sang

 

      Trente ans durant, Siméon Désiré avait sondé les abords des cent dix-neuf tombes et trente-deux caveaux que comptait le cimetière de Grand-Anse. Il avait fini par en connaître chaque détail, chaque recoin et vous désignait sans hésiter l'endroit où votre cher parent avait été inhumé, vous informant au passage qu'il avait récemment désherbé l'endroit et qu'il y avait mis des fleurs fraîches. Les bourgeois lui glissaient alors un billet, d'autant plus volontiers que nombre d'entre eux avaient le sentiment que, grâce à lui, ils continuaient à avoir des nouvelles de leur défunt. Siméon, en effet, à force de hanter le cimetière, d'y manger, d'y faire la sieste, avait fini par faire de vieux rêves. Cela le prenait en plein jour, tandis qu'il fouillait le sol à l'aide d'une pelle à manche court, toujours soucieux de ne pas laisser un seul jour s'écouler sans qu'il ne cherchât son trésor. Il butait inévitablement sur des ossements ou des débris de crâne, qu'il rangeait avec soin dans des boîtes en carton afin de les brûler, selon les directives de l'autorité municipale, encore qu'il lui arrivât de temps à autre de vendre ces précieux instruments de sorcellerie à des bougres venus d'autres communes.

Raphaël Confiant, Brin d'amour

 

      ...je voyais au-delà des prairies les endroits où l'on avait inhumé les morts depuis que les aîtres de Londres n'étaient plus en mesure de les accueillir. Quand ils sont trop à l'étroit, les morts, à l'instar des vivants, s'exilent vers des contrées moins surpeuplées où ils peuvent trouver leur repos à distance raisonnable les uns des autres. Mais il en arrive toujours de nouveaux, en infinis cortèges, et, quand tout est plein, on creuse pour les loger des tombes en travers des tombes, jusqu'à ce que les ossements dans tout le cimetière se croisent et s'entrecroisent. Là où se trouvaient jadis les champs de blanchiment et d'inhumation, sur le terrain de la Broad Street Station construite en 1875, furent mis au jour, en 1984, lorsqu'au moment des travaux de démolition on entreprit des fouilles sur l'emplacement d'une station de taxis, plus de quatre cents squelettes. Je me suis très souvent rendu sur les lieux, en partie poussé par mon intérêt pour l'histoire et l'architecture, en partie pour d'autres raisons que je ne m'explique pas; j'ai pris des clichés des restes mortuaires et je me souviens qu'un des archéologues avec qui j'ai engagé la conversation m'a dit que dans chaque mètre cube de débris retirés de la fosse on a trouvé en moyenne les ossements de huit individus. Par-dessus cette couche de terre ainsi parsemée de la poussière et des os de cadavres décomposés, la ville, aux XVIIe et XVIIIe siècles, s'était développée en un enchevêtrement de plus en plus dédaléen de ruelles et de maisons malsaines, bousillées avec les poutres, le torchis et tous les matériaux dont on pouvait disposer, afin d'abriter les couches les plus viles de la population londonienne.

W.G. Sebald, Austerlitz

 

      Nous avons à l'occasion de la mort de Lucie le fin mot d'une histoire de cimetière vieille de vingt ans. Elle n'attendait que la clé d'une mort peu ordinaire pour s'ouvrir complètement. Nous avions toujours admiré le dévouement de la grand-tante d'un de nos amis, originaire du village mais parisien comme nous. La mère de cet ami était morte subitement. Le caveau se trouvait bondé d'aïeux serrés comme dans une rame de métro. Il fallait agir vite avant les obsèques. La vieille dame, en dépit de son âge, avait accepté de se charger du travail: faire de la place, en fouillant dans les couches décomposées du fond. Le petit neveu a appris hier, de source bien informée, que l'empressement de sa bonne grand-tante provenait certes de l'affection qu'elle lui portait, mais aussi d'un sentiment moins désintéressé. elle avait profité de l'occasion pour extraire, de la bouillie d'ancêtres, les alliances et les chaînes en or qui y reposaient avec eux. Il ne lui en a pas voulu, sachant que l'horreur de rien laisser perdre fut la vertu qui permit à quelques tenaces miséreux de laisser un peu d'argent à leurs enfants.

Pierre Jourde, Funérailles

 

      Ce fut au pied de cette butte que le commandant allemand du camp décida que serait établi notre cimetière, dont la création était rendue nécessaire par notre nombre, qui s'élevait déjà à quelques milliers, par les conditions de vie qui nous étaient imposées et par les coups de fusil auxquels, travaillés par des idées d'évasion, nous n'allions pas manquer de nous exposer. Dans les pays germaniques, les cimetières sont des enclos très ombragés; en plaçant le nôtre à la lisière d'un bois, le commandant observait la coutume. L'endroit était retiré; il s'accordait avec le mot Friedhof, nom allemand du cimetière, qui signifie littéralement «lieu de paix».

Pierre Gascar, Les fougères, dans : Le règne végétal

 

      Au fil des mois, elle avait vu pousser, à flanc de colline sur laquelle avait été installé le camp, des tombes rudimentaires qui constituaient ce qu'elle appelait le cimetière des traîtres, dont l'anarchie et la laideur contrastaient avec tous ces monuments impeccables dédiés à la gloire des martyrs, ces cimetières militaires qui avaient essaimé dans tout le pays et dont les occupants semblaient lui murmurer, à l'oreille: «Nous ne serons jamais en paix tant qu'il restera toutes ces hyènes sur le sol de la mère patrie.»

Thomas Bronnec, La fille du Hanh Hua

 

      Le titre de fossoyeur m'était déjà accordé mais précédait les fonctions qui le justifieraient. Dans le métier de fossoyeur, quand on creuse, c'est qu'on a déjà trouvé l'eau. Rien de semblable pour le moment. Trop longue pour qu'on y plantât un arbre, trop profonde pour être un de ces trous individuels au fond desquels, à cette époque, par toute l'Europe, des hommes casqués se terraient, fondation d'un monument monolithique qu'on imaginait mal et surtout à cet endroit, la fosse que nous creusions ne pouvait être qu'une tombe. Maintenant nous la garnissions d'étais, nous la recouvrions de planches. Personne n'était mort. La fosse devenait une sorte de piège, de trappe où le destin finirait par se prendre, où un mort finirait par descendre. Il aurait été ainsi devancé et glisserait dans la nuit toutes portes ouvertes tandis que nous nous effacerions sur son passage en cachant nos mains terreuses dans notre dos.

Pierre Gascar, Le temps des morts

 

      Un croque-mort revenu quérir une pelle oubliée sur les lieux de l'inhumation trouva la fosse vide. Plus mort que vif, il prit ses jambes à son cou en direction du presbytère. Le père Naélo écouta attentivement sa déclaration. À travers les halètements et les bégaiements de l'homme, il retint le fait suivant:
      À la place de la jolie mariée enterrée au vu et au su de tous, le contenu d'une cruche d'eau de pluie s'évapore à la chaleur du soleil!
      Le curé alerta aussitôt les autorités. Outre mon oncle, juge d'instruction, le préfet Kraft, le capitaine Cayot (représentant le commandant Armantus, alité), le docteur Sorapal, médecin légiste, Maître Homaire, pour la presse, se joignirent au prêtre pour gagner le cimetière. Sous l'amandier où Madame Hector Danoze avait été ensevelie, ils découvrirent un trou béant, sans rien dedans, à part une petite nappe de la dernière averse. Corps, cercueil, fleurs, tout s'était volatilisé!

René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves

 

      Toutes ces histoires, les visions de sa sœur, le Mussolini d'Immola, avaient fini par convaincre Nicolas de la survie des morts. Non, bien sûr, ils ne sont plus là, les morts, on chercherait en vain à leur téléphoner, à leur écrire. Pour autant, ils ne sont pas entièrement dans les tombes. Tous les peuples «premiers», suivant l'expression aujourd'hui en vigueur, ont cru que les défunts mal enterrés ne passaient pas. Ils nous veulent. Ils nous hantent. Ils nous tournent autour.

François Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes
(La grande intrigue III)

 

     Dame! c’est bien simple. La pauvre Rose a eu l’imprudence de ne pas écouter les vieillards: elle refusait de croire aux vérités que l’on raconte sur les âmes des morts. Si bien que dernièrement, comme elle revenait de la ville un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit.
      Ici un frémissement parcourut l’assemblée.
      Après, après! demandèrent plusieurs voix.
      Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait avec un recueillement plein de terreur, lorsqu’elle fut arrivée au milieu des tombes, le sixième coup de minuit sonnait. Alors elle entendit autour d’elle un bruit étrange. Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui s’ouvraient lentement. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur linceul et les étendirent proprement sur leur fosse ; ensuite, marchant deux par deux, ils se dirigèrent à pas comptés vers l’église qui s’illumina tout à coup, et ils entrèrent… Rose ne pouvait plus bouger de sa place. Elle entendit des voix lugubres entonner le De Profundis. Alors elle voulut fuir, mais il était trop tard, les morts revenaient vers le cimetière. Elle saisit un linceul et s’en enveloppa pour se cacher. Les morts défilaient devant elle. Rose reconnut sa mère et son père. Ils la virent, eux aussi, et ils l’appelèrent… Rose voulut fuir encore. Les mains des squelettes avaient pris les siennes et l’entraînaient. Le lendemain, un prêtre, qui traversait le cimetière, trouva le corps de la malheureuse Rose étendu sans vie auprès de la tombe de sa mère. Voilà, mes gars, ce que j’avais à vous raconter… »

Ernest Capendu, Marcof-le-Malouin

 

      À gauche, plus loin que le Trou aux perches, s'élevait la tour carrée de l'église d'Ashover, isolée parmi les prairies. Au pied de la tour, il distinguait un groupe de pierre blanches miroitantes, mieux accordées à la clarté de la lune qu'à toute autre chose au monde, sauf à certaines rafales obliques de pluie grise amenée par le vent d'ouest.
      Même à cette distance, Rook apercevait, parmi les tombes de ses aïeux, la pierre sous laquelle son père avait été enterré cinq ans auparavant. Peu à peu, avec les siècles, tout le reste de sa famille, depuis son grand-père jusqu'à lord Roger le Croisé, s'était confondu avec la poussière grise qui s'étendait entre les dalles du sanctuaire.

John Cowper Powys, Givre et sang

 

      Depuis la mort de lord Sparkenbroke, les touristes de Chelmouth, qui se contentaient de parcourir les couloirs de sa vaste demeure et de contempler ses trésors en écoutant le machinal bavardage des guides, ont ajouté l'église et le cimetière à leur pèlerinage, car le cimetière contient le caveau des Sparkenbroke. C'est une spacieuse sépulture gazonnée, d'un type assez commun au pays de Galles, mais qu'on rencontre rarement dans les régions aussi septentrionales que le comté de Dorset. La grille de fer permet de voir le cercueil de lord Sparkenbroke parmi ceux de ses ancêtres.
(...)
      La pente du cimetière prolongeait celle des vergers, du nord au sud, et s'accentuait à son extrémité méridionale pour s'aplanir ensuite au niveau de la berge du ruisseau. Le caveau faisait saillie sur la pente abrupte du talus, mais à moins de connaître l'endroit et de savoir que des gens s'y trouvaient enterrés, un visiteur venu d'en haut n'eût pas compris tout d'abord qu'il passait près d'un tombeau, car la voûte gazonnée semblait n'être qu'un renflement du sol. D'en bas, sur le terrain uni, on voyait que le caveau avait été creusé, maçonné à l'intérieur et muni d'une grille. En plein jour, les rangées de cercueils étagés étaient nettement visibles. Un tympan de pierre semi-circulaire contenait une inscription, et les armes des Tenniel, gravées au-dessus, indiquaient qu'on se trouvait en face du tombeau de famille.
(...)
      Des rubans de lumière traversaient la grille, et la voûte les courbait vers le haut en longues spirales ascendantes qui frappaient les cercueils et les faisaient luire.

Charles Morgan, Sparkenbroke

 

      Le rêve des profondeurs qui suit l'image de la racine prolonge son mystérieux séjour jusqu'aux lieux infernaux. Le chêne majestueux rejoint «l'empire des morts». Aussi, bien souvent, une sorte de synthèse active de la vie à la mort apparaît dans l'imagination de la racine. La racine n'est pas enterrée passivement, elle est son propre fossoyeur, elle s'enterre, elle continue sans fin à s'enterrer. La forêt est le plus romantique des cimetières. Au seuil de la mort, dans sa crise d'angine de poitrine, Sparkenbroke pense à l'arbre: «Il parlait des racines, il s'inquiétait de la distance à laquelle elles s'étendent sous terre, de la force et de la puissance qui leur fait briser les obstacles»

Gaston Bachelard, La terre et les rêveries au repos

 

      En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons vu principalement le tombeau de De Vic, ― ancien compagnon d'armes de Henri IV, ― qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville. C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé. Il reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois. Tel a été le sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés, très vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît Almazor. Est-ce un fou? ― Est-ce un laquais? ― est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.
      Du haut  de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres roux, les pins et les chênes verts. Les grès du Désert prennent à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse absente, qui doit être la Vérité.

Gérard de Nerval, Les filles du feu, Angélique.

Mur du cimetière de Marienthal Moselle  

 

 

      Au cimetière d'Orbio nous avions dit un jour, rappelle-toi, que nous demanderions à être enterrés debout afin que par-dessus le mur nous puissions voir la mer. Mais pour toi, désormais, il n'y a plus de murs. Alors, Perle, tu peux dire tout bas pour nous, avec ce sourire qui ne te quitte pas:
                       «Elle est retrouvée.
                       Quoi? L'éternité.»

François-René Daillie, Le Cabalaire

 

 

      Un convoi croisa ma marche; il se dirigeait vers le cimetière où elle avait été ensevelie; j'eus l'idée de m'y rendre en me joignant au cortège. «J'ignore, me disais-je, quel est ce mort que l'on conduit à la fosse, mais je sais maintenant que les morts nous voient et et nous entendent, peut-être sera-t-il content de se voir suivi d'un frère de douleurs, plus triste qu'aucun de ceux qui l'accompagnent.» Cette idée me fit verser des larmes, et sans doute on crut que j'étais l'un des meilleurs amis du défunt. O larmes bénies! depuis longtemps votre douceur m'était refusée!... Ma tête se dégageait, et un rayon d'espoir me guidait encore. Je me sentais la force de prier, et j'en jouissais avec transport.

Gérard de Nerval, Aurélia, dans Les filles du feu

 

      À la fin de l'été, la tombe m'était devenue familière. Je pus y penser souvent quand j'en fus éloignée et parfois avec un semblant de calme. Je suivais la croissance des arbres. Je sus quand ils dépassèrent le mur et que leur cime vit la mer. Je sais comment leur ombre joue sur toi, quels sont les vents qui t'atteignent. Où que je sois, quand je le veux, j'entends les rumeurs de la route, les échos du village, les colères du mistral, les longues rafales du vent d'est, la pluie, le grincement de la porte de fer qu'un visiteur pousse. Et je sais à quelles heures les oiseaux viennent boire l'eau des fleurs.

Anne Philipe, Le temps d'un soupir

 

    Au-dessus du cimetière défilent des ciels comme on n'en trouve qu'en rêve, un crépuscule immuable parcouru d'arondes violacées.
      Contre le tombeau en restauration de la reine de Saba, un fossoyeur gratte la pierre à l'aide d'une truelle. «Bonjour, c'est vous le père Lachaise?» que je lui demande en lui tapant familièrement sur l'épaule. 
      «Hé oui! mon p'tit gars, lui-même en personne!
À votre service!» répond le vieux, frisant sa moustache d'un air fripon, et, remarquant ma perplexité devant un long et mince conduit en pente douce qui s'ouvre sous l'emplacement du sarcophage, il ajoute avec emphase: «Ah ça, c'est le puits d'aération du réceptacle sacré, de la tour aux trésors où l'on enroule la moelle épinière.

