Le Café Littéraire luxovien / 

Vrai / Faux

 

 

      Tu ne doutes pas de la réalité de tes personnages, mais de la tienne. Si tu es capable d'inventer quelqu'un, qui te dit que quelqu'un ne t'a pas inventé, toi?

Cees Nooteboom, Le chant de l'être et du paraître.

 

      Ma vérité, si on admet qu'un être humain puisse vivre une vérité claire et durable, ma vérité se trouve sans doute dans mes livres, aussi primaires qu'ils paraissent être parfois à ma sensibilité ou à mon intelligence initiale. Écrire, ce n'est pas se révéler, c'est projeter de soi-même l'image que l'on voudrait voir retenue par les autres, une image essentielle à découvrir pour chacun. 

Françoise Sagan, Derrière l'épaule

 

      Pauvre gosse dans le miroir. Tu ne me ressembles plus, pourtant tu me ressembles. C'est moi qui parle. Tu n'as plus ta voix d'enfant. Tu n'es plus qu'un souvenir d'homme, plus tard. Si c'était ton journal, il y aurait le prix de ta toupie, le sujet de composition française, les visites dan l e salon Louis XVI et la petite boîte de dominos dans la vitrine de Vernis-Martin. Je me répète. Cinquante-cinq ans plus tard. Ça déforme les mots. Et quand je crois me regarder, je m'imagine. C'est plus fort que moi, je m'ordonne. Je rapproche des faits qui furent, mais séparés. Je crois me souvenir, je m'invente. Je n'invente pas cette histoire de Grand'mère, mais quand était-ce? Les bouts de mémoire, ça ne fait pas une photographie, mal cousus ensemble, mais un carnaval.

Aragon, Le mentir-vrai.

 

      Même les traces parmi lesquelles il marchait maintenant et qui éveillaient en lui ces pensées vagabondes n'avaient pas plus de quelques milliers d'années, elles s'useraient et disparaîtraient, comme la terre, seul le temps demeurerait. A moins qu'il ne disparaisse, lui aussi? Mais alors rien n'aurait jamais existé. Il descendit lentement les marches du Capitole et, par ce détour, regagna le forum.

Cees Nooteboom, Le chant de l'être et du paraître.

 

      On est pour écrire, dans ce dernier quart de siècle, plutôt gêné par ce qu'on sait, qu'on a connu, vécu: ce sont là les difficultés internes du réalisme, et parfois je me demande combien de temps encore il sera possible de les surmonter. Les réalistes de l'avenir devront de plus en plus mentir pour dire vrai.

Aragon, Le mentir-vrai.

 

      Ce que j'écris correspond à ce dont je me souviens du récit d'Eva, et à la manière dont je m'imagine que les choses se sont produites. Je ne crois pas qu'elle m'ait tout raconté et j'ai sûrement oublié une partie de ce qu'elle a dit. Tout s'était peut-être passé de façon entièrement différente, peut-être auraient-ils eu chacun une autre histoire à raconter, et peut-être leurs histoires respectives ne se seraient-elles pas ressemblé. Un compte rendu n'est jamais totalement vrai, et le récit d'Eva ne l'était pas davantage. Cependant, une fois que le temps nous a entraînés dans son tourbillon, il ne reste plus de vérité avec laquelle mesurer ce récit, il demeure seulement l'histoire telle qu'on la raconte ici et maintenant. Il me faut même douter de ma propre histoire. Quelle est la part d'oubli, quelle est la part d'invention? On couvre l'histoire avec des mots, une coquille vide et figée qui contient uniquement les contours imparfaits de ce qui est arrivé. 

Jens Christian Grøndahl, Bruits du cœur

 

      J'aime les images qui déforment le monde. Parce qu'en le déformant elles donnent un reflet plus juste.
...

      Une histoire est une somme de mensonges. La seule vérité dans celle de Maladite, c'est sa passion. Le présent cahier contient ce qui reste de lui: les cendres d'un être que le passion a dévoré entièrement.

