Le Café Littéraire / à propos de photos
 

 

Il se pencha, colla son œil au viseur, rectifia légèrement l'inclinaison de l'appareil. Il était prêt. (...)
      Comme toujours, pour savoir si une photo méritait ou non d'être prise, il l'imaginait encadrée et accrochée sur un mur. Pourrait-il vivre avec elle des mois, des années, sans s'en fatiguer? Si oui, ça valait le coup. Dans le cas contraire, il remballait son matériel.
      Il se représenta l'image telle qu'il voulait qu'elle soit. Il réfléchit à ce que cela impliquerait, au moment du développement et du tirage. Le posemètre lui donna une première idée de la durée d'exposition. L'ombre projetée par le phare contrastait fortement avec le blanc de l'édifice. Un cliché très contrasté et une émulsion à grand contraste... Attention. Il fit les dernières mises au point. Surexposer légèrement, saisir les détails des ombres, insister sur la lumière au développement, parachever la composition de l'ensemble au tirage.
      Il appuya sur le déclencheur, et sut que la photo serait bonne. Il la doubla, juste pour avoir un négatif supplémentaire et pouvoir s'amuser. 

Robert-James Waller, Retour à Madison

 

Tout le monde, partout possède une boîte à chaussures plus ou moins remplie de photographies bornant les amonts de quelques existences en orbites familiales. Couleur, noir et blanc, voire assourdies de sépia fané, sous les cataractes dégénérescentes plus ou moins durcies vers l'opacité... 

Pierre Pelot, Braves gens du Purgatoire

 

Il n'y avait pas de lettres attachées par des rubans de soie jaune ou lavande (sa couleur préférée), ni de boîtes à secret. Les photographies d'Enrico et des filles, elle les avait toujours collées dans des albums, écrivant d'une belle écriture l'année et l'endroit où elles avaient été prises. Les autres, elle les avait laissées s'entasser dans le premier tiroir de la commode avec les mouchoirs et les gants. 

Rosetta Loy, Un chocolat chez Hanselmann

 

Dans le coin d'un mur, il y a une quantité de photographies encadrées, accrochées serré. Des photographies de qui? Des photos de toi, à des âges différents, et des photos de beaucoup d'autres personnes, hommes et femmes, mais aussi des photos très anciennes, comme prises dans un album de famille, mais qui, placées les unes à côté des autres semblent moins vouées à rappeler telle ou telle personne qu'à offrir un montage des strates de l'existence. 

Italo Calvino, Si une nuit d'hiver un voyageur

 

Il y avait une photo au mur, dans un cadre d'aluminium mat, sous verre. À la tête du lit, à gauche. La photo d'un couple, jeunes et souriants, bronzés, des longs cheveux très noirs et luisant de reflets bleutés pour le jeune homme comme pour la jeune femme. Un couple d'Indiens de cinéma. Cette photo. Une seule. 
       Son regard glissa sur la photo et sur le reste de la pièce, sans s'y arrêter davantage, comme si de rien n'était. 
       (...) 
       Il invita Maria au restaurant le lendemain, comme il avait prévu de la faire. Elle ne dit pas non. (...) 
       Elle lui avoua, confuse, au dessert, que c'était la première fois de sa vie qu'elle mangeait dans un restaurant, qu'il était la première personne à l'avoir invitée dans un tel endroit, même son fils ne l'avait jamais fait. 
       Elle avait eu un fils, oui, dit-elle les yeux dans les yeux pour une terrible seconde appuyée, avant de détourner le regard et de trancher un petit morceau de glace à la vanille à la pointe de sa petite cuillère. C'était lui, sur la photo, dit-elle, sans préciser davantage à quelle photo elle faisait allusion, comme si à l'évidence il ne pouvait pas ne pas savoir. 

Pierre Pelot, Maria

 

Sur l'étagère dans le séjour sont alignées les photographies de son seul fils, Alberto, mort en Afrique d'une mystérieuse maladie infectieuse. Plein de photographies: Alberto enfant, Alberto sur le Bernin, Alberto au collège à Montreux, Alberto sur un voilier. Un garçon aux cheveux lisses et au regard intense, des yeux peut-être couleur «manteau de la Vierge» comme les siens. Mais la plus belle est dans l'entrée, une grande photographie contrastée avec des ombres qui se dessine et en noir sur le Corvatsh majestueux recouvert de neige. Alberto est debout, en manches de chemise, seul un gilet de laine le protège du froid de cette journée où quelque fin nuage tache ici où là les pentes immaculées. Des skis plantés dans la neige se croisent derrière lui, leurs pointes dressées vers le ciel. Alberto fronce un peu les sourcils pour défier le soleil qui le frappe en plein visage, la bouche entrouverte, la mèche soulevée sur son front par le vent. 

Rosetta Loy, Un chocolat chez Hanselmann

 

La dernière photo que j'ai de Kate doit être quelque part dans mon ordinateur mais je n'ai pas besoin de l'allumer pour m'en souvenir, il me suffit de fermer les yeux. (...) La dernière photo que j'ai de Kate est prise dans le parc du château de Schwerin, petite ville allemande, capitale du land de Mecklembourg-Poméranie Occidentale, et les allées du parc sont recouvertes d'une neige épaisse, au loin on aperçoit les tourelles du château. Kate se retourne vers moi et me sourit, j'ai probablement dû lui crier de se retourner pour que je la prenne en photo, elle me regarde et son regard est plein d'amour, mais aussi d'indulgence et de tristesse parce qu'elle a probablement déjà compris que je vais la trahir, et que l'histoire va se terminer. 

