Le Café Littéraire luxovien/ La musique 

 

 

Aimer Mozart nous semble si bien aller de soi que l'indifférence à son égard semblerait incongruité. Que nous pensions à la Musique, et son nom nous vient d'abord, comme s'il la résumait: dans cette oeuvre dont l'ampleur et la diversité confondent, il n'est de région où les cimes mozartiennes ne pourraient défier tout autre sommet. Par séduction et puissance combinées.
....
Captivé par le bonheur que la musique épand, nous n'avons pas pris garde à la mélancolie qui en est le revers; à la présence d'une nostalgie plus déchirante, soudain, d'être aux couleurs de la clarinette. Et que de tels accents, une simple ligne mélodique peuvent donc nous meurtrir -- d'une heure abolie, d'un visage perdu... Comme l'allégresse y est ombreuse, autant que l'ombre, enjouée.
François Solesmes, présentation de: 
Mozart et autres récits sur la musique, de François Mauriac.

 

...m'efforçant de capter la radio de Londres, je suis tombé par hasard sur un poste qui diffusait un de ses divertimenti. J'en ai eu aussitôt le coeur joyeux. Je l'ai écouté en entier, et le thème familier du menuetto me poursuit encore et m'enchante. J'adore Mozart, sentiment banal peut-être, mais que je n'éprouve envers aucun autre musicien. Par sa musique, c'est mon être entier qui est sollicité, qui entre en résonance avec le monde. Dans ses moments de plénitude, ma vie bat à son rythme, mon sang court comme sa musique, ou plutôt je la sens courir dans mes veines comme un sang subtil et vif.
François-René Daillie, Le Divertissement.

 

L'auditeur en musique n'est pas un interlocuteur. Il est une proie qui s'abandonne au piège.
Pascal Quignard, La haine de la musique.

 

 

Il n'avait jamais entendu une telle musique, jamais rêvé qu'une telle musique pût être jouée! Il avait conscience, pendant que cela finissait, de plonger ses regards jusqu'à ce creuset où beauté et tristesse se fondent, au profond des choses, d'en contempler la poignante nature éphémère comme avec un oeil neuf, interne, et de pénétrer, au-delà du voile, dans l'éternité même -- une vision cosmique imprécise qui se dissipa quand cessa la musique, mais lui laissait le souvenir inaltérable d'avoir été, et le désir passionné d'en porter un jour témoignage ...

George Du Maurier, Trilby 

 

Personne ne lui résiste au fond à la musique. On n'a rien à faire avec son cœur, on le donne volontiers. Faut entendre au fond de toutes les musiques l'air sans notes, fait pour nous, l'air de la mort.
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

J'ai toujours entendu à travers ce qu'il composa aux derniers jours de sa vie, par exemple dans l'andante du Concerto pour clarinette, je ne sais quel tendre reproche à Dieu, une plainte d'enfant déçu, ces larmes de la créature quand elle se compare à ce qu'elle devait être dans la pensée du Créateur. Vivre, pour presque tous c'est s'éloigner de ce paradis dont Mozart rassemble les voix, les rires, les chansons, en une musique déchirante et qui nous donne un plaisir parfois si terrible qu'il faut beaucoup de force et de courage pour l'écouter sans larmes.
François Mauriac, Mozart & autres écrits sur la musique.

 

... c'est qu'on a trouvé, même sans le savoir, dans la forme, la couleur de l'objet; le rythme ou le ton d'un passage littéraire ou musical, l'expression d'une vérité personnelle dont on n'avait nullement conscience, que l'on découvre seulement à son contact.

François-René Daillie, Le Divertissement.

 

 

L'homme doit être seul et libre pour laisser naître ce qui est en lui.
Croyez-vous qu'il suffise d'être solitaire pour laisser monter le chant qui vous habite?
Non, il me faut d'abord rejoindre le vide.
Le vide?
Oui, le silence. Pas l'absence de bruit, mais celle de toute pensée. Si vous êtes capable de comprendre cela, vous pouvez imaginer le vertige qui m'étreint lorsque je le retrouve.
Mais pourquoi cette angoisse? Tout ce que vous créez porte la marque de votre esprit. Une signature que nul autre  ne saurait contrefaire et qui permet à ceux qui vous aiment de vous reconnaître en moins d'une mesure. Soyez donc vous-même, sans entraves.
 

Julien Burgonde, Icare et la flûte enchantée.

 

      Les notes produites par un instrument de musique sont constituées d'un ton dominant ou fondamental, correspondant à la note pure, accompagné de tons d'autres longueur d'onde, les harmoniques. Chaque instrument produit un type d'harmoniques distinct: de ce fait, la même note de musique jouée par un violon ou une flûte ne produisent pas le même son. Bien que le ton fondamental soit identique pour les deux, leurs harmoniques sont différentes. 