Jean Dargile, Le petit père Lachaise

 

      Rondeau-les-tombes, un village situé à une vingtaine de kilomètres de Vernery, tenait son nom d'anciens sarcophages de calcaire, cent dix au total, entreposés là vers le VIIIe ou le IXe siècle, sans que l'on ait pu établir s'ils avaient été occupés, ou s'il ne s'agissait que d'une sorte de dépôt. 

François Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes 
(
La grande intrigue III)

 

      Ce n'est pas très facile de garer une voiture dans le centre de Saint Denis (...). Ils y parvinrent enfin, gagnèrent la somptueuse basilique et marchèrent longuement, silencieusement, dans le déambulatoire.
      Il y avait des sarcophages à l'ancienne, un peu naïfs, et puis les sépulcres monumentaux où les artistes de la Renaissance, les Jean Juste, les Philibert de l'Orme, n'hésitèrent pas à figurer rois et reines dans leur terrible nudité de cadavres. Anne de Bretagne, la tête renversée, les lèvres entrouvertes ― le mouvement vers l'arrière exposant la gorge, les clavicules et les côtes saillant sous la peau; son époux, Louis XII, lui aussi la bouche ouverte en un étrange rictus, comme en proie à quelque rêve équivoque; François Ier et Claude de France, son épouse, les mains retenant un drap sur le sexe... Pulvis es.

François Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes 
(
La grande intrigue III)

 

      Je rencontrai Serifopulos, le gardien, dont, à vrai dire, j'avais déjà lu fortuitement le nom dans un article du mince journal de la communauté anglaise de l'île, laquelle, ainsi qu'en témoignait le cimetière, avait été florissante par le passé et continuait partiellement d'exister aujourd'hui. Il était révélé dans cet article ― manifestement rédigé par une de ces légendaires vieilles filles confites dans une sensibilité néo-victorienne dont l'Angleterre regorge ― que Yannis Serifopoulos était... né dans ce cimetière! où il avait succédé à son père en tant que jardinier et où, depuis maintenant presque quarante-trois ans, il cultivait de splendides orchidées.
[...)]
      Je m'amusais, émerveillé de
cette circonstance qui me conférait le privilège ― au centre de ce décor gréco-anglais ― de m'entretenir avec un gardien de cimetière tout aussi volubile que ses plantes et qui, à l'ombre des eucalyptus et des cyprès, juste au-dessus des morts profonds et muets, cherchait à me démontrer avec force arguments à quel point, en dépit des apparences, il était un gai luron...

Denis Grozdanovitch, Le satire du cimetière 
dans: Petit traité de désinvolture

 

      ― Alex, il a raté son bac et passe son temps à jouer au football. Quand son père est ivre, c'est lui qui garde le cimetière. Et tu sais quoi? Il joue au football dans le cimetière. Tu te rappelles la chapelle funéraire à moitié en ruine vers le mur du fond?
      ― Le mausoléé? disait mon frère.
      [...]
      ― Oui, disait mon frère, je me souviens, les mausolées d'Akbar et d'Akbarette...
      ― En tout cas Alex s'est aperçu que le mausolée d'Akbarette se trouve juste à la bonne distance de l'autre. Il ouvre simplement la porte, puisqu'il a la clé, et ça fait l'autre but. Maintenant, tu peux imaginer le nombre de pots de fleurs et de couronnes qui giclent entre les deux buts quand il joue avec Adrien. Il paraît qu'on les voit le soir. Dan, on les entends... Ils ont inventé tout un système de points lorsqu'ils touchent une tombe au passage, en fait c'est un genre de flipper football auquel ils jouent... à vingt ans et quelques, tu imagines!

Pierrette Fleutiaux, Nous sommes éternels

 

      

      Dans le haut du pays, et reliée a` lui par une vaste allée d'ormes ― rendez-vous des gamins qui jouent à la marelle ― l'église apparaît, vieille, tassée, coiffée d'un clocher pointu, en forme de bonnet de coton. À` droite, sont les écoles et notre habitation; à gauche, le presbytère, séparé du cimetière par un mur démoli, creusé en brèches, de-ci, de-là, au-dessus desquelles l'on voit les croix qui se démantibulent et les tombes qui verdissent. Au milieu de l'allée d'ormes, un calvaire s'élève, dont le christ de bois peint, pourri par l'humidité, n'a plus qu'une jambe et qu'un bras, ce qui n'empêche pas les dévotes de venir s'agenouiller au pied de la croix, et de marmotter des oraisons, en égrenant leur chapelet.

Octave Mirbeau, L'abbé Jules

 

      «Et toi, d'où viens-tu?» (...) «Je suis allé au cimetière voir les flammes sur les tombes.» Giovanni s'est précipité sur lui dans un hurlement «espèce de lâche, imbécile!» C'était lui, Giovanni, qui était allé voir les tombes, quel salaud ce frère qui cafte pour se défendre. «Mais qu'est-ce qu'il y a de mal, tu veux me dire? Je te déteste, espèce de lâche et de menteur!» Puis Giovanni s'est mis à pleurer dans le silence embarrassé des autres et le visage blanc comme la craie entre les deux ailes de ses cheveux qui retombent il s'est enfermé à clé dans sa chambre, à se tordre les mains dans le noir. En fait il n'est pas allé là-bas tout seul comme tous l'ont cru, en le regardant un peu effrayés comme s'il avait sucé le sang des morts, mais il a été le seul à escalader la grille en se glissant le long des barreaux gluants d'humidité. Dans les senteurs de myrte et de fleurs pourries toutes ses humeurs s'étaient asséchées: s'il avait été blessé c'est de l'eau qui serait sortie de sa chair, comme du côté du Christ. Il avait passé la tête à l'intérieur de la chapelle où un ange de marbre désignait du bout du doigt à grand-mère la voûte peinte en bleu et par la rosace dans le sol montait le souffle de la mort. Un puits obscur ouvert dans les entrailles des tombes. Oh Michele, ce que je peux te détester! 
      Que Giovanni soit allé au cimetière, le père pouvait bien le croire, mais que Michele en revienne avec une couverture et de la paille dans les cheveux, ça franchement, non. La mère se serait peut-être laissée convaincre par les réponses fantaisistes de son fils mais le père, avec ténacité et patience, a attendu que Michele dise le nom de la fille. Et Michele l'a dit: Piera. 
      (...) «Piera, dit la mère, c'est mieux que le cimetière.
Il vaut mieux le cimetière, dit le père, c'est l'anhydride sulfurique de la chair en décomposition qui produit, dans certains cas, de petites flammes bleuâtres, un phénomène chimique, rien d'autre.»

Rosetta Loy, La bicyclette

 

Dans le cimetière de l'Amitié, Konrad fût inhabituellement silencieux. C'était un soulagement... non? Même Salomon, qui trottait et reniflait entre les rangées de tombes, levait la patte pour uriner, semblait moins exubérant, moins canin. Lorsque Konrad claqua des doigts, le setter se recroquevilla, tout penaud. 
      «En voilà de mauvaises manières, Salomon! On ne se conduit pas ainsi dans un cimetière.» 

Joyce Carol Oates, Mudwoman

 

      Sur sa parka noire glissent allègrement ses vingt-trois ans. Il se tient droit devant le caveau de famille. Demain... les Autres seront là, fidèles à cet énième rendez-vous. En cette veille, Rémi qui ne croit qu'en la vie n'est pas présent pour lancer un appel aux morts. Non! Épisodiquement, au cours d'une balade, il fait ici une pause avec Pépère Rameau, Mémère Fleurine. Il les retrouve tels qu'il les accompagnait à chacun de ses rendez-vous de La Toussaint. Dans ses mains pousse le plus beau chrysanthème proposé par la fleuriste du coin. (...) 
      Autour de lui, quelques personnes qui anticipent également sur le jour T. Ce sont les besogneux estampillés label des Morts. Des qui ont le deuil jusqu'au bout des ongles et mis leur vie en berne. Des qui grattent le marbre. Des qui ratissent la chute des feuilles. Ça vous enterre les pensées. Ça vous déterre les souvenirs. Ils s'épongent le front. Ils font annuellement le ménage post mortem pour que les défunts sachent qu'ils ne les ont pas oubliés et que les Vivants ne sont pas des ingrats. Ils signent de croix, juste avant d'aller jeter le trop plein de tout dans la fosse du dépotoir municipal.

