Le Café Littéraire
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            (d')arbre(s)

 

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      C'est juste au virage, dans l'épingle à cheveux, au bord de la route. Il y a là un hêtre; je suis bien persuadé qu'il n'en existe pas de plus beau: c'est l'Apollon-citharède des hêtres. Il n'est pas possible qu'il y ait, dans un autre hêtre, où qu'il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d'éternelle jeunesse: Apollon exactement, c'est ce qu'on se dit dès qu'on le voit et c'est ce qu'on se redit inlassablement quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu'il puisse être si beau et rester si simple. Il est hors de doute qu'il se connaît et qu'il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente? Quand il suffit d'un frisson de bise, d'une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d'un porte-à-faux dans l'inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante.

Jean Giono, Un roi sans divertissement

 

      Je t'écoute à nouveau et je pense au châtaignier derrière la maison. Il est dans le champ se disputant avec la foudre. Au cours de ces nuits-là, je restais à la fenêtre pour le regarder balayer l'air de son épaisse chevelure tenant en respect les éclairs. Je connais ses souffrances plus nombreuses que les années, plus fortes que le gel. Depuis que je l'ai planté, à chaque saison j'ai remué sa terre, j'ai brûlé les feuilles tombées, je l'ai caressé, comblé que j'étais par sa vigueur. Les châtaigniers ne poussent pas dans cette région, c'est le seul, le plus haut tronc de la campagne, et je me sens honoré que ce soit arrivé juste dans mon champ. Dix jours par an les fruits lisses et brillants tombaient, s'échappant de leur bogue mure. Je ramassais des châtaignes pour moi et mes voisins, je les dégustais grillées sur des braises, avec une goutte de miel. Je fus très ému l'année où je ne parvins plus à l'enserrer, il était devenu trop large pour mon étreinte. 

Erri De Luca, Acide, Arc-en-ciel

 

      L'arbre inversé est un puissant symbole qui nous enracine dans les étoiles. Image forte, sorte de palindrome visuel que nourrit le rêve pour établir un pont entre l'endroit et l'envers. Arbre de vie, mais aussi arbre de la connaissance qui réconcilie le haut et le bas par une sorte de syncrétisme universel qui fait fi de toute dualité.(...)
      Ainsi l'arbre renversé irrigue le ciel. Il faut à l'arbre une force énorme pour tirer la sève vers la cime. Cette puissance se manifeste au printemps lorsque la température nocturne est au plus bas et qu'elle remonte au soleil. Plus l'écart est grand, plus puissante est la pompe.

Frank Morzuch, La quadrature de l'arbre

 

      Le 24 février 1848, chaque village acclame l'avènement d'un gouvernement Républicain à Paris. (...)
      Le dimanche 5 mars, dans l'arrondissement d'Autun comme partout en France, certaines communes décident de planter l'arbre de la liberté.
     
À Saint-Prix, Claude Montcharmont mène les opérations. Le changement de gouvernement lui donne un sursaut de gaîté. Avec une dizaine de journaliers, dont plusieurs employés par les châtelains, il choisit un beau frêne élancé. Sur le sentier, les hommes chantent «Vive la république! À bas les aristocrates»
      (...)
     
À quelques pas de la mairie, ils creusent un trou, dressent le frêne au milieu et le maintiennent bien droit. Quelques pelletés de terre pour le faire tenir tout seul. Cet arbre, lien entre la terre et le ciel, s'élance, haut, fier, comme un pied de nez. (...)
     
«Voilà le peuple debout! Notre village a de l'allure avec cet arbre! La vie ne sera plus pareille! dit Montcharmont au pied de l'arbre de la liberté.
     
Espérons!» crient les autres.

Marieke Aucante, L'arbre de la liberté

 

      Je ne sais plus lequel de nous quatre l'a trouvé, distingué parmi tous les autres arbres alors qu'il n'était pas le plus grand ni peut-être le plus incliné sur la rivière. Mais il était sans doute le seul, jusqu'à la mer lointaine, pour bifurquer d'abord à un mètre du sol, parallèlement à la rive, une deuxième fois un peu plus haut et une troisième à au moins trois mètres et selon un angle si ouvert qu'en se portant au bout de la branche, ou presque le bout, vu qu'un centimètre plus loin elle aurait plié sous notre poids jusqu'à l'eau ou rompu, ce soit un peu le monde à l'envers: le talus pierreux de la berge, le reste de l'arbre avec les trois autres perchés sur les premières branches, les lunules de ciel dans le feuillage, les oiseaux et le soleil qui se mettent à dériver, à fuir, tandis que l'eau coureuse, au-dessous, se figeait peu à peu, devenait immobile.

