Le Café Littéraire  /  Le vin

 

       Qu'est-ce que le vin? C'est un corps vivant où se tiennent en équilibre les «esprits» les plus divers, les esprits volants et les esprits pondérés, conjonction d'un ciel et d'un terroir. Mieux que tout végétal, la vigne trouve l'accord des mercures de la terre donnant ainsi au vin son juste poids. Elle travaille tout le long de l'année en suivant la marche du soleil à travers tous les signes zodiacaux. Le vin n'oublie jamais, au plus profond des caves, de recommencer cette marche du soleil dans les «maisons» du ciel. C'est en marquant ainsi les saisons qu'il trouve le plus étonnant des arts: l'art de vieillir. 

Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos

 

      Mais l'été finissait. Le raisin étant mûr plus tôt que prévu, il fallut vendanger. Ce qu'il n'avait pu accomplir l'année passée, il pouvait s'y consacrer aujourd'hui, il le devait aussi. Il fallait respecter chaque étape, chaque geste, car ce temps rythmé donnait un sens à la vie. Choisir les grappes et les cueillir avec soin, presser les grains les jambes et les pieds nus comme dans une danse, placer un robinet au bas de la cuve pour en soutirer le jus, mettre le raisin foulé dans le pressoir pour qu'il en rende un nouveau jus, faire couler ces deux jus dans des fûts dont la bonde restait ouverte, laisser les impuretés s'évacuer, attendre douze à vingt jours que la fermentation ait lieu. Au bout d'un mois, le vin de Cortanze, de la vigna si Rivelli, serait prêt à boire. 

Assam, de Gérard de Cortanze

 

      Baptiste en fait de vendange mangeait les grappes de raisin que sa terre voulait bien donner, à même le pied. Il le faisait goûter grain à grain à qui voulait. Le temps que durait l'agitation de la vendange sur les parcelles voisines, Baptiste, sourire aux lèvres, était lui aussi au milieu de ses sarments, à journée faite. Il donnait éventuellement un coup de main pour vendanger le raisin du voisin mais personne ne cueillerai le sien.

Anne Delaflotte Mehdevi, Fugue

 

     Le projet fou, à l'origine de la rencontre entre Vladimir Wagner et Alain Baud, c'est de faire du vin en Sibérie. Moins 45 l'hiver, et un été relativement court, ce ne sont pas les meilleures conditions a priori. Seulement Vladimir a un atout: la terre noire. C'est mieux que tu terreau, c'est le nutriment parfait pour la végétation. En plus il existe une loi en Russie: si vous êtes agriculteur et que vous plantez une culture qui s'avérera utile pour la collectivité, après cinq ans la terre vous appartient. Incroyable? C'est pourtant Vladimir qui le dit...

Philippe B. Tristan, Carnets de Sibérie

 

      Le vin (une bouteille d'aleatico de 1818) était dépouillé comme le style de Racine et, comme lui, fait de plusieurs bouquets superposés: un vrai vin classique.

Edmond Jaloux, Les Amours perdues

 

      Edmond Jaloux nous fait sentir dans un vieux vin, dans un vin «dépouillé », «plusieurs bouquets superposés». En suivant l'écrivain, nous allons reconnaître toute la verticalité d'un vin. Ces «bouquets superposés», de plus en plus délicats, ne sont-ils pas à l'opposé d'un vin qui aurait un «arrière goût»?

Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos

 

      On sentait déjà le vin, le raisin pilé, séché. Ils arrivèrent devant une porte fermée par deux serrures. Oriol l’ouvrit, et élevant soudain au-dessus de sa tête le flambeau, montra vaguement une longue suite de barriques alignées et portant sur leur flanc ventru un second rang de fûts moins gros. Il fit voir d’abord que cette cave de plain-pied s’enfonçait dans la montagne, puis il expliqua les contenus des pièces, les âges les récoltes, les mérites, puis, lorsqu’on fut arrivé devant le cru de la famille, il caressa de la main la futaille ainsi qu’on fait sur la croupe d’un cheval aimé, et d’une voix fière: Vous allez goûter chélui-là. Il n’y a pas un vin en bouteille qui le vaille, pas un, ni à Bordeaux ni ailleurs. Car il avait l’amour violent des campagnards pour le vin resté en pièce. 
Colosse, qui suivait portant un broc, se pencha, tourna le robinet de la chantepleure, tandis que le père l’éclairait avec précaution comme s’il eût accompli un travail difficile et minutieux.

