Le Café Littéraire luxovien / 

Vrai / Faux / Écriture

 

 

      Tu ne doutes pas de la réalité de tes personnages, mais de la tienne. Si tu es capable d'inventer quelqu'un, qui te dit que quelqu'un ne t'a pas inventé, toi?

Cees Nooteboom, Le chant de l'être et du paraître.

 

      Un peu plus tôt dans la journée, après avoir pensé à Six personnages en quête d'auteur, j'avais retrouvé la pièce de Pirandello dans ma bibliothèque. En la parcourant, j'étais tombé sur cette phrase: «La vie est pleine d'absurdités qui peuvent avoir l'effronterie de ne pas paraître vraisemblables. Savez-vous pourquoi? Parce que ces absurdités sont vraies.» Ainsi, le vrai paraît souvent improbable. J'avais peur de m'emparer du réel, et qu'on l'estime moins crédible que la fiction. Je redoutais qu'on puisse ne pas me croire, qu'on se dise que toute cette histoire était inventée; qu'on se dise que je n'étais jamais descendu de chez moi pour aborder la première personne venue. Il m'arrive parfois de dire la vérité, et cela sonne comme un mensonge. Mais je n'y peux rien: la vie est peu plausible. 

David Foenkinos, La famille Martin

 

Ma vérité, si on admet qu'un être humain puisse vivre une vérité claire et durable, ma vérité se trouve sans doute dans mes livres, aussi primaires qu'ils paraissent être parfois à ma sensibilité ou à mon intelligence initiale. Écrire, ce n'est pas se révéler, c'est projeter de soi-même l'image que l'on voudrait voir retenue par les autres, une image essentielle à découvrir pour chacun. 

Françoise Sagan, Derrière l'épaule

 

      Il n'existait pas aux yeux de Garp, de raison plus sordide pour lire un livre. Garp le répétait toujours, la question qu'il détestait le plus s'entendre poser, au sujet de son œuvre, était dans quelle mesure elle était «vraie» dans quelle mesure elle reposait sur «son expérience personnelle». Vrai non pas au bon vieux sens du mot tel l'entendait Jillsy Sloper, mais vrai dans le sens de conforme à la «réalité». D'ordinaire, avec une patience et un calme infinis, Garp répondait que la base autobiographique en admettant qu'elle existât était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection. Les expériences et les souvenirs personnels les «relents de tous les traumatismes de nos banales existences» étaient, pour le romancier, des modèles suspects, soutenait Garp. «Il faut que la fiction soit mieux faite que la vie», écrivit Garp. Et il vouait une haine obstinée à ce qu'il appelait «le kilométrage bidon des épreuves personnelles», et à ces écrivains dont les œuvres n'étaient «importantes» que parce que quelque chose d'important s'était passé dans leurs vies. La pire des raisons pour incorporer quelque chose à une œuvre, soutint-il un jour, est que la chose en question soit authentique, qu'elle soit réellement arrivée. «Tout est tellement arrivé, un jour ou l'autre! vitupérait-il. La seule raison valable pour incorporer une chose à un roman est que ce soit la chose qu'il aurait été idéal de voir arriver à ce moment-là.» 
       ―
Racontez-moi donc une chose, n'importe quelle chose, qui vous soit arrivée un jour, dit une fois Garp à une journaliste qui l'interviewait, et je suis capable d'embellir votre histoire; je suis capable de vous la fignoler dans les moindres détails. (...) S'il s'agit d'une histoire triste très triste même , je suis capable de la rendre plus triste encore. 

John Irving, Le monde selon Garp

 

Une histoire, quand on la raconte, il faut créer un suspense. Pour qu'on lui prête attention, on doit entretenir l'attente, tenir le lecteur en haleine. Qu'est-ce qui va donc se passer. Comment ça va se terminer. À cet égard, une autobiographie est encore plus truquée qu'un roman. Un roman, on peut concevoir qu'on l'invente à mesure, que l'auteur ignore ce qui va arriver au chapitre d'après. La suite au prochain numéro. Lorsqu'on relate son existence, la suite, par définition, on la connaît. Plus que du pseudo-imprévu, des attentes controuvées, des hasards refabriqués de toutes pièces. Même en voulant dire vrai, on écrit faux. Folie. Une vie réelle passée se présente comme une vie fictive future. Raconter sa vie, c'est toujours le monde a l'envers. 