Michel Houellebecq, Sérotonine

 

Parce qu'elle est en noir et blanc, cette photo semble d'un temps avant le temps d'un temps précédant ma naissance, assurément, et peut-être même celle de mes parents. Je la contemple souvent de longues minutes en me demandant: Qui l'a prise? Avec quelle sorte d'appareil, en ces temps lointains? À quoi cette belle jeune femme pense-t-elle? Est-ce qu'elle pense? Son expression est sombre, malgré son demi-sourire; un sourire à la Mona Lisa; sa beauté à quelque chose d'antiques. Cette jeune femme... ma future grand-mère! 

Joyce Carol Oates, Paysage perdu

 

C'est à Nüremberg que je vis pour la première fois des daguerréotypes. En dix minutes, paraît-il, on obtenait son portrait. Cela me semblait prodigieux. Le daguerréotype et le chemin de fer: deux miracles de notre époque. 

Hans Christian Andersen, Le conte de ma vie

 

Ce que j'essaie de dire, c'est que le processus de création ressemble à celui des photographes d'antan, quand ils utilisaient un énorme appareil muni d'un drap noir sous lequel ils disparaissaient, dos arrondis, à la recherche d'images dans l'obscurité. Les personnages ont pu bouger. Peut-être y a-t-il trop de lumière? Ou pas assez. Tout devait se faire à tâtons, rapidement, avec l'espoir d'obtenir un bon cliché. 

Ray Bradbury, Danser pour ne pas être mort
(
dans L'Homme illustré paru chez Denoël
dans Trois automnes fantastiques)

 

J'avais gardé de mon père un petit appareil allemand qui piquait comme un Leica. L'objet avait déjà une vingtaine d'années lorsqu'il me l'offrit pour photographier le monde. De toutes les mers autour de la terre j'avais ramené des clichés pris avec ce petit bijou indestructible que je conservais comme un trésor. Ce qui m'a toujours semblé un mystère fut qu'avec la qualité de son objectif, je n'aie jamais eu de photos d'enfance nettes. Toutes furent prises avec cet appareil, qui laisseront toujours mes premières années de vie dans le flou. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

À la caserne les gars ont la manie de la photo. Ils se photographient les uns les autres, seuls, en groupe, regardent sans cesse celles que leur famille leur envoie, celles de leur fiancée pour ceux qui ont encore la chance d'en avoir une. Pas seulement par ennui, mais aussi pour se rassurer. Leur vie leur appartient encore, ils peuvent décider d'appuyer sur le bouton à tel moment et pas à tel autre, ils ont encore le choix de cadrer large ou serré, le choix et la liberté dans un putain de pays qu'ils n'ont pas eu la liberté de choisir. La première fois que Tahar a reçu sa photo, il l'a scrutée avec méthode, puis il l'a fourrée dans sa poche et a décampé fissa. 

Fabienne Jacob, L'Averse

 

Photo: Moune à La Bourboule, onze-douze ans, traînant l'ennui d'une cure entre grand-mère et grand-père Joncheville, sapés comme des monuments. Grand-père Joncheville, pas de problème, il fait l'unanimité, c'est un sale con. Dès qu'il croise un appareil photo, il devient sa propre statue. Il a le sens de son éternité. Comme dit Pope, il aurait voulu naître dans le marbre. 

Daniel Pennac, Messieurs les enfants

 

Prendre des photos a été notre salut. Sans photos, nos souvenirs se dissoudraient, s'évaporeraient. L'invention de la photographie au XIXe siècle et de «l'instantané» au XXe a révolutionné la conscience humaine; car lorsque nous affirmons nous rappeler notre passé, nous nous rappelons presque certainement nos photos préférées, qui donnent une immortalité visuelle à un passé depuis longtemps effacé. 

Joyce Carol Oates, Paysage perdu

 

Ce qu'elle voulait, c'était pouvoir revenir en arrière et tout passer en revue. Mais pas comme on regarde des instantanés: les photos ne lui causaient que de la peine. 

Martha Grimes, La jetée sous la lune

 

Une fois assiettes et verres au lave-vaisselle, je le reconduisais au premier étage, le temps de prendre une demi-douzaine de photos numériques de lui de grands clichés cadrés serrés et sans charme. Il m'est arrivé de prendre quelques bonnes photos au cours de ma vie, mais toujours par accident. Je déteste les appareils-photo et on dirait que les appareils-photo le savent. 

Stephen King, Duma Key

 

En revanche il ne doit pas y avoir de lieu au monde où l'on fait une pareille consommation de pellicule photographique. C'est que le touriste n'est pas un créateur, c'est un consolateur-né. Les images lui étant données ici à chaque pas, il fait des copies à tour de bras. Au demeurant, c'est toujours lui-même qu'il photographie, devant le pont des Soupirs, au fond d'une gondole. Les "souvenirs" du touriste vénitien sont autant d'autoportraits. 