Yves Couturier, Les Rendez-vous de Toussaint

 

       Maigret quittait le comte de Saint-Fiacre devant la grille du cimetière. Une vieille, assise sur un petit banc qu'elle avait apporté, essayait de vendre des oranges et du chocolat.
      Les oranges! Grosses! Pas mûres! Et glacées... Cela allongeait les dents, raclait la gorge mais, quand il avait dix ans, Maigret les dévorait quand même parce que c'étaient des oranges.
      Il avait relevé le col de velours de son pardessus. Il ne regardait personne. Il savait qu'il devait tourner à gauche et que la tombe qu'il cherchait était la troisième après le cyprès.
      Partout, alentour, le cimetière était fleuri. La veille, des femmes avaient lavé certaines pierres à la brosse et au savon. Les grillages étaient repeints.
                              «Ci-gît Evariste Maigret...»
      «Pardon! On ne fume pas...» 
      Le commissaire se rendit à peine compte qu'on lui parlait. Il fixa le sonneur, qui était en même temps le gardien du cimetière, poussa sa pipe tout allumée dans sa poche. [...]
      Maigret n'avait pas de fleurs. La tombe était ternie. Il sortit, maussade, grommela à mi-voix, ce qui fit se retourner tout un groupe:
      «Il faudrait avant tout retrouver le missel!»

Georges Simenon, L'affaire Saint-Fiacre

 

      Il passa rapidement la main de rose en rose, tournant à genoux autour de la tombe, palpa la terre en différents endroits, comme un tisserand teste la qualité d'une soie. Puis il releva la tête vers Adamsberg.
        ― Tu as vu? dit-il
      Adamberg secoua la tête.
      ― Certaines tiges se décollent dès qu'on les effleure, et d'autres sont incrustées. Toutes celles-ci sont en place, dit-il en désignant les fleurs sur la partie basse de la sépulture. Mais celles-là sont en surface, elles ont été bougées. Tu le vois.
      ― Je t'écoute, dit Adamsberg en fronçant les sourcils.
      ― Cela signifie qu'on a creusé dans la sépulture, continua Mathias en ôtant délicatement les tiges à la tête de la tombe, mais une partie seulement. Ensuite, les fleurs fanées ont été reposées sur le comblement, pour qu'il ne soit pas visible. Mais cela se remarque tout de même. Vois-tu, dit-il en se relevant d'un seul mouvement, qu'un homme déplace une tige de rose, et mille ans plus tard, tu pourras encore le savoir.

Fred Vargas, Dans les bois éternels

 

      Le cimetière qui se trouvait derrière l'église presbytérienne réformée ressemblait à un champ ondulé de pierres tombales de granit poli et protégé par un fouillis d'arbres. Son pourtour était délimité par une grosse chaîne.
      Lorsque j'y arrivai à six heures et quart, l'aube s'incrustait à l'horizon et mon souffle se matérialisait en buée. Les araignées avaient déjà commencé leur travail de la journée en filant leur petite toile et je les contournai respectueusement. Marino et moi foulions l'herbe mouillée en nous dirigeant vers la tombe d'Emily Steiner.
      Elle était enterrée dans un coin du cimetière proche des bois et aux allées herbues s'étaient joliment mêlés des bleuets et des trèfles. Nous n'eûmes qu'à suivre le bruit métallique des pelles contre le sol pour trouver son monument funéraire, un petit ange de marbre. Un camion muni d'un treuil se trouvait à côté du site d'exhumation, moteur tournant. Ses phares éclairaient le travail de deux hommes au visage buriné et vêtus de salopettes. Les pelles étincelaient, l'herbe avoisinante avait perdu toutes couleurs et l'odeur de la terre humide me parvenait au fur et à mesure qu'elle tombait des pelles pour s'accumuler en monticule au pied de la tombe.
      Marino alluma sa lampe-torche et la silhouette triste de la pierre tombale se distingua contre la pénombre du matin, ses ailes repliées et la tête penchée pour une prière. Sur l'épitaphe gravée à sa base on pouvait lire:
      «Il n'en est point d'autre dans le monde,
      La mienne était la seule.»

Patricia Cornwell, La séquence des corps

 

      Le marbre et les inscriptions étaient impeccables. Nulle trace de mousse, de pluie ou de terre, la dalle luisait, parfaitement entretenue et cernée de fleurs fraîches. Au sol, trois rangs d'azalées dans leur terreau bien gras dessinaient un contour au cordeau. (...) pour la tombe, André Sauzelle ne faisait pas semblant de briquer. (...) Près d'une allée, une plaque promettant «Nous ne t'oublierons jamais» était tombée, plantée dans la terre, un coin ébréché. Capestan regardait les photos de tous ces morts qui souriaient pour la postérité. Ils n'existaient plus que sur cette parcelle, coincés dans leurs cadres tarabiscotés. 

Sophie Hénaff, Poulets grillés

 

      Que sait-elle de la dalle au fond d'un jardin de province qu'il a fait graver à la mémoire d'un fils. Son nom, les dates, ce à quoi se résume la vie d'un homme pour ceux qui ne l'ont pas connu. Il arrive, dans les cimetières, qu'on appose au fronton des pierres tombales la reproduction d'une photo. À quoi bon? L'image passe au soleil et les visages se démodent. Le vrai tombeau ne sera jamais que le cœur de ceux qui ont aimé. Puisse chacun de nous avoir ainsi, après sa mort, plusieurs sépulcres vivants. Puisse chacun de nous trouver la force de porter au jour la mémoire de ceux qui ont vécu. Que sait-elle, dans sa révolte, que sait-elle de la pierre qu'un père scelle sur son cœur quand les paupières se ferment à jamais sur les yeux de son fils...

Christelle Ravey, Partition singulière

 

      Elle portait à Sarah des arums blancs. Elle lui portait aussi un peu de sirop-batterie qu'elle répandait autour de la tombe blanchie à la chaux. Et elle restait là, en compagnie de sa sœur. Cette dernière avait vu durant son existence tellement d'êtres inconnus de ce monde que sa tombe s'était mise à s'en souvenir, jusqu'à se transformer en monticule étrange. L'enduit de ciment était devenu une croûte lunaire, bardée de petit signes, l'un voulant dompter l'autre, pour final s'emmêler aux écritures des peuplades anciennes. La chaux, devenue fluorescente, auréolait la tombe d'une poussière flottante qui, la nuit (selon les dires énervés du gardien), luisait comme des yeux de chat noir. Et l'ennui (disait-il, pour donner la mesure de cette catastrophe) c'est que les colibris s'y posaient pour la nuit, et remplissaient le champ des morts (aux heures crépusculaires) d'un tintamarre de poulailler pas vraiment compatible, monsieur Timoléon, avec l'idée que l'on pourrait se faire d'un lieu comme celui-là... 

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

 

      Au cimetière, la Fantina n'alla jamais, durant ces trois ans qu'elle avait passés dans la chambre du Giai, elle en avait consommé chaque souffle, et avec le souffle, l'âme. Celui qui à présent reposait dans la terre, disait-elle, n'était plus rien, moins encore que ces larves vides qu'on écrase dans l'herbe au printemps quand les insectes se sont envolés.

