Le Café Littéraire luxovien
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La Madeleine au miroir, de Georges de la Tour

     

      Quand on y pense se regarder dans un miroir est une chose impossible, être en même temps celui qui regarde et celui qui est regardé, mais qui est soi et qui est l'autre? 

Fabienne Jacob, Corps

 

      Je déteste le petit miroir de l'escalier, dit Jinny. Il ne reflète que nos têtes; il nous décapite. 

Virginia Woolf, Les Vagues

 

      Devant les miroirs, elle ne se retrouve jamais. Elle a toujours détesté les miroirs. Quand elle est devant des miroirs, elle ne se voit jamais elle-même. Elle ne voit que de grands yeux, une peau lisse, des cheveux attachés sur la nuque, des lèvres pleines et quelques grains de beauté. Qui est-ce? pense-t-elle.

Markus Orths, Femme de chambre

 

      Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de nous ne verrait vieillir que les autres... (...) 
      Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure , partant plus implacable.

Octave Mirbeau, L'abbé Jules

 

      Elle finit, dans cet appartement désert, à force de démarches incertaines et indifférentes, par trouver un miroir et par s'y regarder. Il fallait, évidemment, qu'elle se remît du fond de teint, du noir aux cils, du rouge aux lèvres et qu'elle ranimât ainsi, d'une manière factice, la seule vérité qu'elle sentait en elle et qui était son squelette.

Françoise Sagan, Des bleus à l'âme

 

      Je me suis vue dans le miroir. Ce n'était pas glorieux. J'ai ouvert grands les yeux. Je connais tous les détails de mon visage, parfois je cherche les liens avec ce que je suis dedans. J'ai approché encore, les cils au ras du reflet. J'ai cherché mon âme. Mon âme, ou quelque chose qui devrait être là, quelque part.
      Je me suis rappelé un faux miroir acheté par les filles dans un magasin de farces et attrapes. Elles l'avaient installé dans la salle de bains. Une glace sans tain, quand on se regarde, il n'y a rien, je détestais ça.

Claudie Gallay, Une part de ciel

 

      En un miroir, obscurément", dit Fred. Un miroir assombri. Une caméra obscure. Et par miroir, saint Paul n'entendait pas un objet de verre étamé ça n'existait pas, à son époque mais une surface métallique polie, celle d'un plateau par exemple, dans laquelle il pouvait contempler son reflet. (...) Pas un télescope ou un dispositif à lentille, qui ne créent aucune inversion, mais simplement l'image inverse de son visage aperçue dans un miroir étirée à travers l'infini, comme ils disent. Pas à travers un miroir, mais réfléchie par un miroir. Et ce reflet qui te revient: c'est toi, c'est ton visage et pourtant ça ne l'est pas. Ils n'avaient pas de caméras en ce temps-là, et personne ne pouvait se voir autrement qu'à l'envers.
(...)
      Songez à l'effroi du primitif lorsqu'on lui montre une photo de lui-même: il ne s'y reconnaît pas, bien qu'il ait déjà eu maintes occasions d'apercevoir son reflet dans l'eau ou sur des objets de métal polis. C'est que son reflet est inversé tandis que la photographie ne l'est pas. Aussi ne sait-il pas qu'il s'agit du même individu.
      Il ne connaît que son image inversée et s'imagine que c'est à cela qu'il ressemble.

Philip K. Dick, Substance Mort

 

      Il ne se borne pas toujours au reflet matériel d'un visage, d'une silhouette, d'un milieu; ce reflet accompagne ou évoque souvent les vicissitudes des vies les plus humbles ou terre à terre, des existences les plus remarquables, des hommes d'affaires, honnêtes ou louches, des ménagères et des poètes. Le miroir, rayonnant ou terni, reflète les lumières et les souffrances, le soleil et les ténèbres de la vie humaine; il la déforme, tantôt; tantôt il la volatilise, presque; il est souvent le témoin d'une introspection des humains, il est, parfois, une espèce de rétroviseur, réunissant un passé révolu à un avenir possible ou incertain, horripilant ou convoité.

