Le Café Littéraire / Les Trains    

 

    

 

     Je me suis arrêté devant l'ancienne gare de chemin de fer et j'ai serré l'écharpe plus fort autour de mon cou. Il faisait froid, et le vent s'était levé. Je suis allé sur le quai désert. Sur une voie de garage enneigée, un wagon de marchandises attendait comme un taureau abandonné dans sa stalle. À la lumière d'un lampadaire, j'ai déchiffré les vieux horaires affichés derrière une vitre cassée. J'ai regardé ma montre. Un train vers le sud aurait dû passer dans quelques minutes. J'ai attendu en pensant qu'il est déjà arrivé des choses plus étranges que de voir un train fantôme surgir dans le noir et disparaître en direction d'un pont enjambant un fleuve gelé. 

Henning Mankell, Les chaussures italiennes

 

      Le train apparut petit à petit; la locomotive, le tender, puis d'innombrables wagons bondés d'occupants sommeillant, dormant profondément ou rêvant à la suite du ronronnement somnolent de ce feu terrestre automnal et de la mélopée de cette baratte qui lançait des étincelles. Les feux des Enfers rougissaient les collines stupéfaites. Même d'aussi loin, on pouvait imaginer les bras des hommes, gros comme des cuisses de bisons, qui enfournaient les tonnes de météorites noires du charbon dans la chaudière béante de la locomotive. 
      (...) 
      ... qu'ils se dirigent vers l'est ou vers l'ouest... ces trains depuis si longtemps disparus dans les profondeurs de la campagne se sont noyés dans les marées de sommeil échappées des villes.
      Ces trains et leurs cris déchirants se perdaient à jamais entre les gares, ne gardant aucun souvenir des endroits traversés, ne sachant pas où ils pourraient aller, laissant échapper, au-dessus de l'horizon, leurs derniers souffles si légers, et disparaissaient. C'était le lot de tous les trains. 
      Mais le sifflet de ce train! 
      Les plaintes de toute une vie y étaient rassemblées, émanant d'autres nuits, en d'autres années ensommeillées (...) 

Ray Bradbury, La foire des ténèbres

 

      Il va, le train, il effectue sa mission de trait d'union entre l'ouest et l'est du pays, entre ses marges européennes et ses confins asiatiques. Il accomplit surtout sa vocation, très discrètement, de point de tangence entre l'espace et le temps. À force de dérouler sa lancinante mélopée scandée par les balanciers blancs des bouleaux-métronomes, le train spatialise le temps, il le visualise, le rend tactile, presque, et, tout autant, il fluidifie l'espace, il l'évase, le subtilise, il se produit une double extase, une extravasion, une confluence. Le temps verdoie, bleuit, blanchit, noircit, il s'étend à perte de vue. L'espace est nu, il file et flue, il se dilate. 

Sylvie Germain, Le monde sans vous

   

      En attendant les pays où les noms eux-mêmes des gares sont des rébus indéchiffrables, un nom passe comme un éclair. Blaise Cendrars dit tout d'un seul trait : la gifle d'une gare.

Maurice Lelong, Il est dangereux de se pencher au dehors...

 

      Ces trains de nuit vont et viennent, brillent et disparaissent, pareils à des météores.

Préface d'Henry Miller pour: Le Train bleu, de Laurence Clark Powell.  

 