Guy de Maupassant, Mont-Oriol

 

      Le vin coulait à flots, la chère était succulente et les propos à peu près conformes à ceux que les artistes d'aujourd'hui poursuivent en festoyant dès lors qu'ils brûlent de l'ardent désir d'exprimer tout ce qu'ils ont sur le coeur...

Denis Grozdanovitch, Petit traité de désinvolture.

 

      Regardez autour de vous, c'est bien connu: le vin parle! (...) Il crie le vin, il vocifère, il vous chuchote à l'oreille. Il fait de vous le confident de choses admirables et de projets magnifiques. (...) Chaque bouteille vous découvre un parfum d'autres temps et d'autres pays. Et chacune vous offre son bouquet de souvenirs.

Joanne Harris

 

      Le vin, mon cher garçon, et dans le vin, la vérité...

Platon, Le banquet, (dans La Couronne et la Lyre, de MargueriteYourcenar).

 

      Après avoir longtemps marché, j'entrerais dans un grand café, on me servirait un Campari, un vrai, très amer et sucré, dans un verre conique à haute jambe. Assis dans un angle sur la banquette de cuir, près de la vitrine, je boirai lentement ce cristal rouge, j'en sentirais la couleur, la chaleur et l'éclat de rubis m'envahir tout entier, ce serait un instant de bonheur indicible comme tout bonheur. Je verrais passer tous ces hommes et toutes ces femmes, ils auraient, elles auraient des visages heureux. Et Sylvie entrerait.

François-René Daillie, Le Divertissement

 

      Sur les liens qu'entretiennent les bonheurs et le jadis il faut citer la particularité des vins français. Ils fondent leur pouvoir d'émerveiller le corps qu'ils envahissent par leur lien au passé.
      Les romains puis les Français résolurent de conserver en bouteille la saison en ce qu'elle avait d'unique.
      Chaque vin est une année inéchangeable. (Mais il faut ajouter que rien n'est échangeable que la monnaie. Tout le reste est inéchangeable.)
      Jouissance du révolu singulier et indicible: il s'agit du bonheur.
      Les morts vous offrent au-delà de leur vie cette jouissance.
      Il faut dire comme au nord de ce monde: En ce qui concerne le jadis les bols sont d'anciens crânes.

Pascal Quignard, Sur le Jadis

 

     ...il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Charles Baudelaire.

 

      En adoptant Dionysos comme patron de leur activité, en révérant en lui le dispensateur de l'euphorie dont une belle récolte de vin était le gage, les vignerons de l'Égée ne firent pas que rendre à cette divinité d'importation récente le service de la naturaliser en l'implantant au terroir et en l'adjoignant, sans l'y confondre, à la foule quasi anonyme, mais profondément ancrée dans la religiosité des paysans, des démons agraires. Au surplus, le vin, sang de la vigne, dans lequel on pensait que, le feu s'unissait au principe humide, qui exerçait sur l'âme des effets tour à tour exaltant et terrifiants, se prêtait merveilleusement à symboliser l'élément divin dont les Anciens croyaient reconnaître la manifestation dans l'épanouissement de la vie végétale. Un mot qui se rencontre chez les poètes tragiques et qui n'a point de correspondant dans notre langue, ganos, témoigne de l'association qu'on établissait entre les idées d'éclat et de scintillement, d'humidité vivifiante, d'aliment succulent et de joie. La pluie, les eaux courantes, les prairies arrosées, les fleurs ont du ganos, et aussi le miel que les abeilles en extraient, le lait que donnent les troupeaux. Le vin est essentiellement le ganos de la vigne ou le ganos de Dionysos.