Suzanne Gugenheim, Le rôle du miroir dans la littérature française du XXème siècle

 

      Elle regagne le vestiaire, range sa blouse sur le portemanteau, change de chaussures et se regarde dans la glace. Elle a le teint épuisé des travailleurs au noir. Des mèches grasses lui tombent sur le visage. Enfant, il lui arrivait de se regarder dans un miroir, exactement au fond des yeux et, au bout d'un moment, elle ressentait une sorte de vertige hypnotique qui l'obligeait à se retenir au lavabo pour ne pas perdre l'équilibre. C'était un peu comme une plongée dans la part d'inconnu qui sommeille en nous.

Pierre Lemaitre, Robe de mariée

 

      La première chose dont il put se souvenir distinctement fut son visage dans la fontaine; quelqu'un comme lui était enfin venu s'amuser avec lui. Et indéfiniment, tournant autour du bassin, il suivait l'autre petit garçon. «Anthony» dit un jour une des vieilles religieuses qui s'était arrêtée en souriant pour le regarder. Et c'est ainsi que l'enfant de la fontaine devint Anthony, son meilleur et pendant quelque temps son seul ami.

Hervey Allen, Anthony Adverse

 

      À la fin de sa vie, ma mère donnait des miettes aux fleurs. Les plantes ont crevé les unes après les autres, pas à cause des miettes mais par défaut d'eau, alors elle a parlé au reflet d'elle qu'elle voyait dans son miroir. Les gens qui vivent seuls finissent un jour ou l'autre par faire des choses comme celles-là.

Claudie Gallay, Une part de ciel

 

      Ce n'est pas un simple désir de mythologie, c'est une véritable prescience du rôle psychologique des expériences naturelles qui a déterminé la psychanalyse à marquer du signe de Narcisse l'amour de l'homme pour sa propre image, pour ce visage tel qu'il se reflète dans une eau tranquille. En effet, le visage humain est avant tout l'instrument qui sert à séduire. En se mirant, l'homme prépare, aiguise, fourbit ce visage, ce regard, tous les outils de séduction. 

Gaston Bachelard, L'eau et les rêves

 

     L'opinion des autres (...) c'est une sorte d'écume aussi vaine que celle qui s'amuse avec les rochers et ce n'est pas cela qui vous use. Ce qui vous use, c'est la vague: et la vague, c'est le reflet de soi-même milles fois affronté abruptement dans quelque glace, et ce reflet est mille fois plus pur, mille fois plus dur que celui qui traîne, trop souvent attendri, dans le regard de ces fameux autres.

Françoise Sagan, Des bleus à l'âme

 

      Elle [Sarah] avait la passion des miroirs. Elle savait les dénicher dans des dépôts hétéroclites des marchands syriens, et les disposait un peu partout dans la maison. Elle agrémentait ses journées de la présence de ces miroirs où elle était la seule à surprendre certaines choses(...)
      (...)
      Elle [la Bonne] n'eut jamais confirmation de ce lot de chimères, car dès la mort de Sarah elle ne vit jamais rien, ni n'entendit le moindre gémissement, mais sa peau graisseuse entrait en chair de poule chaque fois qu'un de ces miroirs reflétait son image. Plus d'une fois, et mine de rien, elle les avait couverts de crêpe, de mouchoirs, de rideaux, de nappes et de serviettes, sous prétexte de leur épargner un envol de poussières. 
      (...)
      Il [Le jeune bougre] surveillait sans cesse les cinquante-sept miroirs répartis autour d'elle. Sur les cloisons. Au pied du lit. Suspendus au plafond. Noués à la moustiquaire. Ils répercutaient entre eux des morceaux de la pièce, ses objets, les paysages de ses fenêtres. Suscitaient un espace en reflets qui se superposaient à celui de sa chambre. Parfois il croyait surprendre quelque chose au fond de tel ou tel miroir. Il se levait d'un bond, cœur battant, prêt à combattre l'Yvonette Cléoste. Ce n'était jamais elle, jamais ça, juste un bougé de voilages répercutés sept fois dans les divers miroirs. 
      (...)
      Les miroirs faisaient ventouse sur les cloisons. On aurait dit des chatrous, étalés comme des ectoplasmes pour se fondre dans le bois. Ils ne se décrochaient qu'en se déformant dans une souplesse de caoutchouc, et laissaient à leur place un dégât de peinture et de fibres arrachées. Le jeune bougre et la Bonne décrochaient ensemble ceux qui tenaient moins bien. Les transportant tout au fond du jardin, ils essayaient de les briser ou de les enflammer. Les miroirs résistaient à tout. Sous l'action des flammes ou des coups de marteau, ils devenaient comme de l'acier poli, noircissaient comme des plaques de mica, se déformaient avec des tressaillements de religieuse enceinte, ululaient parfois dans des dilatations ou des contractions de leurs matières. Mais tous conservaient ce reflet irréel où l'on pouvait se voir, et où l'univers tout entier pouvait se refléter.

