Le Café littéraire luxovien /marché, supermarché...

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      Avant d'avoir jamais mis les pieds sans un grand magasin, j'étais un consommateur imaginaire. J'utilisais le savon Lava. Je me rasais avec des Gillette bleues. Je vivais à l'heure Boliva. Je tonifiais mes cheveux avec du Vitalis. J'avalais des laxatifs et des pilules contre l'acidité Feenamint, et le dentifrice du Dr Lyon. 

Bob Dylan, Chroniques Volume I 
(chapitre La terre perdue)

 

      L'hypermarché au bout de la route est toujours ouvert: toute la journée, ses portes automatiques coulissent dans un sens ou dans un autre, accueillent et relâchent tout un flot humain. Ses espaces éclairés au néon sont si impersonnels et si éternels qu'il en émane du bien-être autant que de l'aliénation. À l'intérieur, vous pouvez oublier que vous n'êtes pas seul ou que vous l'êtes. 

Rachel Cusk, Contrecoup

 

      Il y a vingt ans, je me suis retrouvée à faire des courses dans un supermarché à Kosice, en Slovaquie. Il venait d'ouvrir et c'était le premier dans la ville après la chute du régime communiste. Je ne sais si son nom Prior venait de là. À l'entrée, un employé du magasin mettait d'autorité un panier dans les mains des gens, déconcertés. Au centre, juchée sur une plate-forme à quatre mètres de haut pour le moins, une femme surveillait les faits et gestes des clients déambulant entre les rayons. Tout dans le comportement de ces derniers signifiait leur inaccoutumance au libre-service. Ils s'arrêtaient longuement devant les produits, sans les toucher, ou en hésitant, de façon précautionneuse, revenaient sur leurs pas, indécis, dans un flottement imperceptible de corps aventurés sur un territoire inconnu. Ils étaient en train de faire l'apprentissage du supermarché et de ses règles que la direction de Prior exhibait sans subtilité avec son panier obligatoire et sa matonne haut perchée. J'écris troublée par ce spectacle d'une entrée collective, saisie à la source, dans le monde de la consommation. 

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour

 

      Lundi matin, neuf heures trente. 
      Je traverse le quadrillage blanc du parking jusqu'aux sigles bleus des places pour handicapés. Je passe entre deux poubelles remplies de sable. Les portes vitrées coulissent sur de l'air chaud et de la musique. Passé le tourniquet, on peut tourner à gauche vers les produits d'entretien, ou à droite et ainsi longer les caisses, ou encore continuer en face vers les promotions du jour. 

Christine Jeanney, Une heure dans un supermarché

 

      Un hypermarché Casino, une station service Shell demeuraient les seuls centres d'énergie perceptibles, les seules propositions sociales susceptibles de provoquer le désir, le bonheur, la joie. Ces lieux de vie, Jed les connaissait déjà: l'hypermarché Casino il en avait été un client régulier, pendant des années, avant de switcher vers le Franprix du boulevard de l'Hôpital. Quant à la station service Shell il la connaissait bien, elle aussi: il avait apprécié, bien des dimanches, de pouvoir s'y ravitailler en Pringles et en bouteilles d'Hépar, mais c'était inutile ce soir, un cocktail avait été prévu bien évidemment, on avait fait appel à un traiteur
      Il pénétra pourtant, au milieu de dizaines d'autres clients, dans la grande surface, et put tout de suite constater différentes améliorations. Près de la zone librairie, un rayon presse proposait maintenant un choix important de quotidiens et de magazines. L'offre en pâtes fraîches italiennes s'était encore étoffée, rien décidément ne semblait pouvoir stopper la progression des pâtes fraîches italiennes; et surtout les propositions food court du magasin s'étaient enrichies d'un magnifique Salad Bar en libre-service, flambant neuf, qui alignait une quinzaine de variétés, dont certaines paraissaient délicieuses. Voilà qui lui donnait envie de revenir; qui lui donnait diantrement envie de revenir, aurait dit Houellebecq, dont Jed tout à coup regretta douloureusement l'absence, face au Salad Bar où quelques femmes d'âge moyen supputaient, dubitatives, la valeur calorique des compositions proposées. Il savait que l'écrivain partageait son goût pour la grande distribution, la vraie distribution aimait-il à dire, que comme lui il appelait de ses vœux, dans un futur plus ou moins utopique et lointain, la fusion des différentes chaînes de magasins dans un hypermarché total, qui recouvrirait l'ensemble des besoins humains. Comme il aurait été bon de visiter ensemble cet hypermarché Casino refait à neuf, de se pousser du coude en se signalant l'un à l'autre l'apparition de segments de produits inédits, ou un nouvel étiquetage nutritionnel particulièrement exhaustif et clair!... 