Michel Tournier, Les météores

 

J'ai mentionné au cours de ce récit certaines photos, deux avec Camille, une avec Kate. Il y en avait d'autres, un peu plus de trois mille autres, d'un interêt beaucoup moins grand, c'était même surprenant de constater à quel point mes photos étaient médiocres: ces clichés touristiques, à Venise ou à Florence, exactement semblables à ceux de centaines de milliers d'autres touristes, pourquoi avais-je cru bon de les prendre? Et qu'est-ce qui avait bien pu m'inciter à faire développer ces images banales? 

Michel Houellebecq, Sérotonine

 

Je déteste le lycée. Normalement. Mais il y a une chose que j'aime bien. Que j'aime bien au lycée. C'est le journal du lycée. J'aime bien en faire partie. Je m'occupe de la rédaction. J'écris certains articles, je prends quelques photos. Pas beaucoup. La photo c'est plutôt la mission de Nathan. Il pense que Dieu l'a envoyé sur Terre pour la prendre en photo. La Terre. Les gens. L'humanité toute entière. Je ne sais pas si Nathan croit en Dieu. Mais il le dit comme ça: «Dieu m'a envoyé sur Terre pour la prendre en photo». Alors c'est surtout Nathan qui prend les photos. Je m'en fiche. Que Nathan soit un peu fou. Et de ne prendre que quelques photos. Tant que je peux faire partie du journal. 

Elliot P. Lewis, The Zephir song, du lait et des cookies

 

Filmer, voilà ce que j'ai voulu faire, pour piller, pour ne rien perdre, pour retenir l'enfance, pour garder quelque chose du regard des hommes et de l'instant.(...) Croire que je pouvais figer le moment, retenir l'authenticité d'un visage, d'un acte, était dérisoire même si parfois j'avais tissé de belles histoires, mais elles n'étaient que des histoires, des contes, des esquisses de vie. Je n'avais pris que des papillons qui perdaient leur pollen dans les mailles du filet en attendant. L'épingle du collectionneur. J'épinglais des instants. J'ai aimé faire cela mais je n'ai regardé le monde que dans l'étroite fenêtre de mon appareil. J'ai aimé tricher avec le vécu, j'ai inventé, recousu, sculpté autrement la réalité proposée. J'ai occulté une part de l'essentiel. J'ai filmé l'instant sans le vivre jamais. J'avais peur de le perdre. 

Bernard Giraudeau, Les Dames de nage

 

Ce que la photographie reproduit à l'infini n'a lieu qu'une fois. 

Roland Barthes 

 

Lorsque le maquillage est terminé, je me contemple dans la glace. Je suis toujours moi, mais peut-être comme une sorte de double amélioré. (...) 
      Le photographe aux allures d'Indien me fait monter sur un petit plateau, me demande de m'asseoir de profil et de tourner mon visage vers l'objectif. Il me colle une minuscule boîte noire sous le nez. «La lumière est parfaite», déclare-t-il. 
      Quand il commence à me photographier, je souris. 
      «Pas de ça, m'enjoint-il. Tu ne poses pas pour ta photo de bal de fin d'année.» 
      On éclate tous les trois de rire et il se met à me mitrailler. 
      «Maintenant, l'expression sérieuse, m'ordonne-t-il. Un peu en colère, même. Avec une petite moue.» (...) 
      Quand, une semaine plus tard, j'ai vu les photos, j'ai noté une pointe de tristesse soulignée par les commissures des lèvres. Le photographe et l'agent étaient ravis. 
      On me fait mettre debout, à genoux, couchée les bras écartés. Je change sans cesse de tenue, il me prend même torse nu, les bras croisés sur la poitrine. Je me sens gênée et je regrette de ne pas être en meilleure forme, mais le photographe se comporte comme s'il me trouvait superbe. 
      Les positions qu'il me demande d'adopter me semblent trop théâtrales, trop artificielles, mais huit jours après, les photos étalées sur le bureau de l'agence m'ont paru très réalistes. Le photographe est bon, génial, m'a dit l'agent. Je me souvenais combien j'avais été mal a l'aise, proche de la résignation. Il avait saisi cette expression sur mon visage, et puis mon air furieux, mon refus de regarder l'objectif. 

Joseph Boyden, Les saisons de la solitude

 

Le monde du portrait est structurellement différent de celui que l'on qualifie des «peintures d'art». Différent aussi de celui de la photo. Il est assez fréquent qu'un photographe spécialisé dans le portrait jouisse de la faveur du public et que son nom devienne connu; cela ne se produit jamais chez les portraitistes. Les oeuvres de ces derniers sont très rarement vues par le public. On ne les publie pas dans les revues d'art, pas plus qu'on ne les expose dans les galeries. Elles ornent les murs d'un salon quelconque avant d'être complètement oubliées, couvertes de poussière. Même si parfois quelqu'un les contemple (un oisif, sans doute, qui ne sait que faire de son temps), il ne cherchera jamais à s'enquérir du nom du peintre. 

Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur
(livre 1 : Une Idée apparaît) 

 

Un poète français prétendait que la photographie était le refuge des peintres ratés. Je crois que, d'une certaine manière, il avait raison... Mais c'est vrai aussi que la photographie permet de voir en quelques fractions de secondes des choses que les gens normaux ne remarqueront jamais, malgré tous leurs efforts. Y compris les peintres. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Elle marchait sans but précis, elle s'arrêtait dans les galeries, surtout celles qui exposaient des photos. Elle aimait particulièrement les clichés semi-réalistes s'appropriant le monde du quotidien, mais à travers le sas des émotions d'un photographe qui embellissait, détournait, abîmait aussi, manipulait en somme. Elle aimait le travail créatif de ces artistes qui donnaient à voir d'après leurs propres regards.