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes


      

      En tourniquant devant la glace de l'armoire à quatorze ans il ne manquait que le regard de l'autre, pour moi-même j'étais déjà apparence. Au cours de rédac en quatrième, Marie-Thérèse se contemplait dans le miroir sombre de la fenêtre ouverte, d'imperceptibles mouvements l'agitaient, elle dressait le menton, penchait la tête, bombait les seins et tirait sur son médaillon en même temps pour les faire jaillir. Toutes les filles qui n'en avaient jamais assez de se voir, n'importe où, dans les vitrines, entre les paires de chaussures, les robes des mannequins, celles qui avaient toujours le miroir dan  la poche, avec le peigne. Le coup de peigne, prétexte à se vérifier le visage tout en se caressant mollement les tifs. Toilettes-dames, chacune devant sa glace, à se modifier la bouche, les yeux, gestes obscènes. Moi aussi je m'hypnotisais sur mon reflet.  

Annie Ernaux, La femme gelée

 

      Entrée en fredonnant l'air de Mozart, elle s'approcha de la psyché, baisa sur la glace l'image de ses lèvres, s'y contempla. Après un soupir, elle alla s'étendre sur le lit, ouvrit le livre de Bergson, le feuilleta tout en dégustant des fondants au chocolat. Après quoi elle se leva et se dirigea vers la salle de bain attenante à la chambre.
      (...)
      Suivie d'une traîne onduleuse, elle se promena orgueilleusement, lançant de temps à autre des regards furtifs vers la glace.
      «La plus belle femme du monde», déclara-t-elle, et elle s'approcha de la glace, s'y décerna une tendre moue, s'y considéra longuement, la bouche entrouverte, ce qui lui donna un air étonné et même légèrement imbécile. «Oui, tout est terriblement beau, conclut-elle. Le nez peut-être un peu fort, non? Non pas du tout. Juste bien. L'Himalaya maintenant. Allons mettre notre chapeau tibétain.»
      Revenue de la salle de bain, coiffée d'un béret écossais qui s'accordait mal avec sa robe du soir, elle arpenta la chambre du pas sûr et pesant des alpinistes expérimentés. (...)
      Elle déambula, les bras croisés, les mains aux épaules, se berçant d'une mélopée lugubre, trouvant plaisir à en accentuer l'idiotie, essayant une marche niaise, les pieds en dedans. Devant la glace, elle s'arrêta et fit la gâteuse, les yeux ronds, la bouche grande ouverte, la langue pendante, les pieds toujours en dedans. Vengée d'elle-même, elle sourit, redevint belle, remisa le béret écossais, s'étendit sur le lit, ferma les yeux, rêvassa.

Albert Cohen, Belle du Seigneur

 

     Il montait lentement les marches, le cœur battant, l'esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d'être ridicule; et, soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l'un de l'autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura stupéfait: c'était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu'il n'aurait cru.
      N'ayant chez lui que son petit miroir à barbe, il n'avait pu se contempler entièrement, et comme il n'y voyait que fort mal les diverses parties de sa toilette improvisée, il s'exagérait les imperfections, s'affolait à l'idée d'être grotesque.
      Mais voilà qu'en s'apercevant brusquement dans la glace, il ne s'était même pas reconnu; il s'était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu'il avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d'œil.
      Et maintenant, en se regardant avec soin, il reconnaissait que, vraiment, l'ensemble était satisfaisant.
      Alors il s'étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des sentiments: l'étonnement, le plaisir, l'approbation; et il chercha les degrés du sourire et les intentions de l'œil pour se montrer galant auprès des dames, leur faire comprendre qu'on les admire et qu'on les désire.