Rosette Loy, Les routes de poussière

 

      Juste là, je suis devant la tombe de mon mari, assise sur un banc de cimetière vert bouteille lustré par des générations de fesses en train de me monter la tête contre sa dalle funéraire.
      C'est une petite pierre brute et sobre gravée seulement de son nom Örjan Wallin, en caractères austères. Simples, presque à outrance, tout à son image. Et il l'a effectivement choisie lui-même, il avait laissé des indications dans son contrat obsèques souscrit chez Fonus.
(...)
      À côté de la pierre tombale d'Örjan, il y a une stèle funéraire monstrueuse, oui, carrément vulgaire! Marbre blanc avec calligraphie dorée, des angelots, des roses, des oiseaux, des guirlandes de devises et même une petite tête de mort vivifiante et une faux. La tombe elle-même est couverte de plantes, on dirait une pépinière.

Katarina Mazetti, Le mec de la tombe d'à côté 

 


      Le lendemain matin, avant de repartir pour la Suisse, il était remonté une dernière fois jusqu'à la galerie (il avait, dans l'aube bleue arraché les mauvaises herbes qui empoisonnaient les tombes de ses parents, une dans le cimetière, l'autre toute seule derrière le mur, encore plus tragique de solitude). Il avait emporté un tournevis avec lui. L'inscription doit encore se trouver à l'entrée de la grotte, sur la surface de granit la plus lisse de la paroi:
                            Abel REIHAN
                                1922-1954
      Tout en exécutant son petit travail funéraire, il songeait que tout ce qu'on n'a pas su recevoir et donner de la vie, c'est à la mort qu'il faudra le payer d'un coup. Il regrettait qu'il n'y ait pas avec lui en cet instant une de ces grandes filles aux cheveux lisses et aux jambes couleur de miel qui font fleurir les secondes en caressant la vie de leurs doigts. Caroline, Dakota, ou Virginie, comme des provinces d'un Nouveau Monde.
      Le Haut-Pays ne pourra jamais lui offrir qu'une tombe; au fond, il ne détesterait pas être enterré là-haut, devant cette sépulture sauvage, au large de laquelle, ce matin-là, on voyait le moutonnement bleuâtre des plateaux que recouvrait par endroits le derme sensible et profond des blés, dont la surface bougeait doucement, émouvante, caressée par la fuite perpétuelle des nuages.

Jean Carrière, L'Épervier de Maheu

 

      Au cimetière de Saint-Goussaud, la place d'Antoine est vide, et c'est la dernière: s'il y reposait, je serais enterré n'importe où; au hasard de ma mort. Il m'a laissé sa place. Ici, fin de la race, moi le dernier à me souvenir de lui, je serai gisant: alors peut-être il sera mort tout à fait, mes os seront n'importe qui et tout aussi bien Antoine Peluchet, près de Toussaint son père. Ce lieu venteux m'attend. Ce père sera le mien.

Pierre Michon, Vies minuscules

 

      Je n'ai pas eu de mal à retrouver sa tombe. Une plaque de marbre blanc la marquait, avec une croix en relief, et l'inscription rituelle, et la date. Deux bouquets de fleurs fraîches étaient appuyés contre la grille. (...)
      Le ciel était bourré de fumées pales et chaudes. Les cyprès se dressaient d'une seule mèche noire vers le grand vide. Toute cette gare aux wagons de pierre immobile pour l'éternité. Un silence puissant venait de la cité ensevelie, dont les toits seuls affleuraient au sol. Ainsi, dans la mort même, l'urbanisme ne perdait pas ses droits. Des édiles funèbres avaient parqué les générations par avenues, par ruelles, par places, les avaient soumises à l'alignement, aux servitudes de passage, aux obligations du ravalement décennal et de tout-à-l'égout. Dans cette immense ville fermée, sourde et muette, je me trouvais, moi, vivant, un intrus.
(...)
      Un vent léger grésilla dans les feuillages vernis et raides, souleva un plumet de poussière au coin d'un boulevard cossu, bordé de caveaux de famille et de statues blanches, une femme en noir faisait du jardinage autour d'une tombe fraîche. Elle changeait les pots de fleurs, jetait de vieux papiers dans une corbeille, arrosait, ratissait, arrachait de mauvaises herbes. Elle avait l'air affairée, bourrue, et satisfaite. On eût dit qu'elle gourmandait le défunt pour sa négligence: "Allons, tu as encore laissé pousser ton herbe, toi!... Et ces taches sur la pierre!... Ah! si je n'étais pas là!"

Henri Troyat, Le mort saisit le vif

 

      Saint-Pétersbourg, il neige et dans le carré juif du cimetière des victimes du neuf janvier, vêtue manteau violet et toque d'astrakan, j'avance à grand peine entre les tombes, visage fouetté par les flocons glacés, pieds déjà gourds dans mes vieilles bottes.
      Saint-Pétersbourg, il neige et dans le carré juif du cimetière des victimes du neuf janvier, soudain me fige et manque défaillir en découvrant noires sur les stèles de marbre gris les croix ignobles tracées pendant la nuit.
      Saint-Pétersbourg, il neige et dans le carré juif du cimetière des victimes du neuf janvier, tandis que les larmes sur mes joues brûlent, je revois ce jour lointain où mes hommes tombèrent sous les balles ― dimanche baptisé rouge en leur mémoire ― et me semble alors entendre Dédalus à l'accent d'Irlande me souffler: l'histoire, Madame, est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller.

Jacques-François Piquet, Que fait-on du monde?
Élégie pour quarante villes

 

      À quelques kilomètres à peine de Dabo, le sentier aboutit à une grande clairière d'où partent plusieurs voies. Une croix se dresse près de l'une d'elles, la croix Beimbach. Un écriteau mentionne (sans indiquer la distance) avec une flèche noire: cimetière gallo-romain de l'Altdorfkopf autrement dit: du Vieux Village. À tout hasard, je prends ce chemin qui s'enfonce dans une splendide forêt de hêtres. (...) Et justement, un peu plus loin, au détour du chemin qui alors s'élargit, voici le cimetière gallo-romain, cerné, comme englué dans le glauque des arbres. Les tombes sont en grés rose et taillées en forme de maisons. Certaines portent encore des traces de bas-relief: portrait de défunt, croix celtique. Lumière lourde et calme. Quel était ce Vieux Village dont il ne reste aucun vestige, à part ce cimetière? On sent ce lieu habité d'une présence intacte, d'un passé vierge. Le christianisme n'est jamais venu jusqu'ici. Tout est païen, secret, englouti dans les frondaisons d'une histoire oubliée. Au pied des grands hêtres, dans cette lumière épaisse, ces tombes évoquent des épaves, une cité des morts où les visages que l'on devine sur les grès ont les yeux agrandis des noyés surpris par un naufrage.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant

 

      À l'abri d'un grand chêne sans doute plusieurs fois centenaire, se trouvaient quatre pierres tombales perdues au milieu des bois. L'espace clôturé laissait encore assez de place pour trois autres emplacements. Magnier posa son panier et son bâton puis poussa le portillon. D'un pas soudain solennel, il se dirigea vers une sépulture de granit brut. Blake le suivit. 
      ― C'est ici que repose M. François, expliqua-t-il à voix basse. 
      D'un revers de main appliqué, Philippe ôta soigneusement les feuilles tombées sur la dalle. Ses gestes étaient empreints de respect. Une fois son nettoyage accompli, Magnier se posta devant la tombe, les mains croisées. Il se tenait bien droit. Blake ne le quittait pas des yeux. Le régisseur fixait l'inscription sur la pierre. Ses lèvres remuaient très légèrement, mais le rythme des paroles n'était pas celui d'une prière. Peut-être Philippe s'adressait-il à M. Beauvillier? Étrange spectacle que cet homme debout, en pleine nature, murmurant à peine. Le décalage entre le lieu et son attitude était saisissant. Lui seul semblait savoir qui se cachait sous l'imposant bloc froid. Contrairement aux grands cimetières ou aux églises qui réussissent toujours à vous éloigner du monde, ce minuscule enclos ne parvenait pas à prendre l'ascendant sur son environnement. La mort n'arrête pas le vent, aucune grille ne retient les feuilles, la peine et les souvenirs n'interrompent pas le cours de la vie.