H. Jeanmaire, Dionysos, histoire du culte de Bacchus.

 

      Il ouvrit le réfrigérateur et étudia son contenu. Non, le temps s'était rafraîchi et Guido eut soudain envie de vin rouge. Dans le placard, il prit une bouteille portant le nom de Masetto Nero et étudia l'étiquette, incertain de sa provenance.
      Il retourna jusqu'à la porte du séjour. "Dis-moi, c'est quoi, le Masetto Nero? Et d'où vient-il?
      D'un vignoble qui s'appelle Endrizzi, c'est quelque chose que mon père nous a fait parvenir", répondit-elle sans lever les yeux de son livre.
      Cette explication laissa Brunetti d'autant plus perplexe qu'il ne pouvait déterminer les proportions de ce que faire parvenir voulait dire, quand le comte Orazio Falier était l'expéditeur. S'agissait-il de douze caisses, arrivées sur sa vedette personnelle? Ou d'une seule bouteille, apportée par l'un de ses employés pour qu'ils la goûtent? Ou alors avait-il acheté ce vignoble et "fait parvenir" quelques bouteilles pour qu'ils disent ce qu'ils en pensaient?

Donna Leon, Le cantique des innocents

 

      Un ou deux mois plus tard, j'ai reçu douze bouteilles de résiné commandées l'été précédent par l'intermédiaire d'un ami grec. Non pas un de ces ignobles casse-tête à faire danser les chèvres, qui déversent leur puanteur de térébenthine dans les échoppes à touristes de Patmos ou de la pLaka, mais bien ce nectar fleurant la cire d'abeille dont se régalaient les dieux avant l'être délogés de l'Olympe.

Jean-Marie Laclavetine, Le rouge et le blanc.

 

      Le vin est symbole de la vie cachée, de la jeunesse triomphante et secrète. Il est par là, et par sa rouge couleur, une réhabilitation technologique du sang. Le sang recréé par le pressoir est le signe d'une immense victoire sur la fuite anémique du temps... L'archétype de la boisson sacrée et du vin rejoint, chez les mystiques, l'isomorphisme aux valorisations sexuelles et maternelles du lait. Lait naturel et vin artificiel se confondent dans la juvénile jouissance des mystiques.

G. Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire.

 

      Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme / Ecoutez la chanson lente d'un batelier / Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes / Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
      Debout chantez plus haut en dansant une ronde/ Que je n'entende plus le chant du batelier / Et mettez près de moi toutes les filles blondes / Au regard immobile aux mattes repliées
      Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent / Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter / La voix chante toujours à en râle-mourir / Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
      Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

Guillaume Apollinaire, Alcools (Nuit rhénane)

 

      Et ici maintenons que non rire, ains boire est le propre de l'homme, je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bêtes, je dis boire vin bon et frais. Notez, amis, que de vin divin on devient, et n'y a argument tant sûr, ni art de divination moins fallace. Vos académies l'affirment, rendant l'étymologie de vin, lequel ils disent en grec OINOS, être comme vis, force, puissance, car pouvoir il a d'emplir l'âme de toute vérité, tout savoir et philosophie. Si avez noté ce qui est en lettres ioniques écrit dessus la porte du temple, vous avez pu entendre qu'en vin est vérité cachée. La dive Bouteille vous y envoie: soyez vous-mêmes interprètes de votre entreprise.

Rabelais, Le cinquième livre.


XXVII
      Je tombais de sommeil et la Sagesse me dit: Jamais, dans le sommeil, la rose du bonheur n'a fleuri pour personne. Pourquoi t'abandonner à ce frère de la mort? Bois du vin!... Tu as des siècles pour dormir.

XXXVI
      Bois du vin... c'est lui la Vie éternelle, C'est le trésor qui t'est resté des jours de ta jeunesse: La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres! Sois heureux un instant, cet instant c'est ta vie.