      Pas dans le T.G.V., non! Ni dans le turbo-train, ni même dans un train corail. Mais dans un de ces vieux trains kaki qui sentent les années soixante. On s'attendait à l'asepsie fonctionnelle d'un wagon tout en longueur, à l'ouverture automatique d'une porte coulissante. Mais sur cette ligne familière, c'est bien un vieux train d'autrefois qu'on a remis en service ce jour-là. Pourquoi? On ne le saura pas.
On avance dans le couloir. Le premier geste qui change tout, c'est de tirer la porte du compartiment. Dans une bouffée de chaleur électrique et molle, on accède par effraction à une intimité plus ou moins vautrée, plus ou moins distante: on vous toise de bas en haut. Foin de l'anonymat des wagons monolithiques! Ne pas saluer, ne pas s'enquérir de la possibilité de prendre place relèverait de la barbarie. Il y faut même une sorte d'inquiétude chagrine qui fait partie du rite. C'est le sésame. (…) Dès lors, on peut se caler coin-couloir et déplier les jambes. Le regard de chaque passager obéit à une petite gymnastique instinctive et complexe: pause possible sur le sol noir caoutchouté, entre les pieds des occupants; pause prolongée bienvenue juste au-dessus des visages. Les positions intermédiaires  les plus intéressantes pourtant   sont à effectuer furtivement. Mais nul n'est dupe: l'acuité de l'œil dément alors la pudeur de sa course. Une échappée vers le paysage semble de bon aloi, avec étape sur les cendriers plombés de la S.N.C.F. Mais c'est en haut, près du miroir clouté, que l'œil revient se poser à son aise. 

Philippe Delerm, Dans un vieux train 
dans La première gorgée de bière

 

Vagues. Les voix des passagers du train semblent venir de très loin, d'aussi loin que le Narcisse noir, le navire décrit par Conrad, ou que celui de Marlow traversant le cœur des ténèbres pour retrouver Kurt. Des voix floues, somnolentes. Les hommes bavardent, glanant dans le vaste champ des anecdotes. Leurs voix flottent, s'échangent, tantôt se rapprochent avec des éclats de rire, des toux, un éternuement spectaculaire, tantôt baissent, s'éloignent et meurent dans un soupir ou un bâillement. On ne sait plus qui raconte, qui écoute. 
      Vague. Le bruit des roues que Muo perçoit, vautré sous le siège d'une banquette en bois, les oreilles collées contre le plancher du wagon. Quand le train entame une longue pente montagneuse, il entend les roues patiner sur les rails et résonner comme un tonnerre qui gronde sourdement, ou éclate parfois à crever les tympans, transformant sa couchette secrète en un nid d'oiseau au cœur de l'orage. On croirait voir les roues sillonnées d'illisibles étincelles. Mais lorsque le train dévale une montagne, dévorant la nuit, le bruit des roues est adouci, huilé, à peine perceptible. L'écho de la montagne est lointain, flou, comme murmure dans une conque nacrée collée contre une oreille: c'est une rumeur de vagues calmes, régulières, qui lèchent sur un rivage un lit de pierres polies, gris-bleu, dans la lumière matinale. Le plus beau, c'est quand le train s'arrête dans une gare. Tu entends un soupir parcourir les roues, l'une après l'autre, comme une respiration pendant le sommeil. 

Dai Sijie, Le complexe de Di

 

      Le train descendant de Paris vers le Midi était celui que nous avions toujours pris depuis des temps immémoriaux, ce même train interminable et paresseux dont le chapelet de lumières bleuâtres s'étirait au long de paysages crépusculaires comme un ver luisant démesuré. Il atteignait la Provence à l'aube, souvent par des clairs de lune intermittents qui rayaient la campagne telle une peau de tigre. Comme je m'en souvenais bien, comme il s'en souvenait bien ! Le Bruce que j'étais et le Bruce que je suis devenu tandis que je jette ces lignes sur le papier, quelques-unes chaque jour. Un train sujet aux haltes les plus imprévues, à des retards inexpliqués ; il pouvait s'endormir n'importe où, même en rase campagne, et rester là, perdu dans ses pensées, durant des heures. Comme les méandres et les tournoiements de la mémoire, - songeries autour du mot "suicide" par exemple, ainsi que des têtards effrayés. Il n'a jamais été, il ne sera jamais à l'heure, notre train.

