Le Café Littéraire luxovien / les masques 

                                                                             

La femme au tablier s'était penchée vers Rose, les poings plantés dans le plateau de la table. Ses lèvres mauves étaient mobiles et pleines, deux serpents en cavale. Les pommettes hautes et très marquées, les yeux ronds enfoncés profond dans les orbites, comme si chacun avait reçu un coup, cernés qu'ils étaient de multiples anneaux allant du rose à l'indigo, elle avait une beauté grotesque de masque. 

Agnès Desarthe, Ce cœur changeant

 

Il venait de faire en version intégrale son plus mauvais rêve (...) 
       Il était dans une salle d'accouchement, et un homme qui se réduisait à une paire d'yeux au-dessus d'un masque chirurgical se tenait dans un coin. Une obstétricienne était en train d'accoucher sa femme avec l'aide d'une infirmière, qu'il était sûr de n'avoir jamais vue. L'obstétricienne, en revanche, était bien la gynécologue accoucheuse que les Clausen étaient souvent allés consulter ensemble. 
       La première fois qu'il avait fait ce rêve, Otto n'avait pas reconnu l'homme qui se tenait dans un coin; pourtant il savait d'avance qui il était, et cela lui donnait une prémonition. 
       Lorsque le bébé paraissait, la joie qui se peignait sur le visage de sa femme était si débordante qu'Otto pleurait toujours dans son sommeil. C'est alors que l'autre homme retirait son masque. C'était un play-boy de la télévision, le type au lion, l'homme de tous les désastres. (...) Toujours est-il que la joie de Mrs Clausen s'adressait à lui, et pas à Otto, comme s'il ne se trouvait pas dans la salle d'accouchement, ou comme s'il était le seul à savoir qu'il s'y trouvait. 

John Irving, La quatrième main

 

Il y avait bien eu quelques morts ici et là «Davantage, sans doute, qu'on ne nous le dit!» , cette agitation dans la Sarre, en septembre, qui avait coûté la vie à deux ou trois cents bonhommes, mais enfin, «c'est pas ça, une guerre!» disait-il en passant la tête par la porte de la cuisine. Les masques à gaz reçus à l'automne, qu'on oubliait aujourd'hui sur le coin du buffet, étaient devenus des sujets de dérision dans les dessins humoristiques. On descendait aux abris avec fatalisme, comme pour satisfaire un rituel assez stérile, c'étaient des alertes sans avions, une guerre sans combats qui traînait en longueur. La seule chose tangible était l'ennemi, toujours le même, celui avec qui on se promettait de s'étriper pour la troisième fois en un demi-siècle, mais qui ne semblait pas disposé, lui non plus, à se jeter à corps perdu dans la bagarre. 

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines 

 

La menace d'une attaque chimique le hantait. Capable de traverser les vêtements et les masques, l'ypérite causait des brûlures aux yeux, à l'épiderme, aux muqueuses. Il s'était ouvert de cette inquiétude persistante au médecin-major, un homme fatigué, blanc comme un lavabo, sinistre comme un fossoyeur, qui trouvait tout normal parce que rien ici ne ressemblait à rien, ni l'attente interminable d'on ne savait quoi, ni la vie dans un endroit pareil, personne ne va bien, professait-il avec lassitude, il distribuait de l'aspirine, revenez me voir, disait-il, il aimait la compagnie. 

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines

 

La ville était fébrile, inquiète. En pleine journée, des magasins s'étaient repliés frileusement derrière leurs rideaux de fer comme à l'annonce d'une manifestation. Louise revit des passants porter des étuis avec des masques à gaz, courant à pas pressés. Un crieur hurla: «Attaques acharnées des Allemands dans le Nord!» Un marchand de primeurs chargeait des valises dans une camionnette. 

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines

 

Les autres avaient cessé leur travail et déposé leur chalumeau. Ils s'étirèrent, firent quelques pas pour soulager leurs muscles endoloris, avant d'ôter leur masque en grommelant. 

Nicolas Vanier, L'école buissonnière 

 

Le chantier de l'île Saint-Louis est perturbé dans les dernières semaines par la mise au jour d'une fresque du dix-septième siècle sous la couche d'enduit d'une restauration antérieure, une peinture sur le point de disparaître un peu plus sous le nouveau décor et qu'il s'agit de sauver. C'est une première pour Paula actrice de l'événement, qui revêt chaque matin un masque et une combinaison de protection en polypropylène, puis s'approche très près de la paroi, munie d'un cutter, de différentes brosses et d'un plumeau en "aile d'oie", pour gratter le mur, et révéler ce qui n'est encore qu'une présence spectrale, dissimulée sous le plâtre. 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main

 

J'ai sonné. L'infirmière a fixé l'entrée du masque à oxygène sur la trach'
      ―
Vous allez garder ça au moins une heure, sinon ça ne sert à rien. 
      Elle est sortie et, avec le masque, la situation n'a fait qu'empirer. J'avais l'impression de ne plus respirer. Je savais qu'il fallait se calmer, se concentrer, laisser au masque le temps d'agir, que lui, comme le reste, faisait payer cher les services qu'il rendait; mais le savoir, quand on subit, ne mène pas loin: les certitudes de la science se dissolvent dans les incertitudes de l'expérience. 

