Le Café Littéraire luxovien / la vieillesse...
 

 

      

     Margot nous dénommait affectueusement Willy et Winnie, d'après Oh les beaux jours de Samuel Beckert, quand nous évoquions cette époque future et reculée où vieux l'un et l'autre nous marcherions enlacés dans Paris. Elle disait: quand on sera Winnie et Willy on fera ceci, quand on sera Winnie et Willy on fera cela elle le disait depuis toujours et cette référence était une allusion pleine de malice à la longévité rêvée de notre amour, jusqu'à la mort bien sûr. C'est d'ailleurs vers cette époque, et à la faveur de cette bizarre bifurcation de mon esprit hors du champ du réel, que j'ai vu poindre en moi un début de fascination, comme on pourra le constater dans un prochain roman, pour le mystère des très vieilles dames vivant recluses dans la pénombre de leur appartement aux lourdes tentures toujours tirées, au milieu des vestiges de leur vie, sans que personne ne puisse soupçonner là la subsistance de temps anciens et révolus, presque historiques, tels des passages secrets tombés dans l'oubli, tant elles sont invisibles, silencieuses, derrière ces belles façades. 

Éric Reinhardt, La chambre des époux

 

      Son cœur s'était arrêté de battre, peut-être suite à un accident vasculaire cérébral. Je lui donnais entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans. (...) La morte avait un beau visage. Il y a une beauté spéciale qui n'appartient qu'aux femmes très âgées. Dans leurs rides sont inscrites toutes les marques, tous les souvenirs de la vie écoulée. Je parle des femmes très âgées, celles dont la terre réclame déjà le corps. 

Henning Mankell, Les chaussures italiennes

 

     Je me souviens encore de la posture de cette vieille dame, bras tendus les mains sur les genoux, les orteils crispés sur le rebord de la rigole d'évacuation des eaux sales. Elle devait probablement être plus jeune que je ne le suis aujourd'hui mais elle avait l'air d'un autre âge, rabougrie par la vie. Est-ce ainsi que les gens me voient aujourd'hui quand ils me regardent, ce déguisement de la vieillesse, les taches hépatique, les veines apparentes, les yeux mouillés? 

Jackie Copleton, La voix des vagues

 

      Un vieil ami, qui vient d'avoir quatre-vingt-six ans, se plaignait récemment de vivre un naufrage. «Le mécanisme qu'à emprunté la vie pour amener la mort est inacceptable, me disait-il. Que nous soyons obligés de perdre nos forces, d'assister impuissants à la diminution de nous-mêmes, c'est le reproche le plus grand que je puisse faire à la Création.» J'ai répondu, en riant, que Woody Allen est plus sage que lui, n'ayant rien contre le fait de vieillir, « puisqu'on n'a rien trouvé de mieux pour ne pas mourir jeune!» 

Marie de Hennezel, La chaleur de nos cœur empêche nos corps de rouiller

 

      Existe-t-il un âge à partir duquel on perd la faculté de ressentir? Nos vies biologiques sont-elles devenues si longues que, passée une limite, le cœur, n'ayant plus d'espace à offrir au futur, n'existe plus que par ce qu'il a déjà éprouvé? 

Gilles Legardinier, Complètement cramé !

 

      Si nous tombions tout d'un coup dans l'état sénile, je ne crois pas que nous serions capables de supporter un tel changement. Mais conduits par la main de la nature, par une pente douce et comme insensible, peu à peu, de degré en degré elle nous enveloppe dans ce misérable état, et nous y apprivoise. Aussi ne sentons nous aucune secousse quand la jeunesse meurt en nous, ce qui est véritablement une mort plus cruelle que n'est la mort complète d'une vie languissante et que n'est la mort de la vieillesse; car le saut du mal-être au non-être n'est pas aussi grand que celui d'un être doux et florissant à un état pénible et douloureux. 

Michel de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 19 Philosopher, c'est apprendre à mourir (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Déjà! me suis-je dit quand Vincent m'a prévenue (...) «Déjà!» À peine pouvait-on commencer à accepter comme un fait nécessaire, inscrit dans l'ordre immuable des choses, le déclin et la fin de ceux qui nous précédaient immédiatement, ceux de la génération d'avant, et voici que ça commence pour ceux qui sont de notre âge et que nous connaissons depuis toujours. Et puisque le temps est venu pour eux, déjà!, c'est que pour nous aussi il est temps de penser à la fin. 