Serge Doubrovsky, Le livre brisé

 

Pauvre gosse dans le miroir. Tu ne me ressembles plus, pourtant tu me ressembles. C'est moi qui parle. Tu n'as plus ta voix d'enfant. Tu n'es plus qu'un souvenir d'homme, plus tard. Si c'était ton journal, il y aurait le prix de ta toupie, le sujet de composition française, les visites dan l e salon Louis XVI et la petite boîte de dominos dans la vitrine de Vernis-Martin. Je me répète. Cinquante-cinq ans plus tard. Ça déforme les mots. Et quand je crois me regarder, je m'imagine. C'est plus fort que moi, je m'ordonne. Je rapproche des faits qui furent, mais séparés. Je crois me souvenir, je m'invente. Je n'invente pas cette histoire de Grand'mère, mais quand était-ce? Les bouts de mémoire, ça ne fait pas une photographie, mal cousus ensemble, mais un carnaval.

Aragon, Le mentir-vrai

 

      Même les traces parmi lesquelles il marchait maintenant et qui éveillaient en lui ces pensées vagabondes n'avaient pas plus de quelques milliers d'années, elles s'useraient et disparaîtraient, comme la terre, seul le temps demeurerait. A moins qu'il ne disparaisse, lui aussi? Mais alors rien n'aurait jamais existé. Il descendit lentement les marches du Capitole et, par ce détour, regagna le forum.

Cees Nooteboom, Le chant de l'être et du paraître.

 

      On est pour écrire, dans ce dernier quart de siècle, plutôt gêné par ce qu'on sait, qu'on a connu, vécu: ce sont là les difficultés internes du réalisme, et parfois je me demande combien de temps encore il sera possible de les surmonter. Les réalistes de l'avenir devront de plus en plus mentir pour dire vrai.

Aragon, Le mentir-vrai

 

      ... quand la crise entre Arturo et elle était apparue sans solution, elle avait essayé de prendre des notes pour retracer un cheminement de son histoire qui puisse l'aider à comprendre. Mais ensuite elle les avait déchirées, parce que très vite les choses une fois écrites finissent par apparaître fausses. 

Rosetta Loy, Un chocolat chez Hanselmann

 

Ce que j'écris correspond à ce dont je me souviens du récit d'Eva, et à la manière dont je m'imagine que les choses se sont produites. Je ne crois pas qu'elle m'ait tout raconté et j'ai sûrement oublié une partie de ce qu'elle a dit. Tout s'était peut-être passé de façon entièrement différente, peut-être auraient-ils eu chacun une autre histoire à raconter, et peut-être leurs histoires respectives ne se seraient-elles pas ressemblé. Un compte rendu n'est jamais totalement vrai, et le récit d'Eva ne l'était pas davantage. Cependant, une fois que le temps nous a entraînés dans son tourbillon, il ne reste plus de vérité avec laquelle mesurer ce récit, il demeure seulement l'histoire telle qu'on la raconte ici et maintenant. Il me faut même douter de ma propre histoire. Quelle est la part d'oubli, quelle est la part d'invention? On couvre l'histoire avec des mots, une coquille vide et figée qui contient uniquement les contours imparfaits de ce qui est arrivé. 

Jens Christian Grøndahl, Bruits du cœur

 

      Disons que deux personnes expérimentent exactement la même situation, demandez-leur après de la raconter. Leurs versions seront bien sûr similaires, mais toujours avec des différences. Il y a autant de vérités qu'il y a de gens sur cette terre. 

Sarah Pinborough, Mon Amie Adèle

 

      J'aime les images qui déforment le monde. Parce qu'en le déformant elles donnent un reflet plus juste.
...

      Une histoire est une somme de mensonges. La seule vérité dans celle de Maladite, c'est sa passion. Le présent cahier contient ce qui reste de lui: les cendres d'un être que le passion a dévoré entièrement.

Roland Fuentès, Le passeur d'éternité.

 

      Que ce soit ou non la vérité, c'est de toute façon une folle histoire pour un romancier.

Jörg Kastner, La couleur bleue.

 

      C'est une drôle d'histoire que l'histoire de Bilissi. Et c'est sans doute celle qui m'intriguait le plus lorsque j'étais petit et que Fédorine me la racontait, car j'avais le sentiment en l'entendant que le sol se dérobait sous mes pieds, que je ne pouvais plus m'accrocher à rien, et que ce que je voyais devant mes yeux n'existait peut-être pas tout à fait.

Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck.

 

       À la différence des contes, qui font bon marché de la vraisemblance, les histoires de "Vrai ou Faux" s'inscrivent dans la réalité, réalité historique ou réalité contemporaine, ce qui ne veut pas dire qu'elles se soient vraiment déroulée ainsi. Comme dans le roman, il y a un jeu, un balancement constant entre réalité et fiction.

Jean-François Sonnay, Vrai ou Faux.

 

     

Vous trouvez, dit Mlle Tilney, que les historiens ne sont pas toujours heureux dans leurs élans de fantaisie et qu’ils déploient de l’imagination sans exciter l’intérêt. Moi, j’adore l’histoire et accepte le faux avec le vrai. Pour les faits essentiels, les sources de renseignements sont les ouvrages antérieurs et les archives. N’est-ce donc rien ? On croit à tant d’autres choses que l’on n’a pas vues soi-même ! Quant aux embellissements dont vous parlez, je les aime comme tels. Si une harangue est bien tournée, je la lis avec plaisir – que m’importe son auteur ? et sans doute avec un plaisir bien plus vif, œuvre de M. Hume ou du docteur Robertson, que si elle eût reproduit les paroles mêmes de Caractacus, d’Agricola ou d’Alfred le Grand.

Jane Austen, Catherine Morland

 

      C'est de cela qu'il est question ici: des scénarios que nous élaborons pour maîtriser le réel et de la façon terrible dont le réel s'y prend pour nous répondre.

Emmanuel Carrère, Un roman russe;

 

      Le roman s'est écrit mutatis mutandis, en changeant ce qui devait être changé, en inventant ce qui n'est pas su. Cela n'est pas, au sens strict, une contrainte oulipienne pour écrire du roman, c'est simplement une méthode (assez oulipienne d'ailleurs) avec un but, si l'on veut bien que la vie concrète soit beaucoup moins un point de départ qu'un aboutissement du roman. 

Jacques jouet, L'amour comme on l'apprend à l'école hôtelière.

 

      À la limite, je devrais cesser d'écrire. Puisque notre livre, comme la vie d'Ilse, comme la mienne, est brisé, le laisser inachevé. Le silence n'est pas seulement la pudeur, il est la parole même de la mort. Son indice. On ne dit pas l'indicible. Entreprise monstrueuse, sacrilège. Je reconnais. Dès qu'on raconte, on truque. On transpose, on dispose. On pose. Dans le désarroi absolu, dans le désordre total, on range, on arrange. Parmi le pêle-mêle hideux du malheur, on trie, on triche. On trahit. Tout l'être crie une atroce vérité. On écrit faux. 

Serge Doubrovsky, Le livre brisé

 

Vous devriez lire et accepter son contenu suivant la valeur qu'il paraît avoir, exactement comme j'accepte ce que je vois... (...) Sans demander si ce qui est en dessous est authentique (...) Cela ne fait-il pas partie de la confiance qu'on doit avoir dans la nature des gens et dans ce que l'on voit de manière générale?

Philip Kindred Dick, Le Maître du Haut-Château.

 

      Que cet objet n'ait aucune historicité, ni aucune valeur artistique, esthétique, et qu'il comporte cependant une valeur immatérielle, cela tient du miracle. Précisément parce que c'est une bricole misérable, minuscule, paraissant dénuée de valeur; cela, Robert, tient au fait qu'elle possède le wu. Car, c'est un fait, le wu se trouve dans les endroits les moins imposants; comme dans l'aphorisme chrétien, dans "les pierres rejetées par le bâtisseur". On prend conscience du wu dans des objets de rebut tels qu'un vieux bâton, une boîte de bière rouillée abandonnée sur le bord d'une route. Cependant, dans ces cas-là, le wu se trouve à l'intérieur de l'observateur. C'est une expérience religieuse. Ici l'artisan a mis le wu dans l'objet, il n'a pas simplement constaté qu'il contenait le wu

Philip Kindred Dick, Le Maître du Haut-Château.