Philippe Lançon, Le lambeau

 

L'infirmière devait soulever le masque à oxygène pour lui permettre de parler; alors il aspirait l'air avec un bruit de succion, et l'infirmière lui couvrait de nouveau la bouche et le nez avec le masque. 

John Irving, Une veuve de papier

 

Kate était partie nager avec les baleines de La Réunion. Elle levait le pouce devant l'objectif en articulant let's go to the real world !, et respirait exagérément en gonflant le thorax et les épaules, assise sur le bordé de l'embarcation, puis se laissait glisser dans l'eau en tenant son masque à deux mains, suivie des autres passagers, chaque saut créant des points de perforation entre le ciel et la mer, des cratères d'écume. 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main

 

Ce jeune homme, Edouard Péricourt, portait des masques pour dissimuler son visage, dont le bas avait été emporté par un éclat d'obus. Louise avait dix ans. Elle avait pris l'habitude, lorsqu'elle rentrait de l'école, de monter le rejoindre pour gâcher de la pâte à papier, coller des perles, des rubans, peindre, il y avait des dizaines de masques accrochés aux murs, un pour chaque état d'âme. Louise à cette époque déjà parlait peu, elle écoutait la respiration rauque et sifflante d'Édouard, elle aimait ses mains qu'il posait sur ses maigres épaules, il avait le plus beau regard qu'on puisse imaginer, jamais Louise n'en avait vu un pareil. 

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines

 

Bien sûr, il commença par se rafraîchir la mémoire en lisant tout ce qu'il put trouver sur l'homme au masque de fer, ce mystérieux prisonnier enfermé à la Bastille en 1698, et au sujet duquel les registres de la prison eux-mêmes précisaient qu'on ne devait pas «dire son nom». Malgré ce que son sobriquet laissait entendre, cet illustre inconnu avait porté tout au long de sa détention un masque de velours noir, afin que personne ne put le reconnaître. De nombreuses légendes couraient encore aujourd'hui sur son identité réelle... 

Henri Lœvenbruck, Le Loup des Cordeliers

 

Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la chapelle. 
       Et l'on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette qu'estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement, à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué par une visière d'acier bruni, soudée à un casque de même nature, et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel lançait de fauves reflets sur la surface polie, et ces reflets, voltigeant capricieusement, semblaient être les regards courroucés que lançait ce malheureux, à défaut d'imprécations. 
       Au milieu de la galerie, le prisonnier s'arrêta un moment à contempler l'horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de la tempête, à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un soupir, semblable à un rugissement. 

Alexandre Dumas, Le roman du Masque de fer

 

 À mi-carême, en carnaval, 
       On met un masque de velours, 
       Où va le masque après le bal ? 
       Il vole à la tombée du jour.

       Oiseau de poils, oiseau sans plumes, 
       Il sort, quand l'étoile s'allume, 
       De son repaire de décombres. 
       Chauve-souris masque de l'ombre. 

Robert Desnos, La chauve souris (dans recueil Chantefables)

 

En choisissant pour son cinquième colloque le thème «Masque et carnaval», l'Association Européenne François Mauriac avait comme premier but d'examiner les traces importantes de la culture populaire et folklorique dans la littérature européenne. Ainsi, quelques-uns des intervenants nous montrent comment le carnaval hante toujours la mémoire de plusieurs écrivains, qui continuent à exploiter ses motifs et symboles, consciemment ou inconsciemment. De nombreux intervenants ont choisi de creuser le motif riche et ambigu du masque qui, selon le contexte, peut être quelque chose de positif ou de négatif, qui libère ou qui emprisonne. Comme nous le montrent ces communications, il s'agit d'un motif qui ouvre une perspective sur quelques-unes des questions les plus fondamentales que pose la littérature de toutes les cultures, en nous invitant à nous interroger sur les notions d'identité, de vérité, d'authenticité. 

Introduction à : Masque et carnaval dans la littérature européenne. Actes du Colloque de Ljubljana


       
      
La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes, cependant complaisantes, du décorum imposé par le prince. Il y a dans les coeurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les plus dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait difficilement découvert l'artifice. Et cependant, tous ces fous joyeux auraient peut-être supporté, sinon approuvé, une laide plaisanterie. Mais le masque avait été jusqu'à adopter le type de la Mort rouge. Son vêtement était barbouillé de sang, et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.

Edgar Poe, Le masque de la mort rouge
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C'est le domaine de l'impénétrable, où le soleil devient l'intrus, où à chaque pas je m'attends à rencontrer l'inconnu voûté portant tricorne et loup de velours noir, cet effrayant raffiné à l'allure vénitienne, messager d'une mort violente toujours, et qui vit dans les profondeurs de complexes romans gothiques. 