Jean-Paul Goux, L'ombre s'allonge

 

      Il n'y a peut-être aucune musique qui exprime, aussi bien que les derniers morceaux de musique composés par Franz Liszt, ce sentiment funèbre et doux du vieillard dont tous les amis sont déjà morts, dont la vie est essentiellement terminée, qui appartient en quelque sorte déjà au passé et qui sent à son tour la mort s'approcher, qui la voit comme une sœur, comme une amie, comme la promesse d'un retour à la maison natale.

Michel Houellebecq, La carte et le territoire

 

      La dernière période d'une vie est caractérisée par un climat particulier, un manque étrange de consistance qui entraîne la perte du contact avec le réel, de la proximité avec lui. La réalité, qui constitue déjà une dimension quelque peu incertaine de l'existence, se fait encore plus ténue et transparente. Elle ne nous impose plus ses exigences avec la violence et la brusquerie d'autrefois, elle nous laisse dialoguer, traiter avec elle. Pour nous qui sommes vieux, la vraie réalité n'est plus la vie mais la mort, dont nous n'attendons plus la venue car nous savons bien qu'elle nous habite déjà. Certes, nous nous défendons contre les incommodités et les souffrances que sa proximité fait naître, mais nous ne nous défendons nullement contre elle. Nous l'avons acceptée et, en nous préservant, en prenant soin de nous un peu plus qu'auparavant, nous la préservons, nous prenons soin d'elle aussi. Elle est près de nous, en nous; elle est l'air que nous respirons, notre vocation, notre présent.
      (...)
      Ainsi la vie quotidienne prend une sorte de dimension surréaliste fort gaie. Les anciens systèmes bien établis ne sont plus vraiment valables, les points de vue et les accents se sont déplacés, le passé prend une grande importance par rapport au présent et le futur ne nous intéresse plus vraiment. Du point de vue de la raison et des anciennes règles, notre comportement dans la vie de tous les jours semble de ce fait irresponsable, inconséquent, folâtre ; nous "retombons en enfance", comme dit le langage populaire. Il y a quelque chose de vrai dans cette expression. Sans aucun doute je fais preuve avec naïveté et naturel d'une foule de réactions puériles. Mais, comme l'observation me l'a appris, celles-ci ne sont pas toujours inconscientes et incontrôlées.

Hermann Hesse, Éloge de la vieillesse

 

      J'ai commencé à aimer ma dépendance, avoue le vieil homme. Maintenant, j'aime qu'on me tourne sur le côté et qu'on me frotte le derrière avec de la crème pour m'éviter les escarres. J'aime qu'on m'essuie le front ou qu'on me masse les jambes. Je me délecte. Je ferme les yeux et je profite de chaque instant. Cela me semble familier. C'est comme retourner en enfance. Quelqu'un vous donne votre bain, quelqu'un vous porte. Quelqu'un vous essuie. Nous savons tous comment faire pour être un enfant. C'est inscrit à l'intérieur de nous. En ce qui me concerne, il s'agit simplement de retrouver le plaisir que j'avais enfant. Quand nos mères nous portaient dans leurs bras, nous berçaient, nous caressaient la tête, la vérité est que nous n'en avions jamais assez. 

Mitch Albon, La dernière leçon (cité par Marie de Hennezel dans: La chaleur de nos cœur empêche nos corps de rouiller)

 

      D'où me vient alors ce sentiment de sécurité que j'éprouve chaque matin, dès mon retour à la vie consciente? Si nous réveiller, c'est rentrer dans l'âge qui est le nôtre, nous devrions en ressentir de l'angoisse puisque nous sommes vieux. Il n'en est rien : je débarque de mes songes avec joie et pénètre dans ma vie de tous les jours : ce monde clos, très singulier, très différent de celui où s'agitent les jeunes gens et l'innombrable espèce d'êtres dont on dit qu'ils ont "un certain âge". Car il y a loin d'un certain âge à un âge certain.
      Et si quelqu'un me demande : «Pourquoi en parlez-vous toujours?» Ce n'est pas que je cède à une obsession. En vérité, j'habite une île, je suis assis sur un rocher. Quelle solitude que la vieillesse! Je décris mon rocher et mon île. Les pensées qui m'y viennent, les inspirations qui m'y visitent. Que pourrais-je faire d'autre? Un vieil homme est toujours Robinson.

François Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs

 

      Comme parfois s'éclairent les visages de certaines vieilles, réminiscences d'un moment heureux ou fluidité inattendue de la digestion qui suffit à ramener, pour quelques secondes, l'enthousiasme de ce qu'était le fonctionnement du corps quand il n'était pas arrivé en bout de course. 

Arnaud Friedmann, Une place à prendre,
dans: La vie secrète du fonctionnaire.

 

      C'était plutôt un truc de vieux de se confier à un cheval, et ce pour d'évidentes raisons: d'abord ils avaient le temps, beaucoup étaient à la retraite ou en "cessation progressive d'activité". Ensuite, ils avaient épuisé leur capacité à tolérer le bruit, le monde, la cohue des magasins et des supermarchés: cette folie ne les excitait plus. Ils en avaient assez reçu. À partir d'un certain âge aussi, la méditation se faisait plus instinctive; réfléchir au sens de la vie devenait presque une obligation. Et connaissant les hommes pour les avoir pratiqué longtemps, ils étaient bien placés pour apprécier la discrétion de cheval: jamais leurs propos ne se retourneraient contre eux, jamais ils ne regretteraient de lui avoir parlé. 

Jean Grégory, Mon mariage avec un cheval (dans "C'est pas con un cheval, c'est pas con!..." de Jean-Louis Gouraud et Cie)

 

      Depuis plusieurs mois, j'avais prévu que ma chronique à propos de mon anniversaire ne serait pas les lamentations de rigueur sur les années enfuies, mais tout le contraire: une glorification de la vieillesse. J'ai commencé par me demander quand j'avais eu conscience d'être vieux, et il m'a semblé que c'était très peu de temps avant ce jour mémorable. À l'âge de quarante-deux ans, j'étais allé consulter un médecin pour une douleur dans le dos qui m'empêchait de respirer. Il n'y avait pas accordé d'importance: c'est une douleur normale à votre âge.
      «Dans ce cas, lui avais-je répondu, ce qui n'est pas normal c'est mon âge.»
      Le médecin m'avait adressé un sourire de compassion en me disant: Je vois que vous êtes philosophe. C'était la première fois que j'associais mon âge à la vieillesse, mais je ne tardais pas à l'oublier. Je me suis habitué à me réveiller chaque matin avec une douleur différente qui changeait de place et de forme à mesure que les années passaient. Parfois je croyais sentir la patte griffue de la mort, mais le lendemain elle avait disparu. Vers cette époque, j'avais entendu dire que le premier symptôme de la vieillesse c'est quand on commence à ressembler à son père. Je dois être condamné à une jeunesse éternelle, avais-je alors pensé, parce que mon profil chevalin ne ressemblera jamais à celui de pur Caraïbe de mon père ni à celui, impérial et romain, de ma mère. En vérité, les premiers changements sont si lents qu'on les remarque à peine, on continue à se voir de l'intérieur tel qu'on a toujours été, alors que les autres les découvrent de l'extérieur.
      Dans la cinquantaine alors que je ressentais à peine ce qu'était la vieillesse, j'ai constaté mes premiers trous de mémoire. J'arpentais la maison à la recherche de mes lunettes et je découvrais que je les avais sur le nez, ou je les portais sous la douche, ou je mettais celles pour voir de près sans ôter celles pour voir de loin. Un jour, j'ai pris deux petits déjeuners parce que j'avais oublié le premier, puis j'ai appris à discerner l'inquiétude de mes amis qui n'osaient pas me dire que je leur racontais la même histoire que la semaine précédente. J'avais en tête une liste de visages connus et une autre avec les noms de chacun, mais au moment de saluer je ne parvenais pas à faire coïncider les visages et les noms.
      Mon âge sexuel ne m'a jamais inquiété, parce que ma vigueur dépendait moins de moi que d'elles, et qu'elles savent le comment et le pourquoi quand elles veulent. Aujourd'hui, je ris des gamins de quatre-vingt ans qui vont consulter le médecin, affolés de ces tressaillements, sans savoir qu'à quatre-vingt-dix ans c'est pire, mais qu'importe: ce sont les inconvénients d'être toujours en vie.

