Le Café littéraire luxovien / les animaux...
 

      

      Bien que je tienne pour démontré qu'on ne peut prouver qu'il y a une pensée chez les bêtes, je ne crois pas cependant qu'on puisse démontrer qu'il n'y en a pas, parce que l'esprit humain ne pénètre pas leur cœur. 

Descartes

 

      Au dos de sa lettre d'engagement, Raphaël a inscrit une phrase trouvée un jour dans un livre du professeur Roger Heim: «La destruction volontaire d'une girafe ou d'un cagou de Nouvelle-Calédonie, dans la mesure où elle compromet la survivance même de telles espèces, est, sur le plan philosophique et scientifique, aussi grave peut-être que le meurtre d'un homme, et aussi irréparable que la lacération d'un tableau de Raphaël. Elle tarit à tout jamais un morceau du passé.» 
      Mais qui  hormis quelques illuminés  se préoccupe de ce passé? Qui cela intéresse-t-il de savoir que, depuis deux mille ans, des centaines d'espèces de mammifères ont disparu; que le XIX
e siècle à lui seul en a exterminé soixante-dix; que, depuis cinquante ans, quarante se sont éteintes; et qu'aujourd'hui, de par le monde, six cents autres sont en voie de disparition? 

Dominique Lapierre, chapitre Qu'importe, bel éléphant d'Afrique, si mon sang arrose ta terre, dans Mille soleil (Laffont 1997)

 

      L'atmosphère, subrepticement, s'exacerbe. Seule conserve sa patience la chenille qui, sur la mousse au pied du mûrier, continue son chemin. Ramper, c'est son destin. Elle n'aurait jamais osée de changer sa façon d'avancer. Même si le ciel s'effondrait devant elle, elle n'imprimerait aucune accélération à sa marche, stupéfiante de dignité majestueuse. 

François Cheng, L'éternité n'est pas de trop

 

      

      Mushi-no-ne : à l'automne, suzumushi (une variété de grillons), matsumushi (une variété de criquets) et Kosovo (criquet commun) se mettent à chanter. Ce chant d'insectes touche une corde sensible au cœur des Japonais. Ils y perçoivent un mélange de tristesse et de solitude car leurs crissements évoquent tout à la fois la fin d'un été brûlant, l'arrivée d'un hiver rigoureux, la courte durée de vie de ces insectes et, par association, la mutation de la vie.] 

An English Dictionary of Japanese Culture, de Bâtes Hoffer et Nobuyuki Honna 
cité par Jackie Copleton dans: La voix des vagues

 

 

      La lune était haut dans le ciel quand nous atteignîmes, au centre de Parc Royal, une immense plage circulaire, brillante et lisse, qui avait été autrefois recouverte par les eaux d'un lac. La clarté nocturne faisait courir à sa surface un scintillement d'ondes argentées. Et dans ce mirage lunaire, qui s'étendait jusqu'à la muraille du Kilimandjaro, on voyait jouer les troupeaux sauvages attirés par la liberté de l'espace, la fraîcheur de l'air et l'éclat du ciel. Les bêtes les plus lourdes et les plus puissantes, gnous, girafes et buffles, se déplaçaient calmement le long du cirque enchanté. Mais les zèbres, les gazelles de Grant, les impalas, les bushbucks, se mêlaient au milieu du lac desséché dans une ronde sans fin, ni pesanteur, ni matière. Ces silhouettes désincarnées et inscrites sur l'argent de la nuit ainsi qu'à l'encre de Chine, glissaient à la surface d'un liquide astral, filaient, s'élançaient, se cabraient, s'élevaient, s'envolaient avec une légèreté, une vitesse, une aisance et une grâce que leurs mouvements, même les plus nobles et les plus charmants, ne connaissaient pas dans les heures du jour. C'était, imprégnée, menée par le clair de lune, une danse folle et sacrée.

Joseph Kessel, Le lion

 

      «Depuis que Salomon est entré dans ma vie, je me demande... si un chien est un individu en soi, ou seulement relativement à son maître? Quand je ne suis pas là, Salomon est-il un "chien" ou simplement une créature sauvage? Il n'a pas de nom - même générique. Il est, tout simplement. Dès qu'il me voit   m'entend   me sent   il redevient "Salomon, le cher compagnon de Konrad". Ce qu'il serait dans une meute de chiens sauvages, je préfère ne pas l'imaginer.»

