Le Café Littéraire luxovien /  silence...

                                                                                 

 

      Quand on voyage en voiture dans un pays hivernal, on peut avoir la sensation d'avoir franchi le mur du son. Tout est silence, au-dedans comme au-dehors. L'été, le printemps, l'automne ne sont jamais silencieux. L'hiver, lui, est muet. 

Henning Mankell, Les chaussures italiennes

 

      Lorsque tombe la nuit il y a un moment de silence. Ce moment survient après que les oiseaux se sont tus, et il s'étend jusqu'à ce que les grenouilles commencent à émettre leur chant. Les rainettes aiment minuit, de la même façon que les coqs et la plupart des oiseaux aiment édifier leur territoire sonore dans la lumière qui se lève.

Pascal Quignard 

 

      Quand Dieu inventa le silence, Il créa aussi le temps. En effet Il supposa   à juste titre   que Ses créatures humaines, incapables de supporter le poids du silence, chercheraient à le combler par un nombre imprécis de bruits, pour la plupart peu nécessaires. La dimension temporelle permettrait aux hommes d'appréhender le silence comme une attente: l'attente d'une vêture. Il espérait que, confrontés à l'infini que recèle le silence, les hommes, respectueux, ne chercheraient pas à le combler, mais à le vêtir avec infiniment d'humilité. En tout état de cause, le silence devait rester l'attribut divin, et sa vêture l'apparat.

Christian Garcin, Kathlen Ferrier dans "Vidas"

 

     Un jour elle avait demandé à son amant (secret) comment un astronome pouvait supporter le silence et l'immensité d'un ciel ininterrompu/infini/insondable où il n'y a rien d'humain, ou l'humain paraît dérisoire, et il avait répondu mais chérie! C'est précisément ce qui attire l'astronome: le silence, l'immensité. 

Joyce Carol Oates, Mudwoman

 

      Roger regardait le ciel. Et ce fut soudain le grand silence des étoiles qui le saisit. Il n'y avait plus le moindre frisson de vent. Un silence absolument inépuisable, comme il nous l'expliqua. Les étoiles dans les hautes branches, par-dessus les herbes et au-dessus de la maison c'était le commencement et la fin de toutes choses.

André Dhôtel, La tribu Bécaille

 

        Le silence de la nuit qui semble tout naturel aux gens de la campagne fait toujours l'émerveillement du citadin. Celui qui déserte la ville pour se rendre à la campagne, dans sa propriété ou dans une ferme, est enveloppé, le soir venu, par le silence, comme par l'atmosphère enchantée du pays natal ou d'une terre d'asile. Il a conscience d'être plus proche des vérités naturelles et sent passer sur lui le souffle de l'éternité.

Hermann Hesse, Histoires d'amour (Juin)

 

       Celui qui a été dans un ghetto, dans un camp ou dans les forêts, connaît physiquement le silence. Durant la guerre on ne débat pas, on n'insiste pas sur les divergences. La guerre est une serre pour l'attention et le mutisme. La faim, la soif, la peur de la mort rendent les mots superflus. À vrai dire, ils sont totalement inutiles. Dans le ghetto et dans le camp, seuls les gens devenus fous parlaient, expliquaient, tentaient de convaincre. Les gens sains d'esprit ne parlaient pas. 

Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie

 

      Il y a tellement de forces. Tellement de puissances extraordinaires, de beauté, d'idée... Tout cela qui fait qu'il y a le silence et le mutisme, au lieu du bruit et des paroles. Les sons avancent serrés, comme une armée, ils recouvrent le monde selon un plan inconnu. C'est à cause de ces cris ininterrompus qu'il y a le silence. C'est parce qu'il y a ces cris qu'il ne peut pas y avoir de mots, je veux dire de vrais mots. 