Pierre Bergounioux, L'arbre sur la rivière

 

      Son amour n'allait ni à la terre ni aux bêtes mais aux arbres. Puisqu'il vivait dorénavant loin des forêts, tout près de la rivière, il devint flotteur. Il retrouvait ainsi les arbres ; il les retrouvait en aval, démembrés, sans racines ni branches ni feuillages, mais des arbres toujours. Il fut même un temps gars de rivière, à l'époque où le flottage par trains de Clamecy jusqu'à Paris se pratiquait encore. Il avait navigué au fil de l'Yonne et de la Seine sur d'immenses radeaux de bûches qui doublaient ou même triplaient au cours de leur descente. Il était entré au port de Charenton, pieds nus sur ces radeaux géants, tenant la longue perche d'avalant à la main comme une haute houlette de berger. C'est que pendant des jours, du lever au coucher du soleil, il avait dû aider le compagnon de rivière à conduire le fabuleux troupeau de bûches entre les berges, à lui faire passer sauf les périls des courants, des pertuis et des ponts. Mais il n'avait pas eu le temps de devenir à son tour compagnon de rivière ; l'époque des grands trains de bois s'achevait. Seul continuait le flottage à bûches perdues.
      (...)
      On ne distinguait presque plus l'eau de la rivière ; celle-ci semblait ne plus charrier que du bois. Les corps démembrés des chênes et des hêtres de la forêt de Saulches glissaient dans la vallée de village en village jusqu'à la ville, comme un immense et lent troupeau gris grondant en continu une sourde clameur. C'était là le dernier chant des arbres, leur sombre plainte au fil de l'eau.

Sylvie Germain, Jours de colère

 

      L'ormeau, le prodigieux ormeau de la Hautière, m'inspirait comme au premier jour le même étrange sentiment où se mêlaient l'attirance et la crainte. Bien que tenté cent fois, je reculai cent fois. N'arrivant pas à me départir tout à fait de mon appréhension, je finissais par passer au large, mécontent de moi-même et pourtant soulagé.
     Il lui fallu, je crois bien, des mois pour m'apprivoiser. Me sentait-il dans les parages? Il se faisait paisible, inoffensif, devenait accueillant, presque jovial; tout son manège m'invitait à m'avancer, plus près, plus près encore, à jouir de son ombre, à grimper sur ses branches. 

Pierre Gabriel, L'Ormeau

 

     Voilà donc que mes hommes avaient besoin de temps, ne fût-ce que pour comprendre un arbre. Pour s'asseoir chaque jour sur la marche du seuil en face du même arbre aux mêmes branches. Et peu à peu voilà que l'arbre se révèle.
     Car ce poète, un soir auprès du feu dans le désert, racontait simplement son arbre. Et mes hommes l'écoutaient dont beaucoup n'avaient jamais vu qu'herbe à chameau et palmiers nains et ronces. «Tu ne sais pas, leur disait-il, ce qu'est un arbre. J'en ai vu un qui avait poussé par hasard dans une maison abandonnée, un abri sans fenêtres, et qui était parti à la recherche de la lumière. Comme l'homme doit baigner dans l'air, comme la carpe doit baigner dans l'eau, l'arbre doit baigner dans la clarté. Car planté dans la terre par ses racines, planté dans les astres par ses branchages, il est le chemin de l'échange entre les étoiles et nous. Cet arbre, né aveugle, avait donc déroulé dans la nuit sa puissante musculature et tâtonné d'un mur à l'autre et titubé et le drame s'était imprimé dans ses torsades. Puis, ayant brisé une lucarne dans la direction du soleil, il avait jailli droit comme un fût de colonne, et j'assistais, avec le recul de l'historien, aux mouvements de sa victoire.
      «Contrastant magnifiquement avec les nœuds ramassés pour l'effort de son torse dans son cercueil, il s'épanouissait dans le calme, étalant tout grand comme une table son feuillage où le soleil était servi, allaité par le ciel lui-même, nourri superbement par les dieux.
      «Et je le voyais chaque jour dans l'aube se réveiller de son faîte à sa base. Car il était chargé d'oiseaux. Et dès l'aube commençait de vivre et de chanter, puis, le soleil une fois surgi, il lâchait ses provisions dans le ciel comme un vieux berger débonnaire, mon arbre maison, mon arbre château qui restait vide jusqu'au soir…»
      Ainsi racontait-il et nous savions qu'il faut longtemps regarder l'arbre pour qu'il naisse de même en nous. Et chacun jalousait celui-là qui portait dans le cœur cette masse de feuillage et d'oiseaux.