 Joyce Carol Oates, Mudwoman

 

      ...comme je lui rendais toujours visite au crépuscule je lui parlais des chats du crépuscule que j'apercevais assis devant leur portail ou sur les piliers des portails, emplis du sentiment de satisfaction et d'orgueil du propriétaire. Car cette heure du crépuscule était l'heure des chats, celle où les gens étaient rentrés du travail et s'apprêtaient à souper, où les rues étaient désertes et tranquilles et où la dernière lumière s'attardait sur les tendres feuilles du printemps et le forsythia en boutons; juste avant que l'ombre se mette à tournoyer autour des haies obscurcies et que le vent froid de la nuit se lève de la mer; où les chats de toutes conditions et de toutes couleurs annonçaient la possession de leur territoire d'une façon qui n'était empreinte ni de menace ni de défi. Parfois, pas très souvent, ils faisaient leur toilette; parfois, aussi, ils somnolaient, mais le plus souvent ils étaient simplement assis dans des positions félines classiques, tout à leur contemplation, impénétrables chats des villes en harmonie avec la rue tranquille, avec la végétation et le ciel reflétant leurs yeux qu'envahissait lentement la lune.

Janet Frame, La fille-bison

 

    J'ai su également que, si des rats couraient parfois dans la cave, ils n'étaient pas plus gros que les mulots des champs, contrairement aux affirmations de mon père qui les rangeait entre le cochonnet de Lorraine et le marcassin ardennais, et ça, Pitou me l'avait vite confirmé quand, les moustaches encore fumantes, il en avait rapporté un d'en bas et l'avait déposé, fier comme un matou de foire, la queue en panache et gigotante, aux pieds de maman qui, surprise en pleine vaisselle, avait poussé un tel cri, les bras en l'air, que la soupière de pur Limoges avait fait un double saut périlleux avant de toucher le sol de la cuisine dans un fracas de fracasserie.

Guy Goffette, Une enfance lingère

 

    Le silence fut déchiré par des bruits de lutte et d'air battu qui me parvenaient du jardinet: le chat de l'épicière mangeait un oiseau. N'aurais-je donc jamais la paix? Quelques plumes me rappelleraient son festin pendant des jours encore. Je haïssais ce chat depuis longtemps. J'avais dès le deuxième jour de mon installation ici compris qu'il ne fallait pas jeter dans le jardinet de miettes pour les oiseaux, pour ne pas les attirer dans ce piège muré, cette prison.
(...)
      J'aurais bien pendu ce matou noir et gras au moignon funeste de cet arbre qui ne donnait pas de fruit.
      En toute bonne foi, de nous deux, il aurait été plus facile de m'y pendre moi.

Anne Delaflotte Mehdevi, La relieuse du gué

 

      J'ai toujours détesté mon chat. Entré par effraction dans mon intimité, il s'y ancrait sans vergogne, sûr de finir par me mettre devant le fait accompli. J'étais jaloux de le voir bénéficier d'égards simplement parce qu'il savait exactement quand s'allonger à proximité d'une main et transformer un pur réflexe en caresse attentionnée.
      Il n'y a pas mieux qu'un chien pour construire un homme. Si j'en avais eu un, dans mon enfance, il m'aurait peut-être conçu autrement. Mais la fatalité m'a imposé ce chat simulateur et bancal qui n'avait même pas la présence d'esprit d'être là quand mes doigts se diluaient dans le noir.

Yasmina Khadra, Cousine K.