JMG Le Clézio, Les géants

 

      Les livres partagent avec les tous petits enfants et les chats le privilège d'être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes. Et de façon extraordinaire, plus encore que les enfants, plus encore que les chats, ils ont le pouvoir de captiver jusqu'au silence le regard de ceux qui les regardent, de pétrifier les membres de leur corps, de subjuguer les traits de leur visage jusqu'à leur donner l'apparence de l'imploration muette, l'apparence d'une bête qui est aux aguets, l'apparence d'une prière incompréhensible et peut-être éperdue.

Pascal Quignard, Le salon du Würtemberg

 

      Tout dans la nature humaine travaille
       en silence. Les choses naissent
       et ne possèdent rien. Elles accomplissent
       leur fonction sans rien réclamer.
       Toutes les choses font leur besogne
       dans l'apaisement. Quand elles ont atteint
       leur plein épanouissement, chacune retourne
       à son origine. Retourner à son origine,
       cela signifie se reposer, remplir sa destinée.
       Le retour est une loi éternelle. Connaître
       cette loi, voilà la sagesse.
              

                                                                     Lao Tseu

 

     Le silence parfois s'emplit de rumeurs, d'attente sans réponse. Mais nos appels, même jaillis de nous, ne tendent-ils pas d'autres pièges? Il en faudrait si peu pour effacer, parmi tous ces noms qui nous hantent, le seul qui nous fait croire encore à notre éternité.

Pierre Gabriel, La vie en cage

 

    Les paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles baignent.

Maurice Maeterlinck, Le trésor des humbles

 

       Ayons une pensée affectueuse pour les silencieux, les discrets: ne sont-ils pas la nuit dans laquelle s'enfoncent nos paroles, le sol constamment fertile, porteur de toutes les impulsions et de tous les efforts créateurs, les seuls habités suffisamment par le silence pour écouter, pleins d'attention et de respect, ne sont-ils pas l'humus sacré, le terreau dans lequel tombent toutes les semences? 

Stefan Zweig, En souvenir d'un Allemand
(dans le recueil "Hommes et destins")

 

      Quelque chose nous appelle, nous interpelle et peut-être nous oblige. Mais est-ce bien la parole? Ce qui nous appelle ne nous requiert peut-être qu'au silence, à son mutisme.

Roger Munier

 

Tourment de vouloir dire alors que tout exige
Tout impose une attente muette devant
Ce qui ne saurait être dit

François-René Daillie, Temps large

   

                  

       C'est la suavitas du silence, la suavitas non pas du tu mais du taisir, la suavitas de l'aboi perdu au loin dans l'horreur. Une cloison dont la matière est la distance dans l'espace. Une souffrance qui n'a plus de cri.

Pascal Quignard, La haine de la musique

 

     Et devrai-je jusqu'à la mort pousser à l'extrême limite du supportable cette polyphonie née dans le silence et la solitude et à quoi, musicien dément, je ne cesse d'ajouter des voix? Ou viendra-t-il un jour où, le paroxysme atteint ou la synthèse rêvée ces voix se tairont l'une après l'autre pour n'en laisser chanter qu'une seule, chant unique, monodie idéale qui retiendrait dans ses intervalles choisis l'harmonie essentielle? A moins qu'il ne me reste rien du tout, que toutes ces voix meurent avant la mienne, que je me retrouve seul pour mourir, seul comme je suis né?

François-René Daillie, Le divertissement  

 

       Le silence qui se fige (...). Le silence n'est pas un état de quiétude, mais une tension, celle d'un tourbillon dans lequel vrillent les sons attirés vers le fond. 

Erri De Luca, Acide, Arc-en-ciel

 

      Silence. Elle a mis les enfants fous au lit. Les crises de nerfs, c'est fatigant, ils ont besoin de se reposer. Je déteste le silence. J'aurais dû apporter une radio. On peut suivre la musique, s'amuser un peu avec elle... Ils me l'auraient volée. Dans le sac ils ne m'ont laissé que mon pyjama. C'est terrible de ne pouvoir écouter que ses pensées, c'est cela la torture du silence.

