Le Café Littéraire luxovien / la fête foraine... 

 

La fête foraine était là. 
      «Dis donc...» 
      Les tentes étaient jaune citron comme le soleil, cuivrées comme les champs de blé quelques semaines auparavant. Des bannières, aussi éclatantes que des oiseaux bleus, claquaient au sommet du chapiteau fauve. Des baraques peintes aux couleurs de sucres d'orge parvenaient les bonnes odeurs d'un samedi: œufs au bacon, hot dog et crêpes sucrées Partout couraient de jeunes garçons. Partout, des pères ensommeillés les suivaient.
      «C'est une fête foraine toute bête, fit Will.» 

Ray Bradbury, La foire des ténèbres

 

Suite à l'arrivée de nos visiteurs du Sud, le camp est depuis quelques jours en pleine effervescence. Il grouille d'activité et respire l'atmosphère festive des grandes réunions de famille ou des foires cantonales. J'ai occupé diversement mon temps à rendre visite à mes amies et à observer les différents concours d'adresse organisés partout entre les bandes et les sociétés de guerriers: épreuves d'équitation, de tir à l'arc, au fusil, à la lance, courses, etc. Presque tout le monde au camp s'y retrouve en tant que spectateur ou participant. 

Jim Fergus, Mille femmes blanches

 

Au mois d'août, le village est en pleine effervescence car se tient, pendant le week-end, sur la place, la fête foraine. On monte les manèges, la buvette, les divers stands, et bien sûr la grande piste des autos tamponneuses. Il n'y a plus de bal, comme autrefois. Je le regrette car c'est le principal atout de ce genre de réjouissances. (...) 
       Le soir, je décide d'aller passer un moment à la fête foraine. La maison est tout près de la place où se déroulent les réjouissances. Ma mère ne peut retenir un «Ne rentre pas trop tard». Comme quand j'avais douze ans. Je m'attarde devant chacun des stands. Au tir à la carabine, je gagne une poupée noyée dans du faux cygne rose et la donne à une gamine qui la dévore des yeux. Des gens du village déambulent comme moi, d'un manège à un autre, de la buvette au vendeur de barbe à papa. Je file vers les autos tamponneuses. Je ne sais pas alors ce qui me prend car je n'ai jamais aimé la violence de ce jeu-là, mais à la reprise, je m'installe dans l'une d'elles bien décidée à éviter le tamponnage. J'essaie de me faufiler, d'échapper à ceux qui veulent provoquer des chocs les plus sauvages, et je ne pense plus à rien, sauf à finir le tour sans être complètement saisie par la peur d'y laisser ma peau. 

Janine Mossuz-Lavau, L'amour en double

 

Elles se rendirent à Luna Park. Les lumières étaient déjà allumées: par contraste, les allées entre les baraques et les manèges semblaient sombres. Un manège éloigné diffusait un peu de musique. Soudain, un haut-parleur voisin hurla une chanson, couvrant l'autre musique, dominant même les voix, les heurts des petites autos et les pétarades des tirs-pipes. 
      Mara et Inès descendirent une rampe parsemée de gravier, pour se mêler à la foule qui s'agglomérait autour des petites autos. 
      «On y va? proposa Inès. L'autre fois c'est fou ce que je le suis amusée. 
      Tu étais avec un garçon. Deux femmes seules, ils les prennent en chasse, regarde celles-là!»
      « Mara désigna une voiture qui dérapait sans cesse sous les chocs que lui infligeaient les autres véhicules. Les deux filles riaient, mais elles étaient rouges de honte. 

La Ragazza, de Carlo Cassola

 

Elle crie, Daddy, I want to go to Rockaway Playland. Gigantesques montagnes russes, attroupements des stands de tir, auto-tampons et tout. Le Lunapark du coin l'attire, elle tire ma main, let's go there. I want to go to the funhouse. Je sais, elle adore le petit train qui pénètre dans la maison hantée, avec les fantômes hideux, les têtes de mort qui vous frôlent. Moi, je lui donne son dollar, j'attends dehors, écrasé de soleil et de foule. Après, elle fera un carton avec un pistolet à eau. Si par malheur elle met dans le mille, on aura à trimbaler un ours en peluche, un perroquet en plastique. Le pire est quand elle veut transgresser l'interdit suprême. Là, on s'affronte pour de vrai, I want some cotton candy. Je réplique, it's bad for you. Trop de sucre en filaments blêmes ou roses, mauvais pour les dents, pour les doigts qui toujours s'agitent. Je résiste, je refuse, la barbe à papa, non. Parfois le père obtempère. Après, elle en a plein les pommettes, sa pomme est sucrée comme une fraise. 