Alberto Casas González, Voyage dans le cosmos : La matière noire - à la recherche de la plus grande inconnue de l'Univers

 

Est-il plus étonnant de créer un bonhomme à partir d'une motte de terre que de transformer une planche de sapin en stradivarius? La musique n'est-elle pas un miracle aussi grand que la pensée ?
Marc Petit, Le Nain géant.

 

       Croyez-moi en faisant sa sainte Cécile, Raphaël à donné la priorité à la musique sur la poésie. Il a raison: la musique s'adresse au cœur, tandis que les écrits ne s'adressent qu'à l'intelligence; elle communique immédiatement ses idées à la manière d'un parfum.

Balzac, Massimilla Doni

 

       ― Aimez-vous la musique, madame ?
       Beaucoup.
      
Moi, elle me ravage. Quand j’écoute une œuvre que j’aime, il me semble d’abord que les premiers sons détachent ma peau de ma chair, la fondent, la dissolvent, la font disparaître et me laissent, comme un écorché vif sous toutes les attaques des instruments. Et
c’est en effet sur mes nerfs que joue l’orchestre, sur mes nerfs à nu, frémissants, qui tressaillent à chaque note. Je l’entends, la musique, non pas seulement avec mes oreilles, mais avec toute la sensibilité de mon corps vibrant des pieds à la tête. Rien ne me procure un
pareil plaisir, ou plutôt un pareil bonheur.
(...)
       « Quand un bourgeois me parle musique, j’ai envie de le tuer. Et quand c’est à l’Opéra, je lui demande  “Êtes-vous capable de me dire si le troisième violon a fait une fausse note à l’ouverture du troisième acte ? – Non. – Alors taisez-vous. Vous n’avez pas d’oreille.” L’homme qui, dans un orchestre, n’entend pas en même
temps l’ensemble, et séparément tous les instruments, n’a pas d’oreille et n’est pas musicien. Voilà ! Bonsoir ! 
      Il pivota sur un talon, et reprit : « Pour un artiste toute la musique est dans un accord. Ah! mon cher, certains accords m’affolent, me font entrer dans toute la chair un flot de bonheur inexprimable. J’ai aujourd’hui l’oreille tellement exercée, tellement faite, tellement mûre, que je finis par aimer même certains accords
faux, comme un amateur dont la maturité de goût arrive à la dépravation. Je commence à être un corrompu qui cherche les extrêmes sensations d’ouïe. Oui, mes amis, certaines fausses notes ! Quelles délices ! Quelles délices perverses et profondes! Comme ça remue, comme ça ébranle les nerfs, comme ça gratte l’oreille, comme ça gratte... ! comme ça gratte... ! »

Guy de Maupassant, Mont-Oriol

 

 

       Comme beaucoup de musiciens, je répugne à écouter de la musique: cela émeut toujours trop, et puis cela émeut en vain, ou cela plonge dans le dépit de ne pouvoir rivaliser avec l'interprète qu'on est en train d'écouter, ou cela emplit de colère devant la nullité.

Pascal Quignard, Le Salon du Würtemberg

 

       Telle qu'on la pratique (et surtout telle qu'on l'enseigne), la musique est en somme une expérience de laboratoire, la théorie figurée de ce que la technique et la mécanique moderne réalisent sur une plus vaste échelle. Les machines les plus compliquées et les symphonies de Beethoven se meuvent d'après les mêmes lois, progressent arithmétiquement, elles sont régies par un besoin de symétrie qui décompose leurs mouvements en une série de mesures minuscules, infimes, et qui se font pendant. La basse chiffrée correspond à tel engrenage qui, infiniment répété, déclenche avec le minimum d'effort (d'usure) le maximum d'esthétique (de force utilisable). Le résultat en est la construction d'un monde paradoxal, artificiel, conventionnel, que la raison peut démonter et remonter à loisir (parallélisme dynamique: un savant physicien viennois ne s'est-il pas donné la peine de tracer toutes les figures géométriques que projette la Ve Symphonie et, tout récemment, un savantasse anglais n'a-t-il pas traduit en vibrations colorées, les vibrations sonores de cette même symphonie? Ce parallélisme s'applique à tous les "arts", donc à toutes les esthétiques. La trigonométrie nous apprend qu'on peut réduire la Vénus de Milo, par exemple, en une série de formules mathématiques et que si le marbre du Louvre venait à être détruit on pourrait, avec un peu de patience, le reconstituer à l'aide de ces mêmes formules et le reproduire, indifféremment, un nombre incalculable de fois, tel qu'il est, formes, lignes, volume, grain de la pierre, usure, poids, émotion, esthétique compris,) le rythme originel n'interviendrait que si une machine, sans aucun nouvel apport d'énergie, se mettait en branle aussitôt que construite et produisait éternellement de la force utilisable (cf. le mouvement perpétuel). C'est ainsi que l'étude serrée d'une partition musicale ne nous fera jamais découvrir cette palpitation initiale qui est le noyau autogénérateur de l'oeuvre et qui dépend, en sa climatérique, de l'état général de l'auteur, de son hérédité, de sa physiologie, de la structure de son cerveau, de la rapidité plus ou moins grande de ses réflexes, de son érotisme, etc. Il n'y a pas de science de l'homme, l'homme étant essentiellement porteur d'un rythme. Le rythme ne peut être figuré.

