Le Café Littéraire luxovien / Plaisir de lire...

 

      

      J'avais découvert un entrepôt. (...) Dans un coin se trouvaient un lit de camp, un matelas, des livres, une bible. (...) 
       J'ai commencé à lire les livres, assis sur l'échelle, là où entrait la lumière. La bible, non, Dieu m'impressionnait. C'est ainsi si que m'est venu le goût de la lecture. Le premier livre s'intitulait Les trois mousquetaires, mais ils étaient quatre. En haut de l'échelle, les pieds dans le vide, ma tête apprenait à puiser la lumière dans les livres. Une fois tous lus, j'en voulais encore. 
      Dans la ruelle en pente où j'habitais se trouvaient les boutiques des libraires qui vendaient aux étudiants. Dehors, sur le trottoir, ils proposaient des livres d'occasion dans des bacs en bois. Je me mis à y aller, à prendre un livre que je lisais assis par terre. Le premier libraire me chassa, j'allai chez un autre qui me laissa faire. Un brave homme, don Raimondo, quelqu'un qui comprenait sans explications. Il me donna un escabeau pour m'éviter de lire par terre. Puis il me dit qu'il me prêterait le livre si je le lui rendais sans l'abîmer. Je le remerciai, je le lui rapporterais le lendemain. Je passais toute la nuit à le finir. Don Raimondo vit que je tenais parole et il me laissa emporter chez moi un livre par jour. 
       Je choisissais les moins épais. Je pris cette habitude l'été, faute de maître pour m'enseigner des choses nouvelles. Ce n'étaient pas des livres pour enfants, et beaucoup de mots m'échappaient, mais la fin oui, j'arrivais à la comprendre. C'était une invitation à sortir. 

Erri De Luca, Le jour avant le bonheur

 

Pour moi aussi tous les livres que je lis conduisent à un seul livre, dit un cinquième lecteur qui émerge d'une pile de volumes reliés, mais il s'agit d'un livre en arrière dans le temps, qui affleure à peine de mes souvenirs. Il y a pour moi une histoire qui vient avant toutes les autres histoires et dont toutes les histoires que je lis me semblent porter un écho qui se perd aussitôt. Au cours de mes lectures je ne fais que rechercher ce livre lu dans mon enfance, mais ce dont je me souviens ne suffit pas pour le retrouver. 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

      Il me faisait asseoir dans son arrière-boutique où il me révélait des trésors qui m'enthousiasmaient moins que lui. Il sortait souvent, comme de derrière son enfance, un livre des Fables illustrées d'images d'Épinal dont il caressait presque chaque page, à n'en pas finir. Tous deux, qui nous entendions sans nous écouter qu'à peine, parlions cependant littérature à voix basse et passionnée. Je soutenais déjà, pensant peut-être à toi, maman, au creux que ton absence presque immémoriale imprimait en moi, que les mots formaient des tabernacles, qu'il fallait les déguster, les yeux fermés, se nourrir à Dieu vat des secrets qu'ils recelaient peut-être; ils formaient le seul viatique, à renouveler la vie. Je savais peu de choses pourtant. À seize ans, j'avais lu Gide et Bernanos et, pendant les vacances de Pâques cette année-là pluvieuses, la Recherche. Je ne sais guère ce que j'ai pu comprendre. Cela m'enivrait. Ce travers m'est resté; la lecture m'est un encens. 

Pierre Perrin, Une mère - le cri retenu

 

      «Un bon livre, Marcus, ne se mesure pas à ses derniers mots uniquement, mais à l'effet collectif de tous les mots qui les ont précédés. Environ une demi-seconde après avoir terminé votre livre, après en avoir lu le dernier mot, le lecteur doit se senti envahi d'un sentiment puissant; pendant un instant, il ne doit plus penser qu'à tout ce qu'il vient de lire, regarder la couverture et sourire avec une pointe de tristesse parce que tous les personnages vont lui manquer. Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé.»

Joël Dicker, La vérité sur l'Affaire Harry Quebert

 

     Je me tenais toujours un peu à l'écart. Je préférais lire plutôt que discuter... (...)
     Et j'adore les sagas. Blíndur et bóklaus madur, comme on dit: qui ne lit pas est aveugle.

À la grâce des hommes, Hannah Kent

 

      ... je pris l'habitude de lire seul en silence. Je lisais et relisais mes livres, et, fermant les yeux de temps en temps, j'aspirais profondément leur odeur. D'ailleurs, le seul fait de respirer l'odeur d'un livre et d'en feuilleter les pages me rendait heureux. 
      La lecture la plus importante de l'année de mes dix-huit ans fut Le Centaure de John Updike, mais à force de le lire et de le relire, il perdit peu à peu de son éclat originel, laissant bientôt la place en tête de liste à Gastby le Magnifique de Fitzgerald. Ce livre resta longtemps mon préféré. Il m'arrivait souvent de le sortir de mes rayons pour l'ouvrir au hasard et lire pendant un moment le passage qui me tombait sous les yeux. Je ne fus jamais déçu. Pas une seule page ne m'ennuyait. Je le trouvais absolument superbe. Et je voulais partager mon émerveillement. Mais personne autour de moi ne l'avait lu, ni même ne songeait à le lire. 