LXXIX
      Bois du vin, ton corps un jour sera poussière, Et de cette poussière on fera des coupes et des jarres... Sois sans souci du Ciel et de l'Enfer: Pourquoi le sage se troublerait-il de telles choses?

CXVI
      Quand je serai terrassé sous les pieds du destin, Et que l'espoir de vivre sera déraciné de mon coeur, Veille à faire une coupe avec ma poussière: Ainsi, rempli de vin, je revivrai peut-être.

Les quatrains d'Omar Kháyyám (traduits du persan par Charles Grolleau).

 

... Sans vin pur, sans autels, sans hymnes, sans guirlandes,
La Mort est le seul dieu qui ne veut pas d'offrandes;
Tes grains d'encens brûlés ne sauraient l'émouvoir,
Et l'Amour qui peut tout est dur lui sans pouvoir...

Niobé, La mort (dans La Couronne et la Lyre, de Marguerite Yourcenar)

 

      Tout à coup, comme par intuition, mes regards se portèrent sur le haut de l'étagère, et j'aperçus une bouteille de vin vieux, que j'avais reçue en héritage. Il paraît que cette liqueur avait été pressée à l'occasion de ma naissance.
...
      Ma nourrice m'a dit qu'au moment des adieux, ma mère remit à ma tante, la priant de la conserver à mon intention, une bouteille de vin rouge mêlé de venin de naja. Quel souvenir plus précieux une bayadère pouvait-elle laisser à son fils? Vin rouge, élixir de mort, dispensateur du calme éternel! Il se peut aussi qu'elle ait pressé sa vie comme une grappe de raisin et qu'elle m'en ait livré le suc, mêlé au poison qui tua mon père.

Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle (traduit du persan par Roger Lescot).

 

     Chaque bouteille d'honnête vin porte en elle tout un paysage, et recèle un nombre infini d'histoires plus ou moins mystérieuses, plus ou moins authentiques ou légendaires, que l'amateur désespère de découvrir toutes, et aux charmes desquelles il succombe comme Sultan à la voix de Dinarzade. "L'amour, affirmait Jacques Chardonne, c'est beaucoup plus que l'amour." Le vin, c'est beaucoup plus que le vin.

Jean-Claude Pirotte, Les contes bleus du vin 

 

      Veuf de ceps, mon pays natal buvait du vin. Le petit bourgogne anonyme y coulait en chopines, en setiers et demi-setiers, en verrinées. il signait sa présence et sa vogue, sur les tables de bois grattées au tesson de verre, en cercles violâtres indélébiles. Les soirs d'hiver, le vin jeune six sous le litre bouillait à pleins pots, et dans son écume rose dansait la rouelle de citron et l'épave de cannelle, pêle-mêle avec ses dix grains de poivre et les radeaux des rôties naufragées.
Est-ce grâce au vin à six sous le litre que se forment une révérence, une compétence? Non. C'est toujours l'amour qui décide de tout. La merveilleuse vitalité d'une mémoire enfantine assemblait, en moi, un château solide de souvenirs: les miaulements hivernaux, les fortes détonations des bûches, les jets de gaz bleu qu'on appelle chez nous "pets de bois", la saveur de la frottée à l'ail  un Bourguignon consommait autant et plus d'aulx qu'un Provençal, chacun de mes sens, empanaché de rurale poésie, secouru par le lyrisme du vin, travaillait à faire, d'une enfant de la Puisaye, la très sortable Bourguignonne que je suis restée. Ce que n'eût pas parfait le vin au litre, je le trouvai dans la cave paternelle.
... 
      Monseigneur le Vin de Bourgogne paradait dans la tasse d'argent, dans le verre à patte et le gobelet, rougissait l'ombre profonde des souterrains, les nappes fleuries et les tables d'auberges. Il entendait les discours officiels et les pétards d'artifice; il s'égouttait dans la poussière chaude sous les tentes foraines, donnait son aide puissante aux pâtés en croûte et aux gigots à l'ail... De trois jours il ne me quitta pas et fit de moi sa victime élue, une victime un peu trop consentante...