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

 

      Le hêtre de la scierie n'avait pas encore, certes, l'ampleur que nous lui voyons. Mais, sa jeunesse (enfin, tout au moins par rapport à maintenant) ou plus exactement son adolescence était d'une carrure et d'une étoffe qui le mettaient à cent coudées au-dessus de tous les autres arbres, même de tous les autres arbres réunis. Son feuillage était d'un dru, d'une épaisseur, d'une densité de pierre, et sa charpente (dont on ne pouvait rien voir, tant elle était couverte et recouverte de rameaux plus opaques les uns que les autres) devait être d'une force et d'une beauté rares pour porter avec tant d'élégance tant de poids accumulé. Il était surtout (à cette époque) pétri d'oiseaux et de mouches; il contenait autant d'oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d'essaims; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges; il fumait de bergeronnettes et d'abeilles; il soufflait des faucons et des taons; il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes. C'était autour de lui une ronde sans fin d'oiseaux , de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l'air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d'embruns. Et, à l'automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d'or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d'oiseaux, des poussières de cristal, il n'était vraiment pas un arbre.

Jean Giono, Un roi sans divertissement

 

     …Les arbres sont des êtres (…) Adorez avec moi ce grandiose porteur de branches et de feuilles, ce grand être isolé et complet. Sa stature et sa figure exhaussent mon regard. Il invoque, il appelle l'arbre de vie qui est en moi. Il est axe d'un monde où il rayonne son existence, et je le sens par moi-même qui approfondit jusqu'au granit son idée fixe de la vie… Ne voyez-vous pas qu'il soutient dans toute sa gloire l'exemple et la loi pure de se faire égal dans l'espace à la toute puissance pressante du temps; comme il répond à sa durée, comme il s'augmente et se succède dans l'étendue! Il ne subsiste qu'il ne croisse, et le nombre de ses feuilles chante à demi-voix ce qui se passe sur la mer.
      Arbre, mon arbre, Amour serait ton nom, s'il m'appartenait de te nommer, ô statue d'une soif constante, ta vigueur s'élève en toi comme l'huile entre les fibres et tu ne cesses de te construire car tu ne vis que de grandir. Par le corps ardent des cieux, par la chair de l'air fraîche et fluide, par ce qui brûle aussi, là-haut, tu es appelé à l'altitude. Je t'aime, je voudrais aimer comme toi, être aimé comme tu aimes, frémir, grandir, périr…

Paul Valéry, Alphabet

 

      Emboîtant le pas au clapatte, Evariste s'approcha de l'arbre parfumé qui croissait au centre d'un bassin vide. Alors, si prémuni qu'il fût contre toutes les monstruosités dont regorgeait la jungle d'Iscambe, il ne put s'empêcher de pousser un cri d'effroi devant le visage blanc et douloureux inclus dans le tronc lui-même et qui apparaissait dans l'entrebâillement du feuillage. Un visage, un beau visage de femme aux yeux clos, où les larmes coulaient, dévalant sur le menton aux formes délicates, ruisselant sur le cou long et pur de jeune fille pensive et qui rêve aux fenêtres, humectant une poitrine vigoureuse où les seins semblaient la source de cette lumière étrange qui baignait les environs ― et se perdant sur l'écorce rude et noire qui enserrait en fourreau le reste du corps. En dépit de ses gigantesques dimensions, cette souffrante créature enracinée dans la terre n'en apparaissait pas moins comme fragile et pathétique et appelant à l'aide contre le bourreau qui la tourmente. Mais quel bourreau?