Haruki Murakami, La ballade de l'impossible

 

      Florentin ne prêtait pas ses livres aux fils Marmont, il les leur donnait. Les livres, disait-il, appartiennent à ceux qui leur donnent vie en les lisant. Lui, il les avait déjà lu et assurait qu'il n'aurait plus le temps de les relire.

François Weyergans, La démence du boxeur

 

      À la clameur des discothèques, Giulia préfère le silence feutré de la biblioteca comunale. Elle s'y rend chaque jour à l'heure du déjeuner. Insatiable lectrice, elle aime l'ambiance des grandes salles tapissées de livres, que seul le bruissement des pages vient troubler. Il lui semble qu'il y a là quelque chose de religieux, un recueillement quasi mystique qui lui plait. Lorsqu'elle lit, Giulia ne voit pas le temps passer. (...) Elle dit qu'elle pourrait passer sa vie en cette seule compagnie. Elle en oublie même de manger. Il n'est pas rare de la voir rentrer le ventre vide de sa pause déjeuner. C'est ainsi: Giulia dévore les livres comme d'autres les cannoli.

 Laeticia Colombani, La tresse

 

      Ma logique enfantine, qu'aucun adulte ne corrigeait parce qu'il ne me serait pas venu à l'idée d'évoquer le sujet avec eux, me faisait diviser le monde mystérieux des livres en deux catégories: ceux pour enfants et ceux pour adultes. Les lectures pour enfants de nos manuels d'école primaire était simplettes dans leur vocabulaire, leur grammaire et leur contenu; les situations étaient irréelles, invraisemblables ou résolument fantastiques, comme dans les contes de fées, les bandes dessinées ou les films de Disney. Cela pouvait être amusant, voire instructif, mais ce n'était pas réel. La réalité était le domaine des adultes, et bien que, enfant unique pendant cinq ans, je fusse entourée d'adultes, c'était un domaine que je ne pouvais pénétrer, ni même imaginer, de l'extérieur. Pour avoir accès à cette réalité, pour trouver une porte d'entrée, je lisais des livres. 
      Avec avidité, avec ardeur! Comme si ma vie en dépendait. 

Joyce Carol Oates, Paysage perdu

 

      

     Il lit beaucoup, mon père. Quel âge peut-il avoir? Entre quatorze et quinze. Disons quatorze et demi, et elle n'aime pas ça, sa mère, les livres; elle dit que ça vous zigouille les méninges et que ça abîme les yeux; les histoires inventées, elle les nomme des romances de gonzesses

Guy Boley, Quand Dieu boxait en amateur

 

      Il éprouvait pour les livres une immense curiosité et les aimait tout autant pour leur poids dans ses mains, pour l'odeur doucereuse et le grain du papier, pour l'écriture imprimée noir sur blanc, que pour les illustrations qui venaient renforcer les mots. Et très vite il se prit à rêver à travers les livres et les images; un livre particulièrement et deux images exaltèrent son imagination. C'était Le Tour de France par deux enfants de Bruno et les deux grandes cartes géographiques qui encadraient le tableau noir. 

Sylvie Germain, Le livre des nuits

 

      C'est un quartier populaire, d'ouvriers et de cheminots, on y aime la boxe, l'opérette, le musette accordéon, on n'y lit quasiment pas, la culture est une affaire d'élégants, d'oiseux, d'aristocrates. Car lire est dangereux, ça instille dans les cœurs des mondes inaccessibles qui ne portent au fond d'eux qu'envies et frustrations; ça rend très malheureux, quand on est gens de peu, de savoir qu'il existe, dans un ailleurs fictif, des vies sans rides, ni balafres, où les rires, l'argent, la paix, l'amour poussent aussi joliment que du gazon anglais. 

Guy Boley, Quand Dieu boxait en amateur

 

      Or, presque au même instant, je découvris les livres, un livre, auquel je sacrifiai aussitôt l'infrangible, la terrible fermeté du fer qui allait prendre la relève des arbres. J'entrevis, dans son entrebâillement, l'éventualité lointaine, précaire d'un état satisfaisant. Je le supposai gros de la réponse aux questions irrésolues qui me tourmentaient, m'avaient fait préférer les friches aux lieux civilisés, le commerce des aulnes à celui des hommes, la destruction à la conservation, le séjour du bois puis du fer à celui de la gousse de chair. 