 

      De toutes les œuvres que produit un peintre, la moitié seulement au maximum est authentique. Picasso lui-même n'a jamais su peindre chaque fois un authentique. Moi, par contre, je n'ai jamais échoué, un Klee peint par moi est un véritable Klee, sur mes Dali, mes Matisse et mes Chagall, il n'y a pas la moindre faiblesse ni le moindre défaut. C'est une affaire de transsubstantiation de la couleur, la couleur doit se transformer pour devenir quelque chose de plus élevé et de plus merveilleux que la couleur.
      L'authenticité est une qualité de l'oeuvre, elle n'a rien a voir avec celui qui l'a exécutée. Aucun artiste n'est tenu d'être aussi rigoureux en matière d'authenticité que celui qui crée les images des autres. Celui-là doit se trouver au niveau où il peint. Je suis obligé non seulement d'être Léger, Braque ou La Fresnaye, mais je dois être tout l'art de la peinture. C'est une question de pénétration. De pénétration et de technique. Vous comprenez?

Torgny Lindgren, Paula ou l'éloge de la vérité

 

      pensez à peindre avec vos glaciers intérieurs, avec vos propres volcans, avec vos sous-bois et vos déserts, vos villas à l'abandon, avec vos hauts, vos très hauts plateaux , on distingue Paula dans l'assistance, les yeux luisants, alors que ceci, au même moment, s'entrouvre en elle: l'idée que le trompe-l'œil est bien autre chose qu'un exercice technique, bien autre chose qu'une simple expérience optique, c'est une aventure sensible qui vient agiter la pensée, interroger la nature de l'illusion, et peut-être même c'est le credo de l'école l'essence de la peinture. Dans son cerveau pétulant mais mal débrouillé, l'enseignement qu'elle reçoit se résorbe en un principe élémentaire qu'elle s'approprie lentement: le trompe-l'œil doit faire voir alors même qu'il occulte, et cela implique deux moments distincts et successifs: un temps ou l'œil se trompe, un temps où l'œil se détrompe; si le dévoilement de l'impostura n'a pas lieu (...) cela signifie que l'on se trouve face à une idiotie, face à un procédé, à une supercherie, alors la virtuosité du peintre, l'intelligence de son regard, la beauté de son tableau, tout cela ne peut être reconnu, tout cela demeure hors d'atteinte. Et voyez-vous, articule-t-elle, cela tue le plaisir, cela casse le travail... 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main 

 

... on sous-estimait le cinéma, ses ressources, ses solutions propres, on mettait le paquet pour que le spectateur y croie: il fallait «faire vrai». Paula écoute, silencieuse, se souvient avoir cru dans son enfance que les figurants qui mouraient à l'écran mouraient pour de vrai, qu'ils se présentaient pour jouer dans le film précisément parce qu'ils étaient candidats à la mort et que se faire descendre dans un western (...) était une bonne manière d'en finir, le cinéma se chargeant en quelque sorte de les faire mourir en beauté, de les faire exister dans la mort, et (...) Paula repense à la figure éberluée de son père le soir où elle l'avait interrogé alors qu'ils étaient avachis l'un contre l'autre devant la télé, une couverture sur les genoux, un écran où ça canardait dans tous les sens, sans doute un western spaghetti (...) , Guillaume stupéfait: mais enfin, Paula, c'est pour de faux, c'est du cinéma ! 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main 

 

Le financement flanche, le chantier s'interrompt, reprend, la copie est partielle seul un axe de la grotte, la salle des Taureaux et le Diverticule axial sont copiés - pourtant, le travail est si époustouflant que les découvreurs eux-mêmes s'inclinent au jour de l'ouverture, en juillet 1983, admiratifs, puis les visiteurs rappliquent en nombre, les parkings s'emplissent, les files d'attente s'allongent, la colline est de nouveau envahie. On consent d'emblée à faire le voyage pour venir admirer un faux, d'ailleurs on s'en fiche un peu, on pense à peine, on vient à Lascaux parce que ce nom est depuis des décennies celui de la merveille, et à la fin de la première saison, le nombre de tickets vendus dépasse celui des visiteurs annuels de la vraie grotte. 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main

 