Blaise Cendrars, Moravagine

 

      C'est ainsi que dès la première heure Strauss reconnut avec franchise qu'il savait bien qu'un musicien de soixante-dix ans ne possédait plus la force première de l'inspiration musicale. Il disait ne plus avoir celle qui lui permettrait de réussir des œuvres symphoniques telles que Till l'Espiègle ou Mort et transfiguration, car c'était justement la musique pure qui nécessitait un maximum de fraîcheur créatrice. Mais la parole l'inspirait toujours. S'il s'agissait d'un texte existant, d'une substance déjà formée, il se sentait toujours capable d'en donner une bonne illustration dramatique, parce que, parlant des situations et des paroles, des thèmes musicaux se développaient spontanément en lui, raison pour laquelle à présent, dans ses dernières années, il s'était exclusivement tourné vers l'opéra. 

Stefan Zweig, le monde d'hier

 

      Chaque vendredi pendant cette parodie d'hiver, deux vieilles dames très blanches de peau marchaient jusqu'à une église d'Olinda, à la tombée de la nuit. Elles sortaient leurs violons des étuis fatigués dans lesquels elles les avaient transportés et commençaient de jouer, en marchant, de vieilles ritournelles d'Europe. Dans les rues étroites d'Olinda, la ville portugaise [du Brésil], encombrée de cloîtres baroques et de façades peintes, d'autres musiciens sortaient des maisons au passage des deux violonistes. Avec leur guitare, leur harmonica, leur accordéon, ils se joignaient à la sérénade. tous les thèmes qui constituent le carnaval moderne et sont aujourd'hui répercutés, en torrent de décibels, au moyen de saxophones et de trompettes, sont présents dans la seresta du vendredi soir, à Olinda, mais sur un mode adouci, chuchoté, sentimental. Le lamento de cette musique est une des émotions les les plus vives dont je garde le souvenir. Grâce à elle, je comprenais ce que pleuraient les émigrants: c'était tout simplement l'hiver de leur pays natal.

Jean-Christophe Rufin, Un léopard sur le garrot

 

      Ces modestes accords et ces petites mélodies auraient pu paraître, à toute oreille exercée, comme parfaitement intolérables, disharmonieux. Mais c'était tout le contraire. Cette musique-là n'était pas seulement du bruit, elle montrait quelque chose. Elle aidait à camoufler la solitude de l'homme, du moins celle d'Aventino. Derrière ces voix, il y avait des vies, des vraies. On y entendait battre des cœurs. Oui, cette musique-là creusait le ciel, et venait à la rencontre de la terre. Face aux effusions optimistes des révolutionnaires, ces chants des rues donnaient simplement une voix au silence comme le vase donne une forme au vide. 

Gérard de Cortanze, Assam

 

     Vous savez qu'il y a des thèmes musicaux qui semblent résumer toute une vie?... Comme des miroirs où vous verriez votre reflet... Cette composition, par exemple [L'Offrande de JS Bach]: un thème surgit, exposé par des voix différentes. Parfois même à des vitesses différentes, avec renversement des intervalles ou même en mouvement rétrograde... (...) Écoutez. Vous vous rendez compte? Il commence avec une seule voix qui expose son thème, puis une deuxième voix entre en scène, quatre tons plus haut ou quatre tons plus bas que celle qui l'a précédée et qui maintenant énonce un thème secondaire... Chacune des voix fait son entrée à son heure, comme les différentes étapes d'une vie... Et quand toutes les voix ont fait leur entrée, c'en est fini des règles (...) Comme vous voyez, c'est une analogie parfaite de la vieillesse. 

      (...) 

      Jouer à l'envers... C'est amusant! Vous savez que Bach adorait les inversions musicales? Dans certains canons, il renverse le thème, si bien que la mélodie descend chaque fois que le thème original monte... L'effet est peut-être un peu bizarre, mais quand on s'habitue, on finit par le trouver tout à fait naturel. Il y a même un canon dans l'[Offrande] qui s'exécute a l'envers de ce qui est écrit (...). Je crois vous avoir déjà dit que Jean-Sebastien Bach était un fieffé farceur. Son œuvre est remplie de pièges. Comme si, de temps en temps, une note, une modulation ou un silence vous disait: «Je renferme un message; découvrez-le.» 

Arturo Pérez Reverte, Le tableau du maître flamand

 

      Existait-il une musique constituée d'une seule note égarée entre deux plages de silence illimité? N'était-ce pas cela une photo? Une image comme une brèche ou l'imagination engouffrerait drames, joies, expériences vraies ou fabulées? Un puits sans fond, une note hors mesure, sans tempo et sans clé.

Anne Delaflotte Mehdevi, Fugue

 

      

 

      

 

Vous entendez le deuxième mouvement du concerto pour clarinette, de Mozart

 

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