Guy de Maupassant, Bel Ami

 

      Quelques années plus tard, le Roi se remarie. La nouvelle Reine est très belle, mais son cœur est dur et cruel. Elle est jalouse de toutes les jolies femmes du royaume et en particulier de la petite princesse.
      Parmi ses joyaux les plus précieux, la souveraine possède un miroir magique qu'elle consulte chaque jour.
      Miroir, gentil miroir, ô conseiller fidèle,
      Dis-moi, je t'en supplie, laquelle est la plus belle?

interroge-t-elle. Si le miroir assure que c'est elle la plus belle, la Reine est de bonne humeur, mais s'il désigne quelqu'un d'autre, la Reine entre dans une colère terrible et fait disparaître sa rivale.

Grimm, Blanche-Neige et les sept nains

 

      Mon reflet dans la glace. Satisfaisant. Mais à vingt-deux ans, derrière le visage réel, déjà la menace d'un autre, imaginaire, terrible, peau fanée, traits durcis. Vieille égale moche égale solitude.

Annie Ernaux, La femme gelée

 

      Au moment où elle posa sa broche sur la table, elle eut un spasme soudain comme si, pendant qu'elle songeait, les griffes glacées en avaient profité pour se planter en elle. Elle n'était pas encore vieille. Elle venait tout juste d'attaquer sa cinquante-deuxième année. Des mois et des mois en étaient encore intacts. Juin, juillet, août! Chacun restait presque entier et, comme pour en recueillir la dernière goutte, Clarissa (allant vers la coiffeuse) plongea au cœur même de l'instant, l'immobilisa là cet instant matinal de juin contre lequel s'arc-boutaient tous les autres matins, elle regarda la glace, la coiffeuse et tous les flacons d'un œil neuf, se rassemblant tout entière en un seul point (en regardant le miroir), et vit le rose et délicat visage de la femme qui ce soir donnait une réception; le visage de Clarissa Dalloway; elle se vit elle-même.
      Combien de millions de fois avait-elle vu son visage, et toujours avec le même imperceptible tressaillement! Elle pinça les lèvres en regardant dans la glace. Pour donner sens à son visage. C'était bien son moi pointé; comme une flèche; précis. C'était elle quand un effort, une volonté d'être elle-même en rassemblaient les fragments, mais elle seule savait combien était différente, inconciliable et tellement composée en un centre, en un diamant pour le seul usage du monde la femme qui, assise dans son salon, offrait un point de rencontre, un rayonnement, sûrement, pour certaines mornes vies, un refuge peut-être pour les isolés; (...)

Virginia Woolf, Mrs Dalloway

 

      Et ce dont je suis sûre c'est que, si j'étais Dieu, de ce chaos bouillonnant que nous appelons progrès, j'inventerais quelque chose (une machine peut-être) qui ornerait les miroirs, ces futurs autels, de toutes les jeunes filles sans grâce qui vivent de quelque chose comme ceci  ―ce qui est si peu puisque nous désirons si peu―: ce visage  photographié. Il n'y aurait même pas besoin d'un crâne derrière; presque anonyme, il n'y aurait besoin que de la vague supposition de chair et de sang vivants désirés par une autre, ne fût-ce que dans quelqu'obscur royaume d'illusion.