Pierre Bergounioux, L'orphelin

 

dans le froid, courbé sous le hayon du véhicule, sans mettre ses lunettes, ému à l'idée de retrouver intacts des livres qu'il avait aimés et oubliés, témoins des heures où il avait eu l'énergie de les lire, il empoigna la première boîte de carton (...) Il fit glisser le canif sous une épaisse corde à linge qu'avait sans doute utilisé sa mère, et trancha les nœuds gordiens qui protégeaient le savoir de sa jeunesse. Ayant soulevé les rabats, il aperçut les premières reliures, aux charnières fendues, aux coiffes arrachées, aux coins usés. (...) 
      Emmitouflé dans sa parka, il avait sorti un à un les volumes aux reliures frottées, retrouvant des textes d'auteurs grecs et latins, Plutarque, Apulée, Pétrone, et, tandis que les livres reprenaient vie entre ses doigts, il avait l'impression d'être semblable à un scaphandrier creusant dans la vase à la recherche de marbres et de bronzes immergés depuis vingt siècles sous les couches de bois en décomposition d'un navire athénien ayant sombré au large de l'Italie, mais ce qu'il rapportait de ses plongées dans les cartons de livres, ce n'étaient ni des dieux ou des déesses nus, aux têtes encadrées de mèches de cheveux qui s'en vont dans tous les sens, ni de jeunes satyres aux narines dilatées, aux muscles saillants, ni quelque Éros androgyne aux fortes cuisses et au buste projeté en avant, dans la fleur de la jeunesse et prêt à s'envoler, c'était la statue du jeune homme qu'il avait été, brisée en morceaux, et qu'il reconstituait et restaurait à l'aide des phrases que ce jeune homme avait lues en s'exaltant au point de croire que sa vie leur ressemblerait ou n'en serait pas indigne. 

François Weyergans, La démence du boxeur

 

— Pourquoi relire toujours la même chose? dit Philip. C'est une forme pénible du désœuvrement.
       — Vous croyez-vous par hasard, assez intelligent pour comprendre, à première vue, l'écrivain le plus profond.
       — Je ne désire pas le comprendre. Je ne suis pas critique. Je m'intéresse à son œuvre pour moi, et non pour lui.
       — Alors, pourquoi lisez-vous?
       — Par goût, d'abord, et puis parce que ça me manque autant de ne pas lire que de ne pas fumer, et aussi pour me connaître moi-même. Quand je lis, on dirait que seuls mes yeux suivent les lignes, mais de temps à autre, je tombe sur un passage, quelquefois une simple phrase, qui m'offre une signification précise et qui devient partie intégrante de moi-même. J'ai tiré alors du livre tout ce qu'il peut me donner et je n'en sortirais pas davantage si je le relisais une douzaine de fois. Nous sommes comme un bouton de fleur; la plus grande partie de nos lectures glisse sur nous, mais certaines choses, au sens plus profond, ouvrent un pétale. Un à un, les pétales s'épanouissent, et, enfin, la fleur se forme.
       Philip n'était pas satisfait se cette comparaison, mais comment mieux traduire un sentiment aussi imprécis?

Somerset Maugham, Servitude humaine

 

       Oh, il n'y a pas de limite à la grâce qu'un jeune homme peut recevoir d'un livre. Cette nuit-là, Freud alluma littéralement une flambée de bonheur dans l'esprit de son futur disciple qui jeta par terre sa pauvre couverture, alluma une lampe au-dessus de sa tête en dépit des protestations de ses condisciples et, dans la béatitude produite par son contact avec un dieu vivant, lut a voix haute, lut et relut, se laissa emporter jusqu'à ce que le gardien du dortoir, un borgne au corps replet, surgît sur le seuil, l'injuriât, le menaçât et finît par lui confisquer le livre. 

Dai Sijie, Le complexe de Di

 

      À le voir plongé dans sa lecture, on avait fini par lui demander: «Il dit quoi, ton imprimé?» et, plutôt que de résumer, ce qui l'aurait forcé à expliquer, Martin avait préféré lire les mots des autres. C'est un rituel installé, maintenant. Alors, il écoute sa propre voix, étrange, ronde, son élocution saccadée d'abord puis assouplie et vive, relayer sa parole infirme en s'aidant de celle qui surgit du papier. C'est un procédé magique. Il lit des mots et c'est comme si sa pensée avait fourni l'effort de les produire. Il lit, et ressent le silence attentif autour de lui. 

Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire

 

      Ce livre [La laisse] est idéal pour prendre le train formule que l'on trouve généralement insultante pour un auteur si on ne considère pas, comme moi, que le train, les banquettes, la solitude rythmée des roues sur les rails sont autant d'atouts pour découvrir un livre et s'y abandonner. 

Françoise Sagan, Derrière l'épaule

 

      J'emportais trente kilos de livres, quinze à chaque bras, chaque fois que j'avais à me déplacer. Je glissais, à l'instant de partir, un ou deux volumes dans les poches de mon blouson. Mon premier soin, lorsque j'avais atteint la gare, le soir, l'hiver, était de me piéter dans une flaque de clarté. Ensuite, je tirais mon livre en faisant droit le moins possible à l'importunité que nous vaut la chose étendue à laquelle nous sommes rivés et qui, de part sa nature même, ne cesse de nous renseigner sur ses plus infimes démêlés avec les autres choses, le bruit, le froid alors qu'on ne pense qu'à connaître. 