Nicole Grépat, Cœurs turbulents

 

Si, comme l'affirmaient les théoriciens de l'art, la photo rappelait à la peinture ce que celle-ci ne devait plus jamais faire, Faulques avait la certitude que son travail dans la tour rappelait à la photographie ce qu'elle avait capable de suggérer, mais non de réussir: la vaste vision circulaire, continue, de l'échiquier chaotique, règle implacable qui gouvernait le hasard pervers l'ambiguïté de ce qui gouvernait ce qui n'était jamais jamais dû au hasard - du monde et de la vie. Ce point de vue confirmait le caractère géométrique de cette perversité, la norme du chaos, les lignes et les formes invisibles pour l'œil non averti (...) 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Je remarque quelque chose à une fenêtre de l'immeuble Voskhod. Peut-être un reflet de la vitre ou un rideau. On ne distingue pas bien, mais cette fenêtre est différente. Je compte les étages, il y en a onze. Je compte les fenêtres par étage, je les compte en diagonale et je fais l'addition. Je reviens à cette fenêtre qui m'intéresse, j'agrandis l'image sur mon écran d'ordinateur, je zoome au maximum, et enfin je vois ce qui ressemble à deux visages. 
       Alors je ferme l'écran. 
       C'étaient les visages de deux femmes à la fenêtre, elles saluent, âmes blanches de Pripiat regardant celui qui a pris la photo sans les voir. Peut-être que d'autres visages se cachent derrière les fenêtres, la ville est peuplée de visages. Cette photo est publiée, tout le monde peut la voir. Mais il faut dire que ces deux visages donnent envie d'être ailleurs. 

Javier Sebastián, Le cycliste de Tchernobyl

 

Mais le hasard n'est jamais neutre pour les photographes, ils sont trop attentifs, ont le regard trop vif et juste, ont bien trop la passion de voir pour ne pas être immédiatement mis en arrêt devant tel ou tel imperceptible tremblement du visible qui échappe à tout autre. Leurs notes visuelles sont des saignements du visible en train d'apparaître, il n'y a jamais d'évidence pour celui qui photographie, aucune forme n'est jamais close, rigide et muette, à tout instant «quelque chose» peut arriver, fût-ce sur un pan de mur, un rebord de trottoir, un bout de tissu, dans un sillon de terre, sur un ongle ou un fruit ou un tesson de verre. Et cela qui arrive, et qu'il faut savoir saisir à l'arraché sur l'instant, ne saurait être défini ni décrit avec exactitude; c'est en vérité un presque-rien d'une extrême ténuité mais qui, sitôt révélé par la photographie, ne cesse plus d'étonner, ne lasse pas de remettre l'attention en éveil et la perception aux aguets. 

Sylvie Germain, Le monde sans vous 

 

Tu te rends compte? Des photos papier. Et dire que je me moquais de ma grand-mère avec ses photos sépia... Les gens de ton âge ne font plus cela, vous avez tout dans votre téléphone. Des selfies, des centaines de photos de n'importe quoi parce que vous n'êtes plus limités par la pellicule. Et voilà que je me mets à parler comme une mémé. 
      C'était mieux avant? 
     Je ne sais pas. Nous. On faisait les tirages au fur et à mesure, à l'économie, en ne photographiant que ce qui nous paraissait digne d'être fixé pour l'éternité. Et on gardait les clichés précieusement. C'était la mémoire de la famille! Vous, si votre téléphone plante, vous perdez tout, mais par contre vous pouvez faire des photos partout. Mieux ou moins bien, je ne sais pas. C'est comme ça. Tout change et on n'y peut rien.

 Gilles Legardinier, Une fois dans ma vie

 

Loin de l'apaiser, cet arrêt des livraisons qu'elle pressent la déconcerte et l'angoisse autant que leur répétition au début, au lieu de supprimer comme elle se l'était promis les multiples photos qu'elle a engrangées dans son portable, elle les fait toutes développer, comme pour défier ce silence et contenir l'inquiétude qu'il diffuse en elle. Elle ne procède à aucun tri, que les prises aient été bonnes ou ratées, elle n'en rejette aucune. Elle se retrouve face à une pile impressionnante d'images, toutes du même format et tirées sur papier mat, aux couleurs saturées. Elle sélectionne celles où dominent le rouge, le rose vif et les jaunes, orangés ou acides, et elle en forme un tas qu'elle range dans un carton. À tout moment dans la journée, elle peut aller en regarder quelques-unes, et quand elle sort, elle en prend une liasse qu'elle glisse dans une pochette en plastique et en ensuite dans son sac à main. Non, elle n'a pas rêvé, on lui a bien envoyé des fleurs, en quantité et de qualité, sans explication, elle en détient la preuve.

Sylvie Germain, Le vent reprend ses tours

 

Une photo gros plan du visage placide d'un homme d'une trentaine d'années occupe l'espace de l'écran, irradiant d'un sourire d'un type nouveau, propre au selfie. Un sourire qui ne s'adresse pas à l'autre, mais à soi, normal, dans ce genre de photo, celui qui est pris est aussi celui qui prend. Un rictus en circuit fermé, autiste, figé dans une sorte d'idiotie débonnaire. 

Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme

 

Ses mains petites et légères, aux doigts fuselés, qui lui viennent sans doute de ce père aristocratique et viveur (maman et grand-mère les ont grandes, blanches et un peu gonflées) tiennent encore la photographie d'Enrico et d'Isabelle qui marchent en se donnant le bras dans une allée ombragée, à l'instant où le photographe a dit stop! et, en reculant d'un pas, les a pris qui souriaient tous les deux sous les grands platanes. 

Rosetta Loy, Un chocolat chez Hanselmann

 

Alors que, raide et empruntée, m'efforçant de ne pas cligner des yeux, je tâchais, comme le photographe m'y exhortait gentiment, de me «détendre», il y eut soudain, toute proche, effrayante, une explosion assourdissante. Les fenêtres du studio, le sol, les murs, le plafond tremblèrent; l'espace d'un terrible instant, l'immeuble tout entier parut sur le point de se fracasser et de s'écrouler sur lui-même. 
       La séance de photos pour Vogue prit brutalement fin.        (...) 
       Et souvent, en voyant la photo de Vogue, qu'avec pragmatisme mon éditeur reproduirait pendant des années sur les jaquettes de mes livres, je me rappelais les circonstances dramatiques de cette séance de photos; l'intimité curieuse et fugace entre photographe et «sujet», la brutalité avec laquelle elle peut prendre fin; et l'image qui demeure peut être à la fois intemporelle et inscrite dans le temps, un souvenir de cauchemar cristallisé par l'art. 

Joyce Carol Oates, Paysage perdu

 

Et il avait fait la gaffe de publier ses Mémoires! Sa vie serait définitivement réduite à quelques moments aussi décevants que les photos toujours les mêmes dont on parsème les histoires de cinéma, en condamnant du même coup à l'oubli les chefs-d'œuvre dont aucune photo ne circule. Melchior possédait plus de dix mille photos de films. Il aurait voulu les publier toutes dans le même album, sans préface ni légendes, juste un index, et une photo par page, un Ancien Testament du septième art. 

François Weyergans, La démence du boxeur

 

J'ai posé sur une table du chauffeur, à côté de celle où restait la belle machine restaurée, deux livres dont bien évidemment les auteurs m'étaient inconnus, le Manuel opératoire de photographie de Disdéri, dans une édition de 1857, le Traité pratique de photographie de La Gray, 1850, ainsi qu'un petit livre du même nom qui apparaissait sur la plaque ovale de la chambre de bois moucheté, serrée dans la grosse mallette de bois blanc que j'avais regardée si longuement, Daguerre, auteur d'un Historique et description des procédés du daguerréotype, Paris, 1839. 
      (...) 
      J'ai ainsi relu aussitôt les soixante-dix-neuf pages du petit livre en notant ces phrases qui m'éblouissaient, qui me parlaient de moi dans une aveuglante clarté, j'ai prélevé pour la première fois ce que plus tard ― je vais vous dire ―, j'ai aimé appeler des greffons, et je tremblais toujours: "...fixer les images de la chambre obscure." "Le dégagement de l'image par l'action du dissolvant..." "Quand la plaque sort de la chambre, on n'y voit absolument rien, aucun trait. La couche jaunâtre d'iodure d'argent qui a reçu l'image paraît encore d'une nuance parfaitement uniforme dans toute son étendue. Toutefois, si la plaque est exposée dans une seconde boîte, au courant ascendant de vapeur mercurielle qui s'élève d'une capsule, cette vapeur produit aussitôt le plus curieux effet. Elle s'attache en abondance aux parties de la surface de la plaque qu'une vive lumière a frappées; elle laisse intactes les régions restées dans l'ombre; enfin elle se précipite sur les espaces qui occupaient les demi-teintes. En s'aidant de la lumière d'une chandelle, l'opérateur peut suivre, pas à pas, la formation graduelle de l'image." "... Afin de faire apparaître cette image qui n'est pas visible en sortant de la chambre noire." "l'empreinte de l'image de la nature existe sur la plaque mais elle n'est pas visible; ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'elle peut commencer à apparaître." J'ai relu, relu encore ce dernier greffon: l'empreinte de l'image existe sur la plaque mais elle n'est pas visible, ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'elle peut apparaître; ce qui existe n'est pas visible tant que le temps n'a pas accompli son œuvre: ce que j'étais demeurerait caché jusqu'à ce que le temps ait pu agir.