 

    Parfois je me demande pourquoi, de toute ma vie passée, il ne me reste justement que le chien. Je pense au chien, je pense à cette relation qui ne fut jamais explicite, toujours contradictoire, une erreur, une joie, un tourment. Ce chien est toujours là dans mes pensées, ce chien tait toujours là dans mon appartement. J'étais assis à la table, il était couché sous la table. Il était couché là, attente pressante tout entière dirigée vers moi, soumission sans bornes, et je me disais: Quelle corvée! Voilà ce que je me disais, non sans un sentiment de culpabilité. Surtout quand il me faisait comprendre qu'il était temps de bouger. Il s'étirait comme s'il mimait une révérence, de tout son long. Il baillait à s'en décrocher la mâchoire, sa langue tirée et légèrement retournée au bout laissait voir les taches noires sur le rose de son palais et de ses gencives. Il faisait tout ça avec insistance et de façon ostentatoire, en louchant vers moi un regard qui en disait long, comme quelqu'un qui vous lorgne par-dessus ses lunettes. Si je détournais les yeux, il se recouchait en grognant, roulé en boule. et je me disais: Il est grand temps que je le sorte. Et au moment même où je me le disais, avant même que je me lève, il était déjà sur ses pattes, sautant autour de moi en remuant la queue et en jappant, tout à sa joie.

Paul Nizon, Chien

 

      Croc-Blanc n'en demeura pas moins incapable de se livrer à des transports d'affection. Il se laissait faire sans regimber par les enfants, mais à contrecœur, et supportait leurs caprices comme on supporte une opération douloureuse. Et quand il n'en pouvait plus, il se levait pour s'éloigner d'une démarche résolue. À la longue, il finit toutefois par s'attacher à ces enfants, mais sans pour autant se montrer beaucoup plus expansif. Il ne cherchait pas à s'approcher d'eux. Seulement, au lieu de prendre le large dès qu'il les voyait, il les attendait et les laissait venir à lui. Plus tard, on put même déceler une lueur de contentement dans son regard quand les enfants se dirigeaient vers lui, et une sorte de regret dans son attitude quand ils l'abandonnaient pour d'autres distractions.

Jack London, Croc-Blanc

 

      J'avais bien remarqué les chiens, dit Barbin, cette lenteur qu'ils avaient dans le grand chaud. Trop de chiens sans doute, au milieu des rues sans trottoir. Les maisons aux ouvertures des fentes rares, il dit, haut perchées, tranchant noir sur les tons ocre sombre de la pierre: à pic du rocher un encombrement tassé de murs resserrés et qui semblaient s'escalader l'un l'autre. et ces chiens qui dormaient au soleil, partout: «C'est un village abandonné. On vit là, on reconstruit. Aussi, on a des chiens, on fait pension de chiens.» Raymond avait dit ça de lui-même et Barbin ne lui avait rien demandé d'autre, avait-il précisé au cinéaste.
      Et reparti aussitôt, sans autre impression que cette simplicité fruste des vieux villages cévenols, leur superbe: la région n'e manquait pas, quasi interdits d'accès dans leurs vallées revêches et broussailleuses. Au soir, à Alès, trois heures de voiture plus loin, au hasard de la conversation, il avait parlé de l'auto-stoppeur; l'ami qu'il était allé voir, un graveur sur cuivre qui travaillait alors sur les mines mortes, avait ressorti d'une pile de journaux récents cet article que Barbin gardait depuis dans ses cahiers: «Sauveterre-des-Cévennes, notre correspondant. À Ribandon, près de l'Hébergement, la pension à la mode ne servait-elle qu'à l'extermination? Des centaines de familles auraient fait des kilomètres pour y abandonner leur animal moyennant quelques centaines de francs...» Et cela coïncidait, dit Barbin, il s'agissait bien du même.
      Mais je n'en savais pas plus, et je n'y suis pas retourné voir, j'ai expliqué au cinéaste, il reprit Barbin. Qu'il pouvait éventuellement faire demander à ce journal si l'article avait eu une suite: l'exilé s'en moquait. Mais cette expression de l'article, Calvaire des chiens, ça l'a retenu: cela pourrait être le titre de ce film, au moins le titre de travail, il a répété à Barbin quand ils s'étaient séparés.