Pierre Bergounioux, L'orphelin

 

      Sur une radio montréalaise, on demande à des lecteurs ce qui les décide à choisir un livre plutôt qu'un autre. Un jeune homme, avec cette incroyable spontanéité mélange de naïveté, de franchise et de sans-gêne qui fait le charme de nos amis québécois, répond: «Quelquefois, c'est après avoir entendu à la radio ou à la télévision un entretien avec l'auteur. Si ce que dit ce gars-là me touche, j'ai envie d'acheter son livre, de le prendre dans mes bras comme un bébé.» Je n'ai pas compris s'il parlait du livre ou de l'auteur ou, comme je l'espère, des deux , mais je crois qu'il atteignait là quelque chose de profond. Écrire, c'est vouloir être changé en bébé de papier qu'on dorlote.

Dominique Noguez, Le grantécrivain et autres textes

 

      Les livres partagent avec les tout petits enfants et les chats le privilège d'être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes. Et de façon extraordinaire, plus encore que les enfants, plus encore que les chats, ils ont le pouvoir de captiver jusqu'au silence le regard de ceux qui les regardent, de pétrifier les membres de leur corps, de subjuguer les traits de leur visage jusqu'à leur donner l'apparence de l'imploration muette, l'apparence d'une bête qui est aux aguets, l'apparence d'une prière incompréhensible et peut-être éperdue.

Pascal Quignard, Le salon du Würtemberg

 

      C'est ce que j'aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l'infini, et c'est du plaisir pur.

Mary Ann Shaffer & Annie Barrows,
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates

 

      Si les meilleurs livres sont ceux que leur auteur ont pris grand plaisir à écrire, ceux dont on dénote l'excitation d'un plaisir délicieux, alors sans nul doute c'est Candide qui de loin remporte la palme. On aurait aimé observer l'expression de Voltaire quand il l'écrivait. La superbe audace de cet homme, son courage, son aplomb, sa céleste impudence, éclatent dans chaque phrase.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Voltaire)

 

      Quand je rencontre un fervent amateurs de livres de nombreux livres et de nombreux auteurs il y a deux choses que je sais à son sujet. Je sais qu'il est l'opposé du moraliste et je sais que il est exempt de démente dépravation. De plus, ajouterai-je, je suis convaincu qu'il nourrit une haine profondément enracinée pour les moralistes et éprouve une curiosité indulgente envers toute forme d'aberration humaine.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Rousseau)

 

      Dans l'amplitude de haute mer d'un grand roman, il nous est loisible d'oublier tous nos soucis. Nous pouvons vivre la vie de gens qui nous ressemblent et qui, pourtant, ne sont pas nous. Nous pouvons mettre notre existence fourvoyée à bonne distance et la voir elle aussi comme s'il s'agissait d'une histoire inventée; une histoire qui aura peut-être une fin heureuse!
      (...)
      Les plus grands romanciers ne sont pas ceux qui traitent de systèmes sociologiques ou éthiques. Ce sont ceux qui nous les font oublier. Ce sont ceux qui traitent des passions belles, folles, capricieuses, téméraires ou tyranniques, qui survivront à tout système social et dépassent les concepts de quelque théorisation éthique que ce soit.
      (...)
      Pour un authentique amateur de fiction un livre ne saurait jamais être trop long. Ce qui fait réellement souffrir les véritables amoureux de la création imaginative, c'est lorsque le livre arrive à sa fin. On ne pourra jamais plus le savourer avec le même feu, le même frisson, la même extase.
      (...)
      J'aime qu'un roman ait cette épaisseur, cette masse compacte de ce qui constitue notre vie sur terre, les passions jaillissant comme issues de volcans, de puits enflammés, de cratères sanglants crachant des matières déchiquetées et contractées. Je désire trouver dans un livre un sens inébranlable de l'illusion vitale, un riche champ afin que mon imagination y vagabonde à l'aise, une certaine quantité d'espace vierge rempli d'un gigantesque fatras de choses qui ne soient pas d'assommants indices conduisant à la sempiternelle issue prévue d'avance.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Balzac)

 

      La lecture des grands auteurs n'aura été qu'un pur passe-temps épicurien si elle ne nous a pas fait reconnaître que l'important dans notre vie est quelque chose qui nous appartient plus étroitement que toute opinion dont nous avons héritée, toute théorie que nous avons établie, tout principe pour lequel nous nous sommes battus. Elle aura été vaine si elle ne nous a pas fait reconnaître que lorsque ces choses extérieures s'écroulent, et que le véritable moi, au-delà du pouvoir de ces choses extérieures, jette un regard hardi, tendre et plein de pitié sur ce monde immense et étrange, il y a des indices et des chuchotements de quelque chose qui dépasse tout ce dont les philosophes ont jamais rêvé, caché dans les réservoirs de l'être et prêt à nous effleurer de son souffle. Notre lecture des nobles écrits n'aura rien été d'autre qu'un agréable divertissement si nous n'avons pas vu que les importantes différences existant dans leurs verdicts prouvent à l'évidence qu'aucune théorie, aucun unique principe, ne peut couvrir tout ce champ abyssal. Mais cette lecture n'aura eu que peu d'effet si, en raison de cette opposition radicale dans les voix qui nous parviennent, nous renonçons à la grande quête. Car c'est du maintien de notre intérêt que notre humanité trouve sa légitimité.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Emily Brontë )

