Le  Café  Littéraire /Temps et souvenirs d'enfance

 

 

Tu es constamment à la recherche de ton enfance, c'est devenu une véritable maladie. Dans tous les lieux où tu as vécu, il te faut retrouver la maison, la cour, la rue qui hantent tes souvenirs. (...)
Tu dois savoir que ce que tu recherches ici-bas est rare, ton avidité exagérée. Tout ce que tu peux obtenir en définitive, ce sont des souvenirs vagues, indistincts comme tes rêves, jamais des souvenirs qui ont recours aux mots. Quand tu veux les raconter, il ne reste plus que des fragments passés au crible des structures du langage.

                                                         Gao Xingjian, La Montagne de l'Âme

 

L'enfance est un état de convoitise et de peur où tout ce qui arrive pour la première fois, cadeau ou blessure, laisse une marque indélébile?(...)
Passé cinquante ans, ce buvard est saturé; on pense alors que la capacité de perception et d'émerveillement qu'on avait a disparu sans retour et l'on commence à se lamenter sur l'enfance perdue.

Nicolas Bouvier, La guerre à huit ans

 

L'enfance du petit Théo dura cent sept ans, on n'en voyait pas le bout. En ce temps-là, les semaines étaient bourrées de  jours à craquer. Il y en avait autant qu'on pouvait en faire tenir pour éloigner jeudi dernier de jeudi prochain. Et chaque jour durait autant qu'il fallait pour qu'on se mette au lit sans regretter de n'avoir pu accomplir telle chose ou telle autre. Un été de ce temps-là durait plusieurs fois le temps d'une vie.

Alain Gerber, Le faubourg des coups de triques

 

En réalité, mon enfance fut si longue que je ne suis pas sûre d'en être sortie, comme tout être sensible, d'ailleurs! Françoise Sagan, Derrière l'épaule

 

Elle n'avait aucun âge, elle avait le mien, que j'ignorerais si de temps à autre je n'en faisais le compte. Mais cette ignorance de l'âge, du mien, du sien, est non pas un néant, mais une durée, le tranquille écoulement du temps de soi. Elle était tous les âges ensemble, comme le sont les vrais gens, le passé qu'elle porte, le présent qu'elle danse, le futur dont elle ne se soucie pas. 

Alexis Jenni, L'art français de la guerre

Car, de même que la mémoire enregistre et grave les souvenirs d'enfance ou de jeunesse bien plus profondément que ceux de l'âge mûr, de même certains ascendants, certaines séductions, d'ordre physique ou moral, s'ils ont été subis à l'âge tendre, c'est-à-dire l'âge ingrat, continuent, trente ans après, à exercer leur pouvoir. Peut-être parce que, ce que l'on aime vraiment à ces jeunes âges malheureux, c'est l'inaccessible et que Sébastien, malgré le temps, était resté et resterait pour son ami l'inaccessible Sébastien. 

Françoise Sagan, Des bleus à l'âme

 

Dix jours comme une éternité où rien ne manquait, rien ne me contrariait. Mon cerveau se dénudait et j'aimais sa nudité. Nu sur une plage, dans les balancements de la balançoire, je vivais cet autre temps sans menaces, sans ravin, sans chute possible. Hormis le moment du départ définitif qui exigeait de moi un contrôle absolu afin de ne pas pleurer, c'est-à-dire de ne pas m'effondrer en sanglots, de ne pas m'ensorceler, de ne pas abîmer ma tête dans une démence peut-être irréversible...
(...)
Savais-tu que les douceurs ne tuent jamais les craintes?... que les douceurs ne nous absolvent de rien?... Regarde le lustre au-dessus de nos têtes. Regarde sa lumière. Tu ne la connais pas. C'est la lumière du temps passé. C'est la lumière des cierges dont se parent et se nimbent les fantômes qui soufflent dans mes oreilles.
(...)
Deux secondes de distraction sur une route et vous êtes orphelin. Deux secondes irrémissibles qui vous anéantissent, tuent vos parents. Sur la table basse de la chambre carrée, j'ai déposé les objets qui ressemblent à des prix de loterie, une loterie étrange, la loterie de la vie. Il y a les fléchettes, la rouge et la verte, il y a les orchidées artificielles, la statue, il y a une photographie de la plage à la balançoire, il y a les escarpins verts, une boîte de hameçons, le couteau à viande, la tasse à sciure, l'ex-voto, le ruban, il y a les objets que j'ai déjà oubliés et il y a ceux dont je ne t'ai pas parlé: un porte-cigarette, une mappemonde, un collier d'ambre, un masque africain, un arc, une lettre cachetée, une badine. Je vais prendre tous ces objets et les mettre dans une malle que je bâcherai de noir.

