| Le Café Littéraire luxovien / Des lectures (13) | |||||||
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Et
vous passerez comme des vents fous, de Clara Arnaud
(éd. Actes
Sud 2023 – Babel 2025)
Ses personnages principaux reviennent en alternance de chapitre en chapitre:
Jules, un jeune montreur d’ours de la vallée parti faire fortune en
Amérique un siècle plus tôt; Alma, une éthologue passionnée qui étudie
le comportement des ours; Gaspard, un berger dont les brebis sont régulièrement
attaquées par eux; et surtout Negra, l’Ourse qui vit dans cette vallée.
L’ourse qu’Alma recherche et étudie à l’affût, mais aussi une
autre, celle que Jules le saltimbanque avait capturée ourson dans sa
tanière, élevée et éduquée.
L’écriture est envoûtante, belle, sensuelle et jamais ennuyeuse même lorsque le récit est alimenté de détails
minutieusement documentaires, sur les paysages, la flore et la faune
sauvages, ceux-ci venant comme naturellement dans l’action, la pensée
ou la rêverie des personnages. On y découvre l’hostilité compréhensible
de ceux qui sont contre la réintroduction de l’ours; les difficultés
du travail d’éthologue pour connaître son comportement et le faire
accepter; de celui attentif et soigneur de berger, le travail de ses
chiens, les nouvelles donnes auxquelles il doit s’adapter avec le
changement climatique, l’évolution moderne de l’élevage et de
mener l’estive; la vie d’un montreur d’ours… L’histoire et les blessures personnelles de chacun que l'on découvre peu à peu, émeuvent. De même le rapport des personnages entre eux. Le
roman célèbre la beauté de la montagne, souligne
ses dangers, la communion des personnages avec elle, leur rapport aux
animaux, leur existence mêlée à celle des bêtes… Cette
montagne était le tombeau d'êtres précieux; mais il n'y avait rien de
macabre dans ce constat, les disparus étaient bien présents, les
brebis dévorées, celles basculées dans le vide, les agneaux mort-nés,
les petits mammifères dont les restes laissés par les renards
jonchaient la montagne, et ce chevreuil qu'une conjonctivite avait poussé
à la chute, et Ilia, tombée de la falaise, l'ourse, la jument, la
liste des morts était infinie, et ils appartenaient à la montagne
autant que les vivants, la constituaient, il ne s'agissait que de ça,
de matière organique en décomposition, et les prairies d'été se
mourant, l'herbe qui sécherait, et bientôt les feuilles tombées des
arbres qui pourriraient et abonderaient l'humus. À
lire absolument ce roman, mainte fois primé, dont le titre «Et
vous passerez comme des vents fous», extrait d’un poème arménien
«Impromptu» de Hovhannès Chiraz, nous faisait pressentir toute
la richesse, la poésie et la violence qui s’en dégagerait.