Colette, Le Fanal bleu.

 

      Les gens modestes, attentifs aux signes de l'existence sociale, déléguaient au vin le rôle d' "un rite de passage". Permission était accordée aux enfants de rosir leur eau un jour de communion, puis, un jour solennel, ils buvaient leur premier verre de vin. Il fallait qu'ils fussent bien modestes (et simples d'esprit, de culture) pour ainsi s'esbaudir autour de l'enfant et l'applaudir à la dernière gorgée. C'est si peu de chose et c'était aussi une espèce de rite, tout comme le première cigarette, la première montre (et parfois la seule, on la conserverait toute la vie), le premier vélo. Qui, de nos enfants, se souvient encore de son premier verre de vin ?

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur.

 

      J'avais décidé de rosir mon blanc d'une demi-larme de crème de cassis. Bien qu'assez strict sur le principe qu'un chablis Montée-de-Tonnerre se déguste nature, je ne suis pas borné au point de rester obstinément rebelle à toute extravagance. Et puis cette indéfinissable angoisse, que je sentais sourdre en moi ce soir finissant, sans doute m'avait-elle poussé aussi à cet excès de douceur. Ce que je supporte le plus mal en ces début d'automne où la vendange bat son plein dans les vignes alentour, ce sont ces nuées de moucherons qui s'entêtent à tourniller au-dessus des boissons, lorsqu'on trinque sous la tonnelle, et forcent l'arrogance jusqu'à parfois venir se tuer dans votre verre. Mais quand on est seul, comme je l'étais ce soir, et inquiet un peu à propos du tout et du rien, alors cet infernal rigodon de moucherons ivres prend des allures de défi.

Pierre Autin-Grenier, Je ne suis pas un héros.

 

      Sauternes! répéta Théo, hilare.
      Le vin était de soie, de miel, de moelle et d'acacia. Il roulait sur la langue en lourdes et pulpeuses écharpes, tapissant l'intérieur de la bouche d'une lente pellicule de saveurs. 

Alain Gerber, Le faubourg des coups de trique.

 

      L'ivresse, nous déclara-t-elle au cours d'un de ses rares moments de confidence, est un crime commis contre l'arbre, contre le fruit, contre le vin lui-même. C'est un crime de société, c'est un abus de confiance, comme le viol est un abus du désir. (...) La vigne est cultivée avec amour du bourgeon jusqu'au fruit. Son jus est distillé, puis soumis à tout le processus de fermentation et de manipulation qui fait de lui ce qu'il est: le vin. Ce vin-là mérite sûrement beaucoup mieux que d'être ingurgité à l'excès par quelque imbécile dont la tête est pleine de stupidités. Ce vin-là mérite notre vénération. Il doit être bu dans la joie et la générosité.
      Oh, pour ça, ma mère comprenait le vin! Elle comprenait le sucrage, la fermentation, le bouillonnement et la maturation dans la bouteille, puis la coloration et la lente transformation qu'il subit et enfin la glorieuse naissance d'un nouveau cru, avec son merveilleux bouquet d'arômes, un miracle comme les fleurs de papier que le prestidigitateur fait sortir de son chapeau.

Joanne Harris, Les cinq quartiers de l'orange.

 

      En Franche-Comté, je m'étais habitué au vin (jaune ou rosé d'Arbois) et je préférais boire au comptoir de certains cafés un ou deux ballons de rouge. Ce qui fait que vers sept heures du soir, avant de revenir dîner avec ma mère (mon père, jugé comme collaborateur, était emprisonné à Fresnes), j'étais toujours d'excellente humeur.

Alain Jouffroy, La bicyclette du bout du monde.

 

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
        D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
        Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal (Le poison).