François Bon, Calvaire des chiens

 

      Il regardait distraitement devant lui, et Jerry, par amitié, vint flairer son mollet nu. Van Horn n'y prit point garde et continua à fixer le lointain sans s'apercevoir de la présence de son chien.
      Jerry posa alors sa tête sur le genou de son maître et le regarda longuement et tendrement. Cette fois, Van Horn le vit, et en éprouva de la joie, mais ne bougea point. Jerry essaya alors autre chose: la main de son maître pendait négligemment, demi-ouverte, tandis que l'avant-bras reposait sur l'autre genou. Jerry y fourra jusqu'aux yeux son museau doré, puis ne bougea plus. S'il avait été placé autrement, il aurait pu voir un léger clignement dans les yeux du commandant, qu'il avait détournés de la mer et fixés sur lui. Mais Jerry ne pouvait le voir. Il demeura tranquille un bon moment, puis renifla très fort.
      Cette fois, Van Horn n'y tint plus et se lit à rire si franchement que Jerry remua ses oreilles soyeuses pour quêter dans un regard affectueux le rayon de soleil que représentait pour lui le sourire bienveillant de son dieu.

Jack London, Jerry dans l'île

 

      Le chien est une sorte d'enfant définitif, plus docile et plus doux, un enfant qui se serait immobilisé à l'âge de raison, mais c'est de plus un enfant auquel on va survivre: accepter d'aimer un chien, c'est accepter d'aimer un être qui va, inéluctablement, vous être arraché

Michel Houellebecq, La carte et le territoire

 

      ...quant à cette invraisemblable histoire de chien réincarné, et par l'attitude de ce même chien qui effectivement le précédait, s'assurant qu'il le suivait partout, l'emmenant bel et bien quelque part, c'était indéniable, mais où, rien ne disait après tout que cette histoire ait un quelconque sens, peut-être le clébard fuyait-il simplement devant lui, sans but précis, se retournant non pour s'assurer qu'il était suivi mais en espérant ne plus l'être, son grand âge et sa faible constitution lui interdisant de courir et filer à travers rues et ruelles encombrées de passants, marchands et touristes afin de semer son poursuivant. (...) Le chien s'était immobilisé devant une porte en vieux métal grisâtre, haletant, langue pendante et regard mouillé, Zhu Wenguang avait noté l'adresse, vérifié sur un plan, noté la présence dans cette même rue d'un night-club Asian Beauty fermé à cette heure, tapoté le crâne du chien en se demandant s'il fallait lui parler ou pas, le remercier ou pas, quelques barrières avaient chuté en lui, il était prêt à admettre qu'il s'agissait bel et bien de ce Vieux-Fang croisé voici vingt-cinq ans à Deyang sous une autre forme, mais il n'avait rien dit, avait simplement caressé la tête du chien, qui était parti s'allonger à l'ombre dans une sorte de petite cour à quelques mètres de là, sans paraître songer davantage à lui ni à quoi que ce soit d'autre, fermant les yeux et, avait jugé Wenguang, s'endormant en trente secondes environ.

Christian Garcin, Des femmes disparaissent

 

      Les lombrics me fascinaient. J'avais lu dans un manuel de biologie, un extrait de L'origine des espèces sans doute, qu'ils labouraient le sol depuis le commencement du monde. Par leurs forages et sillons souterrains, dont les traces étaient aussi insoupçonnées que les ourlets de roches au fond des mers, ils étaient un peu comme des penseurs ou des écrivains qui, par tâtonnements, digressions ou raccourcis, chamboulent et fertilisent les terreaux latents de l'imaginaire. 

Patrick Autréaux, Soigner

 

      Dans la réserve, il m'est plusieurs fois arrivé de voir des iguanes ― de grands lézards ou des sauriens ―, alors qu'ils se chauffaient au soleil sur une pierre plate dans le lit d'un fleuve ou d'une rivière. Leur forme n'est guère belle, mais on ne saurait imaginer rien de plus joli que leurs couleurs. Elles brillent et étincellent comme un tas de pierres précieuses, ou comme un morceau de verre d'un vitrail ancien. Ils s'enfuient quand on s'approche d'eux, et l'on croirait voir sur les pierres derrière eux un faisceau lumineux de bleu ciel, de vert et de rouge vif, comme si toutes les couleurs du spectre flottaient un instant dans l'air, telle la queue d'une comète.
      Une fois, j'ai tué un iguane. Je songeai à toutes les belles choses que je pourrai faire avec sa peau. Mais il se passa une chose étonnante que je n'ai jamais oubliée. En m'approchant de la bête morte sur sa pierre, oui, toutes ses couleurs s'éteignirent comme dans un dernier souffle et, quand je le touchai, il était aussi gris et mat qu'un bloc de ciment. C'était le sang qui coulait et battait dans le corps de la bête qui avait émis cette richesse de couleurs. Maintenant que la flemme était éteinte et l'âme envolée, l'iguane était aussi mort que du sable.