 Jean-Paul Goux, Le séjour à Chenecé 
(3ème volume des Quartiers d'hiver)

 

... celui qui avait collectionné à l'insu de tous ces belles machines de bois, de cuivre ou de laiton, qui avait rempli les rayons de l'armoire de ses boites de plaques de verre montrant Chenecé et ses alentours à toutes les saisons, aux mêmes endroits, selon les mêmes cadrages, année après année, il avait considéré ce qu'il avait fait au bout de ses années et il avait reconnu qu'il n'avait rien trouvé, ainsi qu'il en avait laissé la trace écrite dans la cachette d'un tiroir de l'armoire, parce qu'il n'avait rien fait que chercher à occuper son temps

Jean-Paul Goux, Le séjour à Chenecé 
(3ème volume des Quartiers d'hiver)

 

La photographie semble comme fondue dans le tissu de vos textes: la photo de classe de Simon, le photographe Thubert des Jardins de Morgante, etc. Comme Claude Simon, diriez-vous de celle-ci qu'elle est pure liaison narrative et syntaxique? 
       D'une manière générale, je n'aime pas la photo. Je ne m'y intéresse pas comme pratique artistique. Elle est là comme métaphore de l'image. Un aspect de la présence de l'image dans un texte littéraire me trouble: rien ne permet, au fond, de distinguer une image fictive d'une image réelle. On peut donc mettre dans ce qui s'appelle "photo" tout ce qui n'a jamais été photo. Les photos sont des instruments romanesques qui n'ont pas nécessairement d'existence en dehors du roman. Elles autorisent des surimpressions, des changements inopinés de lieu ou de temps, et sont d'excellents révélateurs. Voilà peut-être pourquoi j'apprécie les Marines du photographe Gustave Le Gray. Au moyen de la technique dite "des ciels rapportés", parce que des différences de luminosité interdisaient toute reproduction simultanée du ciel et du paysage, Le Gray obtint une variation subtile de paysages de bord de mer en superposant deux négatifs distincts. 

Le Matricule des anges, n°101 de mars 2009. 
Entretien de Jérôme Goude (du Matricule des anges) 
avec Jean-Paul Goux à la sortie de son roman "Les hautes falaises".

 

C'est la passion qu'avait eue Eddy pour tout ce qui concernait les pellicules et les objectifs, la manipulation continuelle des acides de développement et des fixateurs, qui avaient permis à Margot de trouver du travail dans ce laboratoire. Tant de fois, enfermés tous les deux dans la salle de bains de Chesa Silvascina, ils avaient tiré les négatifs, leurs têtes l'une près de l'autre, attendant le miracle de l'image qui émerge de l'eau dans la lumière un peu infernale de l'ampoule rouge accrochée au bout d'un fil, spectrale sur leurs visages. 

Rosetta Loy, Un chocolat chez Hanselmann

 

Au-dessus d'un petit guéridon, la tante avait suspendu une collection de photographies, témoignage de l'enfance d'Axel et de Régine Langeais. Une croissance qui évoquait pour Louise ces films en accéléré où l'éclosion d'une fleur n'est plus que l'affaire de quelques secondes. 

Dominique Sylvain, Sœurs de sang

 

Aujourd'hui, le destin des morts est d'occuper des fonds d'écran. Je vois cette photo tous les matins en allumant mon ordinateur et le retrouve quand je referme ma page d'écriture: mon frère et moi assis sur un muret. J'ai trois ans. Il en a huit. 

Daniel Pennac, Mon frère

 

Je suis attirée par ces vieilles photos de famille, conservées avec amour dans des albums et des enveloppes. Et tout aussi attirée par les photos de famille d'inconnus, que j'examine dans des boîtes de cartes postales et de photos anciennes des librairies d'occasion, car ces gens ont beau ne pas être «ma» famille, ils n'en sont souvent pas très différents. Ces enfants des photos anciennes, à qui l'amour d'un adulte a donné une sorte de fausse immortalité, et qui ont probablement tous disparu aujourd'hui. Je suis prise de ce désir presque irrésistible: écrire leur histoire! C'est la seule manière dont je pourrai connaître ces inconnus: en écrivant leur histoire... 

Joyce Carol Oates, Paysage perdu

 

Les photographies que nous possédons de Schuschnigg nous montrent deux visages: un visage pincé, austère, et un autre plus timide, rentré, il a les lèvres serrées, l'air perdu, avec dans le corps une sorte d'abandon, de chute. C'est en 1934, à Genève, dans ses appartements, que cette photographie fut prise. Schuschnigg se tient debout, inquiet peut-être. Il y a dans ses traits quelque chose de mou, d'indécis. On dirait qu'il tient à la main une feuille de papier, mais l'image est floue et une tache sombre mange le bas de la photo. Si l'on regarde attentivement, on remarque que le revers d'une poche de sa veste est froissé par son bras, et puis on aperçoit un étrange objet, une plante peut-être, qui fait à droite intrusion dans le cadre. Mais cette photographie, telle que je viens de la décrire, personne ne la connaît. Il faut aller à la Bibliothèque nationale de France, au département des estampes et de la photographie, pour la voir. Celle que nous connaissons a été coupée, recadrée. Ainsi, à part quelques sous-archivistes chargés de classer et d'entretenir les documents, personne n'a jamais vu le revers mal fermé de la poche de Schuschnigg, ni l'étrange objet - une plante ou je ne sais quoi - à droite de la photo, ni la feuille de papier. Une fois recadrée, la photographie donne une impression toute différente. Elle possède une sorte de signification officielle, de décence. Il a suffi de supprimer quelques millimètres insignifiants, un petit morceau de vérité, pour que le chancelier d'Autriche semble plus sérieux, moins ahuri que sur le cliché d'origine; comme si le fait avoir refermé un peu le champ, effacé quelques éléments désordonnés, en resserrant l'attention sur lui, conférait à Schuschnigg un peu de densité. Tel est l'art du récit que rien n'est innocent. 

