Le Café Littéraire luxovien / la fête foraine...

 

La fête foraine était là. 
      «Dis donc...» 
      Les tentes étaient jaune citron comme le soleil, cuivrées comme les champs de blé quelques semaines auparavant. Des bannières, aussi éclatantes que des oiseaux bleus, claquaient au sommet du chapiteau fauve. Des baraques peintes aux couleurs de sucres d'orge parvenaient les bonnes odeurs d'un samedi: œufs au bacon, hot dog et crêpes sucrées Partout couraient de jeunes garçons. Partout, des pères ensommeillés les suivaient.
      «C'est une fête foraine toute bête, fit Will.» 

Ray Bradbury, La foire des ténèbres

 

Tout est fragment et l'instant s'écrit en effaçant l'instant qui précède. Il n'y a ni passé, ni futur, rien, juste un tour de manège. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

Ayant achevé la tournée des tavernes, brasseries, bars, bistrots, cafés, estaminets, assommoirs et autres débits de tord-boyaux, l'estomac décapé par les petits blancs secs qu'il avait bien fallu absorber pour mener mon enquête, je me suis retrouvé vers onze heures à proximité de la Place des Prom-Populle où une fête foraine déployait ses fastes naïfs et ses girandoles multicolores. 
      J'ai toujours aimé l'atmosphère clinquante et le robuste artifice des fêtes foraines. Tout ce qui est faux m'attire et j'ai pour le strass les yeux du Grand Mogol pour le Koh-i-Noor. Et puis, bien sûr ces lieux sont propices à la chasse. Cela seul est capable de me faire sortir de chez moi, je l'ai déjà dit. Les barques et les manèges attirent une foule d'adolescent, souvent en bandes
alors difficilement prenables mais parfois aussi isolés, intimidés, désargentés, et cependant éblouis, transportés exceptionnellement par cette atmosphère au-dessus d'eux-mêmes, à un niveau esthétique et aventureux où tout est plus facile que lorsqu'ils sont confrontés à leur routine quotidienne. Les frustes ne rêvent pas par eux-mêmes. Il leur faut la violence d'un spectacle ou d'une fête. 

Michel Tournier, Les météores

 

C'était la fête sur l'île ce jour-là, c'était le dernier soir de Caia. Nous devions aller faire un tour ensemble au milieu des baraques foraines. 
(...) 
      Dans le ciel éclataient les pétards des saints, Nicola baissait la tête, obéissant à un contre-coup qu'il ne parvenait pas à maîtriser. 
(...) 
      Moi, je restais la tête haute, je ne savais rien des explosions, pas plus que ce qu'on ressentait après les vraies. Ma colère voyait un bon présage dans l'artillerie pyrotechnique de la fête. Ma colère était arrogante face au recul des détonations qui pliaient le cou de Nicola, souvenir physique des coups assénés sur sa jeunesse exposée à un ciel de bombes. 
(...) 
      La foule disloqua notre groupe. Nous nous tenions serrés par le bras pour ne pas être séparés. Elle me demanda de lui acheter de la barbe à papa. Pour dominer le vacarme environnant, elle prenait une voix perçante de petite fille. Elle saisit le bâton, y plongea sa tête et le finit rapidement. J'enlevai les filaments de sucre collés sur ses joues. Elle était gaie comme on peut l'être lorsqu'un léger souffle enfantin se ranime dans un corps grandi, quand un frétillement puéril gagne les pieds et les fait trépigner. 
(...) 
      Elle s'amusa au stand de tir, visant des petits ballons dans une cage avec un fusil à air comprimé, puis elle voulut une petite poupée grande comme la main 
(...) 
      Et nous partîmes bras dessus bras dessous, étroitement serrés, elle me tirait légèrement et moi j'étais un peu grisé par la fête, par elle, par ce jeu entre nous qui allait à toute allure. 

Erri De Luca, Tu, Mio

 

J'ai toujours détesté les fêtes foraines. Elles représentent avec un paroxysme de violence, la séparation, l'exil qui sont tout le problème de ma vie. D'un côté la foule anonyme, perdue dans une obscurité glapissante, où chacun se sent d'autant plus invulnérable qu'il est plus conforme à l'ordinaire. De l'autre, hissés sur des podiums, arrosés de lumières crues, ceux que l'on montre, les monstres, figés dans leur solitude et leur tristesse, qu'il s'agisse de la petite danseuse aux cuisses marbrées de froid sous son tutu fané, ou du nègre boxeur aux bras et au mufle de gorille. Et pourquoi pas nous, les jumeaux indiscernables, sujets d'étonnement, de curiosité et d'amusement pour tous les sans-pareil? 