 

      C'est le vin des longs silences et des grognements rocailleux au coin des comptoirs perdus. C'est le vin des attentes sans retour. C'est le vin qui s'avale en ridant le front comme on boit toutes les purges du quotidien martyre. C'est le vin Baudelairien et de toutes les navrances,
          Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur,
          Un baiser libertin de la maigre Adeline;
          Les sons d'une musique énervante et câline,
          Semblable au cri lointain de l'humaine douleur...
et cet homme au regard louche qui lève d'une main tremblante son ballon de sang noir jusqu'à ses lèvres ignore que son geste est encore malgré toute honte un geste de poète.

Jean-Claude Pirotte, Les contes bleus du vin.

 

    Il but, oublia, revécut, et, soudain éclairé, vit la brute qu'il allait devenir, non par la faute de la boisson, mais par la faute du travail. La boisson n'était que l'effet, non la cause. Elle succédait inévitablement au travail comme la nuit succède au jour. Ce n'était pas en devenant  une bête de somme qu'il gagnerait les sommets lui chuchotait le whisky à l'oreille et il approuva l'avis. Le whisky était sage et il connaissait bien son oeuvre.

Jack London, Martin Eden

 

      Je suis marchand de vin, dit-il dès qu'il fut assis. Je puis fournir un très bon vin à des prix assez bas, je donne dix pour cent d'escompte si l'on paie comptant. J'ai du vin nouveau.
     
― Mais je crains, répondit M. Grobe, de préférer le vin vieux.
      ― Ma firme, dit M. Weston, est établie depuis longtemps, et quand je déclare que le vin que je vous offre est nouveau, c'est seulement pour opposer ce cru à notre vin le plus vieux et le plus fort, dont nous avons pas mal de foudres en réserve, mais que nous ne livrons que sur demande très spéciale.
     
Un vin noir d'un prix élevé, je suppose? dit M. Grobe.
     
Oui, un vin mortel, répondit M. Weston à voix basse et nullement du goût du patron Bunce, ajouta-t-il en souriant.
      (...)
     
Ah, remarqua M. Grobe, il vaudrait mieux, je crois, commencer par votre vin doux.
     
M. Grobe a bien raison, dit M. Bunce en riant, car sans doute ce vin noir dont parle M. Weston vous ferait un homme si ivre-mort qu'il ne se réveillerait plus jamais.

Théodore Francis Powys, Le Bon Vin de M.Weston

 

      Elle choisit du melon avec du jambon de pays, lui, du boudin noir. Un boyau rempli de sang de porc, cuit à la vapeur, et servi avec de la purée de pommes de terre. Lorsque la lame de couteau l'incisait, se déversaient dans l'assiette blanche en dégageant une odeur chaude, particulière, divers éléments d'un brun presque noir, que l'on mangeait mélangés à un peu de purée. Il croyait se souvenir qu'ils avaient également bu un Graves dont il avait oublié l'année. Elle mangeait en silence, mais avec appétit, elle savait aussi apprécier le vin, et elle souriait parfois en lui jetant un regard à l'oblique par-delà le verre. Bientôt, sous l'effet du vin, un éclat couleur de rose se répandit lentement sur ses joues blafardes. Ses prunelles d'un bleu cendré étaient paisibles quand elle souriait, mais lorsqu'elle reprenait une expression ordinaire, le romancier, habitué à déchiffrer des prunelles noires, éprouvait une certaine angoisse.
(...)
     