Gabriel Garcìa Márquez, Mémoire de mes putains tristes

 

      Elle était vieille, l'aïeule, épouse d'Armand Lemauzy et grand-mère de Marcel. Plus rien ne l'apparentait à une femme, ni à quelque autre individu de l'espèce humaine. La vie était presque éteinte dans cet énorme corps immobile, où couvait toutefois une lueur, enfouie dans l'enchevêtrement des os saillants et des peaux desséchées.
      Dans les miasmes de son haleine chétive, les mouches bourdonnaient en spirales.
      Sous les arches obscures de ses fosses nasales d'où jaillissaient d'épaisses touffes d'un poil crépu, la bouche, inutile caverne, bâillait de temps à autre sur la langue livide et croûteuse collée au fond du palais.
      Les mains et les pieds restaient inertes. Mais les yeux, là-haut, sous le linteau jaune du front, fixes et ronds comme ceux d'un vautour prisonnier, ne se départaient jamais d'une attention farouche et perçante, ne reflétant plus, des lointains événements de la vie, que les aspects les plus sinistres.

La maison hantée, Alberto Savinio

 

      L'affreuse décrépitude des lamentables vieillards qui fréquentaient cette maison menaçait de l'atteindre lui-même dans peu d'années. L'immense étendue de leurs désirs, leur insondable profondeur, jusqu'à quel point les avait-il finalement mesurées au cours des soixante-sept années de son passé? Et puis, autour des vieillards naissent innombrables les filles jolies, à la peau neuve, à la peau jeune. Les désirs rêvés à perte de vue par de misérables vieillards, les regrets des jours perdus à jamais, ne trouvaient-ils pas leur aboutissement dans les forfaits de cette maison mystérieuse? Eguchi, l'autre fois déjà, s'était demandé si ces filles endormies qui jamais ne s'éveillaient, n'incarnaient pas pour les vieillards une liberté sur laquelle les années n'avaient aucune prise. Ces filles endormies et muettes, sans doute parlaient-elles aux vieillards le langage qui leur plaisait.

Yasunari Kawabata, Les belles endormies

 

      On mettait une jeune fille dans le lit de David, roi de Jérusalem, quand il était vieux, non pas pour l'amour, mais pour le réchauffer. Il suffirait d'un peu de chaleur aux pieds du vieil homme et son sang se chargerait ensuite de diffuser une onde de tiédeur au reste de son squelette. C'est ce que peut faire la jeunesse à l'égard de la vieillesse, un transvasement de température comme d'Abigaïl à David. Le vieil homme aurait besoin seulement d'une bonne parole.

 Erri de Luca, Une chose très stupide

 

      Pour la première fois, elle pense à la vieillesse. Au corps qui se met à dérailler, aux gestes qui font mal jusqu'au fond des os. Aux frais médicaux qui grossissent. Et puis l'angoisse d'une vieillesse morbide, couchée, malade, dans l'appartement aux vitres sales. C'est devenu une obsession. 

Leïla Slimani, Chanson douce

 

      Qu'est-ce qu'elle nous a encore fait, hein, Mme Pozzi? a-t-elle dit à la briseuse de glace. 
      C'est une habitude à la Maison Sérénité d'appeler les pensionnaires à la troisième personne. Comme si c'était une chose entendue qu'ils avaient tous ici perdu leur première personne. 

Fabienne Jacob, Les séances

 

      Dans la cuisine, deux personnes en fauteuil roulant étaient penchées sur leur petit déjeuner. L'une d'elles était calée avec des coussins pour ne pas tomber de côté. L'autre répétait son "Da, Da, Da!" de plus en plus fort, jusqu'à ce qu'une aide-soignante vienne poser une main apaisante sur son épaule. (...) 
      Épargnez-moi ça, pria Rebecka. Épargnez-moi d'échouer dans un foyer avec des petits vieux éteints et baveux. Épargnez-moi de me faire torcher et de rester parquée devant la télé entourée d'infirmières aux voix claires et au dos abîmé. 