Serge Doubrovsky, Le livre brisé

 

Le champ de foire était désert. Lorsqu'ils franchirent la grille, la musique des autos tamponneuses les accueillit dans les haut-parleurs. Mark le trouva particulièrement lugubre. Les toiles mouillées des tentes claquaient au vent. Les détritus de la veille jonchaient l'herbe détrempée. Mark pensa à une planète que ses habitants auraient désertée... Les manèges vides qui tournaient en silence sous la pluie, les rangées de machines à sous, sous les auvents sinistres, offraient une vision de fin du monde. 
      Robbie se dirigea vers les machines à sous en fouillant dans ses poches. Mark le suivait de près. Mais son attention fut attirée par les roulottes qui bordaient le champ de foire. «Venez voir l'Homme Tarentule», lisait-on sur une pancarte aux couleurs criardes. Un vampire aux griffes rouge sang se penchait sur une femme terrifiée. «Découvrez le Cochon à Deux Têtes! La Femme à Quatre Bras et son Étreinte Mortelle!» Malgré sa curiosité, Mark se hâta de rejoindre Robbie. La représentation saisissante des monstres le rendait mal a l'aise. (...) 
      Si l'Enfer existait, ce serait une ville constituée de tels baraquements, où l'on serait condamné à errer dans les rues pour l'éternité. Et à regarder chacun des spectacles. Robbie s'était lassé de jouer aux machines à sous. 
      Quelle arnaque! s'exclama-t-il en donnant un coup de pied dans la machine. J'ai mis trois pièces et je n'ai rien gagné. 

Stephen Laws, Train fantôme

 

Tout est fragment et l'instant s'écrit en effaçant l'instant qui précède. Il n'y a ni passé, ni futur, rien, juste un tour de manège. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

Robbie l'entraîna vers le guichet aménagé à l'entrée du quai. Des araignées en plastique pendaient au grillage de la fenêtre. Un homme d'une trentaine d'années, aux cheveux gominés, était assis dans la lumière crue d'une ampoule électrique. Sans même refermer l'exemplaire de Playboy ouvert devant lui, il tendit deux billets aux garçons. 
      (...) Les deux garçons s'engouffrèrent dans le premier wagon du Train Fantôme et jetèrent leur sacoches sur la banquette. Devant eux commençait le tunnel, un monde angoissant dont la gueule largement ouverte s'apprêtait à les engloutir. Des crocs puissants avaient été peints sur les portes en fer. Ils rappelèrent à Mark les dents étincelantes de l'homme du guichet. Le train s'ébranla. 
      Robbie observait avec attention l'homme qui poussait le convoi sur les rails et actionnait un levier. Il adressa un clin d'œil à son camarade, bientôt les ténèbres happèrent le Train Fantôme et ses deux seuls passagers. Un cri strident s'éleva dans le tunnel, un squelette illuminé surgit de l'ombre. Robbie écarta les toiles d'araignée qui lui collaient au visage en riant aux éclats. Le monstre de Frankenstein apparut sur la droite, bras tendus. Robbie rayonnait. Ha, la bonne blague! 