 

      Écrire avec tant de délicatesse, de labeur et de félicité sur les sujets austères, durs, primitifs, du meurtre, du suicide, de la folie, de l'avarice, de la terreur et du désespoir; écrire d'une façon aussi recherchée et riche, quand on aborde les délirants secrets des marins ivres et les folles vengeances de barbares à demi sauvages, c'est du grand art. Et c'est bien davantage. C'est un triomphe spirituel. C'est la preuve que l'âme humaine, confrontée aux pires terreurs qui peuvent l'assaillir, est cependant à même d'en faire son profit.
      (...)
      Ce qu'on finit par découvrir à la lecture de Conrad c'est que rien au monde n'a de valeur durable
rien au monde qui donne au dément tohu-bohu alambiqué une sorte de dignité ou de beauté si ce n'est l'amour. Et ce genre d'amour, qui est le mince espoir de l'homme, est aussi loin de la volupté que du sentiment ou de l'indolente pitié.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Joseph Conrad)

 

      Il arrive parfois, trop rarement hélas, que l'on rencontre quelqu'un qui a littéralement «collectionné» tout Henry James depuis le tout début. On ne peut qu'envier ces gens. Je pense qu'ils sont peut-être les seuls bibliophiles pour lesquels j'éprouve de la tendresse; car ils se révèlent tellement plus que des bibliophiles; ils ont anticipé avec sagesse et prudence le verdict de la postérité.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Henry James)

 

      J'attends de mes lecteurs qu'ils lisent dans mes livres quelque chose que je ne savais pas, mais je ne peux m'y attendre que de la part des lecteurs qui s'attendent à lire quelque chose qu'ils ignoraient eux-mêmes. 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

      Un lecteur intelligent découvre souvent dans les écrits des autres, des perfections autres que celle que l'auteur pensait y avoir mises, et leur prête des formes et des significations plus riches. 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 23 Résultats différents d'un même projet (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Annie Wilkes était typique de ses lectrices: une femme qui adorait les histoires mais n'éprouvait pas la moindre curiosité pour les mécanismes qui permettaient de les écrire. Elle était l'incarnation de ce type victorien, le Fidèle Lecteur. Elle ne voulait pas entendre parler de ces recettes de cuisine, concordance, indices, parce que pour elle, Misery et les personnages qui l'entouraient étaient parfaitement réels. Ces détails ne signifiaient rien pour elle. 

Misery, Stephen King

 

      La lecture est le fléau de l'enfance et presque la seule occupation qu'on sait lui donner. (...) Un enfant n'est pas fort curieux de perfectionner l'instrument avec lequel on le tourmente; mais faites que cet instrument serve à des plaisirs et bientôt il s'y appliquera malgré vous.

 Jean-Jacques Rousseau, Émile

 

      Lis-lui des histoires, uniquement celles que tu aimes. Qu'est-ce que tu préférais quand tu étais en vacances? Quelles histoires te faisaient voyager le plus loin? Quels livres te donnaient envie de les dévorer en cachette le soir? Souviens-toi de ça. Lis-lui tes histoires préférées à haute voix. Quelques pages à chaque visite. Donne-lui envie de découvrir la suite, comme si c'était un feuilleton. Il s'y mettra. 
      C'est pas comme ça que j'ai appris à l'école... 
      L'école, c'est autre chose. Ils gèrent trop d'enfants en même temps. Alors ils automatisent, ils ramènent à des principes industriels, mais le meilleur moyen d'apprendre, c'est la contagion du bonheur que procure la lecture. 

Gilles Legardinier, Complètement cramé !

 

      C'est avec monsieur Gros-Joseph lui-même que j'apprendrai le goût des livres-à-lire, dénués de toute image, où l'écriture devient sorcière du monde.

Patrick Chamoiseau, Texaco

 

      Chez nous, quand on a aimé un livre, on a l'habitude de dire qu'on l'a lu sans reprendre haleine. 

Erri de Luca, Histoire d'Irène

 

      À l'époque, lire n'était pas l'absurde prouesse d'aujourd'hui. Considérée comme une perte de temps, réputée nuisible au travail scolaire, la lecture des romans nous était interdite pendant les heures d'étude. D'où ma vocation de lecteur clandestin: romans recouverts comme des livres de classe, cachés partout où cela se pouvait, lectures nocturnes à la lampe de poche, dispenses de gymnastique, tout était bon pour me retrouver seul avec un livre. C'est la pension qui m'a donné ce goût-là. Il m'y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, j'avais surtout regardé les autres lire: mon père fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cône d'une lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisés; Bernard, dans notre chambre, allongé sur le côté, genoux repliés, sa main droite soutenant sa tête... Il y avait du bien-être dans ces attitudes. Au fond, c'est la physiologie du lecteur qui m'a poussé à lire. Peut-être n'ai-je lu, au début, que pour reproduire ces postures et en explorer d'autres. En lisant je me suis physiquement installé dans un bonheur qui dure toujours.   