Philippe Claudel, Meuse l'oubli

 

Comment expliquer la fascination qu'exerce, sur ceux d'entre nous qui viennent à le connaître, l'ancien monde aztèque de Tenochtitlàn, la capitale mexicaine qui devait tomber aux mains de Cortés? Exotisme? Bien sûr. Masques de jade, coiffures de plumes, femmes semblables à de précieux oiseaux des Tropiques, pyramides aiguës et terrasses couronnées de fleurs, rythme lancinant des flûtes et des teponaztli : autant de philtres, qui nous entraînent, comme jadis les champignons sacrés et le peyotl, dans un univers de rêve à jamais disparu. Mais ce n'est pas tout. Attrait un peu trouble que ressent le civilisé occidental face à une autre civilisation, à une autre conception de la vie? (...) 
       Ce qu'apporte le récit d'Alain Gerber, si pénétré d'une intime connaissance, c'est sans doute la clef, ou en tout cas une des clefs, de ce monde si gracieux et si violent: la tension permanente entre les deux pôles que symbolisent le Serpent à Plumes, héros civilisateur, inventeur des arts et de la sagesse, et le ténébreux Tezcatlipoca, divinité astrale et guerrière. A travers mille incidents conformes à ce que nous savons de la vie quotidienne des anciens Mexicains, c'est cette structure fondamentale qui sous-tend l'existence du principal personnage.

Le Livre de Poche, LGF,
sur: "Le Jade et le obsidienne", roman d'Alain Gerber

 

À propos du Roman de Renart
      Ysengrin, mari de la louve Hersent ( Ermesinde), est le chef de l'armée royale: son nom, d'origine germanique, est difficile à interpréter. Il peut se comprendre «casque de fer» ou bien «masque cruel»

Michel Pastoureau, Le loup/Une histoire culturelle 

 

Quand le loup devient masque : 
      En français, parmi les sens figurés du mot loup, celui de «demi-masque» apparaît dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Il désigne l'objet en velours noir qui couvre la moitié supérieure du visage. D'abord porté au bal par les femmes, il se généralise au siècle suivant et est porté par les deux sexes. À Venise, le loup est omniprésent en période de Carnaval, mais il subit la concurrence de la banta, costume complet, associant une cape noire, un tricorne noir et un masque blanc. 

Michel Pastoureau, Le loup/Une histoire culturelle 

 

Dix mois environ après la naissance de Toto, Renée participa à un bal masqué à Paris, où, se grimant pour l'occasion, elle remit au goût du jour son costume de page noir à la cour de Louis XV. Elle était toujours excellente danseuse, et des hommes de tous âges l'entourèrent de leurs attentions. 
       Le plaisir qu'on retire de ce type de réjouissance tient pour une large part à l'idée qu'on s'y rend incognito, que l'on ne devine pas toujours qui sont vraiment ses cavaliers ou cavalières, voire qu'on peut s'y permettre un écart ou deux. 

Jim Fergus, Marie-Blanche

 

Oh, les masques... On a toujours trop tendance à penser aux visages qu'ils cachent; en réalité, c'est le masque qui compte, que ce soit celui-là et non un autre. Dis-moi quel masque tu mets, je te dirai quel visage tu as. 

Julio Cortazar, Les gagnants 

 

Remets ton masque pour que je te reconnaisse. 

Salah Stetié, Carnets du méditant

 

Chaque masque était à mes yeux un homme à l'état de péché. 

François Mauriac, Commencements d'une vie

 

Un aristocrate, le duc Lorenzo, convie ses amis à un bal masqué ; d'abord enjoué, il réalise progressivement que ses invités ne sont peut-être pas ceux qu'il attendait ; débordée par les masques, harcelée d'images troubles, la fête dérive. Mais quelles sont ces images qui viennent recouvrir les masques des invités qui assistent, désoeuvrés, à l'ivresse du duc ?

sur "Les masques noirs", pièce de Leonid Andreïev

 

― Vous connaissez bien Amaril maintenant ; eh bien, cet être si charmant, si romantique ― cet ami si fidèle et ce médecin si compétent ―a fait notre désespoir pendant des années. On aurait dit qu'il était incapable de tomber amoureux. (...) Et puis, l'année dernière, pendant le carnaval, le miracle s'est produit: il rencontra un mince domino masqué. Ils tombèrent follement amoureux (...) mais la jeune femme disparut, toujours masquée, sans vouloir lui dire son nom. Deux belles mains blanches et une bague sertie d'une pierre jaune, voilà tout ce qu'il connaissait d'elle. (...) Pendant toute une année il courut la ville en quête de ces mains de rêve ; il les cherchait partout, suppliant ses amis de l'aider, négligeant son travail. (...) Il attendit le carnaval de cette année avec une impatience croissante car elle avait promis de revenir à l'endroit même où ils s'étaient rencontrés la première fois.(...) Elle revint, et une fois de plus ils échangèrent les plus brûlants serments ; mais cette fois, Amaril était bien décidé à ne pas la laisser échapper ― car elle ne voulait toujours pas lui donner son nom et son adresse.(...) La jeune fille tenta à plusieurs reprises de lui échapper, mais il ne se laissa pas faire et insista pour la raccompagner chez elle dans un de ces vieux fiacres qui roulent encore. Elle avait presque perdu la tête, et lorsqu'ils atteignirent le faubourg est de la ville, assez misérable et peu fréquenté, avec de vastes propriétés abandonnées et des jardins incultes, elle se sauva à toutes jambes. Amaril, que sa passion romantique avait rendu furieux, pourchassa la nymphe et la rattrapa au moment où elle se glissait dans une petite cour obscure. Incapable de se contenir, il saisit le capuchon au moment où la créature, le visage enfin dénudé, fondait en larmes sur le seuil de la porte. (...) Elle restait assise là, secouée par les sanglots et émettant une sorte de hennissement sifflant, couvrant son visage de ses deux mains. Elle n'avait pas de nez

Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie,
tome III : Mountolive

 

Il y avait bal costumé, à l'Élysée-Montmartre, ce soir-là. C'était à l'occasion de la Mi-Carême, et la foule entrait, comme l'eau dans une vanne d'écluse, dans le couloir illuminé qui conduit à la salle de danse. (...)
      Et les habitués du lieu s'en venaient des quatre coins de Paris, gens de toutes les classes, qui aiment le gros plaisir tapageur, un peu crapuleux, frotté de débauche. (...) Des habits noirs élégants en quête de chair fraîche, de primeurs déflorées, mais savoureuses, rôdaient dans cette foule échauffée, cherchaient, semblaient flairer, tandis que les masques paraissaient agités surtout par le désir de s'amuser.(...)
      Leurs cavaliers bondissaient, tricotaient des pieds, s'agitaient, les bras remués et soulevés comme des moignons d'ailes sans plumes, et on devinait, sous leurs masques, leur respiration essoufflée.
      Un d'eux, (...) exécutait des cavaliers seuls bizarres qui soulevaient la joie et l'ironie du public.
      Il était maigre, vêtu comme un gommeux, avec un joli masque verni sur le visage, un masque à moustache blonde frisée que coiffait une perruque à boucles.
      Il avait l'air d'une figure de cire du musée Grévin, d'une étrange et fantasque caricature du charmant jeune homme des gravures de mode, et il dansait avec un effort convaincu, mais maladroit, avec un emportement comique. Il semblait rouillé à côté des autres, en essayant d'imiter leurs gambades; il semblait perclus, lourd comme un roquet jouant avec des lévriers. 

      (...)
      Dès qu'il se sentit dans ses draps, le bonhomme ferma les yeux, les rouvrit, les ferma de nouveau, et dans toute sa figure satisfaite apparaissait la résolution énergique de dormir.
      Le docteur, en l'examinant avec un intérêt sans cesse accru, demanda:
      ―
Alors il va faire le jeune homme dans les bals costumés?
     
― Dans tous, monsieur, et il me revient au matin dans un état qu'on ne se figure pas. Voyez-vous, c'est le regret qui le conduit là et qui lui fait mettre une figure de carton sur la sienne. Oui, le regret de n'être plus ce qu'il a été, et puis de n'avoir plus ses succès!

Guy de Maupassant, Le masque
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Chaque jour, nous croisons notre reflet dans le miroir et, malgré nos efforts, il est difficile de discerner à l'œil nu ce qui différencie notre visage de celui que nous observions la veille. Encore faut-il tomber sur une vieille photographie pour saisir l'ampleur des changements. Pourtant, le processus de vieillissement est bien à l'œuvre et il n'épargne aucun d'entre nous. Il a creusé des rides sur notre front, il a accentué les marques sous nos yeux, il a posé sur notre visage le masque indélébile du temps. Nous avons changé! 

Bruno David, À l'aube de la sixième extinction

 

Elle chantait encore, que Pétia se précipita tout triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivée d'une troupe de masques. 
       «Imbécile !» s'écria Natacha, en s'arrêtant court ; et, se jetant sur une chaise, elle se mit à sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre : «Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure, ajouta-t-elle, en essayant de sourire ;
Pétia m'a effrayée, voilà tout !…» Et ses larmes coulaient de plus belle. 
       Toute la domesticité s'était costumée : les uns en ours, en Turcs, en cabaretiers, en dames ; les autres en monstres fantastiques. Apportant avec eux le froid du dehors, ils n'osèrent d'abord franchir le seuil du vestibule, mais, prenant peu à peu courage, se poussant mutuellement, et se cachant les uns derrière les autres, ils pénétrèrent tous bientôt dans la grande salle. Là leur timidité dégela enfin, ils se laissèrent aller à la plus franche gaieté, et les chants, les danses, les jeux de toutes sortes s'organisèrent à l'envi. La comtesse, après avoir examiné et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari, dont la figure réjouie les encourageait à s'amuser. La jeunesse s'était éclipsée. 
       Mais au bout d'une demi-heure on vit paraître une vieille marquise, avec des mouches, qui n'était autre que Nicolas ; une Turque, Pétia ; un paillasse, Dimmler ; un hussard Natacha ; et un Tcherkesse, Sonia, toutes deux avec des sourcils et des moustaches charbonnés au bouchon. 
       Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers. 
       Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue promenade en troïka{9}, leur proposa, vu l'excellent état du chemin, d'aller chez le « petit oncle», avec une dizaine de masques. 
........... 
       Elle regardait chacun à tour de rôle dans le blanc des yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarrée, ni les Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mêmes, ni aucune partie de leurs costumes. 
       « Et celle-là, qui est-ce ? demanda-t-elle à sa gouvernante, en arrêtant au passage un Tartare de Kazan, qui n'était autre que sa propre fille ! C'est une des Rostow, n'est-ce pas ?… Et vous, monsieur le hussard, de quel régiment êtes-vous ? dit-elle en s'adressant à Natacha… De la «pastila [pâte de fruit]» à cette Turque ! criait-elle au sommelier. Leur religion ne la leur défend pas, n'est-ce pas ?» 
       À la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les danseurs sous l'impunité du masque, Pélaguéïa Danilovna ne put s'empêcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire irrésistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de bienveillance et de franche gaieté. 
       Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les «horovody », elle rassembla tout son monde, maîtres et domestiques, en un grand rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux innocents commencèrent à leur tour. Une heure plus tard, quand les costumes furent bien fripés et bien chiffonnés, et que le charbon découla sur les figures en transpiration, Pélaguéïa Danilovna put enfin reconnaître chacun, complimenter les demoiselles sur leurs déguisements, et remercier toute la bande joyeuse pour l'amusement qu'elle lui avait procuré! Le souper des maîtres fut servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle (...) 