Éric Vuillard, L'ordre du jour

 

Une femme était venue se plaindre du fait qu'elle ne figurait jamais sur les photos. Était-elle en barque un après-midi d'été sur un lac avec des amis, réveillonnait-elle en famille, c'était toujours la même histoire jamais elle n'était sur les photos qui avaient immortalisé l'instant. On prenait toujours la partie du groupe où justement elle ne figurait pas. Plus tard on lui envoyait les images, elle se cherchait parmi les gens photographiés, mais ne se trouvait pas, et pour cause, c'étaient les autres qui posaient, arboraient les sourires, jamais elle. Qu'en avait-elle à faire de voir ses amis ou sa famille sur les clichés? Comme tout le monde, c'est elle qu'elle voulait voir sur le papier, pas les autres. (...) 

Fabienne Jacob, Les séances

 

Et, à chaque étape de leur parcours initiatique dans le Magasin, ils croisent l'objectif de Clara. Clara qui saisit leur rage quand ils se propulsent vers le bureau de Lehmann, Clara qui fixe toutes les phases de leur transformation à l'intérieur dudit bureau, Clara qui éternise l'expression d'authentique humanité qui les transfigure à la sortie, Clara, encore, qui nous photographie, Lehmann et moi, rigolant comme deux beaux salauds que nous sommes, une fois la farce jouée, Clara, enfin, dont je ne vois jamais l'appareil

Daniel Pennac, Au bonheur des ogres

 

Alors, fais les voir ces photos, je demande. 
      Nathan fait tourner l'appareil pour faire défiler les photos qu'il a prises. On peut lui reconnaître un truc, c'est qu'il est doué. Bon, en fait j'en sais rien, j'y connais que dalle en photo, mais si c'était moi qui avait utilisé l'appareil, j'aurais pris des photos floues, avec des bras et des jambes sans tête, et tout un fourbi bordélique. Lui, il a su faire en sorte qu'on nous voit bien et qu'on n'ait pas des têtes trop ridicules. 

Elliot P. Lewis, The Zephir song, du lait et des cookies

 

(...) photographier, c'est cadrer, et cadrer, c'est choisir et exclure. Sauver des choses et en condamner d'autres... Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir faire ça: s'ériger en juge de tout ce qui se passe autour de soi. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Plus tard Mo Yan devait me montrer une dizaine de photos bien choisies par le photographe, j'en fus stupéfait au plus haut point, il s'agissait vraiment d'œuvres qui auraient mérité un grand prix international de photographie. Qu'il s'agît du cliché où mon visage est la cible de la boue ou bien du gros plan où mon visage et mon corps sont couverts de boue alors que Pang Chunmiao, elle, n'est pratiquement pas éclaboussée et où elle a une expression de tristesse, le contraste est franc et la composition équilibrée. Quant à celui où la douleur me plie en deux après que la boue m'a atteint aux parties génitales et où Pang Chunmiao, effrayée, se penche pour me soutenir, ou bien celui où Pang Chunmiao et moi supportons l'attaque et où la boue est tombée de la main de mon fils alors qu'il fait toujours le geste de lancer, tandis que le chien, assis à côté de lui, enveloppe toute la scène de son regard vague, ces clichés pourraient avoir pour titre "Corriger le père" ou bien "Le père et sa maîtresse", ou tout autre intitulé du même genre, et entrer dans la catégorie type des photos à sensation. 

Mo Yan, La dure loi du karma

 

Une des blagues préférées de Grégoire: J'avance dans le couloir, quand sa main, jaillissant d'une cachette, me barre le passage en brandissant une photo de moi. Bien entendu, je sursaute. Grégoire en conclut: Pauvre grand-père, tu es si laid que tu te fais peur à toi-même! (...) Cela fait, je regarde la photo. Chaque fois, la même chose me frappe: plus elle est récente plus je peine à m'y reconnaître; si elle est ancienne c'est moi tout de suite. 

Daniel Pennac, Journal d'un corps

 

Tout avait commencé avec un vieil album photo qu'elle avait feuilleté machinalement, rempli de ces clichés fanés qui font surgir un passé dont on se demande s'il a vraiment existé (...) 

Annelise Heurtier, La fille d'Avril

 

L'appareil-photo ne pouvait pas mentir, sûrement? J'ai reniflé, essuyé mes larmes et je me suis mouché tout en scrutant intensément les tirages Kodak aux couleurs vives pour voir si je pouvais déceler dans les expressions de Sally le moindre signe de la désaffection à venir. Mais les yeux étaient trop petits, je ne pouvais pas déchiffrer les yeux, qui sont le seul endroit où l'on ne peut masquer ce que l'on éprouve. Peut-être tout cela, notre «couple heureux» n'avait-il été qu'une illusion, un sourire pour l'objectif. 

David Lodge, Thérapie

 

... ce n'est pas un jour pour la musique (...). De toute façon le silence est aussi important que les sons organisés... Vous ne croyez pas, monsieur Muñoz? 
     
Tout à fait, répondit-il à son interlocuteur avec un intérêt renouvelé. Comme les négatifs photographiques, je suppose. Le fond, ce qui apparemment n'est pas impressionné, contient également des informations... 