Valérie Valère, Le pavillon des enfants fous

 

      Il est terrible que le silence puisse être une faute; c'est la plus grande de mes fautes, mais enfin, je l'ai commise. Avant de la commettre envers vous, je l'ai commise envers moi-même. Lorsque le silence s'est établi dans une maison, l'en faire sortir est difficile; plus une chose est importante, plus il semble qu'on veuille la taire. On dirait qu'il s'agit d'une matière congelée, de plus en plus dure et massive: la vie continue sous elle; seulement on ne l'entend pas. Woroïno était plein d'un silence qui paraissait toujours plus grand, et tout silence n'est fait que de paroles qu'on n'a pas dites. C'est peut-être pour cela que je devins un musicien. Il fallait quelqu'un pour exprimer ce silence, lui faire rendre tout ce qu'il contenait de tristesse, pour ainsi dire le faire chanter. Il fallait qu'il ne se servît pas des mots, toujours trop précis pour n'être pas cruels, mais simplement de la musique, car la musique n'est pas indiscrète, et lorsqu'elle se lamente, elle ne dit pas pourquoi.

Marguerite Yourcenar, Alexis ou le vain combat

 

L'homme doit être seul et libre pour laisser naître ce qui est en lui.
Croyez-vous qu'il suffise d'être solitaire pour laisser monter le chant qui vous habite?
Non, il me faut d'abord rejoindre le vide.
Le vide?
Oui, le silence. Pas l'absence de bruit, mais celle de toute pensée. Si vous êtes capable de comprendre cela, vous pouvez imaginer le vertige qui m'étreint lorsque je le retrouve.

Julien Burgonde, Icare et la flûte enchantée

 

       Mes jours et mes nuits n'étaient qu'un long rêve silencieux et sans cesse refoulé, un rêve de terreur, d'angoisse et de crainte. Je me demandais combien de temps je pourrais le supporter.

Richard Wright, Blackboy

 

            C'est pour vous que je dis

       Passants passants tombés pour avoir tant dit
       que la mémoire est morte avant le mot d'amour

       vos silences dans ma voix
       vos silences sont écrits sont signés de mes mots   

       ces mots pour revêtir la mort de lumière

Alex Abouladzé, L'Espace vide

                             

       

 

 

     D'être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu'en société; en même temps qu'elles gardent plus de flou elles frappent davantage l'esprit; les pensées en deviennent plus graves, plus singulières et toujours se teintent de mélancolie. Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu'il ne convient, et par le silence s'approfondit, prend de la signification, devient événement, aventure, émotion.

Thomas Mann, La Mort à Venise

 

       Oiseau-Cham, existe-t-il une écriture informulée de la parole, et des silences, et qui reste vivante, qui bouge en cercle et circule tout le temps, irriguant sans cesse de vie ce qui n'a pas été écrit avant, et qui réinvente le cercle à chaque fois comme le font les spirales qui sont à tout moment dans le futur et dans l'avant, l'une modifiant l'autre, sans cesse, sans perdre une unité difficile à nommer?

Patrick Chamoiseau, Texaco

 

      ... de tous temps, l'homme s'est toujours arrêté pour adorer dans l'émotion de la louange et la légère exaltation devant la promesse renouvelée d'une beauté rare et banale à la fois. Orphée chante pour faire part de cela, qui sans le regard n'aurait pas de réalité; et, sans sa voix, demeurerait muet donc innommé.

Werner Lambersy, Journaux (Eté)

 

      Pourtant, je le sais, les mots sont inutiles. Ils tombent à côté de ce que l'on veut exprimer. Ils trahissent nos pensées, dérapent sous nos idées, nous éloignent de la vie végétale et salée. Ils sont là, barrière vermoulue à laquelle on s'accroche, faute d'un meilleur appui.