Léon Tolstoï, La Guerre et la Paix - Tome II

 

Le carnaval a été très brillant cette année: tout Paris était déguisé. C'est à qui tiendra le plus longtemps haleine à clamer du plus haut sa tirade en vers des halles, style Vadé. Des crieurs circulent par la foule, vendant: «L'art de s'engueuler en société sans se fâcher». Affluence inimaginable sur les boulevards, partout, et joie universelle débordante, bienveillante remarquablement; mais bien des gosiers enroués ont dû être aphones avant le soir. Les voitures de masques entassés foisonnaient, au pas, avec arrêts forcés à chaque pas. Lors Seymour, très populaire décidément sous le nom de «Milord l'Arsouille», conduisait lui-même en postillon, comme les autres fois, sa calèche à six chevaux, mais cette année, au lieu des dragées ordinaires, c'étaient dans la voiture de grands sacs pleins des nouvelles pièces de quatre sous toutes neuves que les laquais en grande livrée lançaient à pleine volée par la foule. On a parfaitement reconnu dans l'un des domestiques, malgré son faux nez, le baron Hope, le célèbre financier; il s'amusait beaucoup aux bousculades des gamins sous les roues. Il a changé de ministère; c'est au tour de M. Guizot de remplacer M. Thiers.

 Nadar, 1830 et environs
dans : Quand j'étais photographe

 

Historiquement, le carnaval se matérialisait par une inversion des rôles: le maître se déguisait ainsi en esclave et réciproquement. Porter un masque permettait de préserver le mystère de l'identité de chacun… Aujourd'hui, quelques éléments demeurent indissociables du carnaval. Symbole de tous les désagréments liés à l'hiver, le Roi du Carnaval est parfois brûlé après un ultime défilé pour exorciser le malheur et signifier l'arrivée du printemps. Aux batailles de farine, bonbons ou sucreries, qui prévalaient à Nice au XVIIIe siècle, on préfère aujourd'hui le lancé de confettis… moins dangereux mais tout aussi salissant. 

Journal des femmes

 

Certains charmés, se déguisent de nouveau en imitant les costumes de l'Histoire. D'autres fuient, travestis eux aussi (…) Ceux qui, dans les fêtes d'autrefois, s'habillaient en mendiants mendient, couverts de haillons. Ceux qui jouaient aux fantômes ou aux chauves-souris se cachent dans les greniers, en épiant le bruit des talons ferrés. Ceux qui portaient la cagoule du bourreau deviennent bourreau ou, plus souvent, victimes… 

Andreï Makine, Le crime d'Olga Arbelina

 

Le masque de l'ironie perd de son charme, Louis, quand on ne l'enlève jamais. Je me doute que vous avez beaucoup à cacher sous vos sarcasmes mais, avec moi, il faudra bien un jour que vous arrêtiez de jouer. 
      Mercier passa délicatement la paume sur son propre visage et changea d'expression, mimant soudain la tristesse, comme s'il venait d'enfiler un masque de la tragédie italienne. 
      
Ne plus jouer, mademoiselle, c'est mourir. La vie est un cabaret. 

Henri Lœvenbruck, Le Loup des Cordeliers 

 

Dans cette lumière sourde, sous la voûte de pierre, douze hommes vêtus de rouge étaient répartis sur deux banquettes en granit qui se faisaient face à face. Leur visage caché par des masques figurant des têtes d'animaux, ils portaient de larges capuches par-dessus. À leur flanc scintillait le tranchant d'une épée, et leurs mains étaient recouvertes de gants d'un pourpre profond. 