Daniel Pennac, Chagrin d'école

 

      Comme ta maison est le lieu où tu lis, elle peut nous dire la place que les livres occupent dans ta vie, s'il s'agit d'une défense que tu mets en avant pour tenir le monde à distance, d'un rêve dans lequel tu t'enfonces comme dans une drogue, ou si au contraire, il s'agit de ponts que tu jettes vers l'extérieur, vers le monde qui t'intéresse tant, que tu voudrais en dilater et en multiplier les dimensions à travers les livres. Pour le comprendre, (...) la première chose à faire est de visiter la cuisine. 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

      Lire, dit-il, c'est toujours cela: il y a une chose qui est là, une chose faite d'écriture, un objet solide, matériel, qu'on ne peut pas changer, et à travers cette chose on affronte une autre chose qui n'est pas présente, une autre chose qui appartient au monde immatériel, invisible, parce qu'elle est seulement pensable, imaginable, ou parce qu'elle a existé et qu'elle n'existe plus, passée, perdue, il atteignable, dans le pays des morts... 
      ―
... Ou qui n'est pas présente parce qu'elle n'existe pas encore, une chose qu'on désire et qu'on craint, possible ou impossible, dit Ludmilla, lire, c'est aller vers quelque chose qui va advenir mais dont personne encore ne sait ce qu'elle sera... 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

      Il est merveilleux de penser aux plaisirs excitants que la littérature nous réserve dès lors que nous nous sommes détachés d'une opinion superfétatoire sur la culture et que nous nous sommes accordé toute liberté d'aimer ce que nous voulons, de haïr ce que nous voulons, d'être indifférents à ce que nous voulons, tandis que la terre continue de tourner!

 John Cowper Powys, Jugements réservés

 

      Ce n'est pas seulement une voix qui chante
      c'est d'autres voix une foule de voix
      voix d'aujourd'hui ou d'autrefois
      Des voix marrantes ensoleillées
      désespérées émerveillées

Jacques Prévert, Histoires

 

      Le temps de lire est toujours du temps volé. (Tout comme le temps d'écrire d'ailleurs, ou le temps d'aimer.) 
      Volé à quoi? 
      Disons au devoir de vivre. 
      C'est sans doute la raison pour laquelle le métro
symbole rassis dudit devoir se trouve être la plus grande bibliothèque du monde. Le temps de lire, comme le temps d'aimer, dilate le temps de vivre. 
      Si on devait envisager l'amour du point de vue de notre emploi du temps, qui s'y risquerait? Qui a le temps d'être amoureux? À-t-on jamais vu, pourtant, un amoureux ne pas prendre le temps d'aimer? 
      Je n'ai jamais eu le temps de lire, mais rien, jamais, n'a pu m'empêcher de finir un roman que j'aimais. 
      La lecture ne relève pas de l'organisation du temps social, elle est, comme l'amour, une manière d'être.

Daniel Pennac, Comme un roman

 

      Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié?

Gustave Flaubert, Madame Bovary

 

      Il se peut que nous écrivions et que nous lisions certains livres pour devenir justement ce que nous sommes. 

Pierre Perrin, Une mère - le cri retenu

 

      ... c'est qu'on a trouvé, même sans le savoir, dans la forme, la couleur de l'objet, le rythme ou le ton d'un passage littéraire ou musical, l'expression d'une vérité personnelle dont on n'avait nullement conscience, que l'on découvre seulement à son contact.

François-René Daillie, Le divertissement

 

      Je lis ce matin comme l'évidence des lignes d'un livre accompli, serein, des lignes miraculeuses qui s'évanouissent entre les doigts de lumière. Il est des phrases d'un ouvrage que l'on voudrait recopier, retenir comme l'essentiel du sens, du moment, de cet instant de vie, lignes que l'on avale, avide, avec une joie intense et qui vous déposent au-dessus des hommes. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

Cela fait trente ans que je sais lire; je n'ai peut-être pas lu beaucoup, mais j'ai tout de même lu un certain nombre de choses, et tout ce qui m'en reste, c'est le souvenir très approximatif qu'au deuxième volume d'un roman de mille pages, il y a quelqu'un qui se tue d'un coup de pistolet. Trente ans que je lis pour rien! Des milliers d'heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n'en retenir rien qu'un immense oubli.

Patrick Süskind, Amnésie littéraire
(
dans: Un combat et autres récits)

 

      Vous imaginez un grand critique littéraire qui s'abaisserait à écrire un roman policier? Vous imaginez ce que diraient les gens? 
      Quel est le problème? 
      Mais parce que dans l'ordre du respect accordé aux genres, il y a en tête de gondole le roman incompréhensible, puis le roman intellectuel, puis le roman historique, puis le roman tout-court, et seulement après, en bon avant dernier, juste avant le roman à l'eau de rose, il y a le roman policier. 