Jules Sédor Roy, Ma grand-mère Héloïse

 

       Puis, au bout d'un moment, il en a assez, il détourne son regard, il va s'asseoir plus loin, sur une autre pierre. Mais ça n'a pas d'importance au fond, parce que maintenant Lalla sait que les paroles ne comptent pas réellement. C'est seulement ce qu'on veut dire, tout à fait à l'intérieur, comme un secret, comme une prière, c'est seulement cette parole-là qui compte. Et le Hartani ne parle pas autrement, il sait donner et recevoir cette parole. Il y a tant de choses qui passent par le silence. 

Jean Marie Gustave Le Clézio, Désert

 

      À la nuit tombante, mon oncle Lansana rentrait des champs. Il m'accueillait à sa manière, qui était timide. Il parlait peu. À travailler dans les champs à longueur de journée, on devient facilement silencieux; on remue toutes sortes de pensées, on en fait le tour et interminablement on recommence, car les pensées ne se laissent jamais tout à fait pénétrer; ce mutisme des choses, des raisons profondes des choses, conduit au silence; mais il suffit que ces choses aient été évoquées et leur impénétrabilité reconnue, il en demeure un reflet dans les yeux: le regard de mon oncle Lansana était singulièrement perçant, lorsqu'il se posait; de fait, il se posait peu: il demeurait tout fixé sur ce rêve intérieur poursuivi sans fin dans les champs.

Camara Laye, L'enfant noir

 

      Plutôt ce sentiment qu'on attendait de lui une parole, un geste mais peut-être aussi l'absolu silence et l'immobilité. Comme si le paradis qui tenait pour lui dans cet arpent de terre depuis si longtemps inculte et dans ces quatre murs désertés se trouvait brusquement au bord d'un abîme semblable à celui dont le cauchemar parfois lui en avait donné l'image.

Claude Mettra, Celle qui rêvait sous l'algue

 

    Nos paroles, au bout du compte, ne se résument-elles pas à des faux-fuyants, des conduites d'évitement et de la poudre qu'on lance aux yeux des autres?

Salomé Renoir, La Dame errante

 

      Les gens qui disent rien, souvent ils en savent plus que les autres, alors ils le gardent pour eux. J'appelle ça de la détention d'information, et ça devrait être puni par la loi comme l'avortement autorisé à tort. Parce que, comment voulez-vous qu'il fonctionne l'ascenseur social s'il n'y a pas la transmission! (...) Quand j'entends mon fils parler, j'ai l'impression qu'il s'est pas arrêté au bon étage, notre ascenseur social. Les gens silencieux qui ont de l'instruction devraient commencer à entamer le dialogue, avant qu'on les balance dans l'escalier. Vous, c'est différent, on est dans le secret professionnel. 

Laurent Seksik, La consultation

 

      Seul. Parce qu'il ne dit rien. Ce n'est pas faute de l'avoir provoqué, de lui avoir tendu des pièges et non des moindres, pour le pousser à se déclarer: clamé À bas les flics, à bas les bourgeois, faut vivre ivre! Et le croiriez-vous? Il n'a pas réagi. Pas l'ébauche d'un haussement d'épaules, mutisme profond, pas même un point d'exclamation. Il n'est plus là, ou bien il est d'une patience, d'une intelligence tellement supérieures à la moyenne que c'est une fête de s'adresser à lui, d'ébaucher un monologue à deux, à moins qu'il ne prépare un coup contre moi, le coup de grâce pour que je dégorge tous mes péchés, il faudra du temps, tant il y en a. S'il ne dit rien, chapeau bas. J'admire. J'ai toujours rêvé d'une société où le nombre de mots assignés à chacun dans sa vie serait limité, compteur en main. On rirait bien. Certains deviendraient muets avant même la puberté, d'autres économiseraient les mots, feraient fructifier leurs silences par des placements, des héritages à leurs rejetons bavards, moi je n'ai rien à dire mais eux peut-être, tandis que d'autres parleraient peu mais bien, choisiraient les mots les plus précis, trouveraient moyen de tout dire en un mot comme en cent.