Il m'a expliqué que la grande habileté des Japonais à fabriquer des équivalents parfaits des produits occidentaux s'est étendue à la littérature. Une société d'Osaka est parvenue à s'approprier la formule des romans de Silas Flannery et réussit à en produire de parfaitement inédits et de premier ordre, susceptibles d'envahir le marché mondial. Retraduits en anglais (ou mieux, traduits dans cet anglais à partir duquel on prétend qu'ils ont été traduits), ils ne sauraient être distingués de véritables Flannery par aucun critique. 
      La révélation de cette escroquerie diabolique m'a bouleversé; mais ce n'est pas seulement la colère compréhensible causée par les dommages économiques et moraux; je ressens aussi une attraction trépidante pour ces faux, pour cette multiplication de boutures de moi qui germent sur le terrain d'une autre civilisation. J'imagine un vieux Japonais en kimono qui passe sur un petit pont recourbé: il s'agit de mon moi nippon en train d'imaginer des histoires et réussissant à s'identifier à moi au terme d'un itinéraire rituel qui m'est complètement étranger. Du coup les faux Flannery fournis par la société arnaqueuse d'Osaka seraient à coup sûr des contrefaçons vulgaires mais en même temps, ils contiendraient une sagesse raffinée et mystérieuse dont les Flannery authentiques sont totalement dépourvus. 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

      L'idée est plus que la chose, et l'idée de l'idée plus que l'idée. En vertu de quoi l'imitation est plus que la chose imitée, car elle est cette chose plus l'effort d'imitation, lequel contient en lui-même la possibilité de se reproduire, et donc d'ajouter la quantité à la qualité. 
      C'est pourquoi en fait de meubles et d'objets d'art, je préfère toujours les imitations aux originaux, l'imitation étant l'original cerné, possédé, intégré, éventuellement multiplié, bref pensé, spiritualisé. 

Michel Tournier, Les météores

 

      J'ai toujours été quelqu'un qui écoute en douce, à commencer par mes parents, quand ils discutaient tous les deux et que j'essayais de décrypter leurs murmures angoissés. Je me suis planqué derrière des portes entrouvertes pour surprendre les conversations de mes confrères, de mes patients, j'ai tout fait pour capter les conversations intimes d'inconnus, dans les cafés ou à bord des trains. C'est ainsi que j'ai découvert que presque toutes contenaient d'imperceptibles traces de mensonge. Je me suis demandé s'il en avait toujours été ainsi, si les humains avaient toujours eu besoin de ces petits détours mensongers pour que leurs échanges aient une possibilité d'aboutir. 

Henning Mankell, Les chaussures italiennes

 

      Un mensonge raconté plusieurs fois à cette faculté étrange d'acquérir une sorte de consistance. À mesure qu'on se le répète, il devient aussi solide et rassurant que la vérité. 

Nicholas Evans, Les blessures invisibles 

 

      Si comme la vérité, le mensonge n'avait qu'un visage, la situation serait meilleure, car il nous suffirait de prendre pour certain l'opposé de ce que dirait le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille formes et un champ d'action sans limites. 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 9 : Sur les menteurs (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Il n'avait jamais eu l'intention de lui mentir. Ni à elle, ni à personne d'autre. Simplement, chez lui, c'était une seconde nature. Il mentait tellement, depuis si longtemps, qu'il ne s'en rendait même plus compte. Pour la plupart des gens, les mensonges avaient de telles conséquences qu'ils hésitaient à en dire, ou alors seulement un ou deux. Pour Ray, c'était l'inverse. La vérité lui avait toujours attiré des ennuis. Et de toute façon, il n'avait jamais compris pourquoi les gens tenaient tant à la dire. En général, c'était cela justement qui les rendait si malheureux. Ce qu'ils voulaient, au fond, c'était des mensonges. Et Hooywood, c'était quoi, sinon une usine à vendre des mensonges qui nourrissaient les rêves des gens et les rendaient heureux? 

Nicholas Evans, Les blessures invisibles

 

(...) Qu'elle imposture! 
Sans imposture, la vérité n'est rien. 
Mais que veux-tu que je fasse de cette imposture qui triomphe de tout? 
La vérité est toujours trop simple, trop pauvre pour contenter les hommes. 
Pourquoi l'homme à-t-il besoin qu'on lui promette, à ce point, plus et mieux que la vie ne pourra jamais lui donner? 
Sans doute parce que les hommes ont besoin pour se divertir de l'ennui, et pour s'émouvoir d'une part d'illusion et d'erreur... 
Mais le prix à payer est exorbitant! 
La nature est la première à nous abuser. C'est par l'illusion et le mensonge qu'elle nous rend la vie sinon plus aimable du moins plus supportable. 
Mais, je te le répète, à quel prix! 