Michel Tournier, Les météores

 

Tout a probablement commencé quand j'avais quatre ans. À cette époque, il arrivait à ma mère de me traîner au manège pour quelques tours de pure folie. Il suffisait alors que le limonaire se fasse entendre et que les chevaux de bois commencent à monter et à descendre sur leur axe pour que le petit Ray pousse des cris perçants. Des hurlements qui continuaient jusqu'à ce que le forain, excédé, arrête les chevaux et nous laisse fuir. 

Ray Bradbury, Postface à La foire des ténèbres

 

      Ce serait... Ce serait comme une fête foraine pour les gens qui veulent en finir avec la vie. Au stand de tir, les clients paieraient mais pour être la cible. (...) 
     
Ce serait un parc d'attractions si fatal. Dans les allées des larmes ruisselleraient, douces le long des joues de la clientèle, parmi les odeurs de fumée des frites et des champignons vénéneux qu'on y vendrait.
      «Amanites phalloïdes!...» crie Vincent dans la chambre et Lucrèce et Marilyn sont aussi dans l'ambiance, sentent l'odeur des frites... 
     
Des orgues limonaires moudraient des chansons tristes. Des manèges à éjection propulseraient les gens comme des lance-pierres au-dessus de la ville. Il y aurait une très haute palissade d'où les amoureux se jetteraient, ainsi que d'une falaise, en se tenant par la main. 
      Marilyn croise et frotte les siennes. 
     
Des rires sanglotés dans le fracas des roues d'un train fantôme fileraient à l'intérieur d'un faux château gothique plein de pièges cocasses et tous mortels: électrocution, noyade, des herses aiguisées s'abattaient dans les dos. Les amis ou parents venus accompagner un être accablé repartiraient avec une petite boîte contenant les cendres du désespéré car il y aurait au bout du manège un crématorium où tomberaient les corps l'un après l'autre. (...) 
     
Papa en alimenterait la chaudière. Maman vendrait les tickets... (...) 
     
Dans les allées, des employés déguisés en vilaine sorcières proposeraient des pommes d'amour empoisonnées. «Tenez mademoiselle. Mangez cette pomme empoisonnée...», puis elles iraient voir quelqu'un d'autre. - Je pourrai faire ça, moi, suggère Marilyn. Je suis moche. le fils aîné expose tous ses projets: les cabines de la Grande Roue dont le plancher se déroberait à vingt-huit mètres de hauteur et le Grand Huit incomplet dont les rails ascendants, après une descente vertigineuse, s'arrêteraient brutalement en plein élan. 

Jean Teulé, La magasin des suicides

 

      La rue débouchait sur une petite place où brûlait un feu de joie qui éclairait les étals, les attroupements de badauds, le manège et les danseurs pirouettaient autour du feu. Serrant très fort la main d'Alix, May fonça, tête baissée, dans la masse des badauds et se fraya un chemin jusqu'aux danseurs. Daisy tenait fermement l'autre main dans sa petite patte. Alix jeta un coup d'œil derrière elle et vit Charlie. En partie dissimulé par les jupes de soie de sa mère, il semblait hypnotisé par les anneaux colorés d'un jongleur qui s'élevaient jusqu'au ciel.

Judith Lennox, L'enfant de l'ombre

 

Une fête foraine doit être faite de grognements, de grondements de bois qu'on entasse, qu'on balance, qu'on roule et qu'on assemble, de nuages de poussière soulevés par les lions, du remue-ménage des hommes qui travaillent avec fureur dans des cliquetis de verre entrechoqué, des chevaux qui s'ébrouent, du vrombissement des moteurs qui tournent à plein régime et de la débandade des éléphants dégoulinant de sueur sous l'effort, tandis que les zèbres hennissent et tremblent, donnant l'illusion de cages emprisonnées dans d'autres cages. 

Ray Bradbury, La foire des ténèbres 

 

La reine était assise sur un paon géant émeraude et bleu, les courtisans sur des dragons rouge et or, et tous chevauchaient ces monstres en lançant des rires aigus sous l'éclaboussure des feuillages. Chacun essayait avec sa lance pavoisée de décrocher des anneaux suspendus en périphérie, et le cortège fantastique tournait à toute vitesse dans la lumière. Martin était bouche bée. Assis avec les autres enfants hors du manège qui leur était interdit, il s'étourdissait au spectacle de ces joutes. La reine passait devant lui avec la célérité d'une comète. Elle était renversée, chapeau rejeté par l'élan du carrousel, sa robe agitée d'un mouvement contraire à sa course, soie et mousseline, ruches frémissants, plissés et volants chahutés par les hoquets de la mécanique, cheveux et rubans défaits par les accélérations.

Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire

 

 

 

 

 

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