Éric Faye, Je suis le gardien du phare

 

                     dire
                     dire pourtant
                     enfin dire

                    le mot que dit toujours
              tout être qui se tait

                     et se taire              
              impossiblement

                     voilà

                     Alex Abouladzé, L'Espace vide

 

         

                                

                                

 

       Ce ne sont pas les années qui pèsent le plus, mais tout ce qui n'a pas été dit, tout ce que j'ai tu et dissimulé. Je ne savais pas qu'une mémoire remplie de silences et de regards arrêtés pouvait devenir un sac de sable rendant la marche difficile.

Tahar Beb Jelloun, La nuit sacrée

 

       Au fond d'un verre le tremblement des temps
       avait un visage d'homme sans visage
       et sans dire il disait des mots de fou
       des mots de fou de vous de nous des portes
       au large dans la pluie

                                       Alex Abouladzé, L'Espace vide

 

 

       Je ne leur ai jamais rien pleurniché. Je garde tout pour moi... ou alors, des années et des années plus tard, sur le papier, là... parce qu'il faut bien arriver à tout raconter un jour ou l'autre... tout dire... que ça vaut peut-être la peine. Savoir? Tous ces mots qui m'accompagnent, les témoins de ma jeunesse... c'est sans doute une façon un peu ridicule, dérisoire de les faire revivre encore un instant bien fugitif dans un livre... ces quelques pages imprimées en guise de stèles funéraires.

Alphonse Boudard, Mourir d'enfance

 

       Il faudrait cette langue incertaine qui se parle quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens.

Pierre Loti, Pêcheur d'Islande

 

       Il y avait eu ce matin-là et toute cette journée-là qu'elle avait passée à suivre Chaunes, et dans toute cette matinée et toute cette journée-là Chaunes avait été tel que Wilhelm devait bien savoir qu'il pouvait être par moments, avait-elle raconté, c'est-à-dire proprement odieux, exagérément insupportable, montrant cet insupportable air de hauteur qu'il savait prendre, s'installant dans cet agressif isolement et régnant sous le regard d'autrui avec une suffisance qui outrepassait les limites les plus complaisantes qu'il est possible d'assigner à l'arrogance et au mépris pour qu'ils restent excusables. Dans ces moments-là, que Wilhelm devait bien connaître, Chaunes régnait par le silence, dressait devant autrui bien autre chose que la simple barrière d'un mutisme obstiné: c'était la menace dissimulée par ce silence qui faisait peur, et comme la terrible tension de ce silence paraissait par sa violence même la seule force encore capable de la contenir, il semblait qu'en le rompant, cet insupportable silence, on allait aussitôt la libérer et que rien alors ne pourrait plus l'empêcher de se déchaîner contre vous, en sorte qu'il fallait bien par un réflexe de prudence et par simple souci de sa propre conservation accepter les rigueurs de ce silence au moment même où sa propre violence le rendait le moins acceptable (...)

Jean-Paul Goux, Les jardins de Morgante

 

      Emprisonnés en nous-mêmes, quand ce n'est pas déchirés ou exilés, nous buvons jusqu'à la lie une solitude sans référence à un au-delà rédempteur ou un en deçà créateur. Nous oscillons entre l'abandon et la réserve, le cri et le silence, la fête et le deuil, sans jamais nous libérer. Notre impossibilité impose à la vie le masque de la mort; notre cri déchire ce masque et monte en longues traînées dans le ciel avant de retomber, déroute et silence. Le mexicain se ferme au monde par les deux chemins de la vie et de la mort.

Octavio Paz, Le labyrinthe de la solitude

 

      Au lendemain du mariage, on découvrit que le beau-père n'avait pas un sou. Outré, le docteur Sartre resta quarante ans sans adresser la parole à sa femme; à table, il s'exprimait par signes, elle finit par l'appeler «mon pensionnaire». Il partageait son lit, pourtant, et, de temps à autre, sans un mot, l'engrossait: elle lui donna deux fils et une fille; ces enfants du silence s'appelaient Jean-Baptiste, Joseph et Hélène. Hélène épousa sur le tard un officier de cavalerie qui devint fou; Joseph fit son service dans les zouaves et se retira de bonne heure chez ses parents. Il n'avait pas de métier: pris entre le mutisme de l'un et les criailleries de l'autre, il devint bègue et passa sa vie à se battre contre les mots. Jean-Baptiste voulu préparer Navale, pour voir la mer.       