Christian Charrière, La forêt d'Iscambe

 

      …les chênes réunissaient ce qui ne se trouve jamais chez l’homme, la double beauté de la vieillesse et de la jeunesse…

François-René de Chateaubriand,
Mémoires d'Outre-Tombe Livre III

 

      C'était dans la cour centrale, la partie la plus ancienne du cloître, que la trace du temps se remarquait le mieux. Là, dans un murmure continu, fantasque, pareil au rire moqueur de la nature même, coulait une fontaine limpide dont la source originelle était inconnue ou avait été oubliée. Au-dessus s'élevait un immense platane dont les branches dominaient les tuiles rouges du toit et du sommet duquel le regard s'étendait sur tout le pays jusqu'à Livourne et à la mer. Des pigeons, couleur d'ardoise, nourris sur les champs des environs et considérés par les paysans à des lieues à la ronde avec un certain respect superstitieux, habitaient son faîte. Ses énormes racines noueuses, tordues comme de gigantesques serpents, surplombaient les bords de la fontaine et, enserrant son large bassin, disparaissaient en de puissantes convulsions sous les dalles, dans le sol fertile de la colline. Au pied de cet arbre séculaire s'étaient dressés pendant des siècles, se mirant dans la fontaine, les antiques statues des jumeaux Castor et Pollux (...).
(...)

     
À mi-hauteur, jusqu'à ce qu'il dominât les toits du couvent, l'arbre, abrité de tous les vents, avait un feuillage très épais. Pendant longtemps Anthony borna ses exploits à ces régions basses et se tint pour satisfait. Mais en réalité, il ne l'était qu'à demi. Ce qu'il pouvait faire de mieux était de s'étendre sur les branches comme l'enfant du rêve et regarder les ombres du bassin. Mais, là encore, il trouvait une tentation, car de temps en temps, il lui était possible de voir de petits morceaux de ciel réfléchis dans l'eau. Graduellement, il devenait plus adroit et plus hardi, il agrandit son royaume. Un jour, personne ne put le trouver.

Hervey Allen, Anthony Adverse

 

     ...il faudrait que nous comprenions mieux ce que peut être pour un homme un arbre qui lui est dédié, un arbre qu'un père ivre de durée, plante dans la saison même de la naissance de son fils. Mais trop rares sont les pères qui enracinent la vie des fils dans un sol ancestral. Ce que le père ne fait pas, l'enfant rêveur l'accomplit parfois dans un songe familier. Il choisit au verger ou dans la forêt un arbre, il aime son arbre. Je me revois enfant, accoté aux racines de mon noyer pour lire, monté dans un noyer pour lire... L'arbre adopté nous donne sa solitude. Avec quelle émotion aussi j'ai relu les confidences de Chateaubriand vivant de longues heures dans un arbre creux, dans le tronc d'un saule où viennent jouer toutes les bergeronnettes de la lande...

Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos

 

      Parfois, couché sur le ventre, enserrant mon ormeau des pieds et des genoux, je me laissais aller à une torpeur bienheureuse. Et les heures brûlantes glissaient sur moi, sur mon corps engourdi d'oisiveté et de rêvasseries. La joue posée sur un coussin de mousse fraîche, je contemplais d'un œil absent le monde que je surplombais, ce rond d'herbe au-dessous de moi, l'énorme tronc qui jaillissait de terre, les racines qui affleuraient, rampaient à découvert avant de plonger à nouveau.
      L'ormeau alors  et je n'y pensais pas sans répugnance
se prolongeait d'un autre ormeau, son propre double en quelque sorte, enfoui dans sa nuit souterraine, et dont je ne savais rien. Le tronc s'enfonçait dans le sol. Il poursuivait, au-delà, sa croissance. Ses racines en figuraient le branchage inversé; je les imaginais se coulant dans l'humus, multipliant à l'infini leurs ramifications, dardant leur tête aveugle, étreignant de leurs anneaux la vieille argile nourricière. Et j'avais peur de cet ormeau caché, de cet arbre de l'ombre.