Henri Lœvenbruck, Le Loup des Cordeliers

 

« Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres ! 
      Le loup… c'était lui !… 
      Ce front plat, ce visage allongé en pointe, cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues, cette longue échine maigre, ces jambes nerveuses, la face, le cri, l'attitude, tout, tout révélait la bête fauve cachée sous le masque humain ! » 

Hugues-le-Loup, Erckmann-Chatrian

 

Cette chambre, ce lit, aire d'algues en mouvance, de hauts joncs bercés par quelle brise, d'herbes couchées par quelle main, ce lit n'était que le lieu de sa débauche, le nœud de son écœurement. Il fallait partir, quitter cette garçonnière et puis, à l'autre bout de la ville, au-dessus des bureaux de l'étude, l'appartement spacieux de Me Régis Labergie. Il fallait jeter comme une défroque toute cette honorabilité de façade, ces cérémonies de singe habillé où il s'était complu, ces galas, ces réceptions, et laisser l'étude aussi pour un temps, et pour toujours peut-être. 
       L'homme se secoua. Il alla aux fenêtres et fit tomber les persiennes. Puis il donna de la lumière. La première chose qu'il extirpa de la bonnetière fut une sorte de havresac vieillot qui avait appartenu à son père et qu'il avait gardé comme une relique. La feuille sur son bureau, il la plia soigneusement avant de l'y fourrer, avec toute une rame de papier vierge et des stylos. Ses habits se répandirent sur le sol, lambeaux de vieille peau qu'il avait choisi d'abandonner. Dans l'armoire, il prit du linge dont il bourra le havresac de Ligori avant de s'habiller : un jean, un pull à col roulé, des brodequins. Il enfila un imperméable qui lui tombait jusqu'aux mollets, jeta le havresac sur l'épaule et quitta la pièce. Devant la porte, il retourna le paillasson, qu'on sût bien qu'il n'y était pour personne. 

Roger Bichelberger, Les noctambules

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Elle pouvait se fermer tout aussi facilement qu'elle pouvait ironiser. Un masque efficace, pour l'octogénaire qu'elle était, que ce faciès de lavette essorée! 

Graham Swift, Le dimanche des mères

 

L'humour est un masque pour cacher le malheur et surtout pour cacher ce cynisme profond que la vie fait naître en tous les hommes. Nous essayons de bluffer Dieu. C'est ce qu'on appelle la politesse. 

André Maurois, Mes songes que voici

 

Une femme est là, derrière un bureau. Paula ne la dissocie pas immédiatement des lieux tant elle semble faire corps avec eux, y appartenir, emboîtée dans l'espace comme l'ultime pièce d'un puzzle. Elle est penchée sur un cahier dont elle tourne les pages d'un geste lent, puis relève la tête, et pose ses yeux sur la jeune fille avec la sûreté du trapéziste qui se réceptionne sur l'étroite plate-forme au terme d'une figure de voltige. À présent, on la voit bien, on reçoit pleinement ce visage aussi neutre qu'un masque, ce maintient où rien ne force, où rien ne branle, l'économie et la rigueur émanent de ce corps face auquel Paula se sent aussitôt pataude, souillon. 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main

 

Il y a un mystère pour chacun de nous qui croyons si bien nous connaître, mais quelle vie humaine n'est pas dans la nuit? 

Julien Green, Qui sommes-nous ?

 

«Qu'est-ce que tu aimes le plus et déteste le plus? me demanda-t-il un soir après avoir éteint la lumière. 
      J'attendais quelques instants avant de répondre, savourant cette possibilité nouvelle, cette présence d'une autre voix, d'une amitié peut-être, dans ma chambre. 
      «La photographie... et l'hypocrisie. 

      ―
L'hypocrisie ? 
     
Oui. Quand on fait semblant, qu'on porte un masque pour apparaître d'une certaine façon ou plaire aux autres, en disant des choses qu'on ne pense pas et en agissant à l'encontre de nos propres valeurs.»

 Simone Somekh, Grand angle 

 

À partir de ce moment, le frère et l'épouse ne quittèrent plus le mourant. Il y avait quelque chose de lugubrement risible dans cette comédie qu'ils jouaient l'un vis-à-vis de l'autre et dans le masque réciproque, masque de convention et si inutile, dont chacun s'était affublé par un faux semblant de pudeur. (...) 
      Le plus odieux spectacle qui puisse frapper les yeux était bien celui de ces deux faces haves, décomposées par les veilles, plus cadavériques que celle même du mourant qu'elle gardaient. On se fût demandé quelle était celle des trois que la mort allait frapper. 

Nadar, Le testament du boulanger
dans : Quand j'étais étudiant 

 

Comme dans les phénomènes fantasmagoriques et sous l'obsession de certains cas de double vue, il me semblait que les traits de mon digne Héraldique et l'honnête visage du jeune ouvrier se mêlaient, se fondaient en je ne sais quel masque méphistophélique où m'apparaissait une figure inquiétante que je n'avais jamais vue et que je reconnaissais tout de suite : Mauclerc le captieux Mauclerc, «de passage en notre ville », me tendant narquoisement son visage électrique, du pays d'Henri IV... 

Nadar, Gabezon vengé
dans : Quand j'étais photographe

 

 D'une excellente famille française, Silvy décelait des origines évidemment italiennes par son masque de jeune Michel-Ange, la correction tout académique de sa statuaire et cette pureté classique de la forme qui fait la grâce, l'eurythmie du geste. 

