Le Café Littéraire / à propos de photos
 

 

J'avais gardé de mon père un petit appareil allemand qui piquait comme un Leica. L'objet avait déjà une vingtaine d'années lorsqu'il me l'offrit pour photographier le monde. De toutes les mers autour de la terre j'avais ramené des clichés pris avec ce petit bijou indestructible que je conservais comme un trésor. Ce qui m'a toujours semblé un mystère fut qu'avec la qualité de son objectif, je n'aie jamais eu de photos d'enfance nettes. Toutes furent prises avec cet appareil, qui laisseront toujours mes premières années de vie dans le flou. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

À la caserne les gars ont la manie de la photo. Ils se photographient les uns les autres, seuls, en groupe, regardent sans cesse celles que leur famille leur envoie, celles de leur fiancée pour ceux qui ont encore la chance d'en avoir une. Pas seulement par ennui, mais aussi pour se rassurer. Leur vie leur appartient encore, ils peuvent décider d'appuyer sur le bouton à tel moment et pas à tel autre, ils ont encore le choix de cadrer large ou serré, le choix et la liberté dans un putain de pays qu'ils n'ont pas eu la liberté de choisir. La première fois que Tahar a reçu sa photo, il l'a scrutée avec méthode, puis il l'a fourrée dans sa poche et a décampé fissa. 

Fabienne Jacob, L'Averse

 

Ce qu'elle voulait, c'était pouvoir revenir en arrière et tout passer en revue. Mais pas comme on regarde des instantanés: les photos ne lui causaient que de la peine. 

Martha Grimes, La jetée sous la lune

 

Une fois assiettes et verres au lave-vaisselle, je le reconduisais au premier étage, le temps de prendre une demi-douzaine de photos numériques de lui de grands clichés cadrés serrés et sans charme. Il m'est arrivé de prendre quelques bonnes photos au cours de ma vie, mais toujours par accident. Je déteste les appareils-photo et on dirait que les appareils-photo le savent. 

Stephen King, Duma Key

 

Filmer, voilà ce que j'ai voulu faire, pour piller, pour ne rien perdre, pour retenir l'enfance, pour garder quelque chose du regard des hommes et de l'instant.(...) Croire que je pouvais figer le moment, retenir l'authenticité d'un visage, d'un acte, était dérisoire même si parfois j'avais tissé de belles histoires, mais elles n'étaient que des histoires, des contes, des esquisses de vie. Je n'avais pris que des papillons qui perdaient leur pollen dans les mailles du filet en attendant. L'épingle di collectionneur. J'épinglais des instants. J'ai aimé faire cela mais je n'ai regardé le monde que dans l'étroite fenêtre de mon appareil. J'ai aimé tricher avec le vécu, j'ai inventé, recousu, sculpté autrement la réalité proposée. J'ai occulté une part de l'essentiel. J'ai filmé l'instant sans le vivre jamais. J'avais peur de le perdre. 

Bernard Giraudeau, Les Dames de nage

 

Ce que la photographie reproduit à l'infini n'a lieu qu'une fois. 

Roland Barthes 

 

Un poète français prétendait que la photographie était le refuge des peintres ratés. Je crois que, d'une certaine manière, il avait raison... Mais c'est vrai aussi que la photographie permet de voir en quelques fractions de secondes des choses que les gens normaux ne remarqueront jamais, malgré tous leurs efforts. Y compris les peintres. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Si, comme l'affirmaient les théoriciens de l'art, la photo rappelait à la peinture ce que celle-ci ne devait plus jamais faire, Faulques avait la certitude que son travail dans la tour rappelait à la photographie ce qu'elle avait capable de suggérer, mais non de réussir: la vaste vision circulaire, continue, de l'échiquier chaotique, règle implacable qui gouvernait le hasard pervers l'ambiguïté de ce qui gouvernait ce qui n'était jamais jamais dû au hasard - du monde et de la vie. Ce point de vue confirmait le caractère géométrique de cette perversité, la norme du chaos, les lignes et les formes invisibles pour l'œil non averti (...) 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Mais le hasard n'est jamais neutre pour les photographes, ils sont trop attentifs, ont le regard trop vif et juste, ont bien trop la passion de voir pour ne pas être immédiatement mis en arrêt devant tel ou tel imperceptible tremblement du visible qui échappe à tout autre. Leurs notes visuelles sont des saignements du visible en train d'apparaître, il n'y a jamais d'évidence pour celui qui photographie, aucune forme n'est jamais close, rigide et muette, à tout instant «quelque chose» peut arriver, fût-ce sur un pan de mur, un rebord de trottoir, un bout de tissu, dans un sillon de terre, sur un ongle ou un fruit ou un tesson de verre. Et cela qui arrive, et qu'il faut savoir saisir à l'arraché sur l'instant, ne saurait être défini ni décrit avec exactitude; c'est en vérité un presque-rien d'une extrême ténuité mais qui, sitôt révélé par la photographie, ne cesse plus d'étonner, ne lasse pas de remettre l'attention en éveil et la perception aux aguets. 