Lawrence Durrell, Le Quintette d'Avignon
(Tome I : Monsieur ou le Prince des ténèbres)

 

      Il pénétrait toujours sur la voie entre les rejets d'une petite haie, un peu plus haut que la maison du garde-barrière. (...)
      Dès qu'il se mit à marcher le long des rails, la voie lui apparut toute rayonnante. Les rails reflétaient invraisemblablement le ciel bleu. Ils se perdaient dans un lointain rectiligne. Les talus étaient semés de fleurs intactes, coquelicots, linaires et vipérines, dont il avait appris les noms à l'école, mais qui semblaient étrangères à tous les noms, tellement elles étaient pures. Le soleil inondait inondait les cailloux du ballast qui brûlaient malgré la fraîcheur du vent léger. Gabriel oubliait tout. Les maisons de Bermes, pas très loin, défilaient tandis qu'il avançait, et il les croyait à cent lieues.

André Dhôtel, Le train du matin

 

      La taïga fait silence derrière la vitre du train dont l'incessant marmonnement forme un glacis sonore. 
      Le train va son chemin. Il tangue doucement en dévidant sa mélopée, égale, toujours égale dans son rythme et ses syncopes. Sa basse mélopée, exquise et obsédante. 
      Il roule, calme et docile, obstinément. Il glisse, longue couleuvre de fer bleu olivâtre à rayures rouges ou blanches. Ses flancs sont ponctués de larges écailles transparentes voilées de buée, de crasse, parfois de givre ou de pluie, parfois éblouies par une flaque de soleil. Il ondule entre les talus, se faufile à travers broussailles et forêts, à travers brouillards, vents et averses, jour après jour, nuit après nuit. Ses pauses sont brèves; il s'est lancé dans une course de près de dix mille kilomètres, il ne peut s'attarder nulle part. Sa vocation est d'être en mouvement continuel, sa mission d'aller de l'avant, toujours, toujours.
      Il va, le Transsibérien, il va, il va, il épouse le temps, macéré de patience. Il traverse une géographie du temps, d'ouest en est. Il va à rebours du trajet du soleil. Il désheure le corps, et peu à peu, l'esprit des passagers. Il fait matin en plein sommeil, et vif éveil au milieu de la nuit. Demain grignote chaque aujourd'hui. 

Sylvie Germain, Le monde sans vous

 

      Le train avait ralenti son allure
      Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues
      Les accents fous et les sanglots
      D'une éternelle liturgie.

Blaise Cendrars
La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France

 

      Dans ce train, j'étais très libre parce que j'étais déjà parti et que je n'étais pas encore arrivé. J'allais vers des espérances qui n'étaient pas précisées: elles étaient immenses puisqu'elles n'étaient pas limitées. Je regardais par la vitre sans faire aucun autre projet que celui d'être heureux. Mon avidité se nourrissait des noms des stations, des petites Fiat sur les routes, des jurons italiens, du ciel très pâle qui allait devenir très bleu. 

Jean d'Ormesson, Un amour pour rien

 

      Tu as toujours aimé les trains, Claire, et les rencontres dans les gares, ce temps spécial, parallèle comme les rails, d'un compartiment clos emporté dans la nuit. Un livre, une cigarette, une chanson en sourdine, au rythme des roues. Ou, à travers le jour mouvant des paysages, un visage se lève, émerge de l'habituelle grisaille, sous la lumière trouble de l'ampoule. Ou une rivière reflète un rideau d'arbres, une route et des files de voitures, des maisons de brique et de pierre blanche, elle sortait d'un petit lac, au pied d'une basilique sans clocher...
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      Lampe éteinte dans le compartiment, sans compagnon de voyage. Rideaux tirés et paupières closes, il n'y a que le chant lancinant des roues, à peine plus haut, à peine plus bas parfois, interrompu de loin en loin par un claquement d'aiguillage ou le sursaut soudain, le froissement brutal de l'air entre les wagons au passage d'un train en sens inverse, les échos d'une gare traversée sans ralentir.

François-René Daillie, Le Cabalaire (Lieudit d'un récit).