 Gilles Legardinier, Complètement cramé !

 

      On arrivait au cimetière. Dans un angle, fermé par deux côtés du mur d'enceinte et une grille de fer à lances fléchées, un assez vaste carré était délimité. C'était, enclave dans le cimetière de Beaucourt, le cimetière Japy. Je parcourus les tombes, je lus des prénoms que j'avais déjà lus ou entendus, je lus le nom de Seyrig et je souris, je vis, gravé de côté sur le monumental cénotaphe de Pierre Japy cette inscription: «Seigneur entends ma voix quand je t'adresse ma prière et réunis-moi dans ton ciel avec tous ceux qui m'appartiennent.» Je lus, sur la stèle de Louis-Frédéric Japy, qu'il avait «passé en faisant le bien». 

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave (éd. Mazarine 1986 / 2ème partie, p136 La Bastille)

 

      

      Après le déjeuner, on est allés voir la tombe de Kierkegaard. Il est enterré dans un cimetière à trois ou quatre kilomètres du centre de la ville. En fait, son nom signifie "cimetière" en danois, si bien que nous rendions visite à Kierkegaard au [kierkegaard] (...). C'était un endroit plutôt agréable, avec des massifs de fleurs et des avenues plantées d'arbres; d'après le guide de Copenhague, les gens vont s'y balader et pique-niquer comme dans un parc quand il fait beau, mais là il s'était mis à pleuvoir. On a eu un peu de mal à trouver la tombe, et quand on y est arrivés c'était assez décevant (...). C'est un petit rectangle de terre entouré d'une grille, avec au milieu un monument à la mémoire du père Kierkegaard et deux plaques où sont gravés les noms de sa femme et de ses enfants, y compris Søren. C'est le prénom de Kierkegaard, Søren, avec un de ces drôles de «o» barrés qu'il y a en danois. On est restés plantés là sous la pluie durant quelques minutes, dans un silence respectueux. 

David Lodge, Thérapie

 

      Il y a ces dessins de cimetières, de chapelles, de monuments funéraires, ces cénotaphes, mot dont il connaît le sens à présent, qui désigne un tombeau sans corps, un monument qui perpétue le souvenir d'un être d'exception, un défunt, héros de la pensée ou de la guerre. L'Architecte semble revenir obstinément à la mort. Pas la sienne; il vise plus haut, plus grand, toujours, il n'entreprend rien qui ne serait pas universel. Un art funéraire aux dimensions de la condition humaine. Il avait montré à Martin des dessins de tours énormes, de pyramides faites de pierres innombrables, avec des foules qui s'empressent autour de la fumée des sacrifices. Puis il avait sorti, pour les leur comparer, d'autres dessins, où les murailles semblaient des ancres inversées, socles enracinés, pointes vers le ciel. Notamment une Entrée de cimetière et un projet de monument funéraire «caractérisant le genre d'une architecture ensevelie», disait la légende.

 Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire

 

      Mais rien n'était plus merveilleux que d'aller se promener dans Paris avec Rilke, car cela revenait à donner de l'importance au plus anodin comme si l´œil lui-même était éclairé. (...) Un jour que nous nous étions rencontrés chez des amis communs, je lui racontais que, la veille, j'étais parvenu par hasard à la vieille barrière où se trouvait le cimetière de Picpus, dans lequel avait été inhumés les dernières victimes de la guillotine, parmi lesquelles André Chénier. Je lui décrivais cette petite prairie émouvante avec ses tombes éparses, que les étrangers visitent rarement. (...) Nous nous y rendîmes dès le lendemain. Il resta dans une sorte de ravissement silencieux devant ce cimetière isolé et l'appela " le plus poétique de Paris". 

Stefan Zweig, Le monde d'hier 

 

      Ces arbres de haute taille, me raconta sa petite fille devant sa tombe, c'est Léon Tolstoï lui-même qui les avait plantés. (...) Un petit tertre rectangulaire en pleine forêt, dominé par des arbres pour toutes fleurs - nulla ceux, nulla Corona! Ni croix, ni pierre tombale, ni inscription, le grand homme est enterré sans nom, lui qui avait souffert plus qu'aucun autre de son nom et de sa gloire, comme un vagabond trouvé par hasard, comme un soldat inconnu. Il n'est interdit à personne de s'approcher de sa dernière demeure; la mince clôture de planches qui l'entoure n'est pas fermée. Rien ne garde le dernier repos de celui qui ne connaissait pas le repos sinon le respect des hommes. Alors qu'ailleurs la curiosité se presse autour du faste d'un tombeau, ici une simplicité imposante bannit tout voyeurisme. Le vent passe sur la tombe anonyme en murmurant comme la parole de Dieu, on n'y perçoit pas d'autre voix, on pourrait passer devant en se disant simplement qu'un Russe quelconque est enterré là, dans la terre russe. 

Stefan Zweig, Le monde d'hier

 

      Le petit cimetière, pratiquement abandonné aujourd'hui et connu seulement de quelques adultes de la communauté, était sans aucun doute chargé d'histoire; c'était là que reposaient les membres des vieilles familles de pionniers, aux noms suisses ou italiens, qui avaient été les premières à s'installer dans la région. Certaines pierres tombales s'étaient effondrées; le terrain, miné par les taupes, était tout bosselé, et recouvert dans sa partie la plus élevée par des buissons de rosiers sauvages ― la seule plante que les rongeurs n'avaient pas exterminée. Les tombes les plus anciennes étaient ornées de croix de bois, maladroitement gravées à la main; certaines d'entre elles avaient disparu, englouties par les hautes herbes et la folle avoine.
      De temps à autre, des visiteurs ― venus de loin, sans doute ― déposaient des fleurs sur les tombes. Chaque année, lorsqu'il y amenait sa classe, M. Wharton découvrait des verres à moutarde ou des pots à confiture disséminés çà et là, et contenant encore des fleurs desséchées, sinon de simples tiges dressées bien droites dans leur récipient, ou retombant tout autour du rebord.

(...)

      Bon Dieu, pensa Dombrosio avec angoisse. Je sais qu'il y a des lois contre les pilleurs de tombes. Même ces vieilles tombes abandonnées dont personne ou presque ne connaît l'existence, avec leurs croix de bois, celles qu'aucun descendant ne vient entretenir ni garnir de fleurs, dans un cimetière qui tombe en ruine. (...)
      Les tombes étaient trop vieilles trop abandonnées. Personne n'avait plus été inhumé dans ce cimetière depuis soixante ans. La date la plus récente que Vepp et lui avaient déchiffrée sur les pierres tombales ― de simples planches, en fait ― était 1899. Et de tous les noms gravés, un seul leur avait semblé familier. Les morts appartenaient à des familles qui avaient disparu de la région. Bien sûr, il traînait encore quelques bocaux en verre çà et là... Ils indiquaient peut-être, avait supposé Dombrosio, que des visiteurs étaient passés pour déposer sur les tombes des fleurs coupées. Mais Vepp n'était pas de cet avis. Selon lui, les bocaux avaient été laissés là par des ramasseurs de fruits portés sur l'alcool, qui s'étaient réfugiés dans le cimetière pour boire en paix. Des ramasseurs de fruits, des journaliers, des trayeurs de vaches qui se retrouvaient là parce que personne n'y venait jamais.
      Ce cimetière, se dit Dombrosio, appartient à nous tous; il fait partie du passé historique de la région, et les ossements enterrés là-bas ne servaient à personne ― donc, personne n'a rien perdu. Nous avons le droit de les exhumer, comme nous avons le droit de déterrer les reliques indiennes, les pointes de flèches et les outils de granit, abandonnés depuis plus longtemps encore. Ou des ossements plus anciens.
      C'est nous, les descendants, conclut-il. Tous ces objets constituent notre héritage. Y compris les pierres tombales, si nous voulons les prendre.