Sylvie Germain, Le monde sans vous 

 

Tu te rends compte? Des photos papier. Et dire que je me moquais de ma grand-mère avec ses photos sépia... Les gens de ton âge ne font plus cela, vous avez tout dans votre téléphone. Des selfies, des centaines de photos de n'importe quoi parce que vous n'êtes plus limités par la pellicule. Et voilà que je me mets à parler comme une mémé. 
      C'était mieux avant? 
     Je ne sais pas. Nous. On faisait les tirages au fur et à mesure, à l'économie, en ne photographiant que ce qui nous paraissait digne d'être fixé pour l'éternité. Et on gardait les clichés précieusement. C'était la mémoire de la famille! Vous, si votre téléphone plante, vous perdez tout, mais par contre vous pouvez faire des photos partout. Mieux ou moins bien, je ne sais pas. C'est comme ça. Tout change et on n'y peut rien.

 Gilles Legardinier, Une fois dans ma vie

 

Une photo gros plan du visage placide d'un homme d'une trentaine d'années occupe l'espace de l'écran, irradiant d'un sourire d'un type nouveau, propre au selfie. Un sourire qui ne s'adresse pas à l'autre, mais à soi, normal, dans ce genre de photo, celui qui est pris est aussi celui qui prend. Un rictus en circuit fermé, autiste, figé dans une sorte d'idiotie débonnaire. 

Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme

 

J'ai posé sur une table du chauffeur, à côté de celle où restait la belle machine restaurée, deux livres dont bien évidemment les auteurs m'étaient inconnus, le Manuel opératoire de photographie de Disdéri, dans une édition de 1857, le Traité pratique de photographie de La Gray, 1850, ainsi qu'un petit livre du même nom qui apparaissait sur la plaque ovale de la chambre de bois moucheté, serrée dans la grosse mallette de bois blanc que j'avais regardée si longuement, Daguerre, auteur d'un Historique et description des procédés du daguerréotype, Paris, 1839. 
      (...) 
      J'ai ainsi relu aussitôt les soixante-dix-neuf pages du petit livre en notant ces phrases qui m'éblouissaient, qui me parlaient de moi dans une aveuglante clarté, j'ai prélevé pour la première fois ce que plus tard ― je vais vous dire ―, j'ai aimé appeler des greffons, et je tremblais toujours: "...fixer les images de la chambre obscure." "Le dégagement de l'image par l'action du dissolvant..." "Quand la plaque sort de la chambre, on n'y voit absolument rien, aucun trait. La couche jaunâtre d'iodure d'argent qui a reçu l'image paraît encore d'une nuance parfaitement uniforme dans toute son étendue. Toutefois, si la plaque est exposée dans une seconde boîte, au courant ascendant de vapeur mercurielle qui s'élève d'une capsule, cette vapeur produit aussitôt le plus curieux effet. Elle s'attache en abondance aux parties de la surface de la plaque qu'une vive lumière a frappées; elle laisse intactes les régions restées dans l'ombre; enfin elle se précipite sur les espaces qui occupaient les demi-teintes. En s'aidant de la lumière d'une chandelle, l'opérateur peut suivre, pas à pas, la formation graduelle de l'image." "... Afin de faire apparaître cette image qui n'est pas visible en sortant de la chambre noire." "l'empreinte de l'image de la nature existe sur la plaque mais elle n'est pas visible; ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'elle peut commencer à apparaître." J'ai relu, relu encore ce dernier greffon: l'empreinte de l'image existe sur la plaque mais elle n'est pas visible, ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'elle peut apparaître; ce qui existe n'est pas visible tant que le temps n'a pas accompli son œuvre: ce que j'étais demeurerait caché jusqu'à ce que le temps ait pu agir.