 

      J'aime les trains, ceux de la nuit surtout, à mon poste de guet, le front sur la vitre froide. Depuis l'enfance je suis hypnotisé par la course folle des rails, l'acier qui raye les reflets des visages. Il y a des villages fantômes, des usines qui fument comme des dinosaures. J'avalais les éclairs. Je me souviens de cette femme à l'autre bout du couloir, penchée vers la nuit, immobile, le visage giflé par la lumière. Elle se tourna, me regarda un instant et se dirigea vers moi. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

...la lumière avait été donnée dans le train ; et les glaces des fenêtres jouaient l'effet de miroirs. La buée qui masquait la glace l'avait empêché, jusque-là, de jouir du phénomène qui s'était révélé avec le trait qu'il y avait tiré.
(...)
      Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sorte, de tain mouvant à ce miroir ; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus claires, s'y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n'y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l'arrière-plan et celles, plus nettes, des deux personnages ; et pourtant tout se maintenait en une unité fantastique, tant l'immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu'enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n'était plus d'ici.

Yasunari Kawabata, Pays de neige.

 

      Les voyages en chemin de fer rapprochent parfois des gens qui ont peu de choses en commun et qui, en d'autres circonstances, ne se parleraient même pas.

B. Traven, Appel de nuit (dans: Le Visiteur du soir).

 

      Je ne sais pas si tu te souviens de ce voyage en train que nous avions fait ensemble (Paris-Caen, je crois) et dans le wagon de queue que nous avions attrapé de justesse gare Saint-Lazare (parce que nous sommes toujours en retard partout, n'est-ce pas), ce compartiment de seconde classe aux banquettes de bois médiévales où nous avions finalement réussi à nous caser bien qu'il fut bourré comme une boîte à sardines d'honnêtes chrétiens qui manifestement,à voir leurs têtes de poissons morts et les auréoles de sueur aux aisselles de leurs vestons, se rendaient à leurs affaires ?
(...) Sauf qu'il y avait là cet ange de douceur aux yeux de braise et cheveux de jais (...) et que c'était miracle et fascination des sens la présence de cet être quasi surnaturelle au milieu de tous ces visages transpirant suffisance et ennui. (...)
Mon indifférence feinte fut-elle  alors l'effet de ta présence un peu sévère à mes côtés ; mon refus de manifester des sentiments vrais, suis-je allé le cueillir sur ton visage contrarié ou bien est-il venu tout bêtement de mon habituelle et lancinante lâcheté ? (...)
Et le monde de là se fut-il mis à valser dans un meilleur sens, ce train à rouler hors les rails stupides jusqu'au vert de ces prairies que nous traversions pétris d'ignorance ?

Pierre Autin-Grenier, Je ne suis pas un héros.

 

      Les gares d'Europe ont ceci de différent des vestibules de palaces que les jeunes filles et les femmes y abondent. La Centralbahnhof de B. ne faisait pas exception à cette règle. On comprend que les esseulés, les assassins rôdent dans les gares: les femmes y sont sans défense, moroses. Prêtes à écouter le diable. Les trains les amènent des banlieues et les jettent aux bureaux, aux écoles, aux boutiques. Les sages marchent d'un pas décidé, leur bouche souffle de la buée; les autres, les nonchalantes, laissent leur regard traîner, s'arrêtent devant les vitrines des galeries marchandes; elles sont les aventurières du matin.

François Nourissier, La fête des pères.

 

      Puis tout s'endormit à la chanson des essieux, accompagné de castagnettes d'acier. On ronfla. (…) Le conducteur reposait à l'entrée du couloir. (...)
      Le train éveilla des gares suisses de style gothique, dont les vitraux tremblèrent. Le Simplon, durant vingt-neuf minutes, donna l'audition d'une grande symphonie de fer, puis sur des chaussées, on passa la rizière du Piémont jusqu'à une station qui finissait sur rien, sur une grande citerne d'ombre, de silence, et ce fut Venise.

Paul Morand, Ouvert la nuit.