Pierre Gabriel, L'Ormeau

 

      John avance parmi les broussailles et les arbres aux troncs convulsés. En se glissant entre eux il sent sur son corps le contact d'une vie puissante: arbres, arbres qui plongez vos racines dans le cœur secret de la terre, de quelles mystérieuses obsessions craquez-vous sous la brise? John se heurte soudain à une haie infranchissable, une haie si dense qu'il ne peut même pas imaginer que quelqu'un soit capable de la franchir. Et pourtant, pourtant à ses pieds il voit un sentier qui se dirige tout droit vers cette barrière de végétation violente. Il voit le sentier qui se dirige tout droit vers un arbre dont le tronc colossal, pour pénétrer dans la terre, se partage en deux. L'arbre est creux! Le tronc est vide! John s'agenouille et se faufile à l'intérieur. Et aussitôt... aussitôt il éprouve un inconcevable bonheur, un bonheur tel que pendant un instant il croit défaillir. Il renverse la tête en arrière et son regard se perd dans la nuit haute. Alors une curieuse sensation l'envahit: il lui semble que de tournoyants escaliers montent et montent vers un monde supérieur, vers des immensités parallèles dont l'univers présent ne serait que la caricature et comme la grossière contrefaçon. Il lui semble que là-haut naissent et meurent des soleils différents... Il ferme les yeux et chasse l'hallucination pullulante. Puis à quatre pattes il se glisse vers l'autre faille du tronc et débouche au-dehors, de l'autre côté de la haie.
      Il se relève et demeure pétrifié d'étonnement.

Christian Charrière, Mayapura

 

      Quand j'étais enfant, j'étais un fou des arbres, je passais mes journées à grimper dans les platanes et les poiriers, à y jouer avec ma sœur et ses amies, et je m'arrangeais toujours pour y monter le dernier afin de voir leurs culottes parfois souillées. Nous y passions du temps, Denver, ses amies et moi, abrités derrière les rideaux de feuillage, goûtant les biscuits que nous avions chipés à la bonne, et nous riions des jeux de lumière à travers les branchages et du vent qui sifflait parfois en longues rafales tièdes, nous élisions chaque fois un arbre différent, le parc était très vaste (...) nous restions jusqu'au soir à jouer à des jeux que j'ai oubliés ou bien à chantonner en écoutant le bruit du vent dans les arbres, et nous aurions aussi bien pu y rester jusqu'à la nuit
      (...)
      Je les accueillerai en leur disant que je n'ai rien à dire, que je vais mourir bientôt, qu'il n'est rien dans ma vie que je ne regrette, aucune action, aucune parole, (...), et que tout se trouve dans mes livres, uniquement là, et que la littérature est ainsi faite que le souvenir écrit remplace peu à peu le souvenir vécu. Je leur dirai que rien n'a d'importance sauf une chose: les branches d'acacias et de poiriers, les platanes du début du printemps lorsque la pluie menaçait, ces espaces exigus qui se métamorphosaient en immenses contrées dès que nous y grimpions, et les feuillages qui dansaient sous l'effet de la brise et du vent, je leur dirai que rien aujourd'hui ne me semble avoir plus d'importance que le bruit du vent dans les arbres, que la seule chose au monde que je regretterai à l'instant où j'en terminerai avec cette comédie de la vie ce sera cela.

Christian Garcin, Du bruit dans les arbres

 

      Pourquoi se donner tant de mal pour aller voir ce crétin d'arbre muet? Pour rien, parce qu'il se l'était promis et qu'il en avait par-dessus la tête de s'enliser dans cette histoire ou le sauvetage d'Alexandra devenait chaque jour plus douteux. (...) 
      Marc posa sa main sur le tronc frais, puis son autre main. L'arbre était encore assez jeune pour qu'il puisse en faire le tour avec ses doigts. Comme ça, il eut envie de l'étrangler (...). On n'étrangle pas un arbre. Un arbre, ça ferme sa gueule, c'est muet, c'est pire qu'une carpe, ça ne fait même pas de bulles. Ça ne fait que des feuilles, du bois, des racines. Si, ça fait de l'oxygène aussi, ce qui est assez pratique. À part ça, rien. Muet. Fred Vargas, Debout les morts

 

      Après les arbres, je me découvrais une nouvelle famille: les livres. Mais les seconds ne prenaient-ils pas corps dans la chair des premiers, n'étaient-ils pas tout autant emplis de feuilles bruissantes, chuchotantes? Les uns et les autres puisaient dans la terre, dans l'humus et la boue des jours, leur force et leur élan, et ils s'épanouissaient dans l'espace, en plein vent. La sève, l'encre un même sang obscur coulant avec lenteur, roulant vers la lumière, et frémissant de la rumeur du monde. 

Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants

 

 

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