 Jean-Paul Goux, Le séjour à Chenecé 
(3ème volume des Quartiers d'hiver)

 

... celui qui avait collectionné à l'insu de tous ces belles machines de bois, de cuivre ou de laiton, qui avait rempli les rayons de l'armoire de ses boites de plaques de verre montrant Chenecé et ses alentours à toutes les saisons, aux mêmes endroits, selon les mêmes cadrages, année après année, il avait considéré ce qu'il avait fait au bout de ses années et il avait reconnu qu'il n'avait rien trouvé, ainsi qu'il en avait laissé la trace écrite dans la cachette d'un tiroir de l'armoire, parce qu'il n'avait rien fait que chercher à occuper son temps

Jean-Paul Goux, Le séjour à Chenecé 
(3ème volume des Quartiers d'hiver)

 

La photographie semble comme fondue dans le tissu de vos textes: la photo de classe de Simon, le photographe Thubert des Jardins de Morgante, etc. Comme Claude Simon, diriez-vous de celle-ci qu'elle est pure liaison narrative et syntaxique? 
       D'une manière générale, je n'aime pas la photo. Je ne m'y intéresse pas comme pratique artistique. Elle est là comme métaphore de l'image. Un aspect de la présence de l'image dans un texte littéraire me trouble: rien ne permet, au fond, de distinguer une image fictive d'une image réelle. On peut donc mettre dans ce qui s'appelle "photo" tout ce qui n'a jamais été photo. Les photos sont des instruments romanesques qui n'ont pas nécessairement d'existence en dehors du roman. Elles autorisent des surimpressions, des changements inopinés de lieu ou de temps, et sont d'excellents révélateurs. Voilà peut-être pourquoi j'apprécie les Marines du photographe Gustave Le Gray. Au moyen de la technique dite "des ciels rapportés", parce que des différences de luminosité interdisaient toute reproduction simultanée du ciel et du paysage, Le Gray obtint une variation subtile de paysages de bord de mer en superposant deux négatifs distincts. 

Le Matricule des anges, n°101 de mars 2009. 
Entretien de Jérôme Goude (du Matricule des anges) 
avec Jean-Paul Goux à la sortie de son roman "Les hautes falaises".

 

Les photographies que nous possédons de Schuschnigg nous montrent deux visages: un visage pincé, austère, et un autre plus timide, rentré, il a les lèvres serrées, l'air perdu, avec dans le corps une sorte d'abandon, de chute. C'est en 1934, à Genève, dans ses appartements, que cette photographie fut prise. Schuschnigg se tient debout, inquiet peut-être. Il y a dans ses traits quelque chose de mou, d'indécis. On dirait qu'il tient à la main une feuille de papier, mais l'image est floue et une tache sombre mange le bas de la photo. Si l'on regarde attentivement, on remarque que le revers d'une poche de sa veste est froissé par son bras, et puis on aperçoit un étrange objet, une plante peut-être, qui fait à droite intrusion dans le cadre. Mais cette photographie, telle que je viens de la décrire, personne ne la connaît. Il faut aller à la Bibliothèque nationale de France, au département des estampes et de la photographie, pour la voir. Celle que nous connaissons a été coupée, recadrée. Ainsi, à part quelques sous-archivistes chargés de classer et d'entretenir les documents, personne n'a jamais vu le revers mal fermé de la poche de Schuschnigg, ni l'étrange objet - une plante ou je ne sais quoi - à droite de la photo, ni la feuille de papier. Une fois recadrée, la photographie donne une impression toute différente. Elle possède une sorte de signification officielle, de décence. Il a suffi de supprimer quelques millimètres insignifiants, un petit morceau de vérité, pour que le chancelier d'Autriche semble plus sérieux, moins ahuri que sur le cliché d'origine; comme si le fait avoir refermé un peu le champ, effacé quelques éléments désordonnés, en resserrant l'attention sur lui, conférait à Schuschnigg un peu de densité. Tel est l'art du récit que rien n'est innocent. 