Joël Dicker, La disparition de Stéphanie Mailer

 

      Ce soir-là, en feuilletant un livre d'Holbrook Jackson, je tombais sur le classement en quatre catégories qu'établit Coleridge parmi les gens qui lisent. Qu'on me permette de le citer:
      1. Les éponges, ceux qui absorbent tout ce qu'ils lisent et le restituent pratiquement dans le même état, seulement un peu sali.
      2. Les sabliers, ceux qui retiennent rien et qui se contentent de prendre un livre pour passer le temps.
      3. Les chausses à vin, ceux qui ne gardent que la lie de ce qu'ils ont lu.
      4. Les purs diamants, ceux aussi rares que précieux qui profitent de ce qu'ils lisent et qui savent aussi en faire profiter les autres.

Henry Miller, Les livres de ma vie

 

      Quand un être cher nous donne un livre à lire, c'est lui que nous cherchons d'abord dans les lignes, ses goûts, les raisons qui l'ont poussé à nous flanquer ce bouquin entre les mains, les signes d'une fraternité. Puis le texte nous emporte et nous oublions celui qui nous y a plongé, c'est toute la puissance d'une œuvre, justement, que de balayer aussi cette contingence-là!

Daniel Pennac, comme un roman

 

      Un homme ne devrait pas avoir peur de lire trop ou trop peu. Il devrait lire comme il mange ou comme il prend de l'exercice. Le bon lecteur ne tardera pas à graviter autour des bons livres. Il découvrira, grâce à ses contemporains, ce qu'il y a dans la lecture du passé ce qui apporte un exemple, une inspiration ou simplement un délassement. Il devrait avoir le plaisir de faire ces découvertes tout seul, à sa guise. Tout ce qui a de la valeur, du charme, de la beauté, tout ce qui est lourd de sagesse ne saurait être perdu ni oublié. Mais les choses peuvent perdre toute valeur, tout charme, toute séduction, si l'on vous traîne par les cheveux pour les admirer. N'avez-vous jamais remarqué, après bien des expériences décevantes, que quand on recommande un livre à un ami, moins on en dit, mieux cela vaut?

Henry Miller, Les livres de ma vie

 

      Pour moi, je n'aime que les livres plaisants ou faciles, qui me chatouillent agréablement, ou ceux qui me consolent et m'aident à régler ma vie ou ma mort. 

Michel de Montaigne, Sur la solitude (dans: Les essais Livre I chap. 38 de la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Le lecteur peut être considéré comme le personnage principal du roman, à égalité avec l'auteur, sans lui, rien ne se fait. 

Elsa Triolet 

 

      Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié. 

Voltaire 

 

      J'avais toujours pensé qu'un ouvrage n'existait vraiment qu'à travers sa relation avec le lecteur. Moi-même, depuis que j'étais en âge de lire, j'avais toujours cherché à m'enfoncer le plus loin possible dans l'imaginaire des romans qui me plaisaient, anticipant, échafaudant mille hypothèses, cherchant toujours à avoir un coup d'avance sur l'auteur et prolongeant même dans ma tête l'histoire des personnages bien après avoir tourné la dernière page. Au-delà des mots imprimés, c'est l'imagination du lecteur qui transcendait le texte et permettait à l'histoire d'exister pleinement. 

Guillaume Musso, La fille de papier 

 

      Il n'y a pas de vrai sens d'un texte. Pas d'autoroute de l'auteur. Quoi qu'il ait voulu dire, il a écrit ce qu'il a écrit. Une fois publié un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise, et selon ses moyens, et il n'est pas sûr que le constructeur en use mieux qu'un autre.

Paul Valéry, Variétés

 

      Tout écrivain est utile ou nuisible, l'un des deux. Il est nuisible s'il écrit du fatras, s'il déforme ou falsifie pour obtenir un effet ou un scandale, s'il se conforme sans conviction à des opinions auxquelles il ne croit pas. Il est utile s'il ajoute à la lucidité du lecteur, le débarrasse de timidités ou de préjugés, lui fait voir et sentir ce que le lecteur n'aurait ni vu ni senti sans lui. Si mes livres sont lus et s'ils atteignent une personne, une seule et lui apportent une aide quelconque, ne fût-ce que pour un moment, je me considère comme utile.

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

 

      Un jour, il eut la bonne fortune de tomber sur les Mille et Une Nuits. D'abord les illustrations le captivèrent, puis il lut les histoires de magie et enfin les autres. Sans cesse, il relisait ses préférées. Il ne pouvait en détourner sa pensée. Il en oubliait tout ce qui l'entourait. Il fallait l'appeler deux ou trois fois pour le décider à venir à table. Peu à peu, il prenait l'habitude la plus exquise du monde, celle de la lecture. Sans le savoir, il se ménageait un refuge contre les tristesses de l'existence; mais il se créait aussi un monde irréel qui ferait pour lui de la réalité quotidienne une source d'amères désillusions. 

Somerset Maugham, Servitude humaine

 

      Il referme toujours les pages d'un livre, de peur que la nuit non seulement les mots s'en aillent, mais aussi ce qu'ils ont à dire aux humains. Parfois il pense: le livre, c'est la maison des mots. 