Karen Blixen, La ferme africaine

 

      Lulu était une jeune antilope bushbuck, qui est peut-être la plus belle de toutes les espèces d'antilopes d'Afrique. Elles sont un peu plus grandes qu'un daim. Elles vivent dans les bois, elles sont farouches et timides, si bien qu'on ne les voit pas aussi souvent que les antilopes des plaines. Mais il y avait beaucoup de bushbuck dans les Ngong Hills et dans les terres alentour, et si l'on campait dans la montagne pour chasser, on en apercevait parfois une bonne douzaine, à l'aube ou au coucher du soleil, quand elles sortaient à l'orée du bois. Sous les rayons du soleil, leurs robes étincelaient d'un rouge cuivré. Le mâle a des cornes finement élancées.(...)
      À l'époque, Lulu n'était pas plus grande qu'un chat, avec de grands yeux calmes et violets. Elle avait des pattes si fines que l'on pouvait craindre qu'elles ne supportent pas de se plier et de se déplier quand elle se couchait et se relevait. Ses oreilles étaient lisses comme de la soie et infiniment expressives. Son museau frais était noir comme une truffe. Elle avait des sabots si minuscules que son pas ressemblait à celui d'une Chinoise noble des temps anciens aux pieds bandés. C'était une expérience étrange de tenir dans ses bras une créature aussi achevée que Lulu.

Karen Blixen, La ferme africaine

 

      Mais je revoyais surtout mes gazelles: j'ai élevé des gazelles à Juby. Nous avons tous, là-bas, élevé des gazelles. Nous les enfermions dans une maison de treillage, en plien air, car il faut aux gazelles l'eau courante des vents, et rien, autant qu'elles, n'est fragile. Capturées jeunes, elles vivent cependant et broutent dans votre main. elles se laissent caresser, et plongent leur museau humide dans le creux de la paume. et on les croit apprivoisées. On croit les avoir abritées du chagrin inconnu qui éteint sans bruit les gazelles et leur fait la mort la plus tendre... Mais vient le jour où vous les retrouvez, pesant de leur petite cornes, contre l'enclos, dans la direction du désert. Elles sont aimantées. Elles ne savent pas qu'elles vous fuient. Le lait que vous leur apportez, elles viennent le boire. Elles se laissent encore caresser, elles enfoncent plus tendrement encore leur museau dans votre paume... Mais à peine les lâchez-vous, vous découvrez qu'après un semblant de galop heureux, elles sont ramenées contre le treillage. et si vous n'intervenez plus, elles demeurent là, n'essayant même pas de lutter contre la barrière, mais pesant simplement contre elle, la nuque basse, de leur petites cornes, jusqu'à mourir. Est-ce la saison des amours, ou le simple besoin d'un grand galop à perdre haleine? Elles l'ignorent. Leurs yeux ne s'étaient pas ouverts encore, quand on vous les a capturées. Elles ignorent tout de la liberté dans les sables, comme de l'odeur du mâle. Mais vous êtes bien plus intelligents qu'elles. Ce qu'elles cherchent vous le savez, c'est l'étendue qui les accomplira. Elles veulent devenir gazelles et danser leur danse. À cent trente kilomètre à l'heure, elles veulent connaître la fuite rectiligne, coupée de brusques jaillissements, conne si, çà et là, des flammes s'échappaient du sable. Peu importent les chacals, si la vérité des gazelles est de goûter la peur, qui les contraints seule à se surpasser et tire d'elles les plus hautes voltiges! Qu'importe le lion si la vérité des gazelles est d'être ouvertes d'un coup de griffe dans le soleil! Vous les regardez et vous songez: les voilà prises de nostalgie. La nostalgie, c'est le désir d'on ne sait quoi... Il existe, l'objet du désir, mais il n'est point de mots pour le dire".