Åsa Larsson, Tant que dure ta colère

 

      Il parlait de lui comme s'il avait pris depuis la veille trente ou quarante ans, mais contrairement à ces vieillards qui se félicitent d'être restés étonnamment jeunes pour leur âge et se figurent que les vieux, ce sont toujours les autres, Arnaud, lui, évoquait le monde des vieux comme s'il en faisait déjà partie. Il disait que plus rien ne l'appelait au-delà du moment présent, que le chemin devant lui était maintenant barré mais que si la seule voie encore libre pour lui n'était que du côté du passé, il n'avait aucune envie de se retourner. Il était comme les vieux qu'on voit l'après-midi dans leur déchéance oisive faire une petite promenade de santé.  

Jean-Paul Goux, L'ombre s'allonge

 

      Où ça craint, c'est quand tu commences à descendre la chaîne... Là, c'est un problème de virilité qui est posé, ou de vieillissement simplement... Comment t'expliquer ça? Je ne sais pas... quand tu es embauché... tu as vingt ans... avec quatre heures de sommeil tu tiens le coup... je veux dire que tu as renouvelé tes forces... t'es pas en forme mais enfin tu tiens le coup. Et puis à trente ans tu t'aperçois... enfin moi je m'en suis aperçu... que merde, tu descends la chaîne! Et tu as des mecs qui font le même boulot que toi, qui arrivent à la remonter! qui ont fini avant toi! Tu prends une bagnole en même temps qu'eux et puis tu n'arrives plus à suivre... Et là c'est dramatique... tu as l'impression d'avoir un coup de vieux... enfin vraiment tu es sonné... tu te dis: "Merde alors! comment je vais faire? je ne peux plus rejoindre!" Et le lendemain tu reviens... Moi, ça m'est arrivé de faire pendant quinze jours la course avec un mec, et pas moyen de... parce que je vieillis, tout simplement. 
      Il n'y a pas de discussion là-dessus. C'est le vieillissement quoi! et c'est dramatique parce que tu te sens vieillir et qu'en même temps tu sais que tu n'as pas de solution de rechange, il n'y a pas de poste où... donc il faut que tu t'accroches ou que tu gueules. 

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave
 
Du discours sur le travail

 

Puisque la peau du végétal, 
Comme une moisissure obscène 
Doit gangrener le minéral, 
Puisqu'il nous faut sortir de scène 

Et nous étendre dans la terre 
Comme on rejoint un mauvais rêve 
Puisque la vieillesse est amère, 
Puisque toute journée s'achève 

Dans le dégoût, la lassitude, dans l'indifférence nature Nous mettrons nos peaux à l'étude, 
Nous chercherons un plaisir pur 
Nos nuits seront des interludes 
Dans le calme affreux de l'azur. 

Michel Houellebecq, Renaissance

 

      Il est temps de nous séparer de la société puisque nous ne pouvons rien lui apporter. Et celui qui ne peut prêter doit s'interdire d'emprunter. Nos forces déclinent: gardons-les pour nous, rassemblons-les en nous. Si l'on peut retourner la situation, et jouer soi-même pour soi-même le rôle que jouaient les amitiés et la compagnie, il faut le faire. En ce déclin qui nous rend inutile, déplaisant et ennuyeux pour les autres, il faut se garder d'être à soi-même déplaisant, ennuyeux et inutile. Il faut se flatter et se caresser soi-même, et surtout se conduire en toute chose selon sa raison et sa conscience, pour ne pouvoir faire un faux-pas en leur présence sans en avoir honte. «Il est rare en effet qu'on se respecte assez soi-même» [Quintillien X, VII] 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 38 Sur la solitude (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait tant d'années... tant d'années... que je n'osais les compter... Les années qu'on a vécu paraissent, à distance, de plus en plus belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent, saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est l'humanité, et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.