Stephen Laws, Train fantôme

 

Aimée regardait le ciel paisiblement.
      Cette soirée était l'une de ces chaudes nuits d'été immobiles. Déserte, la jetée de ciment. Rouges, blanches, jaunes, luisantes comme des insectes, les ampoules accrochées au fil tendu au-dessus du désert des planches. Les propriétaires des attractions de la fête foraine étaient tous là, le long de la jetée, tels des mannequins de cire en train de se liquéfier; ils se taisaient, les yeux dans le vague.
      Deux clients étaient passés une heure plus tôt. À présent, ces deux solitaires se trouvaient sur les montagnes russes et poussaient des cris effroyables chaque fois que leur engin plongeait brutalement dans la nuit flamboyante, en virant d'un vide à l'autre.
      Aimée traversa lentement la plage; quelques anneaux de bois usés collaient à ses mains moites. Elle s'arrêta derrière la caisse du palais des Glaces. Elle se vit complètement déformée dans les trois miroirs ondulés qui ornaient l'extérieur du labyrinthe, puis dupliquée en un millier d'exemplaires à l'air harassé qui s'évanouirent dans la profonde deux du couloir, images brûlantes parmi toute cette pure fraîcheur.
      Elle entra dans la baraque où Ralph Banghart vendait ses tickets et fixa longuement son maigre cou. (...)
      Les grincements des wagonnets de la chenille et les grondements de leurs descentes infernales la tirèrent de sa rêverie.
      «Qui peut bien avoir envie d'aller sur les montagnes russes?»
      Ralph Banghart mâchonna son cigare pendant trente secondes. «Des gens qui veulent mourir, bien sûr! Pour mourir il n'y a rien de plus pratique que ce machin-là!»
      Il écouta un moment l'écho faible et lointain des coups de carabine du stand de tir, avant de reprendre:
      «Toutes ces foutues attractions, quelle histoire de dingues!» 

Ray Bradbury, Le Nain,
(
nouvelle dans: Le Pays d'octobre)

 

Nous rentrions de la fête foraine qui avait lieu en septembre au village (juste un ou deux manèges, pas une grande fête comme on les imagine). La fête était surtout le moment de l'année où les hommes pouvaient boire jusque très tard dans la nuit au café sans avoir à s'en justifier auprès des femmes, qui, c'était une situation banale quand ce n'était pas la fête, venaient chercher leur mari le soir au zinc du café quand il s'attardait Et tes gosses qui t'attendent pour manger, et la paye de l'usine que tu dépenses pour picoler

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule

 

Ayant achevé la tournée des tavernes, brasseries, bars, bistrots, cafés, estaminets, assommoirs et autres débits de tord-boyaux, l'estomac décapé par les petits blancs secs qu'il avait bien fallu absorber pour mener mon enquête, je me suis retrouvé vers onze heures à proximité de la Place des Prom-Populle où une fête foraine déployait ses fastes naïfs et ses girandoles multicolores. 
      J'ai toujours aimé l'atmosphère clinquante et le robuste artifice des fêtes foraines. Tout ce qui est faux m'attire et j'ai pour le strass les yeux du Grand Mogol pour le Koh-i-Noor. Et puis, bien sûr ces lieux sont propices à la chasse. Cela seul est capable de me faire sortir de chez moi, je l'ai déjà dit. Les barques et les manèges attirent une foule d'adolescent, souvent en bandes
alors difficilement prenables mais parfois aussi isolés, intimidés, désargentés, et cependant éblouis, transportés exceptionnellement par cette atmosphère au-dessus d'eux-mêmes, à un niveau esthétique et aventureux où tout est plus facile que lorsqu'ils sont confrontés à leur routine quotidienne. Les frustes ne rêvent pas par eux-mêmes. Il leur faut la violence d'un spectacle ou d'une fête. 

Michel Tournier, Les météores

 

C'était la fête sur l'île ce jour-là, c'était le dernier soir de Caia. Nous devions aller faire un tour ensemble au milieu des baraques foraines. 
(...) 
      Dans le ciel éclataient les pétards des saints, Nicola baissait la tête, obéissant à un contre-coup qu'il ne parvenait pas à maîtriser. 
(...) 
      Moi, je restais la tête haute, je ne savais rien des explosions, pas plus que ce qu'on ressentait après les vraies. Ma colère voyait un bon présage dans l'artillerie pyrotechnique de la fête. Ma colère était arrogante face au recul des détonations qui pliaient le cou de Nicola, souvenir physique des coups assénés sur sa jeunesse exposée à un ciel de bombes. 
(...) 
      La foule disloqua notre groupe. Nous nous tenions serrés par le bras pour ne pas être séparés. Elle me demanda de lui acheter de la barbe à papa. Pour dominer le vacarme environnant, elle prenait une voix perçante de petite fille. Elle saisit le bâton, y plongea sa tête et le finit rapidement. J'enlevai les filaments de sucre collés sur ses joues. Elle était gaie comme on peut l'être lorsqu'un léger souffle enfantin se ranime dans un corps grandi, quand un frétillement puéril gagne les pieds et les fait trépigner. 
(...) 
      Elle s'amusa au stand de tir, visant des petits ballons dans une cage avec un fusil à air comprimé, puis elle voulut une petite poupée grande comme la main 
(...) 
      Et nous partîmes bras dessus bras dessous, étroitement serrés, elle me tirait légèrement et moi j'étais un peu grisé par la fête, par elle, par ce jeu entre nous qui allait à toute allure. 