Saint Exupéry, Terre des hommes

 

      Le cheval regarde devant lui, il a des yeux sans fond. La neige tombe d'abondance sur lui, fond sur la chaude couverture mouillée qu'il a sur le dos.
      L'homme met le cheval dans la bonne direction. Le patient cheval ne proteste pas le moins du monde, se met en devoir, se collette à la masse de neige, patauge et se fraie un chemin. On n'a pas pris le traîneau aujourd'hui, il faut que le cheval soit libre de ses mouvements pour pouvoir parvenir à bout de ça.
      Ç
a va sur un bout de chemin, puis le cheval s'arrête, il faut qu'il souffle. Le conducteur comprend ça. Il tourne le cheval, ils reviennent jusqu'au grand enfant qui s'est mis à déblayer. Le cheval arrive à demi nageant dans la neige et entre dans le chemin déjà terminé. Là, il peut rester à grignoter les branches de bouleau et peut-être chanter sa chanson, loin, quelque part en un monde inconnu où l'être humain n'a rien à faire.

Tarjei Vesaas, La barque le soir

 

      ... il est persuadé, en effet, que si le cheval est aujourd'hui incontestablement herbivore, il n'en fut peut-être pas toujours ainsi. Plusieurs indices, dit-il, permettent de penser que le cheval est possiblement un ancien carnivore. Il y a, d'abord, les faits, l'anatomie: la plupart des herbivores sont des ruminants. Pas le cheval. Le cheval n'a qu'un estomac, les herbivores, en général, en ont plusieurs. La dentition du cheval, aussi. On observe chez certains sujets l'apparition d'une dent de loup -de nos jours atrophiée, mais nettement marquée chez eohippus, l'ancêtre d'equus. Il y a, ensuite, le comportement: le cheval est le seul herbivore à chercher une place pour se coucher en se tournant sur lui-même, comme le font tous les carnivores. À quoi s'ajoute, par exemple, que pour marquer son allégeance, un cheval cherche la bouche de celui auquel il se soumet, comme le petit carnivore qui réclame une régurgitation. Il y a, enfin, argument massue, les dernières découvertes permises par l'étude des codes génétiques. Dans l'arbre phylogénétique, le cheval n'est pas sur la branche qui donne les herbivores - mais sur celle qui donne les carnivores! 

Jean-Louis Gouraud, L'Afrique par monts et par chevaux

 

     Ils furent grands les martyrs de la Retraite. On les creva sous les charges, on les écorcha vifs, on les bouffa tout crus, à même la carcasse ou bien en quartiers, braisés au bout d'un sabre. Pour les bâfrer, on ne prenait pas l'égard de se détourner des bêtes encore vivantes. A-t-on pensé à ce que peut ressentir un cheval devant le spectacle de la viande d'un congénère, ruisselante sur la broche? La perspective de se faire bouffer n'est-elle pas l'effroi absolu de l'Évolution?

Sylvain Tesson, Berezina

 

      La mort d'un cheval est un spectacle suprêmement douloureux car elle survient en silence. Le silence des bêtes est la double expression de leur dignité et de notre déshonneur. Nous autres, humains, faisons tant de vacarme...

Sylvain Tesson, Berezina

 

      Et en quoi une vie a-t-elle besoin d'être justifiée? La totalité des animaux, l'écrasante majorité des hommes vivent sans jamais éprouver le moindre besoin de justification. Ils vivent parce qu'ils vivent et voilà tout, c'est comme ça qu'ils raisonnent; ensuite je suppose qu'ils meurent parce qu'ils meurent, et que ceci, à leurs yeux, termine l'analyse.

Michel Houellebecq, Soumission

 

      Vous avez déjà tué des animaux ? demanda-t-elle. Je dis que non. 
      ―
Ça vous arrivera. Même Viola, vous le tuerez, vous le ferez piquer le moment venu. Apprenez qu'on ne retient pas celui dont l'heure a sonné. Parce que vous ne pouvez rien lui donner qui remplace la vie. (...) Seulement voilà, en plus d'affection, il faut savoir donner la mort, retenez bien cela. 

Magda Szabó, La porte 

 

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