J'ai beaucoup bu durant ce voyage. C'est la première fois que je bois autant. Du bordeaux comme du bourgogne. S'agissant de bourgogne, en Côte d'or, tous les crus, Vougeot, Nuits-Saint-Georges, Gevrey-Chambertin… Et chaque fois, je m'arrangeais pour visiter les caves. Je buvais, dès que la griserie était passée je buvais à nouveau, si bien que j'étais dans un nuage dès le matin. J'avais le cerveau imbibé de vin ! Mais comme c'était toujours des crus d'exception, jamais l'ivresse n'a été pénible. Si le vin est bon, on peut boire et manger sans en souffrir. Bien au contraire, on éprouverait une sensation de légèreté. C'est ce que j'ai compris.
(...)
      Quant à la Romanée-Conti… Là aussi, j'ai visité le domaine de fond en comble et je n'ai pas été déçu. Le vignoble, les caves aussi. Il n'y a pas une machine. Dans la pénombre, un bonhomme, tout seul, en train de boucher les bouteilles. C'est tout. Coller les étiquettes est la tâche des femmes, mais elles aussi ne sont que deux. Elles sont assises face à face à l'extérieur des caves et travaillent sans bruit. La manufacture primitive. A l'état pur. Le travail manuel, sans mélange. Je dois dire que c'était émouvant. Une vision idyllique. C'est sans doute le cas de dire : Que c'est bon, nom de nom !
(...)
      … quand le vin est bon et le repas équilibré, on a beau boire et manger, on n'en souffre pas. Ça n'endort pas, et ça ne soûle pas. […] J'avais l'esprit clair, limpide. C'était donc ça, la sublimation, me suis-je dit. Poussé à l'extrême, l'appétit prend une dimension spirituelle. Une expérience enrichissante.
(...)
À vingt ans, on ne choisit pas.
À trente, le Bourgogne vous séduit.
À quarante, le Carmel, ou encore le Bordeaux.
À cinquante, on ne boit plus, on apprécie.

Takeshi Kaïko, Romanée-Conti-1935


      Et alors ! Tous les grands peintres ça picolait. Tous des poivres. Van Gogh, Utrillo, la peinture à l'eau, c'était pas leur fort.

René Fallet, Le beaujolais nouveau est arrivé


     C'était l'heure de l'apéritif à Saint-Pons : des hommes, alignés le long du zinc, le visage boucané et encore couvert de la poussière des champs, discutaient avec animation, leur accent aussi fort que le tabac de leurs cigarettes. Max commanda un Ricard et, conscient de sa pâleur et de sa condition d'étranger, s'assit dans un coin. Par la porte ouverte, il suivait la partie de boules en cours. Les joueurs évoluaient à pas lents et s'interpellaient d'une extrémité du terrain à l'autre. Le soleil du soir tombait obliquement sur la place, baignant les maisons de pierre dans une lumière couleur de miel, tandis que le juke-box du café égrenait les succès d'Aznavour.

Peter Mayle, Un bon cru


      Il n'y a pas d'ivresse académique. Le buveur est un violeur de dictionnaire, il aime chanstiquer la syntaxe, bousculer la langue, la faire danser comme une joyeuse luronne. Il sait abreuver son cochon, souffler dans l'encrier, dépuceler une fillette, s'affûter le sifflet, se beurrer la gaufre, se bitumer la gueule, se rincer la gargarousse, se dégraisser les dents, se laver le tuyau, s'en jeter un dans le plomb (ou dans la trappe), mettre des lunettes en peau de saucisson et prendre son lit en marche.

      Argot de buveur ou trouvaille surréaliste, le vocabulaire de l'ivrogne a pour vocation éminente de réenchanter le monde et la vie.

      C'est l'éternelle leçon de Rabelais en son Gargantua : - Je mouille, je humecte, je boy, et tout de peur de mourir. - Beuvez tousjours, vous ne mourrez jamais. - Si je ne boy, je suys à sec, me voylà mort. Mon âme s'en fuyra en quelque grenoillère.

      En sec, jamais l'âme ne m'habite. - Sommeliers, ô créateurs de nouvelles formes, rendez-moi de nom beuvant beuvant !


Sébastien Lapaque, Triomphe de Dionysos

 

      "Et nous aurons aimé le vin des rêves comme jamais, nous aurons vendangé les sourires et les regards, nous aurons parcouru la pénombre des anciennes venelles au pied des vignobles lumineux, nous aurons exploré les niches où dorment les plus improbables flacons de jaune, nous aurons mesuré jour après jour la véraison des grappes et l'allure des nuages, nous aurons habité les faubourgs autour desquels la vigne s'éveille et se range et verdoie sur les coteaux, nous aurons bu l'amour de climats en climats, de parcelle en parcelle, et nous saurons encore que la vigne voisine, sous la protection du clocher de Saint-Just, portait le nom de paradis,
car il est l'heure, qui sait? de parler au passé."