William Faulkner, Absalon! Absalon

 

   ― Elle s'appelait Doris, dit-il en me tendant le cliché (...).
      Doris avait un visage agréable, des formes rondes et avenantes. Sur son trente et un, elle posait avec raideur, l'air intimidé et gêné. Je l'avais déjà vue une centaine de fois: le monde est plein de Doris. Je les connaissais, ces douces jeunes filles assises sous les vérandas ou dans leurs balancelles, rêvant d'amour en contemplant les cieux étoilés, grisées par les effluves de l'été. Pourtant elles n'étaient que des miroirs. Leur image à leur propres yeux naissait du reflet de ce qu'attendaient d'elles leurs proches, leurs aimés. Elles tiraient leur importance des services rendus aux autres, elles survivaient en sacrifiant petit bout par petit bout toutes leurs ambitions, et puis, un beau matin, elles se réveillaient secouées par une effroyable colère.

Patricia Cornwell, Et il ne restera que poussière

 

      Un regard non sans douceur tenait dans sa souriante clarté ce que Danthès inventait peut-être dans une fixité de marbre où étaient saisies les eaux du lac et lui-même, et le lac n'était peut-être qu'un autre regard. Les miroirs s'entre-dévoraient, et dans ces puits le mannequin en habit de cour sombrait sans fin et demeurait pourtant à la surface. Des visages apparaissaient, qui se prêtaient à toutes les volontés, pour peu qu'elles fussent soucieuses d'art, et les événements qui avaient déjà eu lieu se plaisaient à se répéter, pour peu qu'ils eussent été goûtés, ou à se défaire et à se reproduire autrement et ailleurs, s'ils avaient déplu, dans un cadre plus propice, avec  ici ou là une touche nouvelle, dans une mouvance constante et créatrice d'elle-même, se pliant ainsi avec courtoisie et compréhension à tout ce qui, dans l'imagination, ne pouvait se contenter d'être une fois pour toutes.

Romain Gary, Europa

 

      ...il y a même eu beaucoup de gens qui se sont noyés dans un miroir...

Ramon Gòmez de la Serna, Gustave l'incongru

 


       Aujourd'hui, au terme de tant et tant d'années
      Perplexes où j'écrivais sous la changeante lune,
      Je me demande quel hasard de la fortune
      À été cause de ma crainte des miroirs. 

Jorge Luis Borges, Les miroirs

 

      Les miroirs sont cruels, ils brillent de joie, ils sont tout luisants de plaisir chaque fois que quelqu'un se perd. Ils ont le regard fixe au loin, le regard sans passion des serpents. Mais c'est pour mieux tromper. La vérité, c'est que les miroirs voient tout, même les plus petites choses. Ils examinent votre peau, vos cheveux, vos poils et vos ongles avec leur loupe, ils perçoivent les plus rapides frissons, les plus infimes douleurs, ils entendent les moindres murmures, ils sentent le plus léger trouble qui traverse l'eau de vos yeux. Les miroirs sont vos yeux mêmes, vos yeux. Quand ils sont là, ils vous prennent par la tresse de votre regard et ils vous font aller de l'autre côté de la barrière de vos pupilles, à l'intérieur des terribles machines à voir. D'où viennent-ils? Qui a conçu les miroirs des cellules? Qui a inventé vos yeux? 

JMG Le Clézio, Les géants

 

      Belle comme un modèle de Leonardo avait coutume de dire César quand le miroir encadrait son visage de reflets d'or, ma piu bella. Et si l'on pouvait croire César plus connaisseur en éphèbes qu'en madonnas, Julia n'en savait pas moins que cette affirmation était rigoureusement exacte. Elle aimait d'ailleurs se regarder dans ce miroir au cadre doré, car il lui donnait l'impression de se trouver de l'autre côté d'une porte magique qui, au-delà du temps et de l'espace, lui renvoyait l'image de son visage en lui donnant le teint velouté d'une beauté de la Renaissance italienne. 

