Le Café Littéraire luxovien/ 

Les Maladies

 

 

      Les maladies sont. (...) Elles sont peut-être un état de santé transitoire, intermédiaire, futur. Elles sont peut-être la santé même.

Blaise Cendrars

 

 

      Je n’avais pas, je n’ai jamais eu de vocation littéraire, mais j’avais et très fort la vocation médicale... tout enfant... être écrivain me paraissait stupide et fat... je fus écrivain malgré moi, si j’ose dire ! et par la médecine !

Louis-Ferdinand Céline




     
Lorsque la maladie entre dans un foyer, elle ne s'empare pas seulement d'un corps mais tisse entre les cœurs une sombre toile où s'ensevelit l'espoir. Tel un fil arachnéen s'enroulant autour de nos projets et de notre respiration, la maladie, jour après jour, avalait notre vie.

Muriel Barbery, L'élégance du hérisson

 

      «Tomber malade », vieille notion qui ne tient plus devant les données de la science actuelle. La santé n’est qu’un mot, qu’il n’y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. Pour ma part, je ne connais que des gens plus ou moins atteints de maladies plus ou moins nombreuses à évolution plus ou moins rapide. Naturellement, si vous allez leur dire qu’ils se portent bien, ils ne demandent qu’à vous croire. Mais vous les trompez. Votre seule excuse, c’est que vous ayez déjà trop de malades à soigner pour en prendre de nouveaux.

Jules Romain, Knock.

 

      Il se peut que les maladies, le sommeil et la mort soient des fêtes profondes, mystérieuses et incomprises de la chair.

Maurice Maeterlinck

 

      La peste est comme un orage d'été. Elle s'abat, elle sévit, elle passe. Elle cessa à Forcalquier comme elle était venue. Elle n'avait atteint que l'espèce humaine. Sans maître et sans gouvernance, les troupeaux erraient en perdition, vite récupérés par d'honnêtes gens que les scrupules n'avaient plus besoin d'étouffer. Il était mort la même proportion de notaires et d'hommes de loi que du reste de la population. Le peu qu'il en restait surchargé de besogne ne suffisait plus au maintien des héritages, des lois et coutumes, des partages, du cadastre lui-même où des êtres véhéments qui criaient plus fort que les autres à l'injustice, ou qui portaient une épée au côté, venaient se tailler la part du lion. 

Pierre Magnan, Chronique d'un château hanté

 

      Il en vint même à trouver qu'il y avait du vrai dans la théorie psychosomatique selon laquelle les maladies, loin de nous tomber dessus par hasard, exaucent des désirs qui nous travaillent en secret: en termes groddeckiens, qu'affectionnait Maurice, les désirs de notre "ça". Les plus radicaux des psychosomaticiens, lorsque, au nom du bon sens, on les défie de surenchérir, vont jusqu'à soutenir que celui qui se fait renverser par une voiture dans la rue a en fait été poussé par son propre instinct de mort, que l'assassiné s'est offert au couteau de l'assassin - et, à ce stade de la controverse, il se trouve généralement quelqu'un pour demander si les victimes d'Auschwitz, ou leur "ça", avaient aussi désiré leur sort.

Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts
- Philip K. Dick 1928-1982

 

      Naturellement! J'aurais dû m'en douter! C'est toujours par là que ça finit. Curable ou incurable? Noir ou blanc? Comme si c'était si simple! Déjà «bien portant» et «malade» sont deux termes qu'un médecin honnête et consciencieux devrait toujours éviter d'employer, car où commence la maladie et où finit la santé? À plus forte raison devrait-on bannir les mots «curable» ou «incurable»! Certes, ces expressions sont usuelles, et il est difficile dans la pratique de ne pas s'en servir. Mais moi on ne m'entendra jamais employer le mot ― incurable. Jamais! Je sais, l'homme le plus intelligent du XIXe siècle, Nietzshe, a dit: «Il ne faut pas vouloir guérir l'inguérissable.» Mais c'est à mon avis la phrase la plus fausse et la plus dangereuse qu'il ait écrite, parmi tous les paradoxes qu'il nous a donnés à résoudre. C'est justement le contraire qui est vrai et je prétends, quant à moi, que c'est précisément l'inguérissable ― comme on l'appelle ― qu'il faut vouloir guérir si l'on devient médecin, et bien plus: j'ajouterai que c'est devant l'inguérissable que se montre le médecin. (...) L'incurabilité est une notion toute relative et jamais absolue. Il n'y a de cas incurable pour la médecine, qui est une science évolutive, que dans le momentané, dans les limites de notre étroite perspective de grenouille. Mais pour l'instant il ne s'agit pas de cela. Dans des centaines de cas, nous sommes aujourd'hui désarmés, nous ne connaissons aucun remède; cependant, il est possible, étant donné la rapidité avec laquelle notre science évolue, que demain, après-demain, nous en trouvions, nous en inventions. Il n'y a donc pour moi, je vous prie de bien vouloir vous le mettre dans la tête (...) aucune maladie inguérissable, par principe je n'abandonne jamais personne, et jamais on ne me fera agir autrement. Le maximum à quoi on pourrait me contraindre, même dans le cas le plus désespéré, serait que je dise d'une maladie qu'elle n'est «pas encore guérissable», c'est-à-dire... que la science n'a pas encore trouvé contre elle de remède.

Stefan Zweig, La pitié dangereuse

 

      Nous disons des médecins qu'ils ont de la chance quand ils obtiennent une issue heureuse; comme si leur art était le seul qui ne puisse se suffire à lui-même, et que ses fondements soient trop fragiles pour ne compter que sur ses propres forces; comme si leur art était le seul à qui la chance était nécessaire pour réaliser son œuvre. 

      Je pense de la médecine tout le bien ou le mal que l'on voudra, nous n'avons ― Dieu merci ― jamais affaire ensemble. Je suis le contraire des autres: je la méprise volontiers d'ordinaire, et quand je suis malade, au lieu de m'amender, je me mets à la haïr et à la craindre, et je réponds à ceux qui insistent pour que je prenne un médicament: «Attendez au moins que j'aie repris assez de forces pour pouvoir résister à l'effet et aux risques de votre breuvage.» 

      Je laisse faire la nature; je présume qu'elle est pourvue de dents et de griffes pour se défendre des assauts qui sont portés contre elle, et pour maintenir cet assemblage dont elle cherche à éviter la dislocation... Et je crains, quand elle est aux prises étroitement et intimement avec la maladie, qu'au lieu de lui porter secours, ce ne soit à son adversaire au contraire qu'on vienne en aide, et qu'on ne la charge encore, elle, de nouveaux soucis. 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 23 Résultats différents d'un même projet (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

Haut de page   /   Retour à la liste   /   Bibliographie sur ce thème
Accueil  /  Calendrier  /   Expositions  /  Rencontre  Auteurs  /  A propos