Erri De Luca, Tu, Mio

 

Ils restèrent jusqu'à sept heures. Mario acheta des amandes grillées et de la barbe à papa pour tout le monde, apprit aux filles à tirer à la carabine et prouva son adresse en enfilant un anneau au col d'une bouteille de vermouth qu'il offrit à Inès. 

La Ragazza, de Carlo Cassola

 

On va s'installer en bout de piste, côté buvette. Bière en bouteille, Orangina? Des gosses passent entre les tables, réclament de l'argent, repartent vers le manège. Ça sent la poudre du stand de tir et la merguez.
      À quoi bon se parler? La musique est trop forte. Alors c'est cette solitude côte à côte Orangina. Les flonflons s'en vont loin, chaque génération plongée dans sa mélancolie. Les grand-mères revoient l'époque où elles allaient au bal à pied, les souliers de danse à la main. Flonflons du bal côté buvette; une bouffée d'accordéon se perd avec le vent d'avant l'orage. Des filles en robes claires et puis en jeans, talons aiguilles, espadrilles lacées, tennis, qu'importe. Elles tournent là tout près comme elles tournent au fond de soi, saudade Orangina.

Philippe Delerm, Saudade Orangina
(dans:
La sieste assassinée)

 

J'ai toujours détesté les fêtes foraines. Elles représentent avec un paroxysme de violence, la séparation, l'exil qui sont tout le problème de ma vie. D'un côté la foule anonyme, perdue dans une obscurité glapissante, où chacun se sent d'autant plus invulnérable qu'il est plus conforme à l'ordinaire. De l'autre, hissés sur des podiums, arrosés de lumières crues, ceux que l'on montre, les monstres, figés dans leur solitude et leur tristesse, qu'il s'agisse de la petite danseuse aux cuisses marbrées de froid sous son tutu fané, ou du nègre boxeur aux bras et au mufle de gorille. Et pourquoi pas nous, les jumeaux indiscernables, sujets d'étonnement, de curiosité et d'amusement pour tous les sans-pareil? 

Michel Tournier, Les météores

 

Tout a probablement commencé quand j'avais quatre ans. À cette époque, il arrivait à ma mère de me traîner au manège pour quelques tours de pure folie. Il suffisait alors que le limonaire se fasse entendre et que les chevaux de bois commencent à monter et à descendre sur leur axe pour que le petit Ray pousse des cris perçants. Des hurlements qui continuaient jusqu'à ce que le forain, excédé, arrête les chevaux et nous laisse fuir. 

Ray Bradbury, Postface à La foire des ténèbres

 

      Les mailles de la rumeur hostile se resserrent. On pourrait se croire dans un jeu de fête foraine quilles à abattre, mâts de Cocagne, tourniquets, courses en sac ou courses modernes à vélocipède. Le vieux Moureau quitte son stand de tir aux coqs et lui envoie un grand coup de pied dans la tête qui arrache une touffe de cheveux. 

Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez

 

Clementine n'avait pas le droit d'aller sur les montagnes russes car sa mère en avait la phobie. Elle avait été traumatisée par l'histoire d'un accident sur une attraction qui avait fait huit morts dans une fête foraine, à la campagne, des années avant la naissance de Clementine et d'Erika. «Ces machines ne sont pas entretenues, répétait Pam. Ce sont des pièges mortels. C'est inévitable qu'il y ait des accidents.» 
      Mais Sylvia et Erika adoraient les montagnes russes, plus ça faisait peur, mieux c'était. Pas de décision, pas de contrôle, pas de discussion: juste l'air qui s'engouffrait dans les poumons et le son perçant des cris avant que le vent ne les emporte. 