Éric Vuillard, L'ordre du jour

 

Une femme était venue se plaindre du fait qu'elle ne figurait jamais sur les photos. Était-elle en barque un après-midi d'été sur un lac avec des amis, réveillonnait-elle en famille, c'était toujours la même histoire jamais elle n'était sur les photos qui avaient immortalisé l'instant. On prenait toujours la partie du groupe où justement elle ne figurait pas. Plus tard on lui envoyait les images, elle se cherchait parmi les gens photographiés, mais ne se trouvait pas, et pour cause, c'étaient les autres qui posaient, arboraient les sourires, jamais elle. Qu'en avait-elle à faire de voir ses amis ou sa famille sur les clichés? Comme tout le monde, c'est elle qu'elle voulait voir sur le papier, pas les autres. (...) 

Fabienne Jacob, Les séances

 

(...) photographier, c'est cadrer, et cadrer, c'est choisir et exclure. Sauver des choses et en condamner d'autres... Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir faire ça: s'ériger en juge de tout ce qui se passe autour de soi. 

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Plus tard Mo Yan devait me montrer une dizaine de photos bien choisies par le photographe, j'en fus stupéfait au plus haut point, il s'agissait vraiment d'œuvres qui auraient mérité un grand prix international de photographie. Qu'il s'agît du cliché où mon visage est la cible de la boue ou bien du gros plan où mon visage et mon corps sont couverts de boue alors que Pang Chunmiao, elle, n'est pratiquement pas éclaboussée et où elle a une expression de tristesse, le contraste est franc et la composition équilibrée. Quant à celui où la douleur me plie en deux après que la boue m'a atteint aux parties génitales et où Pang Chunmiao, effrayée, se penche pour me soutenir, ou bien celui où Pang Chunmiao et moi supportons l'attaque et où la boue est tombée de la main de mon fils alors qu'il fait toujours le geste de lancer, tandis que le chien, assis à côté de lui, enveloppe toute la scène de son regard vague, ces clichés pourraient avoir pour titre "Corriger le père" ou bien "Le père et sa maîtresse", ou tout autre intitulé du même genre, et entrer dans la catégorie type des photos à sensation. 

Mo Yan, La dure loi du karma

 

... ce n'est pas un jour pour la musique (...). De toute façon le silence est aussi important que les sons organisés... Vous ne croyez pas, monsieur Muñoz? 
     
Tout à fait, répondit-il à son interlocuteur avec un intérêt renouvelé. Comme les négatifs photographiques, je suppose. Le fond, ce qui apparemment n'est pas impressionné, contient également des informations... 

Arturo Pérez Reverte, Le tableau du maître flamand

 

Existait-il une musique constituée d'une seule note égarée entre deux plages de silence illimité? N'était-ce pas cela une photo? Une image comme une brèche ou l'imagination engouffrerait drames, joies, expériences vraies ou fabulées? Un puits sans fond, une note hors mesure, sans tempo et sans clé.

Anne Delaflotte Mehdevi, Fugue

 

Tes photos, Faulques. Et celles des autres. Mais n'ont-elles pas, elles aussi, perdu leur honnêteté? Aujourd'hui, montrer l'horreur en premier plan est politiquement incorrect. De nos jours, même l'enfant qui lève les mains sur la célèbre photo du ghetto de Varsovie aurait le visage masqué, sous prétexte d'atteindre à la loi sur la protection des mineurs. D'ailleurs, le temps est terminé où il fallait se donner beaucoup de mal pour obliger un objectif à mentir. Désormais, toutes les photos où apparaissent des personnes mentent ou sont douteuses, avec ou sans légende. Elles ont cessé d'être un témoignage pour faire partie de la mise en scène qui nous entoure. Chacun peut choisir confortablement la parcelle d'horreur qui mettra du piment dans sa vie. N'es-tu pas d'accord? Crois-moi, nous sommes loin de ces anciens portraits où le visage humain baignait dans un silence qui reposait la vue et éveillait la conscience. Aujourd'hui, la sympathie que nous éprouvons d'office pour n'importe quelle victime nous décharge de toute responsabilité. Et de remords.

Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

Liv aurait pu dire à la femme que dans certaines civilisations, photographier une personne c'était lui voler son âme, et qu'elle avait de la chance d'avoir encore toute son âme, mais d'une part l'histoire était rebattue aux quatre coins de la planète et d'autre part les femmes qui venaient ici ne cherchaient pas la consolation mais la vérité.

Fabienne Jacob, Les séances

 

 

 

Retour à la liste   /    Retour aux citations / Accueil  /  Calendrier  / Lectures /  Expositions  /  Rencontre  Auteurs  /  A propos /Entretiens / Sorties