Gérard de Cortanze, Assam

***

dans "Braves gens du Purgatoire",
roman de Pierre Pelot :

Il y eut un moment où il lui dit mais parce qu'elle avait mis le sujet sur le tapis et parce qu'il n'avait fait qu'attendre et espérer qu'elle le fît ce qu'il avait fini par comprendre, ce qu'il entendait par "écrire", lui disant que c'était sa seule façon, en fait, de supporter, d'accepter de vivre le moins malaisément possible. 

Ce moment, un instant bien courtement haché, où il lui dit : «On n'écrit pas pour raconter une histoire inspirée de la sienne, ni pour l'avouer, on écrit pour vivre une histoire, qu'elle parle de soi ou non, il n'y a pas à chercher d'autre vérité, sous-jacente ou pas, dans une histoire racontée, que celle qu'elle porte en elle, par projection, et dans sa vérité, et dans ce qu'elle est, non pas dans ni d'où elle vient...»

 Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire
(éd Héloïse d'Ormesson 2019 p 298) 

 

 En février de l'an 2000, pour la rentrée littéraire du printemps, Simon publia cette histoire qu'il avait écrite en s'éveillant de l'enfer, son histoire dans laquelle les personnages portaient des noms de papier, et lui-même le premier. Qui devait fracasser un peu plus son existence et d'autres autour de lui. Le roman s'intitulait Braves gens du Purgatoire. Il n'avait pas pris la peine de changer le nom des lieux. Ou bien peu. 

Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire
(éd Héloïse d'Ormesson 2019 p 282)  

 

(Bien entendu, comme tout un chacune, Lorena avait cherché à repérer le personnage fictif mis en page à son équivalence, dans le roman, mais elle n'avait pas trouvé. Quelques mots, quelques phrases, une certaine «Léna, gamine au museau de faon» qui «s'était déchaînée avec lui dans une interprétation hurlée de chansons de rock des années 1970», peut-être. «Lui», Quentin, son avatar d'encre et de papier.) Elle le lui avait demandé, lors d'une de leurs conversations, un jour où il paraissait bien disposé et alignait normalement plus de dix mots à la suite en réponse à une de ses questions. Mais il avait haussé une épaule. Lui redisant: 
      Arrête de chercher ce genre de choses dans les lignes de ce bouquin, ou entre elles, bon Dieu, Mirabelle... 
     
Arrête avec Mirabelle, toi... 
     
C'est un roman. Un putain de roman, je te l'ai dit vingt fois. 

Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire
(éd Héloïse d'Ormesson 2019 p 308) 

 

Quel rapport avec quel livre ? Dit Simon. 
      Il cessa de regarder le dehors sous l'averse et posa toute son attention sur elle. 

      ―
Le roman. Ton bouquin. C'est quand même un peu à cause de ça... Des choses que tu as racontées sur elle et toi, dans le bouquin, qu'elle... qu'elle est partie, non? 
     
Il me semble qu'on a déjà parlé de toit ça, toi et moi, non? 
     
Justement. 
      ―
Justement. C'est un roman. Des personnages de roman. 
      (...) 

      ―
Tiens. Et c'est aussi parce que ce sont des personnages que tu l'as appelée Gaby... 
     
Justement, dit Simon sans sourire. 

Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire
(éd Héloïse d'Ormesson 2019 p 327)  

 

C'est ce que tu as écrit dans ton bouquin? (...) 
     
J'ai écrit quelque chose, c'est vrai, qui s'en inspirait. Juste qui s'en inspirait. Pour mon histoire. Qui n'est pas un compte-rendu des événements et qui met en scène des personnages qui n'ont rien en commun avec la réalité. 

Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire
(éd Héloïse d'Ormesson 2019 p 407) 

 

(...) Je sais que ça ne me regarde pas, mon oncle, mais c'est juste ça? au fond? Parce qu'elle est partie, c'est ça... que tu lui parles plus, que vous vous parlez plus... depuis... 
      ―
Elle n'est pas revenue, dit sèchement Simon du bout des lèvres, les yeux comme deux canons de fusil braqués sur Lorena. Et tu as raison, ça ne te regarde pas. 
     
Pourquoi alors est-ce que tu es allé raconter ça, dire qu'elle était morte, dans ce livre? s'enfonça hardiment Lorena sans ciller, soudainement plus pâle dans la lumière blanche de la lampe plafonnière. 
     
Je ne me souviens pas, je me souviens juste d'une histoire dans laquelle une certaine femme est partie et n'est jamais revenue, parce qu'elle était morte. 

Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire
(éd Héloïse d'Ormesson 2019 p 407)  

 

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