Jean Paul Sartre, Les mots

 

      Voilà le véritable pouvoir. La parole silencieuse. Le silence qui dicte les ordres suprêmes. Les armes et les titres font obéir les hommes exerçant sur eux une contrainte. Les livres font obéir les hommes sans s'adresser à eux, sans que les hommes aient conscience qu'un ordre leur a été donné.

Alain Gerber, Le Jade et l'obsidienne

 

      Ils n'eurent pas besoin de parler. Ils se ressemblaient trop. Ils étaient comme le sont parfois deux personnes, qui semblent si bien se connaître ou qui se ressemblent tellement que la faculté, le besoin de communiquer entre eux à l'aide de mots, s'atrophient à force de ne plus être exercés, et que, se comprenant sans avoir recours à l'intermédiaire de l'oreille ou de l'intelligence, elles en arrivent à ne plus comprendre mutuellement les paroles qu'elles prononcent.

William Faulkner, Absalon! Absalon

 

       Je voudrais dire les silences de l'amour, les silences du malheur, les silences de la prière; tout ce qui est transitoire, tout ce qui est déjà fini, qui ne veut rien dire, qui ne sert à rien, et qui est déjà oublié, à moins que tout ne signifie, que tout ne serve, et que rien ne meurt jamais.

Françoise Mallet-Joris, La maison de papier

 

      ... car c'est toujours de l'ordre de l'indicible, douleur si grande qu'elle est réduite au cri, amour muet qu'on ne sait définir, et c'est pour ça justement qu'on se lance dans un livre, car les humains sont ainsi faits qu'ils cherchent toujours à mettre leurs émotions en mots...

Anny Duperey, Les chats de hasard

 

    Plus avancé dans la vie littéraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que cause une belle oeuvre, de même que leur admiration annonce le plaisir inspiré par une œuvre médiocre qui rassure leur amour-propre.

Honoré de Balzac, Illusions perdues

 

       Elle ne parlait pas; il se taisait, captivé par son silence, comme il l'eut été par ses paroles.

Gustave Flaubert, Madame Bovary

 

    N'en dit pas plus
                     la nostalgie
                     tue ce qu'elle aime
                     une seconde fois
      

Jean-Louis Chauvin, Tout silence est lumière

 

      Lisons cet aveu que fait en passant l'écrivain dans La barque, le soir: «Ai-je jamais dit ce qu'au fond je pensais? Trop difficile. Trop étrange pour pouvoir être fixé par des mots» (Tala eg nokon gong om kva eg kjende i grunnen? Altfor vanskeleg. Altfor rart a kunne plumpast ut med ord).
      Alors? Des symboles, des visions, des éclairs.
      Des silences, surtout. La qualité suprême de cette
œuvre vient précisément de ce qu'elle réussit à rendre audible ce silence où s'élabore et s'exerce notre seule véritable Parole.

Régis Boyer, Revue Plein Chant n°25-26 
sur l'écrivain norvégien Tarjei Vesaas

 

      Ce sera à Clea d'interpréter mon silence selon ses propres nécessités et ses propres désirs, de venir me rejoindre si elle en éprouve le besoin ou non, selon le cas... Tout ne dépend-il pas de l'interprétation que nous donnons du silence qui nous entoure?

Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie, tome I, Justine

 

      Cependant, Ferdinand Laroche a embouché son clairon. La sonnerie aux Morts, malgré ses notes maladroites, a porté l'émotion à son comble. Les femmes s'essuient les yeux; les hommes reniflent en toussotant; et il n'est pas besoin d'observer longuement la face ruisselante de Quatorze-Dix-Huit pour deviner, mêlées aux gouttes de pluie, de grosses larmes roulant sur sa moustache.
      Et nous restons figés, Françoise et moi, dans un semblable garde-à-vous. Cette minute de silence, dont le symbole s'inscrit si fortement sur toutes ces faces compassées, je souhaiterais qu'elle ne cessât plus. Je me presse contre ma compagne. Son corps est ferme et chaud. Il y a quelque chose d'irréel dans cette cérémonie qui se déroule si loin de nous, dans tous ces gestes convenus, dans cette affliction de commande; de merveilleusement irréel dans l'immobilité qui nous unit et nous retient tous deux hors du monde et du temps, au sein d'un rêve où rien n'arriverait tout à fait comme nous l'avions imaginé...

Pierre Gabriel, L'ormeau

 

      Dans les vallées de la Clidame et de la Tialle on appelait «dernier adieu» un regard.
      Le cercueil était déposé en silence sur le bord de la fosse.
      Le curé communal priait, aspergeait, prononçait la bénédiction en silence.
      En silence les assistants s'avançaient sur le bord de la tombe, y jetaient simplement, longuement, ce regard.
      Ils ne jetaient ni terre, ni fleurs, ni monnaie: seulement ce regard.       
      Bien sûr, dans les vallées adjacentes et voisines, rivales, concurrentes, le prêtre nommait le mort, louait sa vie et chantait. La parenté, les desservants et les amis jetaient sur le cercueil déposé au fond de la fosse le pot d'encens, le crêpe du service, la chandelle d'agonie, les gants et les bâtons de portage, une croix de la Passion. Après qu'ils avaient salué le mort ils quittaient l'enceinte du cimetière; ils retournaient chez le mort, ôtaient du lit la paillasse; s'éloignaient du village; brûlaient la paillasse du mort à un carrefour qui n'appartenait pas au territoire de la commune. Brûler la paillasse du mort à un carrefour c'était lui interdire de rentrer chez lui. Le moyen qu'il retrouvât son lit? C'était l'obliger au Voyage lointain.
      Mais ces craintes n'avaient point cours dans la vallée de la Clidame. Rien de tout cela dans la vallée de la Tialle. Le «regard d'adieu» suffisait à tout. Suffisait au «partir».

Pascal Quignard, Les ombres errantes

 

      Du fait de sa profession, Brunetti était devenu un maître dans l'art des silences et il était capable d'en discerner la qualité comme un chef d'orchestre distingue les timbres des diverses cordes. Il y avait les silences absolus, de vraies déclarations de guerre, après lesquels rien ne viendrait en réaction aux questions ou aux menaces. Il y avait les silences attentifs, après lesquels celui qui avait parlé mesurait l'impact de ses propos sur son auditeur. Et il y avait les silences épuisés, qu'il fallait respecter jusqu'à ce que celui qui parlait ait repris contrôle de ses émotions.

Donna Leon, Le cantique des innocents

 

      Souviens-toi: jamais tu n'avais eu l'intention d'écrire quoi que ce soit sur ce village. Il te touchait de trop près. Pour toi, il a toujours été du côté du secret, du repli, non de la parole. Avec ses forêts désertes, ses maisons noires, ses vieux paysans solitaires aux répliques espacées, il constituait pour toi une indispensable réserve de silence obtus. D'une certaine manière, il ne disait rien et n'avait rien à dire, il ne faisait pas sens. Préserver ce silence, cette existence cachée constituait presque la condition pour que la parole, par ailleurs, puisse ne pas sembler complètement injustifiée. 

Pierre Jourde, La première pierre

 

      Il y a le silence du confessionnal pour ceux qui le fréquentent, de la posture de méditation pour ceux qui la pratiquent, et du cercueil pour tous. Gravé dans la pierre à l'entrée d'une vieille église: «Dieu tiendra compte de vos paroles inutiles.»

Marc de Smedt, Éloge du silence

 

      Les imaginations visuelles de l'oreille tendue portent l'imagination au-delà du silence.

Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos

 

 

 

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