Liane Moriarty, Un peu, beaucoup, à la folie

 

      Ce serait... Ce serait comme une fête foraine pour les gens qui veulent en finir avec la vie. Au stand de tir, les clients paieraient mais pour être la cible. (...) 
     
Ce serait un parc d'attractions si fatal. Dans les allées des larmes ruisselleraient, douces le long des joues de la clientèle, parmi les odeurs de fumée des frites et des champignons vénéneux qu'on y vendrait.
      «Amanites phalloïdes!...» crie Vincent dans la chambre et Lucrèce et Marilyn sont aussi dans l'ambiance, sentent l'odeur des frites... 
     
Des orgues limonaires moudraient des chansons tristes. Des manèges à éjection propulseraient les gens comme des lance-pierres au-dessus de la ville. Il y aurait une très haute palissade d'où les amoureux se jetteraient, ainsi que d'une falaise, en se tenant par la main. 
      Marilyn croise et frotte les siennes. 
     
Des rires sanglotés dans le fracas des roues d'un train fantôme fileraient à l'intérieur d'un faux château gothique plein de pièges cocasses et tous mortels: électrocution, noyade, des herses aiguisées s'abattaient dans les dos. Les amis ou parents venus accompagner un être accablé repartiraient avec une petite boîte contenant les cendres du désespéré car il y aurait au bout du manège un crématorium où tomberaient les corps l'un après l'autre. (...) 
     
Papa en alimenterait la chaudière. Maman vendrait les tickets... (...) 
     
Dans les allées, des employés déguisés en vilaine sorcières proposeraient des pommes d'amour empoisonnées. «Tenez mademoiselle. Mangez cette pomme empoisonnée...», puis elles iraient voir quelqu'un d'autre. 
      ―
Je pourrai faire ça, moi, suggère Marilyn. Je suis moche. le fils aîné expose tous ses projets: les cabines de la Grande Roue dont le plancher se déroberait à vingt-huit mètres de hauteur et le Grand Huit incomplet dont les rails ascendants, après une descente vertigineuse, s'arrêteraient brutalement en plein élan. 

Jean Teulé, La magasin des suicides

 

      Cette deuxième étape est pratiquement décisive. Son vainqueur, sauf incident, ou accident, sera en principe celui de la cinquième et ultime, sous la banderole ARRIVÉE. Dans la cacophonie pulsante de la fête foraine installée, avec, pour l'occasion, la kermesse des Aides familiales, de part et d'autre. 
(...) 

La fête, c'est juste un manège forain pour les petits enfants, un stand ou deux, avec un tir à la carabine, et pis deux ou trois marchands de tartes et de beignets, un «bal monté» le soir, et un bon paquet de viande saoule, le matin suivant. 
(...) 

Au passage, devant l'ancienne école, il avait remarqué la banderole de l'arrivée de la dernière étape, déjà tendue, et l'installation des deux manèges pour enfants de la «fête foraine», et les baraques de tir à la carabine, les «confiseries» qui vendent des trompettes en matière plastique remplies de petits bonbons multicolores, ainsi que ces jouets en tôle peinte, introuvables ailleurs. 
(...) 

Avec une invariabilité confinant au rituel, Irène achetait chaque année aux boutiques foraines deux sachets de nougat certifié de Montélimar, un de dur et un de tendre, un sachet de cacahuètes grillées et un sachet de pralines roses. Elle commençait de grignoter les cacahuètes sur le chemin du retour. 

Pierre Pelot, Ce soir, les souris sont bleues

 

La rue débouchait sur une petite place où brûlait un feu de joie qui éclairait les étals, les attroupements de badauds, le manège et les danseurs pirouettaient autour du feu. Serrant très fort la main d'Alix, May fonça, tête baissée, dans la masse des badauds et se fraya un chemin jusqu'aux danseurs. Daisy tenait fermement l'autre main dans sa petite patte. Alix jeta un coup d'œil derrière elle et vit Charlie. En partie dissimulé par les jupes de soie de sa mère, il semblait hypnotisé par les anneaux colorés d'un jongleur qui s'élevaient jusqu'au ciel.