Arturo Pérez Reverte, Le tableau du maître flamand

 

      «Allons, Kitty, si tu veux bien m'écouter, au lieu de bavarder sans arrêt, je vais te dire tout ce que je pense de la Maison du Miroir. D'abord, il y a la pièce que tu peux voir dans le Miroir... Elle est exactement pareille à notre salon, mais les choses sont en sens inverse. Je peux la voir tout entière quand je grimpe sur une chaise... tout entière, sauf la partie qui est juste derrière la cheminée. Oh ! je meurs d'envie de la voir ! Je voudrais tant savoir s'ils font du feu en hiver vois-tu, on n'est jamais fixé à ce sujet, sauf quand notre feu se met à fumer, car, alors, la fumée monte aussi dans cette pièce-là...; mais peut-être qu'ils font semblant, pour qu'on s'imagine qu'ils allument du feu... Tiens, tu vois, les livres ressemblent pas mal à nos livres, mais les mots sont à l'envers ; je le sais bien parce que j'ai tenu une fois un de nos livres devant le miroir, et, quand on fait ça, ils tiennent aussi un livre dans l'autre pièce.
      «Aimerais-tu vivre dans la Maison du Miroir, Kitty ? Je me demande si on te donnerait du lait. Peut-être que le lait du Miroir n'est pas bon à boire... Et maintenant, oh ! Kitty ! maintenant nous arrivons au couloir. On peut tout juste distinguer un petit bout du couloir de la Maison du Miroir quand on laisse la porte de notre salon grande ouverte : ce qu'on aperçoit ressemble beaucoup à notre couloir à nous, mais, vois-tu, peut-être qu'il est tout à fait différent un peu plus loin. Oh ! Kitty! ce serait merveilleux si on pouvait entrer dans la Maison du Miroir ! Faisons semblant de pouvoir y entrer, d'une façon ou d'une autre. Faisons semblant que le verre soit devenu aussi mou que de la gaze pour que nous puissions passer à travers. Mais, ma parole, voilà qu'il se transforme en une sorte de brouillard ! Ça va être assez facile de passer à travers...» Pendant qu'elle disait ces mots, elle se trouvait debout sur le dessus de la cheminée, sans trop savoir comment elle était venue là. Et, en vérité, le verre commençait bel et bien à disparaître, exactement comme une brume d'argent brillante.
      Un instant plus tard, Alice avait traversé le verre et avait sauté légèrement dans la pièce du Miroir. 

Lewis Carroll, À travers le miroir (traduction de Jacques Papy)

 

      Elle se regarda dans le miroir vénitien, à peine une ombre parmi les ombres, la tache légèrement plus pâle de son visage, un profil qui s'estompait, de grands yeux sombres. Alice qui se penchait de l'autre côté du miroir. Elle se regarda dans le Van Huys, dans le miroir peint qui reflétait un autre miroir, le vénitien, reflet d'un reflet. Elle sentit alors le même vertige s'emparer d'elle et se dit qu'à cette heure de la nuit les miroirs, les tableaux et les échiquiers jouent de vilains tours à l'imagination. 

Arturo Pérez Reverte, Le tableau du maître flamand

 

      (...) Comme de s'approcher d'un miroir.
      Venir à sa propre rencontre et se demander alors qui approche. Un reflet, bien sûr, un simple reflet. Mais à un certain type de personnes il est impossible d'imaginer que le miroir ne recèle pas une profondeur, qu'il n'y a pas, de l'autre côté de cette surface qu'on croit plane, un monde aussi complet et réel que le nôtre, peut-être plus. Que ce couloir dont on aperçoit l'amorce ne se poursuit pas aussi dans le monde du miroir. Et, de fil en aiguille, on en vient facilement à l'idée que le vrai monde se trouve de l'autre côté du miroir et que nous sommes, nous, les habitants du reflet. Phil le savait depuis sa petite enfance, et il en savait même un peu plus que les autres: car il savait, lui, qui vivait de l'autre côté du miroir. De ce côté-ci, qu'on lui disait être le réel, Jane était morte et pas lui. Mais de l'autre, c'était le contraire. Il était mort et Jane se penchait anxieusement sur le miroir où habitait son pauvre petit frère. Peut-être le vrai monde était-il celui de Jane, peut-être vivait-il dans le reflet, dans les limbes. On avait parfaitement imité le réel pour ne pas l'effrayer, mais il vivait parmi les morts.

Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts
- Philip K. Dick 1928-1982

 

      Je lui parle d'un labyrinthe de miroirs à Naples au temps de mon enfance. On y entrait en achetant un billet, le but était d'en sortir, un jeu semblable à celui de l'alpinisme. Il valait mieux avancer les mains en avant pour ne pas se cogner la tête. C'était bien éclairé, mais on était stupéfait de se trouver entouré par soi-même. Je pouvais même me voir de dos sans me reconnaître. Je savais que c'était bien moi, mais aussi un étranger. Étourdi par trop de moi-même, je me tapais la tête contre les vitres. Je montre à Irène les gestes que je faisais, une main sur le front ou sur le nez, après m'être cogné. 

Erri de Luca, Histoire d'Irène

 

      Doigt tendu, il avait ensuite tiré un trait rapide sur la vitre embuée, non sans voir apparaître et flotter devant lui un œil féminin. De surprise, il avait failli lâcher un cri. Mais ce n'était qu'un rêve dans son rêve, et en se reprenant, le voyageur constata que c'était, réfléchie dans la glace, l'image de la jeune personne assise de l'autre côté. L'obscurité s'était faite dehors; la lumière avait été donnée dans le train; et les glaces des fenêtres jouaient l'effet de miroirs. La buée qui masquait la glace l'avait empêché, jusque-là, de jouir du phénomène qui s'était révélé avec le trait qu'il avait tiré. (...)
      Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sorte, de tain mouvant à ce miroir; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus claires, s'y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n'y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l'arrière-plan et celles, plus nettes, des deux personnages; et pourtant tout se maintenant en une unité fantastique, tant l'immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu'enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n'était plus d'ici.

Yasunari Kawabata, Pays de neige

 

     La grande flaque devant le bungalow avait gelé, elle emprisonnait tout un morceau de ciel et les branches de l'arbre et la balançoire.
      Accroupis l'un près de l'autre, la Môme et Marius regardaient leurs visages dans ce miroir. Ils glissaient leurs doigts gantés sur la surface en vitre.
      La Môme à appuyé sur la glace, elle l'a fait plier jusqu'à ce qu'elle se brise, une boue noire est remontée à la surface et à flouté tout ce qui s'était reflété, le ciel, le toit, les branches et les deux visages.

Claudie Gallay, Une part de ciel

 

      Le paysage profond qui s'étendait en dessous de lui était encore prisonnier des brumes. Au-dessus du lac de Zurich, qu'il voyait d'ordinaire depuis sa petite maison en hauteur comme un miroir ciselé dans lequel chaque nuage du ciel gravait le reflet blanc de son glissement hâtif, se balançait une épaisse écume laiteuse. 

Stefan Zweig, La contrainte

 

      Maintenant la mémoire est un grand lac de ciel. Je n'y prendrai jamais deux fois le même mirage. Et pourtant ce sera la même. Et pourtant il échappe au temps. Et si je meurs il meurt aussi. Nous sommes des miroirs où s'accumulent des reflets un peu plus durables, un peu moins mouvants que les nuages qui glissent sur le tain du ciel. Jusqu'au moment où ces miroirs se brisent.
(...)
      Qui aime pourra-t-il jamais comprendre les sentiments de qui n'aime pas, ou n'aime plus? L'amour de l'autre, ressenti comme l'exercice d'une sorte de droit de propriété ― la possession de l'objet aimé ― me donne envie de fuir, ou pis encore. Je suis contre ce droit, contre sa persistance. Je ne veux pas posséder. Il ne faudrait pas insister. Et si l'on doit souffrir, que ce soit seul ― l'autre ne peut plus rien pour vous ― pitié, mensonge tout au plus. Un miroir brisé, recollé, reste un miroir brisé, incapable de renvoyer l'image unique. (...)
      Miroir, c'est bien le mot, théorie que j'aurai sondé aussi. Conti, as-tu jamais eu conscience que c'était toi, ou ton propre reflet, que tu aimais dans une autre, ou la projection de cette autre sur ta propre flambée intérieure?