Philip K. Dick, L'homme dont toutes les dents
étaient exactement semblables

 

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et froide
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au coeur des cercueils pauvres de Lofoten

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?

Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
Ah! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.


Oscar Vladislas de Lubicz Milosz 
Les Sept Solitudes (1906)

 

      Mon ami, plus sérieux que jamais, poursuivit: si les cimetières fermaient de si lourds portails à la nuit tombée, était-ce pour empêcher les visiteurs de s'y aventurer ou les morts de s'en échapper?
      (...)
      Dans le columbarium, les jours d'été, soufflait la brise la plus fraîche de la capitale. Noms et dates défilaient devant nos yeux, sur les murs tapissés de cases semblables à des consignes de gare. Si ailleurs on pouvait encore se figurer les morts desséchés sous les lourdes couvertures des tombeaux, ici, poignées de cendres, ils se réduisaient à leurs initiales. Sous les hautes cheminées qui crachaient leur panache nous déambulions, mains dans le dos, philosophant entre les murs pavés d'inscriptions, sensibles à la légère vibration du sol, à l'écoute du rugissement des fours.

Philippe Grimbert, La mauvaise rencontre

 

      

     « Quand je contemple les tombes des grands hommes, tout sentiment d'envie meurt en moi; quand je lis les épitaphes de ceux qui furent beaux, tout désir déréglé s'apaise; quand je suis témoin du chagrin des parents sur une tombe, mon cœur se fond de compassion; quand je vois les tombes des parents eux-mêmes, je médite sur la vanité de pleurer ceux que nous devons suivre si vite.» 

Thomas Hardy, Jude l'obscur 

 

      De passage à Chicago, je m'étais arrêté au cimetière de Lake Forest où sont enterrés mon père, ma mère et mon frère. Si j'avais grandi dans cette ville, je n'y étais retourné qu'une poignée de fois depuis le décès de mes parents, trente ans plus tôt à l'époque (et aujourd'hui plus de quarante). J'y revenais toujours pour la même raison: me recueillir sur leurs tombes. Elles sont évidemment tout ce qui nous reste des êtres chers, une maigre trace de leur existence, à nous qui sommes leurs derniers témoins. Cette permanence est un réconfort, elle nous offre la certitude que, quoi qu'il arrive, ils seront là où nous les avons laissés, prêts à nous accueillir en quelque sorte chez nous. 

Jim Fergus, Marie-Blanche

 

       Il y a ces deux êtres dont il ne reste plus que des les noms gravés dans une pierre blanche. 
       Deux noms gravés dans une pierre blanche. 
       Là-haut sur la colline en plein pays celtique qui longtemps associa le culte des pierres et les divinités des eaux. Pays qui garde traces d'anciens sanctuaires druidiques et de thermes gallo-romains. Colline dont le nom lentement a glissé, fluidifié par les siècles. Vercellacum, Verselai, Vézelay. Et ainsi seront à leur tour déclinés par le temps les deux noms inscrits sur le lourd rectangle de calcaire, jusqu'à parvenir un jour à l'effacement, comme si toujours les divinités des eaux, et du vent, devaient l'emporter sur la mémoire des pierres. 
       Là-haut sur la colline le cimetière s'étend au pied de la basilique, à la proue de l'abside, plein est. Il s'ouvre comme un livre aux pages séparées, posées parmi les arbres, les fleurs, la broussaille. Un livre dispersé dans l'immobilité, le silence, sous le soleil levant, et qui dorénavant compte une nouvelle page. 

Sylvie Germain, Le monde sans vous 

 

Un autre nom tout récemment s'est invité, non pas doré cette fois, mais peint en rouge sombre. Par endroits la peinture a débordé des lettres. Cela importe peu, or ou grenat, bien ou maladroitement appliquée, cette couleur fanera et passera à son tour. Ici et là, dans l'espace du cimetière, il y a quelques tombes dont la dalle est brisée, basculée, et d'autres encore qui n'ont même plus de revêtement, juste un tertre de terre brune. Processus naturel de simplification, d'épuration, d'effaçage. Plantes en pots, plaques gravées et photos en médaillons, fleurs, bougies... Autant de gestes, de signes de sollicitude, de défis discrets et têtus à l'oubli. Remparts dérisoires et pourtant si précieux. 

Sylvie Germain, Le monde sans vous

 

      Au-dessus de la ville un grand cimetière s'étend sur le versant de la montagne. Le cimetière est plus grand que le bourg lui-même et plus proche de nous-mêmes qui voyons la gravure. 
      Grand cimetière d'or. C'est un immense jardin complètement abandonné. Aussi abandonné que la nature l'a pu être à dater du premier homme qui y surgit. Les pierres ont bougé. Dalles que les neiges aidées des siècles et des vents ont disjointes. La mousse les a gagnées. 
      Le lierre a englouti les stèles. Le lierre, s'agrippant à toute chose qui se dresse, s'est lié aux croix et les a enserrées puis recouvertes; puis contraintes; puis rompues. 

Pascal Quignard, Terrasse à Rome

 

Derrière eux, sur cette terrasse, c'était le minuscule cimetière du village sous un reste de donjon carré. Au début du siècle, ce qui avait été une ville au Moyen Âge n'était plus qu'un hameau où chaque décennie ponctionnait sa ration d'hommes, pour les lignes de chemin de fer à construire, pour Verdun. Et quand survint ce qui fut appelé la grippe espagnole, ceux qui avaient résisté jusque-là fuirent, sans rien emmener, même pas leurs papiers de famille (...) Depuis cette épidémie peu après la première guerre, nul n'avait été enterré dans le petit cimetière, l'herbe y mangeait tout puisque ce n'étaient pas des tombes de granit et de marbre, mais que la misère naturelle y renforçait la rigueur huguenote: juste des renflements de la terre sous les stèles, avec parfois ces drôles de cadres en fer peint dont on protégeait les minuscules tombes d'enfant. Sortis de leurs trous, les chiens erraient.

François Bon, Calvaire des chiens

 

      Jehol, sans qu'aucun obstacle se fut élevé devant lui, ralentissait le pas, pour obliquer vers sa droite. Mokkhi et Zéré aperçurent, dans cette direction, confusément, une colline qui avait la forme d'une pyramide. Le soleil ne touchait plus que son extrême pointe. Au-dessous de cette aiguille, l'ombre s'étalait, assez légère encore pour laisser voir de petites bâtisses trapues disposées en gradins, le long de couloirs étroits.
        Un village ! ici ! s'écria Mokkhi.
Zéré chuchota:
        Tous les nomades parlent de cette colline... Elle est leur cimetière.
        Alors... alors... ces maisons... dit Mokkhi.
        Des tombes, dit Zéré. Les morts surpris en marche, on ne les met pas en terre sur le bord de la piste, on les porte là. Depuis toujours.
      Et le saïs comprit: les monuments dont la colline, dans toute sa hauteur et sur toutes ses faces se trouvait couverte, étaient des sépulcres, faits de blocs entassés. Sous leur masse, des convois éternels, à chaque nouveau passage, avaient déposé en cercles successifs leurs déchets humains.

Joseph Kessel, Les Cavaliers

 

      Pour ceux qui se sont éteints en plein cœur des plaines nues, aucun bûcher n'a pu être dressé. On ne brûle pas des cadavres sur des herbes pauvres. Alors, sur ceux-là, on a entassé des pierres qu'il a parfois fallu aller chercher très loin. Et ces tombes jalonnent de place en place le long itinéraire. Elles sont là comme pour indiquer aux survivants la piste qui ramène à leur pays par-delà l'immensité des steppes.