Arturo Pérez Reverte, Le tableau du maître flamand

 

Existait-il une musique constituée d'une seule note égarée entre deux plages de silence illimité? N'était-ce pas cela une photo? Une image comme une brèche ou l'imagination engouffrerait drames, joies, expériences vraies ou fabulées? Un puits sans fond, une note hors mesure, sans tempo et sans clé.

Anne Delaflotte Mehdevi, Fugue

 

Tes photos, Faulques. Et celles des autres. Mais n'ont-elles pas, elles aussi, perdu leur honnêteté? Aujourd'hui, montrer l'horreur en premier plan est politiquement incorrect. De nos jours, même l'enfant qui lève les mains sur la célèbre photo du ghetto de Varsovie aurait le visage masqué, sous prétexte d'atteindre à la loi sur la protection des mineurs. D'ailleurs, le temps est terminé où il fallait se donner beaucoup de mal pour obliger un objectif à mentir. Désormais, toutes les photos où apparaissent des personnes mentent ou sont douteuses, avec ou sans légende. Elles ont cessé d'être un témoignage pour faire partie de la mise en scène qui nous entoure. Chacun peut choisir confortablement la parcelle d'horreur qui mettra du piment dans sa vie. N'es-tu pas d'accord? Crois-moi, nous sommes loin de ces anciens portraits où le visage humain baignait dans un silence qui reposait la vue et éveillait la conscience. Aujourd'hui, la sympathie que nous éprouvons d'office pour n'importe quelle victime nous décharge de toute responsabilité. Et de remords.

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Souriez souriez s'il vous plaît
      En famille les Rampike sont photographiés assis sur un canapé devant leur sapin de Noël haut de dix mètres superbement décoré: papa, maman, Bliss et Skyler. Nous sommes à la Noël 1996 et ce sera l'ultime photo de Noël de la famille Rampike (...) 
      Quelqu'un a gravement noté que toutes les photos sont posthumes*. 
      Quelqu'un a gravement noté que notre «moi photographique» survivra un jour à ceux d'entre nous qui ont été photographiés. 
      Ce qu'a de particulièrement horrible cette photo de Noël 1996, c'est que c'est la dernière photo de Noël et qu'aucun de nous n'aurait pu le deviner à l'époque
      *Toutes les photos sont posthumes. Citation attribuée à l'éminent philosophe français Jacques Lacan, révéré dans certains milieux et, dans d'autres, dans le New Jersey, peu connu et /ou considéré comme un baratineur. 

Joyce Carol Oates, Petite sœur, mon amour

 

Sur une commode dans l'entrée trônent deux photographies encadrées. Sur une photo, un portrait d'Alain le jour où il a obtenu son baccalauréat, il sourit, la tête penchée de côté, les cheveux châtain clair longs sur la nuque. La photo a été découpée en deux. De la personne qui se tenait tout près de lui, impossible de savoir s'il s'agit d'un homme ou d'une femme, on ne distingue plus qu'un seul bras. Si Marielle posait la question, personne ne se souviendrait de qui il s'agit. On voit que la mâchoire d'Alain est forte, presque trop. Il sourit et ses gencives apparaissent, rouge-rose. Il a le même regard doux que la mère de Marielle. Sur la seconde photo, plus récente, il a pris du poids. Il sourit toujours, ses joues sont pleines. On le voit sur le capot d'une voiture de sport, les bras ouverts en V au-dessus de sa tête. 

Anne Bourrel, Gran Madam's

 

C'était une photo en noir et blanc granuleuse de sa mère, Clementine et elle sur les montagnes russes. Elle avait été prise par d'un de ces appareils automatiques programmés pour photographier les réactions des passagers au moment le plus effrayant. Elles avaient toutes les trois la bouche ovale, immortalisée en plein hurlement. Erika était penchée en avant, les deux mains agrippées à la barre de sécurité comme si elle poussait pour aller plus vite alors qu'elle rejetait la tête en arrière. Clementine serrait les paupières de toutes ses forces et sa queue de cheval se dressait au-dessus de sa tête comme la mitre du pape. Sylvia avait les yeux écarquillés et les bras en l'air comme une ivrogne qui dansait. Une joie terrifiée, hilarante. C'était ce que révélait la photo. Peu importe si elle était fidèle, on ne pouvait pas s'empêcher de rire en la regardant. 

Liane Moriarty, Un peu, beaucoup, à la folie

 

Liv aurait pu dire à la femme que dans certaines civilisations, photographier une personne c'était lui voler son âme, et qu'elle avait de la chance d'avoir encore toute son âme, mais d'une part l'histoire était rebattue aux quatre coins de la planète et d'autre part les femmes qui venaient ici ne cherchaient pas la consolation mais la vérité.

Fabienne Jacob, Les séances

 

Une fois rentré chez lui, il se consacra aux préparatifs de son voyage en Finlande. (...) Des vêtements de rechange pour quelques jours, une trousse de produits de toilette, des livres pour l'avion, un maillot de bain et des lunettes de piscine (il les emportait toujours), un parapluie pliant, c'était à peu près tout. Tout cela entrait dans un sac de voyage, qu'il pourrait garder avec lui dans l'avion. Il n'emportait même pas d'appareil photo. En quoi des photos lui seraient-elles utiles? Ce qu'il recherchait, c'était des gens en chair et en os, des paroles vivantes. 

Haruki Murakami, L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

 

 

 

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