Gérard de Cortanze, Assam

 

     La vie d'une personne consiste en un ensemble d'événements dont le dernier pourrait encore changer le sens de tout l'ensemble, non parce qu'il compterait plus que les précédents, mais parce qu'une fois inclus dans une vie les événements se disposent en un ordre qui n'est pas chronologique mais répond à une architecture intérieure. Quelqu'un par exemple, qui lit à l'âge mûr un livre important pour lui, au point de dire: «Comment pouvais-je vivre sans l'avoir lu!» et encore: «Quel dommage que je ne l'aie pas lu quand j'étais jeune!» eh bien, ces affirmations, et surtout la seconde, n'ont pas beaucoup de sens, puisque, du moment où il a lu ce livre, sa vie devient celle de quelqu'un qui l'a lu, et peu importe qu'il l'ait lu tôt ou tard, car même la vie qui a précédé cette lecture prend maintenant dans sa forme la marque de cette lecture. 

Italo Calvino, Palomar 
(chapitre: Comment apprendre à être mort)

 

     Je me consolais avec les livres de don Raimondo, ce papier jauni qu'il récupérait quand on voulait se débarrasser des livres. «Les gens mettent toute une vie à remplir des étagères et les fils s'empressent de les vider et de tout jeter. Que mettent-ils sur les étagères, des fromages, du caciocavallo? Il suffit que vous m'enleviez ça de là, me disent-ils. Et là se trouve la vie d'une personne, ses envies, ses achats, ses privations, la satisfaction de voir grandir sa propre culture centimètre par centimètre comme une plante. 
       (...) 
       «Le vide devant un mur, laissé par une bibliothèque vendue, est le plus profond que je connaisse. J'emporte les livres envoyés en exil, je leur donne une deuxième vie. Comme la deuxième couche de peinture qui sert à fignoler, la deuxième vie d'un livre est la meilleure.» 

Erri De Luca, Le jour avant le bonheur

 

Elle m'a expliqué qu'un élaborateur électronique dûment programmé peut lire en quelques minutes un roman et enregistrer la liste de tous les vocables contenus dans le texte par ordre de fréquence. Je peux ainsi disposer d'une lecture déjà achevée, a dit Lotaria, avec une économie de temps inestimable. Qu'est-ce donc que la lecture d'un texte sinon l'enregistrement d'un certain nombre de thématiques, de certaines insistances de formes et de significations? La lecture électronique me fournit une liste des fréquences, qu'il me suffit de parcourir pour me faire une idée des problèmes que le livre propose à mon étude critique. Naturellement les fréquences les plus hautes sont associées à des listes d'articles, de pronoms, de particules, mais ce n'est pas là que j'arrête mon attention. Je vise tout de suite les mots les plus riches de signification, qui peuvent me donner une image du livre assez précise. 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

      Sur les rayonnages de la bibliothèque, des livres qu'il est de bon ton d'avoir chez soi, mais qu'il n'a pour la plupart, pas lus. Il y a longtemps qu'il a perdu l'amour des mots, des récits, des poèmes; la lecture d'articles, de flashs d'information et à l'occasion de quelque roman médiocre ne nécessitant aucun travail d'attention et de réflexion lui suffit. 

Sylvie Germain, Le vent reprend ses tours

 

Dans vingt ans les gens ne liront plus. C'est comme ça. Ils seront trop occupés à faire les zozos sur leurs téléphones portables. Vous savez, Goldman, l'édition c'est fini. Les enfants de vos enfants regarderont les livres avec la même curiosité que nous regardons les hiéroglyphes des pharaons. Ils vous diront: «Grand-père, à quoi servaient les livres?» et vous leur répondrez: «À rêver. Ou à couper des arbres, je ne sais plus.» 

Joël Dicker, Le Livre des Baltimore

 

      Parfois elle pense que si un jour elle a des enfants, elle les appellera par les prénoms des écrivains qu'elle aime, parce qu'ils lui ont si souvent donné la force de tenir quand la méchanceté autour d'elle se faisait trop violente, quand elle sentait qu'elle allait s'effondrer, qu'elle leur doit bien ça. 

Laurent Mauvignier, Continuer

 

      « Qu'importe le nom de l'auteur sur la couverture? Transportons-nous en pensée d'ici à trois mille ans. Dieu sait quels livres écrits à notre époque se seront sauvés, et de quels auteurs on aura conservé le nom. Certains livres seront restés célèbres mais seront considérés comme des œuvres anonymes comme c'est le cas pour nous de L'Épopée de Gilgamesh; il y aura des auteurs dont le nom sera toujours célèbre mais dont il ne restera aucune œuvre, comme c'est arrivé à Socrate; ou ces livres seront peut-être tous attribués à un seul auteur mystérieux, comme Homère.» 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

      «J'ai compris mes limites, m'a-t-il dit. Dans la lecture, il se passe quelque chose qui échappe à mon pouvoir.» J'aurais pu lui dire qu'il s'agit là d'une limite que même la police la plus omniprésente ne peut pas dépasser. Nous pouvons empêcher de lire: mais dans le décret même qui interdit la lecture, on pourra lire quelque chose de cette vérité que nous voudrions ne jamais pouvoir être lue... 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

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