La
maison vide, de Laurent Mauvignier
(éd. de
Minuit 2025) Pourquoi
écrire sur La maison vide, sur cette "somme" de 744
pages, saga familiale tissée de quasiment plusieurs romans qui se
croisent, écrite dans une langue ample et magnifique, et reconnue par
le prix Goncourt 2025? Parce
que le narrateur imagine à partir d’objets, de meubles, piano,
lettres, photographies, tache sur le parquet... retrouvés dans
l’ancienne maison de famille de son père restée fermée pendant
vingt ans, et de ce qu’on lui a raconté mais aussi tu…, le vécu
durant cent cinquante ans des membres de sa famille appartenant à la
bourgeoisie rurale française. Parce que c'est surtout le destin des femmes qu'il y brosse. Celui de sa grand-mère, son arrière-grand-mère passionnée de piano, et son arrière-arrière-grand-mère, mais aussi celui des hommes qui ont gravité autour d’elles, traversant deux guerres mondiales. Lorsqu’on mariait les filles sans leur demander leur avis, lorsque les femmes n’avait pas le droit de vote, ne pouvaient faire de chèques, ni ne disposaient de leur fortune gérée par leur mari, que donc on leur choisissait pour que cela se fasse au mieux... Parce
que le
narrateur raconte, en avouant au lecteur que ses suppositions sont
possiblement erronées mais si plausiblement vraies, une fiction de ce
qu’il croit qu'elles et ils ont pu vivre, de leurs aspirations, de
leurs obligations, de leurs désillusions, de leurs ressentiments, de
leur révolte ou de leur violence, de leur honte, de leurs joies
aussi… Mais surtout, parce qu'il ne les juge pas. Qu'il se glisse dans leur ressenti, leur point de vue, comprend leur situation, donne les raisons, humaines et presque inévitables et qui paraissent excusables, de leur comportement… qui les a menés à des drames familiaux entourés de silences et de secrets… Et à l’ombre portée, voir aux traumatismes possiblement transmis à leurs héritiers, à leurs descendants… Ces
situations si multiples et diverses, et complexes et intimes, que l'auteur imagine
avec maestro, —
et comment peut-il les imaginer avec ce maestro, cette véracité?—des milliers de personnes les ont vécues à ces époques,
l'auteur le reconnaît. Extrait
:
Le
Nain Géant, de Marc Petit
(éd. Stock
1993) C’est
le récit de Benjamin Lenoir, parti à la recherche de l’automate, ou
plutôt de la créature mystérieuse, véritable trésor, qui servait
d’enseigne à la boutique de son père fabricant d’objets mécaniques
à Paris vers 1860, père mort dans des circonstances obscures. Il est
narré à la première personne, au passé, les phrases sont enrichies
de détours instructifs et d’apartés destinés au lecteur, auquel
souvent le narrateur s’adresse à mesure que le/son roman progresse,
se construit… Cette quête lui est prétexte à évoquer l'évolution des jouets, et automates (tel l’énigmatique Joueur d’échecs de Maelzel), vers ce qu'on appellera plus tard les robots destinés à remplacer les ouvriers dans les usines, et la légende du Golem. C'est aussi, avec une interrogation sur la passion du savoir où l’homme s’affronte à sa tentation de démesure, l'esquisse déjà, en 1993 lorsque le roman est paru, de l'intelligence artificielle qui se profile et des craintes qu’elle suscite. En cela il redevient actuel de le lire ou relire. Cependant, en février 2026 alors que je rédige ma note sur ce roman qui date de plus de trente ans, je m'aperçois que son écriture elle aussi date peut-être un peu. Il faudra que le lecteur d'aujourd'hui s’habitue au style de l’auteur, riche, mais que certains trouveront peut-être un peu compliqué, ou du moins, moins fluide, moins rapide, que l’écriture à laquelle nous ont habitués bien des auteurs de romans récents dont la lecture requiert une attention moins exigeante. «
Le Nain Géant était ce génie artificiel dont, depuis l'Antiquité,
avaient rêvé tant de nobles visionnaires et de francs charlatans; le
couronnement de l'œuvre de l'esprit humain, enfin capable de créer une
intelligence semblable à la sienne — supérieure même, car libérée
des aléas de l'existence, pure, sans entrave — une machine à penser
absolument, un ange mécanique! » «
C'était une sorte de super-Canard de Vaucanson, l'Homme de Léonard
de Vinci transformé en mécanique, l’incarnation sur le papier du rêve
le plus fou des philosophes: la création d'un être humain artificiel.