Michel Houellebecq, La carte et le territoire

 

      

      1) les supermarchés sont liés à la subsistance, affaire des femmes, et celles-ci en ont été longtemps les utilisatrices principales. Or ce qui relève du champ d'activité plus ou moins spécifique des femmes est traditionnellement invisible, non pris en compte, comme d'ailleurs le travail domestique qu'elles effectuent. Ce qui n'a pas de valeur dans la vie n'en a pas pour la littérature. 
      2) jusqu'aux années 1970, les écrivains, femmes et hommes confondus, étaient majoritairement d'origine bourgeoise et vivaient à Paris où les grandes surfaces n'étaient pas implantées. (Je ne vois pas Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute ou Françoise Sagan faisant des courses dans un supermarché, Georges Perec si, mais je me trompe peut-être.) 

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour

 

      J'ai observé, de loin et pendant de très courtes mais fréquentes périodes, la manière dont Sophie fait ses courses par exemple. Au Monoprix du coin de la rue. On ne se rend jamais vraiment compte à quel point on prend des habitudes dans les plus petites choses de la vie. Ainsi Sophie prend-elle toujours à peu près les mêmes produits, fait-elle à peu près toujours le même circuit, avec à peu près les mêmes gestes. Par exemple, après être passée à la caisse, elle pose toujours ses sacs plastique sur le comptoir près des Caddie, le temps de faire la queue à «l'espace boulangerie».

Pierre Lemaitre, Robe de marié

 

      L'hypermarché contient environ 50000 références alimentaires. Considérant que je dois en utiliser 100, il en reste 49900 que j'ignore. 

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour

 

      Les hypermarchés ne sont pas réductibles à leur usage domestique, à la "corvée des courses". Ils suscitent des pensées, fixent des souvenirs des sensations et des émotions. On pourrait certainement écrire des récits de vie au travers des grandes surfaces commerciales fréquentées. Elles font partie du paysage d'enfance de tous ceux qui ont moins de cinquante ans. (...) l'hypermarché est pour tout le monde un espace familier dont la pratique est incorporée à l'existence, mais dont on ne mesure pas l'importance sur notre relation aux autres, notre façon de " faire société" avec nos contemporains au XXIe siècle.

 Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour

 

      Il y a des gens, souvent pas très jeunes, qui parlent seuls devant les rayons, dialoguent tout haut avec la marchandise. Exprimant leur avis ou leur mécontentement à propos d'un produit, en se sachant à portée d'oreille des clients à côté. C'est mieux d'être entendu. 

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour

 

      Il prit l'habitude de faire ses courses au Carrefour de Limoges, où il était à peu près sûr de ne rencontrer personne du village. Il y allait généralement le mardi matin, dès l'ouverture, ayant remarqué que c'était à ce moment que l'affluence y était la plus faible. Il avait quelquefois l'hypermarché pour lui tout seul ça qui lui paraissait être une assez bonne approximation du bonheur. 