Judith Lennox, L'enfant de l'ombre

 

Une fête foraine doit être faite de grognements, de grondements de bois qu'on entasse, qu'on balance, qu'on roule et qu'on assemble, de nuages de poussière soulevés par les lions, du remue-ménage des hommes qui travaillent avec fureur dans des cliquetis de verre entrechoqué, des chevaux qui s'ébrouent, du vrombissement des moteurs qui tournent à plein régime et de la débandade des éléphants dégoulinant de sueur sous l'effort, tandis que les zèbres hennissent et tremblent, donnant l'illusion de cages emprisonnées dans d'autres cages. 

Ray Bradbury, La foire des ténèbres 

 

La reine était assise sur un paon géant émeraude et bleu, les courtisans sur des dragons rouge et or, et tous chevauchaient ces monstres en lançant des rires aigus sous l'éclaboussure des feuillages. Chacun essayait avec sa lance pavoisée de décrocher des anneaux suspendus en périphérie, et le cortège fantastique tournait à toute vitesse dans la lumière. Martin était bouche bée. Assis avec les autres enfants hors du manège qui leur était interdit, il s'étourdissait au spectacle de ces joutes. La reine passait devant lui avec la célérité d'une comète. Elle était renversée, chapeau rejeté par l'élan du carrousel, sa robe agitée d'un mouvement contraire à sa course, soie et mousseline, ruches frémissants, plissés et volants chahutés par les hoquets de la mécanique, cheveux et rubans défaits par les accélérations.

Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire

 

Il regardait la pénombre qui chaque jour semblait ajouter une couche supplémentaire sur le sol, les murs, les meubles, comme si non seulement le volume de la chambre se rétrécissait graduellement, mais aussi la taille des objets et des choses qu'elle contenait, proportionnellement le lit défait, la table sur laquelle étaient posées des boîtes (trois, petites, qui contenaient il le savait les "bijoux" de Mique qu'elle avait gagnés contre une pièce de un franc aux distributeurs automatiques de la fête foraine, quand il y avait encore une fête foraine au village, ou trouvés dans un paquet de lessive, ce genre de trucs), la commode à quatre tiroirs dans lesquels elle pliait ses vêtements, l'armoire étroite... 

Pierre Pelot, Elle qui ne sait pas dire je

 

Aujourd'hui, on enterre un forain célèbre, Marcel Gambini, né un jour de 1942 sur la commune de Brancion-en-Chalon. (...) 
       Tout le monde fait silence lorsque la petite-fille de Marcel, Marie Gambini, une jeune fille de seize ans, prend la parole: 
      
Mon grand-père avait le goût de la barbe à papa, le croquant des pommes d'amour, l'odeur des crêpes et des gaufres, la douceur de la guimauve, du nougat et des churros. Des frites trempées dans le sel de la vie, les doigts crasseux des bonheurs simples. Il aura toujours le sourire de l'enfant qui tient, victorieux, son poisson rouge dans un sac de flotte. La canne à pêche dans une main, le ballon de baudruche dans l'autre, juché sur un cheval de bois. La bataille de sa vie, ça a été cela: nous offrir du tir à la carabine, des tigres en peluche qui envahissaient les couvre-lits, des heures à faire coucou à l'enfant dans l'avion, le camion de pompiers ou la voiture de course du manège. Mon grand-père, c'était le pompon qu'on décroche et les premiers émois, le premier baiser qu'on donnait dans une chenille, un château hanté, un labyrinthe. Ce baiser en sucre glace qui nous offrait à jamais un avant-goût des montagnes russes que l'avenir nous réservait. Mon grand-père, c'était aussi une voix, de la musique, le dieu des bohémiennes qui lisent dans les lignes de la main. Il avait le jazz manouche dans le sang et il est parti faire de nouveaux accords là où nous ne pouvons plus l'entendre. 

Valérie Perrin, Changer l'eau des fleurs

 

 

 

 

 

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