Bernard Clavel, Le cavalier du Baïkal

 

      (...) j'aimais beaucoup mon oncle Néhémie. Il y a peu, j'ai vainement cherché sa tombe au cimetière de Giv'at Saül. Le cimetière s'est tellement agrandi qu'il va bientôt déborder jusqu'au plan d'eau de Beit Neqofa ou atteindre la périphérie de Motsa. Je suis resté là plus d'une heure, assis sur un banc une guêpe obstinée bourdonnait au milieu des cyprès, un oiseau répétait inlassablement la même trille, mais de là où je me trouvais, je ne voyais que les stèles, le sommet des arbres, les collines et les grands nuages. 
       Un peu plus tard, une femme maigre, en grand deuil, la tête couverte d'un fichu noir, et un enfant de cinq ou six ans, ses petites mains agrippées de toutes ses forces à sa jupe, passèrent devant moi en sanglotant. 

Amos Oz, Une histoire d'amour et de ténèbres

 

Dans ce cimetière il y a plein de tombes toutes petites, presque seulement une pierre pour les bébés qui autrefois mouraient comme des mouches. Il y a la tombe de la femme morte en couches à dix-huit ans et la tombe du garçon tombé dans le puits. Le gravier craque sous les semelles et sur les haies de myrte bien alignées les lézards filent avec légèreté. La clé de la chapelle tourne et retourne dans la serrure pour la bonne conservation des morts; et dans l'angle de la grille les guêpes reconstruiront leur nid car il n'y a pas d'endroit plus tranquille et plus propice qu'un cimetière. 

Rosetta Loy, La bicyclette

 

«Vous ne le savez peut-être pas mais ici il meurt tellement de petits enfants qu'on les enterre à même la boue des rizières, sous les cases, et c'est le père qui, avec ses pieds, aplatit la terre à l'endroit où il a enterré son enfant. Ce qui fait que rien ne signale ici la trace d'un enfant mort et que les terres que vous convoitez et que vous leur enlevez, les seules terres douces de la plaine, sont grouillantes de cadavres d'enfants. Alors, moi, pour qu'enfin ces morts servent à quelque chose, on ne sait jamais, bien plus tard, en guise de sépulture ou si vous voulez, d'oraison, je prononce ces paroles pour moi sacrées: "Voilà qui ferait plaisir à ces chiens du cadastre de Kam." Qu'ils le sachent au moins.

Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique 

 

      La petite procession dépassa le cimetière et se dirigea vers une autre grille, un peu plus haut. Alma et Ernest comprirent en la franchissant qu'ils entraient dans un nouveau cimetière. On l'avait établi au-dessus de l'ancien, récemment. La forte pression démographique dans le village avait imposé cette expansion de la cité des morts. Jean-Baptiste ne serait donc pas exactement à côté de la tombe de sa mère, enterrée dans le vieux cimetière. L'enceinte n'était pas achevée et le fond du terrain, de ce fait, semblait illimité, ouvrait sur des prés en contrebas puis une colline et ensuite les champs où s'arrimait la plaine. Il n'y avait que quelques tombes, neuves, bien fleuries, et un caveau en pierre de Volvic, noir et altier, devant lequel se recueillaient une femme et un enfant. «Il va se sentir bien seul, notre Jean-Baptiste», dit Alma. 

Christian Chavassieux, L'affaire des vivants 

 

      Et deux jour plus tard, tandis que les familles des morts creusaient la terre gelée du cimetière avec des marteaux-piqueurs, Faulques avait observé Olvido qui évoluait à pas prudents de chasseur entre les croix et les stèles couvertes de neige, pour photographier les misérables cercueils fabriqués avec des caisses d'emballage, les pieds alignés au bord des fosses béantes, les pelles des croque-morts jetées sur les tas de terre noire. Et quand une pauvre femme en deuil s'était agenouillée devant une sépulture qui venait d'être comblée, les yeux fermés, en murmurant quelque chose qui ressemblait à une prière, Olvido avait fait appel à un Roumain qui leur servait d'interprète. «Obscure est maintenant la maison où tu demeures», avait traduit celui-ci: elle s'adresse à son enfant mort. Alors Faulques avait vu Olvido hocher lentement la tête en signe d'assentiment, essuyer d'une main la neige plaquée sur ses cheveux et son visage, et photographier de dos la femme en deuil agenouillée, silhouette noire près du monticule de terre noire semée de neige. Après quoi, elle avait laissé retomber l'appareil sur sa poitrine, regardé Faulques et chuchoté: Tant qu'il y a de la mort, il y a de l'espoir. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette histoire pouvait avoir une suite. On peut dire la même chose de notre promenade dans le cimetière. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je l'enterre aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu'à ce qu'ils reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J'inscris leur vie, telle que je l'ai vue moi, dans mon "Livre" des tombes. Chacun devrait faire ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous met des bâtons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs écrit par le peuple lui-même, même si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume. 
      Lorsque mon temps sera venu et que l'on m'aura enterré dans une tombe avec l'histoire de ma vie, mettez sur elle cette inscription : « Bonne humeur.» 

Hans Christian Andersen, Bonne humeur 
(dans Contes merveilleux -tome 1)

 

On n'a pas parlé des pinceaux de Gaby mais des arbres et des hivers. Des hommes qui s'égarent et que l'on retrouve charriés par les torrents, au printemps, avec le dégel. Du cimetière avec trois croix blanches sans personne, des fosses avec des cercueils vides des hommes que l'on n'a jamais retrouvés.

Claudie Gallay, Une part de ciel

 

      À part les légendes, rien n'est éternel, pas même les concessions à perpétuité. On peut acheter une concession pour quinze ans, trente ans, cinquante ans ou l'éternité. Sauf que l'éternité, il faut s'en méfier: si après une période de trente ans une concession perpétuelle a cessé d'être entretenue (aspect indécent et délabré) et qu'aucune inhumation n'a eu lieu depuis longtemps, la commune peut la récupérer; les restes seront alors placés dans un ossuaire au fond du cimetière. 

Valérie Perrin, Changer l'eau des fleurs

 

À Mineelsen, j'ai laissé Paule à la terre, n'ai pas voulu choisir d'habillement de marbre, ni même de fleurs. J'en étais incapable. Les anthémis jaunes de Lochristi étaient les fleurs de la vie de Paule, de son premier sourire et de ses premiers mots. 

Philippe Claudel, Meuse l'oubli

 

Lorsqu'il parvint au rocher où se trouvait O Rin, la neige avait entièrement recouvert le sol d'une couche blanche. Dissimulé au pied d'un rocher, il examina la contenance d'O Rin. Non content d'avoir, en retournant sur ses pas, rompu le serment du pèlerinage de la montagne, il se préparait à rompre le serment selon lequel on ne doit pas prononcer un mot. C'était la même chose que de commettre un crime. Mais, tout comme elle l'avait dit: «C'est bien probable qu'il neigera!», voilà qu'il s'était mis à neiger! C'est cela qu'il voulait dire ― il suffisait d'une parole.
      Tappei avança doucement la figure de derrière le rocher. Là, devant ses yeux, O Rin était assise. Elle s'était protégée de la neige en se couvrant la tête par derrière avec la natte, mais sur ses cheveux de devant, sur sa poitrine et sur ses genoux, la neige s'était accumulée: elle avait l'air d'un renard blanc. Les yeux fixés sur un point, elle psalmodiait la prière d'adoration du Bouddha. Tappei, d'une voix forte:
      ― Maman... Y neige!
      O Rin sortit doucement une main et l'agita du côté de Tappei. Cela semblait vouloir dire: «Rentre! Rentre!»
      ― Maman, tu vas avoir froid!
      O Rin secoua plusieurs fois la tête de côté. À ce moment-là, Tappei s'aperçut qu'il n'y avait plus un seul corbeau. Comme il s'était mis à neiger, peut-être s'étaient-ils envolés vers des villages. Ou alors, peut-être ont-ils regagné leur nid, se dit-il. Quelle bonne chose, qu'il eût neigé! Et puis, on devait avoir moins froid, à être enfermé dans la neige, qu'à être exposé au vent de la montagne froide. Et, pensa-t-il, comme ça, Maman finira par s'endormir.
      ― Maman, y neige, ta chance est bonne!
      Il continua en disant les paroles de la chanson:
      Le jour qu'elle va à la montagne...

Fukazawa, Narayama

 


     

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