» «
L'esprit du siècle était celui du Golem : à l'homme vivant allait
succéder un automate, singe d'un singe, reflet grotesque d'une image
elle-même déchue du Visage éternel... » « … aveuglés par la haine raciale et le fanatisme religieux; ils n'ont pas compris l'intérêt que présente pour notre espèce la production d'une intelligence artificielle. » «
... de Platon, reprit-il, au sujet du gouvernement des hommes,
des chars et des bateaux. L'intelligence n'est point mécanique, mais
logique. Construire une telle intelligence artificielle est non
seulement concevable, comme je l'avais soutenu contre M. Babbage, mais
possible. L'acte gouverné, en somme, n'est qu'un réflexe de l'esprit,
comme le geste n'est qu'un réflexe du corps. Qu'un appareil recueille
l'ensemble des informations dont notre esprit dispose, en les codant par
le moyen d'un alphabet ou d'un système de chiffres; qu'il applique à
ces données la même sorte de traitement qu'opère sur une série de
nombres la machine à calculer; qu'ensuite, la synthèse succédant à
l'analyse, le même appareil projette, en son for intérieur, matérialisable
sous la forme d'un petit tableau, les différentes réponses, ou modèles
de conduite, qui s'offrent à lui, dans la situation qui est la sienne,
ici et maintenant: il est certain que cet automate fera toujours le
meilleur choix, sans jamais être abusé par les illusions des sens, les
passions ou quelque infirmité de l'esprit. »
VieTM
, de Jean Baret
(Trademark tome 2 sur 3)
(éd. Le Bélial) Un
livre à ne pas lire en dessous de dix-huit ans indique le site de
Babelio. J’ajouterais à ne pas lire si vous êtes déprimé, avez
tendance à voir tout en noir. Dans
ce roman les humains n’ont plus aucun souci à se faire, leur seul rôle
est de vivre et d’assurer leur transcendance. Ce qui se fait avant
qu’ils soient lâchés dans la vie par récupération de leur sperme.
L’amour dont ils sont crédités d’un certain nombre d’heures à
utiliser n’est plus que sexe sans sentiment. Et de plus cela se fait
depuis leur petite pièce d’appartement sans fenêtre, de même que
leur travail, leurs relations d’amitiés, leurs loisirs, etc., tout
par images interposées, sans contact réel, qui leurs viennent de prothèses
auditives et de lentilles. Lesquelles sensations sont générées et gérées
par des algorithmes, de même que l’est l’ensemble de leur vie… sans
qu’ils s’en rendent compte et sans que cela les gêne, au contraire.
Ils n’ont même plus à se nourrir, ni à satisfaire des besoins
organiques, régénérés qu’ils sont par un bain nutritif durant leur
sommeil. Ce dont ils ont besoin est calculé par des algorithmes sans
qu’ils aient la moindre possibilité d’intervenir. Bref ils sont
entièrement dépendants d’eux. Où est leur liberté? Le
personnage principal du roman, Sylvester Staline (tous les noms qui
apparaissent dans le roman sont des clins d’œil à des célébrités
anciennes ou contemporaines), se suicide chaque soir mais chaque matin
se réveille régénéré, accomplit sa routine journalière. Il se rend
compte de cette situation et voudrait s’abstraire des algorithmes qui
depuis des siècles gèrent les humains… (nous sommes évidemment dans
le futur qui peut-être nous attend...) Il tentera de convertir
d’autres personnes avec lesquelles il ne peut communiquer que par algorithmes
et hologrammes interposés, mais jamais réellement physiquement, à sa
croyance nihiliste d’une vie sans sens, sans but autre que vivre…
Pour ce, il sera aidé par des algorithmes, ceux de Jésus et Bouddha,
puisqu’il ne peut agir autrement... Mais s’il réussit, s'il est
soudain privé des algorithmes, quelles seront les conséquences? Pour
lui? Pour l’humanité? Cette
dystopie glaçante du pouvoir que peuvent prendre les IA et les
algorithmes sur nos vies et l’avenir de l’humanité nous fait
également prendre conscience que nous-mêmes, si l’on se réfère au
mode de vie de nos très anciens ancêtres, sommes déjà pour la
plupart des habitants de notre planète, en quelques décennies, devenus
entièrement dépendants. Que nous le voulions ou non, nous ne pouvons
plus vivre sans la société environnante et les progrès
technologiques, tant pour nous déplacer, nous vêtir, nous soigner, que
tout simplement nous nourrir...
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