Le Café Littéraire /ivresses

 

 

       La caravane pressée de nos jours, comme elle passe !
       Ne laisse pas s'effacer
l'instant de plaisir qui passe.
       Du lendemain des convives que te soucies-tu, ma belle ? 
       Vite incline la bouteille et buvons, car la nuit passe.
       Vivre te soit bonheur !

Omar Khayyam

       

        Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin, ce serait l'ivresse. 

Audiard

       M. Grinsted est revenu sans tarder muni d'un plateau, de coupes à champagne et d'une bouteille de Dom Perignon dans un seau. Oncle Leander l'a débouchée lui-même, avant de remplir les verres, que le majordome a distribués. 
      
À Marie-Blanche, a dit mon beau-père en levant le sien. Et à sa quatorzième année. 
       Tout le monde l'a imité et m'a félicitée. Je me suis soudain prise pour une grande personne moi aussi. Je n'avais encore jamais bu de champagne, cela me piquait les narines, mais c'était délicieux. 
       Je me demande si cet épisode ne marque pas le début de ma vie de beuveries
ce premier verre, mémorable, à La Héronnière, pour mes treize ans; une impression de maturité, et la proximité des adultes. Les bulles semblaient me monter droit au cerveau, je me sentais gaie et légère; ma timidité, mes inhibitions, même ma peur de maman paraissaient s'évanouir. 

Jim Fergus, Marie-Blanche

 

       Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
       Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
       Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXIII

 

       Voici venir les jours où les œuvres sont vaines
       Où nul bientôt ne comprendra ces mots écrits
       Mais je bois goulûment les larmes de nos peines
       Quitte à briser mon verre à l’écho de tes cris
       Je bois joyeusement faisant claquer ma langue
       Le vin tonique et mâle et j’invite au festin
       Tous ceux-là que j’aimai ayant brisé leur cangue
       Qu’ils viennent partager mon rêve et mon butin
       Buvons joyeusement ! chantons jusqu’à l’ivresse !
       Nos mains ensanglantées aux tessons des bouteilles
       Demain ne pourront plus étreindre nos maîtresses.
       Les verrous sont poussés au pays des merveilles.

  Robert Desnos, Le poème à Florence (extrait)

 

Après le dessert et ce dernier verre, j'étais complètement, désespérément saoule. L'expression triomphante de ces dames Anglaises m'a brusquement exaspérée. Me levant en vacillant, je leur ai jeté une telle insulte qu'en y repensant aujourd'hui, je rougis encore. J'allais faire bien pire dans ma longue carrière d'ivrogne, mais c'était la première fois. S'ensuivit un silence stupéfait, et Arthur, interloqué, éclata de rire. J'ai repoussé mon siège, m'apprêtant, indignée, à quitter la pièce. Mais j'en fus incapable, j'avais la tête qui tournait et, perdant l'équilibre, je me suis écroulée sur la table dans un fracas d'assiettes brisées. 

(...) 

Quand nous en avions le temps, oui, nous allions dans les bars, et là, je buvais. Je n'ai jamais franchement supporté l'alcool. Je me sentais bien après un premier verre, ça me détendait, c'était agréable d'être un peu gaie, mais au second j'étais ivre, et au troisième complètement paf. Ensuite, je ne savais plus me tenir. 

(...) 

Josette a dû essayer de me réveiller plus tôt oui, ça, je m'en souviens vaguement. C'est même une des rares choses qui me reviennent en mémoire. Malgré les gueules de bois épouvantables qu'il faut endurer, l'un des plaisirs méconnus de l'alcoolisme est qu'il revient aux autres de s'occuper de vous. Mais aussi qu'on passe pas mal de temps au lit, et surtout qu'on se rappelle rarement ses écarts de conduite. On ouvre brusquement les yeux et on trouve son chemisier repassé.  

Jim Fergus, Marie-Blanche

 

« Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait sous la main, même lorsque son valet de chambre l’aidait le soir à se déshabiller ; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s’y adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu’il avait avalé plusieurs verres de spiritueux : la douce chaleur, la tendre bienveillance pour son prochain, qu’il éprouvait alors, le rendait capable de s’assimiler toute pensée sans toutefois l’approfondir. Alors seulement le nœud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer ; alors seulement il se disait : « Je le déferai, je l’expliquerai… tout à l’heure j’y penserai ! » Mais ce « tout à l’heure » ne venait jamais, et il n’y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.

Léon Tolstoï, Léon. « La Guerre et la Paix – Tome II

 

Mon père avait bien tenté de trouver à nouveau du travail mais il s'était découragé après avoir essuyé une centaine de refus. Il continuait à inviter ses copains tous les soirs qui ramenaient deux litres de pastis, parfois plus, pour trois, et plus les mois passaient, plus l'ivresse était difficile à atteindre. Mon père et ses copains en avaient conscience Oh maintenant j'ai plus de pastis dans les veines que de sang

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule

Citations sur le vin

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