Roland Fuentès, Le passeur d'éternité.

 

      Que ce soit ou non la vérité, c'est de toute façon une folle histoire pour un romancier.

Jörg Kastner, La couleur bleue.

 

      C'est une drôle d'histoire que l'histoire de Bilissi. Et c'est sans doute celle qui m'intriguait le plus lorsque j'étais petit et que Fédorine me la racontait, car j'avais le sentiment en l'entendant que le sol se dérobait sous mes pieds, que je ne pouvais plus m'accrocher à rien, et que ce que je voyais devant mes yeux n'existait peut-être pas tout à fait.

Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck.

 

       A la différence des contes, qui font bon marché de la vraisemblance, les histoires de "Vrai ou Faux" s'inscrivent dans la réalité, réalité historique ou réalité contemporaine, ce qui ne veut pas dire qu'elles se soient vraiment déroulée ainsi. Comme dans le roman, il y a un jeu, un balancement constant entre réalité et fiction.

Jean-François Sonnay, Vrai ou Faux.

 

      Vous trouvez, dit Mlle Tilney, que les historiens ne sont pas toujours heureux dans leurs élans de fantaisie et qu’ils déploient de l’imagination sans exciter l’intérêt. Moi, j’adore l’histoire et accepte le faux avec le vrai. Pour les faits essentiels, les sources de renseignements sont les ouvrages antérieurs et les archives. N’est-ce donc rien ? On croit à tant d’autres choses que l’on n’a pas vues soi-même ! Quant aux embellissements dont vous parlez, je les aime comme tels. Si une harangue est bien tournée, je la lis avec plaisir – que m’importe son auteur ? et sans doute avec un plaisir bien plus vif, œuvre de M. Hume ou du docteur Robertson, que si elle eût reproduit les paroles mêmes de Caractacus, d’Agricola ou d’Alfred le Grand.

Jane Austen, Catherine Morland

 

      C'est de cela qu'il est question ici: des scénarios que nous élaborons pour maîtriser le réel et de la façon terrible dont le réel s'y prend pour nous répondre.

Emmanuel Carrère, Un roman russe;

 

      Le roman s'est écrit mutatis mutandis, en changeant ce qui devait être changé, en inventant ce qui n'est pas su. Cela n'est pas, au sens strict, une contrainte oulipienne pour écrire du roman, c'est simplement une méthode (assez oulipienne d'ailleurs) avec un but, si l'on veut bien que la vie concrète soit beaucoup moins un point de départ qu'un aboutissement du roman. 

Jacques jouet, L'amour comme on l'apprend à l'école hôtelière.

 

      Vous devriez lire et accepter son contenu suivant la valeur qu'il paraît avoir, exactement comme j'accepte ce que je vois... (...) Sans demander si ce qui est en dessous est authentique (...) Cela ne fait-il pas partie de la confiance qu'on doit avoir dans la nature des gens et dans ce que l'on voit de manière générale?

Philip Kindred Dick, Le Maître du Haut-Château.

 

      Que cet objet n'ait aucune historicité, ni aucune valeur artistique, esthétique, et qu'il comporte cependant une valeur immatérielle, cela tient du miracle. Précisément parce que c'est une bricole misérable, minuscule, paraissant dénuée de valeur; cela, Robert, tient au fait qu'elle possède le wu. Car, c'est un fait, le wu se trouve dans les endroits les moins imposants; comme dans l'aphorisme chrétien, dans "les pierres rejetées par le bâtisseur". On prend conscience du wu dans des objets de rebut tels qu'un vieux bâton, une boîte de bière rouillée abandonnée sur le bord d'une route. Cependant, dans ces cas-là, le wu se trouve à l'intérieur de l'observateur. C'est une expérience religieuse. Ici l'artisan a mis le wu dans l'objet, il n'a pas simplement constaté qu'il contenait le wu

Philip Kindred Dick, Le Maître du Haut-Château.