 

      Les chemins de fer revêtaient pour Paul une profonde signification. Vraisemblablement avait-il toujours pensé qu'ils menaient à la mort. Les itinéraires, les horaires, les indicateurs, toute la logistique ferroviaire étaient à certaines périodes devenus pour lui, comme son appartement de S. le trahissait aussitôt, une véritable obsession. Le train miniature Märklin installé sur des tréteaux dans la chambre vide donnant au nord m'apparaît encore aujourd'hui comme le symbole et le reflet du malheur que Paul a connu en Allemagne. Quant à moi, les propos de Mme Landau me rappelèrent les gares, les rails, les signalisations, les aiguillages et les entrepôts que Paul nous avait si souvent dessinés au tableau et que nous devions reproduire dans nos cahiers avec la plus grande exactitude possible.

W.C. Sebald, Les émigrants

 

      Le trajet de Vienne à Venise n'a guère laissé de traces dans ma mémoire. Une heure peut-être j'ai vu tournoyer les lumières des abords de la métropole, plus ou moins rongés par la banlieue sud-ouest, avant que ne se calme la vitesse du train ― qui après les infinies pérégrinations dans Vienne agissait sur moi comme un analgésique ― et que je sombre dans le sommeil. (...) Je ne m'éveillai que lorsque j'eus le sentiment que le train, qui si longtemps avait serpenté à vitesse constante dans les vallées, sortait maintenant des montagnes et se précipitait vers la plaine. Je baissai la vitre. Dans un fracas, des lambeaux de brouillard me giflèrent. Le voyage était périlleux. Des masses de roches noires et bleutées poussaient leurs pointes acérées jusqu'au ras du convoi. Je me penchai dehors et tentai vainement d'en apercevoir le sommet. De sombres gorges étroites et déchiquetées entaillaient la paroi, des cascades et des torrents dévalaient, blancs d'écume dans la nuit à peine dissipée, si proches que fouettant mon visage leur souffle glacé me faisait frissonner.

W.C. Sebald, Vertiges

 

     Poirot ne parvenait pas à se rendormir. Le grondement et les vibrations du train en mouvement lui manquaient.

Agatha Christie, Le Crime de l'Orient-Express.

 

      Les voyageurs debout devant les portières cachaient la lumière aux autres. Ils faisaient tomber par terre, sur les banquettes de bois et les cloisons, des ombres longues, collées ensemble par deux ou trois. Ces ombres ne tenaient pas dans le wagon. Elles étaient rejetées par les fenêtre opposées, elles sautaient à cloche-pied de l'autre côté du remblais, avec l'ombre du train tout entier qui courait.
...
      Aux arrêts, le vacarme de l'intérieur se grossissait du bruit de la foule qui assiégeait le train. Le tintamarre des voix était aussi assourdissant que celui d'une tempête. Et, comme sur la mer, au milieu de l'arrêt, il naissait un silence inexplicable. On entendait des pas pressés sur le quai, tout le long du train, des courses précipitées et des discussions près du wagon à bagages, des mots prononcés au loin par ceux qui venaient dire adieu, le paisible gloussement des poules et le chuchotement des arbres dans le jardinet de la gare.

Boris Pasternak, Le docteur Jivago.

 

      Depuis Parme, déjà, le va-et-vient a commencé, et les babillages, et les déballages remballages, rires étouffés, bâillements, atmosphère pénible des trains qui se réveillent, des gens qui s'habillent, le visage pâteux, les yeux enfoncés dans des orbites bouffies et gonflées de mauvais rêves, toutes les déjections de la nuit, croûtes et croûtons des yeux, du nez, de la bouche, obturation des canaux, transpiration aigre, chaleur suffocante, remue-ménage de valises et trousses de toilette, les odeurs d'orange pelée, de café et de parfums se mélangent dans l'air saturé.

Bernard Comment, Florence, retours.

 

      C'était une de ces machines d'express, à deux essieux couplés, d'une élégance fine et géante, avec ses grandes roues légèrement réunies par des bras d'acier, son poitrail large, ses reins allongés et puissants, toute cette logique et toute cette certitude qui font la beauté souveraine des êtres de métal, la précision dans la force. Ainsi que les autres machines de la Compagnie de l'Ouest, en dehors du numéro qui la désignait, elle portait le nom d'une gare, celui de Lison, une station du Cotentin.