Nadar, Les primitifs de la photographie
dans : Quand j'étais photographe

 

Mme Papatou elle aussi était jaune, mais d'un luisant vigoureux qui était magnifique. La face plate, aux traits forts, comme celle d'un peau-rouge américain, était dure comme du cuir. Italienne de naissance, grecque par son mariage, par profession baigneuse depuis vingt-huit ans à l'établissement thermal, elle avait autant de masques différents qu'un totem en bois. Il y avait le visage soumis qu'elle arborait pour masser, asperger, savonner, frapper et essuyer les Américaines et les Anglaises qui allaient de leur hôtel au bain en chaise à porteur voilée; il y avait le visage empoisonné qu'elle faisait quand un pourboire trompait son attente, et la fureur, la cupidité exaspérée pouvaient lui faire déchirer avec ses dents un billet de dix francs qu'elle crachait sur la cliente; il y avait le visage guetteur, soupçonneux, Dieu-vous-assiste, qu'elle prenait pour M. Papatou, dont les grosses mains aimaient le contact des femmes grasses et qui était aussi huileux que les sardines qu'il saisissait par la queue et avalait d'un coup; il y avait enfin le visage taillé dans du noyer qu'elle réservait à ses pensionnaires et celui, plein d'onction, dont elle saluait son curé.

Fanny Hurst, Back street

 

L'image qu'on se faisait généralement de lui, d'après sa voix, était celle d'un homme dans sa seconde jeunesse, grand, mince, souple, avec une masse de cheveux châtains indomptés qui atténuaient par leur flou romantique ce que son masque noblement tourmenté, aux pommettes un peu hautes, aurait pu avoir d'excessivement sombre, malgré la douceur de ses grands yeux mélancoliques. 

(...) 

La publication d'une photo qui ne ressemblait en rien à la sienne ne pouvait qu'achever d'égarer le public et renforcer son incognito. Sans l'avoir cherché, il avait désormais un visage à fournir à ses admirateurs, et ce visage n'était qu'un masque derrière lequel il resterait parfaitement invisible. 

Michel Tournier, Tristan Vox (nouvelle dans Le coq de bruyère) 

 

Il n'y avait rien à écouter, sinon sa colère qui ne s'était pas apaisée, qui avait pris un autre visage, un masque pétrifié qui collait à ses traits et qu'il ne pourrait jamais tout à fait retirer — plus jamais: il avait au moins cette certitude-là, la plus forte, ballotté dans les tourbillons salvateurs du silence.

Pierre Pelot, Elle qui ne sait pas dire je  

 

Jeune, il n'aimait pas son visage. Puis, au fil d'années de honte et de dissimulation, il avait fini par le trouver parfait et avait cessé de courir après le masque idéal. 
      Aujourd'hui, il haïssait de nouveau sa sale gueule. 

Reginald Hill, Un amour d'enfant

 

Il croit vivre un cauchemar. Il cherche autour de lui un visage qui ne serait pas empli de haine. Antony s'est fait happer par le col et a été rejeté en arrière par la foule: «Fous le camp, toi!» Dans la vie d'Alain, il n'est rien arrivé de plus masque et tambour basque. C'est un joli pêle-mêle de ballet turc. Il a beau faire la paix partout: «Mes amis, mes amis!...», il ne reçoit que des insultes.

Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez

 

La nourrice profita du mouvement pour lui chuchoter à l'oreille: 
     
Va embrasser ton grand-père. 
      Il s'approcha du lit, le cœur battant à tout rompre, redoutant de mal faire. Le vieil homme lui parut étranger. Le trépas avait figé ses traits en un masque cireux, méconnaissable. 

Nicolas Vanier, L'école buissonnière

 

 

Un beau jour de 1880, le corps d'une jeune femme est repêché de la Seine. Aucune trace de contusion ou de plaies. On conclut au suicide. Sur son visage comme endormi se dessine un sourire énigmatique. Fasciné, l'assistant légiste décide d'en réaliser un moulage. Si la pratique est alors courante, d'ordinaire ce sont les traits d'hommes illustres que l'on fige dans l'immortalité. Pourtant voici que dans les vitrines et sur les étalages des mouleurs parisiens, entre deux bustes de Napoléon ou de Beethoven, l'Inconnue de la Seine vient de faire son apparition... Cette mode du masque mortuaire peut aujourd'hui nous sembler incongrue ou dérangeante, mais elle fait partie de la sensibilité de l'époque. Autres temps, autres mœurs dira-t-on. 

Adrienne Rey (sur l'Inconnue de la Seine, dans Slate.fr)

   

L'Inconnue de la Seine est une jeune femme non identifiée dont le masque mortuaire présumé devient un ornement populaire sur les murs des maisons d'artistes après 1900.
Son visage est source d'inspiration pour de nombreux travaux littéraires, tant en français que dans d'autres langues. (Wikipedia)

 

À peu de distance des retranchements inachevés, il vit venir à lui, dans le crépuscule d'une brumeuse soirée d'automne, plusieurs militaires à cheval. Le premier, qui marchait en avant, revêtu d'une bourka, montait un cheval blanc; c'était le prince Bagration, qui, reconnaissant le prince André, le salua d'un signe de tête. Celui-ci s'était arrêté pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait vu. 
       En l'écoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince André se demandait avec une curiosité inquiète, en étudiant les traits fortement accusés de cette figure dont les yeux étaient à moitié fermés, vagues et endormis, quelles pensées, quels sentiments se cachaient derrière ce masque impénétrable ?… 
................. 
       En ce moment le prince André fut frappé du changement qui s'était produit sur la figure du général en chef: elle exprimait une décision ferme et satisfaite d'elle-même, celle d'un homme qui prend son dernier élan pour se jeter à l'eau par une chaude journée d'été. Ce regard vague et endormi, ce masque affecté des profondes combinaisons avaient disparu; ses yeux d'épervier, ronds et résolus, regardaient devant eux sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dédaigneuse, tandis que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur régularité habituelles. 