 

      De toutes les œuvres que produit un peintre, la moitié seulement au maximum est authentique. Picasso lui-même n'a jamais su peindre chaque fois un authentique. Moi, par contre, je n'ai jamais échoué, un Klee peint par moi est un véritable Klee, sur mes Dali, mes Matisse et mes Chagall, il n'y a pas la moindre faiblesse ni le moindre défaut. C'est une affaire de transsubstantiation de la couleur, la couleur doit se transformer pour devenir quelque chose de plus élevé et de plus merveilleux que la couleur.
      L'authenticité est une qualité de l'oeuvre, elle n'a rien a voir avec celui qui l'a exécutée. Aucun artiste n'est tenu d'être aussi rigoureux en matière d'authenticité que celui qui crée les images des autres. Celui-là doit se trouver au niveau où il peint. Je suis obligé non seulement d'être Léger, Braque ou La Fresnaye, mais je dois être tout l'art de la peinture. C'est une question de pénétration. De pénétration et de technique. Vous comprenez?

Torgny Lindgren, Paula ou l'éloge de la vérité

 

      J'ai toujours été quelqu'un qui écoute en douce, à commencer par mes parents, quand ils discutaient tous les deux et que j'essayais de décrypter leurs murmures angoissés. Je me suis planqué derrière des portes entrouvertes pour surprendre les conversations de mes confrères, de mes patients, j'ai tout fait pour capter les conversations intimes d'inconnus, dans les cafés ou à bord des trains. C'est ainsi que j'ai découvert que presque toutes contenaient d'imperceptibles traces de mensonge. Je me suis demandé s'il en avait toujours été ainsi, si les humains avaient toujours eu besoin de ces petits détours mensongers pour que leurs échanges aient une possibilité d'aboutir. 

Henning Mankell, Les chaussures italiennes

 

      Un mensonge raconté plusieurs fois à cette faculté étrange d'acquérir une sorte de consistance. À mesure qu'on se le répète, il devient aussi solide et rassurant que la vérité. 

Nicholas Evans, Les blessures invisibles 

 

      Si comme la vérité, le mensonge n'avait qu'un visage, la situation serait meilleure, car il nous suffirait de prendre pour certain l'opposé de ce que dirait le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille formes et un champ d'action sans limites. 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 9 : Sur les menteurs (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Il n'avait jamais eu l'intention de lui mentir. Ni à elle, ni à personne d'autre. Simplement, chez lui, c'était une seconde nature. Il mentait tellement, depuis si longtemps, qu'il ne s'en rendait même plus compte. Pour la plupart des gens, les mensonges avaient de telles conséquences qu'ils hésitaient à en dire, ou alors seulement un ou deux. Pour Ray, c'était l'inverse. La vérité lui avait toujours attiré des ennuis. Et de toute façon, il n'avait jamais compris pourquoi les gens tenaient tant à la dire. En général, c'était cela justement qui les rendait si malheureux. Ce qu'ils voulaient, au fond, c'était des mensonges. Et Hooywood, c'était quoi, sinon une usine à vendre des mensonges qui nourrissaient les rêves des gens et les rendaient heureux? 

Nicholas Evans, Les blessures invisibles

 

(...) Qu'elle imposture! 
Sans imposture, la vérité n'est rien. 
Mais que veux-tu que je fasse de cette imposture qui triomphe de tout? 
La vérité est toujours trop simple, trop pauvre pour contenter les hommes. 
Pourquoi l'homme à-t-il besoin qu'on lui promette, à ce point, plus et mieux que la vie ne pourra jamais lui donner? 
Sans doute parce que les hommes ont besoin pour se divertir de l'ennui, et pour s'émouvoir d'une part d'illusion et d'erreur... 
Mais le prix à payer est exorbitant! 
La nature est la première à nous abuser. C'est par l'illusion et le mensonge qu'elle nous rend la vie sinon plus aimable du moins plus supportable. 
Mais, je te le répète, à quel prix! 

Gérard de Cortanze, Assam

 

 

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