Michel Layaz, Les larmes de ma mère

 

C'est un gouffre que la mémoire; plus on le remplit, plus il se creuse; il n'a pas de fond. Les historiens avec leurs nobles sujets se salissent moins les mains que le solitaire aux prises avec ce qu'il a traversé sans comprendre ni savoir qu'un jour il lui faut retourner sur ses pas; sa jeunesse lui réclame un tombeau. Nul ne peut l'élever à sa place et sans doute à tourner le dos à des vivants il s'égare, mais c'est pour mieux se retrouver.

Pierre Perrin, Une mère, Le cri retenu

 

Je comptais tout haut. Je comptais les enfants qui passaient et quand j'en aurais vu passer dix, alors maman reviendrait. Et je devais aussi avoir vu un homme avec une barbe. Les dix enfants passaient, et passait aussi l'homme avec la barbe, même un curé passait, et quand finalement maman arrivait c'était trop tard, je n'attendais plus.

Rosetta Loy, La porte de l'eau

 

Quand elle sortit, le jardin était enveloppé dans le silence du crépuscule. On avait allumé les ampoules de l'éclairage public. Les bruits semblaient crever la surface de l'eau comme des bulles. Toujours les bruits d'enfants qui jouaient et la pression de l'eau qui touchait l'herbe et le gravier, son frémissant contact avec les choses.
--  Maman, dit auprès d'elle la petite fille. Maman, où étais-tu? ça a duré longtemps. Je t'attendais. (Sa voix joyeuse, très claire. Elle avait oublié le foie; elle vivait dans l'instant.) Regarde, maman!
Et elle ouvrit les mains. Dans le creux de ses mains  tremblait un tout petit papillon crème; il s'éleva un peu et il dansa dans l'air, dans la pénombre, comme un pétale de fleur, presque phosphorescent
-- Un bébé, dit la petite fille. Je n'ai pas voulu le garder.

Dominique Barbéris, L'heure exquise

 

L'enfance a pris fin donc quand tu as su quel jour de la semaine on est. Avant, lundi, jeudi, dimanche, tout cela n'était que de très vagues repères, signalés l'un par la reprise de l'école, l'autre par le "catéchisse" et le dernier par la messe. Comment l'exactitude des jours t'est-elle venue? Tu n'en sais rien. Simplement, à l'aube de tes neuf ans, tu as commencé à te dire: « C'est lundi, j'aurai un devoir d'arithmétique » ou « Faites que vendredi soit là pour que maman ne me fasse pas réciter mes leçons ! ». Ton enfance s'est achevée avec la conscience du Temps (et de sa fuite de fol coursier).
Dit le poète: sinon l'enfance, qu'y a-t-il qu'il n'y a plus?...

Raphaël Confiant, Ravines du devant-jour

 

Ces bribes de faits crus connus sont cependant entre cet enfant et moi la seule passerelle viable; ils sont aussi la seule bouée qui nous soutient tous deux sur la mer du temps. C'est avec curiosité que je me mets ici à les rejointoyer pour voir ce que va donner leur assemblage: l'image d'une personne et de quelques autres, d'un milieu, d'un site, ou, çà et là, une échappée momentanée sur ce qui est sans nom et sans forme.

Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux

 

Or, cette cause, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l'assiette, l'inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu'à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais; au vrai, l'être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu'elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu'elle avait d'extra-temporel, un être qui n'apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l'essence des choses, c'est-à-dire en dehors du temps.

Marcel Proust, Le temps retrouvé

 

Longtemps après je suis revenu dans la ville grise, immortelle. Mes pieds se sont posés timidement sur le dos de ses rues pavées. Elles m'ont porté. Pierres, vous m'avez reconnu. Souvent, dans les villes étrangères, arpentant de larges boulevards illuminés, il m'est arrivé de m'achopper là où, pourtant, personne ne trébuchait. Des passants se retournaient surpris, mais moi je savais que c'était vous. Vous surgissiez brusquement de l'asphalte pour vous y enfoncer aussitôt, profondément.(...) 
Grand-mère Selfidjé, Djedjo, tante Djemo, grand-maman, la mère Pino. Aucune d'elle n'est plus. Mais aux coins des rues j'ai cru discerner quelques traits familiers, comme des traits humains, des ombres de pommettes et d'yeux. Elles sont là, éternelles, pétrifiées, avec les empreintes qu'ont laissé sur elles les tremblements de terre, les hivers et les fléaux humains.

Ismail Kadaré, Chronique de la ville de pierre

 

J'aimerai bien une autre vie mais je suis le narrateur. Il ne peut pas tout faire, le narrateur: déjà, il narre. S'il me fallait, en plus de narrer, vivre, je n'y suffirais pas. Pourquoi tant d'écrivains parlent-ils de leur enfance? C'est qu'ils n'ont pas d'autre vie: le reste, ils le passent à écrire. L'enfance est le seul moment où ils vivaient sans penser à rien d'autre. Depuis, ils écrivent, et cela prend tout leur temps, car écrire utilise du temps comme la broderie utilise du fil. Et de fil on n'en a qu'un.

Alexis Jenni, L'art français de la guerre

 

 

 

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