Léon Tolstoï, La Guerre et la Paix - Tome I 

 

Dans l'intérêt de la main, tout geste hostile envers un objet de métal, de verre, de bois, de pierre ou de plastique était à déconseiller. Pourtant, chez les célébrités, la violence envers les objets était la première cause de blessure à traiter. Lorsqu'il revoyait les visages dociles de ses patients connus, il se disait que leur réussite et leur contentement apparents n'étaient que des masques. 

John Irving, La quatrième main

 

En vérité, les deux œuvres de fiction qui te sont consacrées, et qui ont occupé deux ans de mon travail d'écrivain, sont probablement à l'origine de la répugnance à me constituer plus longtemps moi-même en objet de fiction, épuisé que j'étais de persuader de venir à l'existence un être dont l'expérience était comparable à la mienne et dont pourtant la valence était plus forte, la vie plus riche et pleine, plus divertissante que la mienne... en vérité consumée, pour l'essentiel, sans aucune distraction, seul dans une pièce devant une machine à écrire. J'étais exténué par les règles que j'avais moi-même établies harassé d'avoir à imaginer les choses point tout à fait comme elles m'étaient arrivées ou des choses qui n'étaient jamais arrivées ou des choses qui n'auraient jamais pu m'arriver et qui arrivaient à mon agent, une de mes projections, une sorte de moi. Si ce manuscrit veut dire quoi que ce soit, c'est mon indigestion des masques, des déguisements, des distorsions et des mensonges. 

Philip Roth, Les faits 
(lettre à son personnage et alter ego, Nathan Zuckerman)

 

Il existait naguère il existe peut-être encore , dans quelque village perdu de l'île de Madura, une forme de théâtre inspirée des jeux de marionnettes tels qu'on les pratique toujours dans certaines régions de Java. Ce qui distingue cet art des autres, c'est que les acteurs y sont vivants; ou si l'on préfère, ces acteurs, masqués comme dans la Grèce antique, au lieu de se mouvoir d'eux-mêmes comme sur toutes les scènes du monde, ne sont que des sortes de marionnettes entre les mains d'un montreur. Cet homme, qu'on appelle «dalang» est le vrai héros du spectacle. C'est lui seul qui dit les répliques, jouant tour à tour tous les rôles à la place des acteurs qui ne font que mimer son récit. Ainsi chaque personnage, suspendu à ses paroles, obéit-il sans dire mot à la voix qui le dirige; il n'a d'autre ambition que de jouer parfaitement son rôle, de ne pas s'en écarter, de ne jamais rien faire paraître qui rappelle au spectateur qu'un homme se cache sous son masque. 

(...) 

Les premiers temps, le maître du jeu imposait à chacun de jouer le rôle qui s'accordait le moins avec son caractère. Au timide, il donnait le masque du guerrier; au rêveur, celui du valet, à l'orgueilleux celui du bouffon. C'était là une épreuve dont on sortait brisé, vaincu le plus souvent, rarement vainqueur. Celui qui s'était défait de soi n'était plus qu'une marionnette entre les mains du dalang. 

(...) 

Le jeune homme hésita un moment, mordit ses lèvres, baissa et releva la tête, puis d'un geste brusque, incontrôlé, comme s'il confiait à sa main le soin de décider à sa place, jeta le masque de Busba qui roula aux pieds du dalang. 
      —
Des masques, toujours des masques! s'écria Hadi libéré. Pourquoi à la fin jouer toujours cette comédie? Pourquoi devons-nous toujours nous dissimuler? Quelle est notre faute? De quel péché devons-nous nous laver par cette pénitence perpétuelle? N'avons-nous pas le droit de jouer à visage découvert, de jouer notre propre rôle et non celui d'un personnage? 
       Le dalang contempla le masque de Busba, l'air grave et profondément triste. 
      
Un masque? repris Hadi. Un visage de bois! Une tête de mort, une prison, un fantôme! 

(...) 

Quelque part à l'est de Java, deux de ces hommes traqués avançaient dans la nuit à la recherche d'un refuge. L'un d'eux était blessé et marchait avec peine; les traits de son visage, marqués par les années, avaient la dureté crispée de ceux d'un masque. 

Marc Petit, Le montreur et ses masques 
(nouvelle parue dans la revue Mazarine 
et reprise dans le recueil: Rue de la mort et autres récits)

 

Nous autres, pauvres comédiens, ombres de la vie humaine et fantômes des personnages de toute condition, à défaut de l'être, nous avons au moins le paraître, qui lui ressemble comme le reflet ressemble à la chose. Quand il nous plaît, grâce à notre garde-robe où sont tous nos royaumes, patrimoines et seigneuries, nous prenons l'apparence de princes, hauts barons, gentilshommes de fière allure et de galante mine. Pour quelques heures nous égalons en bravoure d'ajustements ceux qui s'en piquent le plus... 

Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse

 

 

 

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