François-René Daillie, Le divertissement

 

      Mais il n'eut pas plutôt soulevé la glace à hauteur de son visage que celle-ci s'obscurcit et devint tout à fait mate comme si elle venait de perdre tout son tain. Victor-Flandrin la reposa sur la table. Jusqu'à sa mort il ne devait plus jamais pouvoir contempler son visage et il lui fallut désormais vivre en miroir du seul regard des autres. 

Sylvie Germain, Le livre des nuits

 

      Pour Toru, le bonheur consistait à diriger ses yeux à de pareilles distances. Pour lui, il ne pouvait plus complètement se dépouiller de son Moi qu'à voir ainsi. Seuls les yeux procuraient l'oubli ― hormis l'image du miroir. 
[...]
    
Quand il se lassait de regarder la mer, il prenait une glace sur le bureau et se mirait soi-même. Ce visage pâle, bien modelé, contenait des yeux magnifiques où minuit ruisselait sans cesse. Malgré les sourcils minces mais pleins de fierté, la douceur et la fermeté des lèvres, les yeux en étaient le trait le plus admirable. Il n'était pas sans ironie que ses yeux fussent l'élément le plus beau de son être physique, que l'organe par lequel il pouvait constater sa propre beauté en fût le plus admirable.

Yukio Mishima, L'ange en décomposition

 

      Lorsque Gregor H. se regardait dans un miroir ― et notamment avant de se rendre chez Maria pour prendre le thé avec elle ―, il lui était bien difficile de retrouver le visage qu'il s'était connu et qui lui était familier avant sa traversée de l'Europe par les forêts: car soit il s'observait sans ses lunettes, et alors il lui semblait reconnaître certains traits de celui qu'il avait été, mais trop flous pour pouvoir en juger et pour que sa perception ne reste pas une projection subjective; soit il portait ses lunettes, et alors le visage qui lui apparaissait dans la glace était parfaitement net et précis, mais c'était celui d'un autre homme, même si certaines ressemblances finissaient par le convaincre qu'il s'agissait encore de lui.

Alain Fleischer, La traversée de l'Europe par les forêts

 

     Il semble qu'aux origines, le miroir corresponde à la recherche concrète de ce double de nous-mêmes, de cet autre qui serait en quelque sorte l'âme, pour utiliser un vocabulaire qui nous est familier, de cet esprit qui agit en nous et qui se prolonge au-delà de notre condition terrestre; et par conséquent le premier acte du miroir, l'acte fondateur de la glace, ce serait un moyen de concilier le temps terrestre et ce temps céleste qui s'appelle l'éternité.

Claude Mettra, Au delà des portes du rêve
(entretien avec Roger Dadoun sur l'anthropologie onirique de Géza Ròheim)

 

     Cet univers du temps musulman remontait à Othello et au-delà ― Cafés où retentissaient tout au long du jour les roulades des oiseaux des cages garnies de miroirs pour leur donner l'illusion de la compagnie. Chants d'amour que les oiseaux dédiaient à des compagnons imaginaires ― et qui n'étaient que des reflets d'eux-mêmes. Déchirantes mélodies qui étaient l'illustration de l'amour humain!

Dominique Barbéris, La ville

 

      Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste de chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le cœur. Le cœur ne battait plus. Il approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.

Ernest Capendu, Marcof-le-Malouin

 

     Hormis la mort et la putréfaction, qu'il savait inéluctables, il ne redoutait rien tant que l'oisiveté. Jour après jour, il noircissait cahier sur cahier, ne se relisait jamais. Il espérait en l'immortalité acquise par les livres. Un livre, disait-il, est le seul moyen pour autrui de saisir un être dans sa vérité immédiate. En cela il est hors du temps, seul tributaire des instants : instant de l'écriture, et par-delà les années, les siècles, son miroir : instant de la lecture. Il disait aussi : L'homme est l'ombre d'un songe, et son œuvre est son ombre.

Christian Garcin, Étienne Dolet dans "Vidas"

 

      La racine est l'arbre mystérieux, elle est l'arbre souterrain, l'arbre renversé. Pour elle, la terre la plus sombre ― comme l'étang, sans l'étang ― est aussi un miroir, un étrange miroir opaque qui double toute réalité aérienne par une image sous terre.

Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos

 


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