Émile Zola, La Bête humaine..

 

      Aux Etats-Unis j'ai l'habitude de m'insinuer sous des trains en pleine marche. J'empoigne le longeron et je lance les pieds sur le triangle du frein; de là je me glisse sur le boggie, puis à l'intérieur, où je m'assieds sur la traverse.

Jack London, Les vagabonds du rail.

 

…mais il se coucha en travers de la voie de droite et posa sa joue sur le rail…
Le rail était glacé et Popinja commença à pleurer doucement en guettant l'obscurité, tout au bout de l'obscurité, où il verrait tout à l'heure une petite lueur apparaître…

Georges Simenon, L'homme qui regardait passer les trains.

 

      À perte de vue, dans le désert des voies, il ne se faisait pas un mouvement, tout était ennui et sommeil : la tristesse aride de midi tombait sur la gare ; un mince liseré cuisant étincelait au bord des toits de wagons qui semblaient mouillés d'huile. Quand l'oeil se détournait du désert brillant, la salle d'attente, baignée dans la pénombre qui tombait de la marquise, paraissait soudain toute fraîche.

Julien Gracq, La Presqu'île.

 

      Le TGV pour Poitiers était annoncé avec un retard indéterminé, et les agents de sécurité de la SNCF patrouillaient le long des quais pour éviter qu'un usager ne soit tenté d'allumer une cigarette; en somme mon voyage commençait plutôt mal, et d'autres déconvenues m'attendaient à l'intérieur de la rame. L'espace réservé aux bagages s'était encore réduit depuis mon dernier déplacement, il était devenu presque inexistant, valises et sacs de voyage s'entassaient dans les couloirs, rendant conflictuelle et rapidement impossible cette déambulation entre les wagons qui constituait naguère le principal agrément d'un voyage ferroviaire.

Michel Houellebecq, Soumission

 

      Je dissipe mon malaise en me livrant à certains de mes exercices de gare favoris. Parmi les plus difficiles que je connaisse: calculer le poids moyen d’un bagage de voyageur, à l’arrivée, au départ (Voies 10 à 17 exclues, mais 25 à 28 comprises); pour les voies 10 à 17 uniquement, le poids moyen d’un sac à commissions (le soir), d’un cartable et d’un petit sac à dos journalier (la mode des attachés-cases a passé) ; la somme du nombre de pas dépensés dans la gare, un jour ouvré, un jour ouvrable, un dimanche et fête, par les voyageurs, par le personnel de la gare, par celui des trains et par les agents des sociétés sous-traitantes; le nombre moyen quotidien de chiens, de chats et de furets passant et repassant par la gare ; celui des cafés qu’on y ingurgite; évaluer l’énergie produite par la mise en marche simultanée, sous le panneau d’affichage des voies, de la totalité des passagers d’un TGV double affiché tardivement, et ce qu’on pourrait faire avec. Il va de soi que tous les calculs afférant aux personnes et aux animaux doivent les distinguer selon leur sexe, sans quoi ces exercices et leurs résultats ne serviraient de rien à l’avancement des travaux en sciences humaines relatifs au genre que je mène par ailleurs.


Martine Sonnet, Montparnasse Monde
(éd.Le temps qu’il fait 2011)

 

      En train, la durée du trajet m'était donnée, elle pouvait être augmentée en cas de retard, raccourcie, jamais. Rien ne pouvait m'être enlevé d'un temps prévu d'avance.

Anne Luthaud, Garder

 

      Quatre ou cinq passagers n'en finissent pas de descendre sur le quai avec une indifférence routinière qui vous prend le cœur. Celui qu'on attend est toujours le dernier, le seul embarrassé dans son bagage.

Philippe Delerm, La peur de la micheline (dans: La sieste assassinée).  

 

      À la gare d'Astapovo, où mourut Tolstoï, Fernand Divoire aspirait à prendre le train pour le lieu où les rails se rejoignent.

Maurice Lelong, Il est dangereux de se pencher au dehors...

 

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