Octave Mirbeau, L'abbé Jules

 

      Enfin elle s'éloignait à tout petits pas, avec cette allure un peu flottante de tous ceux et celles chez qui la vie s'est trop longuement attardée, et qui savent bien que les vivants qui les entourent ne sont déjà plus tout à fait leurs contemporains. Leurs vrais contemporains les ont précédés dans le mystère de la disparition, et eux, ces vieux en marge des vivants, attendent leur tour en jetant des morceaux de pain dur aux oiseaux des parcs et des berges. Très vieux petits Poucet qui ne savent plus que baliser de croûtes et de miettes, de soupirs et de soliloques le long et morne chemin de l'ennui. 

Sylvie Germain, La pleurante de Prague

 

      S'il n'y avait qu'un seul instant de notre vie à emporter pour le grand voyage, lequel choisir? Au détriment de quoi et de qui? Et surtout, comment se reconnaître au milieu de tant d'ombres, de tant de spectres, de tant de titans?... Qui sommes-nous au juste? Ce que nous avons été ou bien ce que nous aurions aimé être? Le tort que nous avons causé ou bien celui que nous avons subi? Les rendez-vous que nous avons ratés ou les rencontres fortuites qui ont dévié le cours de notre destin? Les coulisses qui nous ont préservés de la vanité ou bien les feux de la rampe qui nous ont servi de bûchers? Nous sommes tout cela en même temps, toute la vie qui a été la nôtre, avec ses hauts et ses bas, ses prouesses et ses vicissitudes; nous sommes aussi l'ensemble des fantômes qui nous hantent... nous sommes plusieurs personnages en un, si convaincants dans les différents rôles que nous avons assumés qu'il nous est impossible de savoir lequel nous avons été vraiment, lequel nous sommes devenus, lequel nous survivra.
      (...) 
      Je suis l'enfant perpétuel... On ne retombe pas en enfance, on n'en sort jamais. Vieux, moi? Qu'est-ce qu'un vieillard sinon un enfant qui a pris de l'âge ou du ventre?... 

Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit

 

      L'âge, le sens de l'âge, pour chacun, c'est l'intuition de la distance qui nous sépare du temps probable de sa propre mort, avait dit Mathilde à Nicolas l'un ou l'autre de ces trois uniques soirs. Le fait d'être soudain confronté, jeune, à un hypothétique raccourcissement de sa vie fait que cette focale se modifie, la distance à sa propre mort n'a plus de théorie. Cela ne veut pas dire que c'est négatif, parce que c'est un rapport à l'âge qui n'est plus indexé que sur sa propre vitalité. Le seul critère qui compte n'est plus son âge, mais sa vitalité dans le moment présent. Est-ce qu'on est en état de vie, ou pas. Ne plus avoir d'âge, cela ne veut pas forcément dire qu'on est vieux, cela veut dire qu'on est jeune tant qu'on entretient sa vitalité. 

Éric Reinhardt, La chambre des époux

 

      C'est l'automne, pas encore vraiment l'hiver, sur le chemin de la vie et des bois. 
      J'y marche un peu chaque jour, les arbres se colorent et s'effeuillent en même temps, plus de lumière passe au travers, des choses cachées se révèlent. Ces notes, de près comme de loin, ont balisé le chemin, marqué des saisons, accompagné des éveils printaniers, des torpeurs et des orages, des envolées soudaines après les premières gelées, la froide nudité par où la bise année après année s'engouffre. 
      Elles disent d'elles-mêmes ce qui en avait dicté le choix, que je ne puis renier à quelques détails près. Le temps ne les a pas affectées. Elles n'ont pas vieilli à mes yeux. Nul ordre chronologique. Ce qu'elles disent est volé au Temps. J'aimerais seulement être sûr d'avoir marché toujours, de marcher encore au plus près du cap qu'elles indiquent. (Automne 2000)

François-René Daillie, Le Petit véhicule 

 

      Pour les enfants et les vieux, le verbe mourir n'existe pas, il est remplacé par le verbe passer. L'hiver ou bien le vieil homme: l'un des deux doit passer devant l'autre.

Erri de Luca, Une chose très stupide

 

 

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