Jean-Claude Pirotte, Expédition nocturne autour de ma cave


      Je crois que je vais m'offrir comme apéritif un petit verre de prunelle.
Elle ne le lui déconseilla pas et il ouvrit le buffet. Il avait le choix entre prunelle et l'eau-de-vie de framboise. Toute les deux venaient de chez sa belle-soeur, en alsace. La framboise était plus parfumée et il suffisait d'une petite gorgée qu'on gardait dans la bouche pour que le palais reste parfumé pendant une demi-heure.
      Tu en veux une goutte ?
      Non. Tu sais bien que cela m'endort.
      Il régnait de bonnes odeurs, à peine déformées par le rhume, et il parcourut les hebdomadaires qu'il n'avait pas le temps de lire pendant la semaine.
      C'est curieux de voir que, dans un certain milieu, les régles de vie n'existent plus ....
      Elle ne lui demanda pas à quoi il faisait allusion. Il restait malgré tout, malgré lui-même, plongé dans l'affaire Chabut et il lui arriva ainsi plusieurs fois de prononcer une petite phrase qui s'y rapportait.
      Quand une bonne centaine de personnes ont plus envie de tuer un homme...
      Qui était donc le petit bonhomme claudicant qui mettait tant d'habilité à se fondre dans la foule ? Et comment se trouvait-il presque toujours à l'avance, aux endroits où Maigret se rendait ?

Claude Simenon, Maigret et le marchand de vin

 

XXXIII - Usbek Rhédi, à Venise
Le vin est si cher à Paris, par les impôts que l'on y met, qu'il semble qu'on ait entrepris d'y faire exécuter les préceptes du divin Alcoran qui défend d'en boire.
Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis m'empêcher de la regarder comme le présent le plus redoutable que la nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la vie et la réputation de nos monarques, ç'a été leur intempérance: c'est la source la plus empoisonnée de leurs injustices et de leurs cruautés.
Je le dirai, à la honte des hommes: la loi interdit à nos princes l'usage du vin, et ils en boivent avec un excès qui les dégrade de l'humanité même; cet usage, au contraire, est permis aux princes chrétiens, et on ne remarque pas qu'il leur fasse faire aucune faute. L'esprit humain est la contradiction même: dans une débauche licencieuse, on se révolte avec fureur contre les préceptes, et la loi, faite pour nous rendre plus justes, ne sert souvent qu'à nous rendre plus coupables.
Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la raison, je ne condamne pas de même ces boissons qui l'égaient. C'est la sagesse des Orientaux de chercher des remèdes contre la tristesse avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses. Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque; mais les Asiatiques, plus sensés qu'eux, et meilleurs physiciens en cela, prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai et de charmer le souvenir de ses peines.
Il n'y a rien de si affligeant que les consolations tirées de la nécessité du mal, de l'inutilité des remèdes, de la fatalité du destin, de l'ordre de la Providence, et du malheur de la condition humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la considération que l'on est né misérable. Il vaut bien mieux enlever l'esprit hors de ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible, au lieu de le traiter comme raisonnable.
L'âme, unie avec le corps, en est sans cesse tyrannisée. Si le mouvement du sang est trop lent; si les esprits ne sont pas assez épurés; s'ils ne sont pas en quantité suffisante: nous tombons dans l'accablement et dans la tristesse. Mais, si nous prenons des breuvages qui puissent changer cette disposition de notre corps, notre âme redevient capable de recevoir des impressions qui l'égaient, et elle sent un plaisir secret de voir sa machine reprendre, pour ainsi dire, son mouvement et sa vie.
De Paris, le 25 de la lune de Zicaldé, 1713.

Montesquieu, Lettres persanes

 

 

Accueil / Haut de page   / Retour à la liste   /   Bibliographie  /  
Calendrier
  /  A propos  /  Expositions  /  Rencontre  / 
Auteurs
  /  Entretiens / Sorties