Michel Houellebecq, La carte et le territoire

 

      J'allais à Voracieux en métro, en bus, j'allais au bout de la ligne, c'était loin; j'avais tout mon temps. Je regardais défiler le paysage urbain, les tours et les barres, les pavillons anciens, les grands arbres laissés là par hasard, les petits arbres plantés en ligne, les hangars clos qui sont la forme moderne de l'usine, et les centres commerciaux entourés d'un parking si grand que les gens à pied de l'autre côté on les distingue à peine.

Alexis Jenni, L'art français de la guerre

 

      Il y avait un centre commercial en face du terminus. Quatre hampes de drapeaux se dressaient devant les portes crasseuses en verre fumé. Les fanions s'entortillaient autour des hampes et s'en décrochaient parfois, lourds de pluie. Devant l'arrêt de bus que nous avions choisi, un sac plastique avec des bouteilles cassées surnageait dans une flaque de bière. Chaque fois qu'une rafale de vent soufflait dans notre direction, l'odeur âcre nous montait au nez. Des peupliers étaient plantés le long de la ligne aérienne, et l'on apercevait entre ceux-ci une zone industrielle plate, avec des entreprises et des entrepôts, colosses épars que rien ne séparait dans la brume grise. Mon regard ne cessait de se poser sur les contours réguliers des peupliers et de leurs feuillages jaunes. Ils me faisaient l'impression de flammes se détachant sur le mur noir de la pluie. 

Jens Christian Grøndahl, Bruits du cœur

 

      Je n'avais plus rien à manger, ni très envie d'aller au Géant Casino, le début de soirée était une mauvaise heure pour faire les courses dans ce quartier populeux, mais j'avais faim et plus encore j'avais envie d'acheter à manger, de la blanquette de veau, du colin au cerfeuil, de la moussaka berbère; les plats pour micro-onde, fiables dans leur insipidité, mais à l'emballage coloré et joyeux, représentaient quand même un vrai progrès par rapport aux désolantes tribulations des héros de Huysmans; aucune malveillance ne pouvait s'y lire, et l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle.
      Curieusement le supermarché était presque vide, et je remplis mon caddie très vite, dans un élan d'enthousiasme mêlé de peur; le mot de «couvre-feu», sans raison précise, me traversa l'esprit. Certaines des caissières alignées derrière leurs caisses désertées écoutaient leurs transistors...

Michel Houellebecq, Soumission

 

      J'ai aperçu Inge Weiss au supermarché, penchée sur un présentoir frigorifique. Je ne savais pas quoi lui dire si elle me voyait, aussi ai-je pris mon temps au rayon vins avant de choisir un beaujolais. Quand j'ai tourné au coin, elle était au rayon épices. Elle avait oublié ses lunettes, m'a-t-elle dit comme si nous nous étions déjà salués. «Du cumin», à-t-elle ajouté en poussant un petit bruit soucieux qui ressemblait à un «m» prolongé. Un peu affecté, ai-je pensé en me baissant pour inspecter le rayon. Puis j'ai trouvé ce qu'elle cherchait. (...) Elle portait des chaussures à talons hauts avec des boucles brillantes, assez distinguées. Du reste, elle ne ressemblait pas à quelqu'un qui descend au supermarché du coin pour faire ses emplettes du week-end. «Le cumin», ai-je dit. Et je lui ai souri quand elle a pris le flacon d'épices en le tenant à deux mains. Elle a tapoté l'étiquette, si bien que son alliance à émis un petit son claquant. 

Jens Christian Grøndahl, Bruits du cœur

 

      En tant que couple nous pratiquions surtout l'achat. L'achat fonde le couple; le sexe également, mais le sexe ne nous inscrit que personnellement, alors que l'achat nous inscrit comme unité sociale, acteurs économiques compétents qui meublent leur temps, occupent de meubles ce temps que ne rempli pas le travail ni le sexe. Entre nous, nous parlions d'achats et nous les faisions; entre amis nous parlions de nos achats, ceux que nous avions faits, ceux que nous souhaitions faire. Maisons, vêtements, voitures, équipements et abonnements, musique, voyages, gadget. Cela occupe. On peut, entre soi, décrire indéfiniment l'objet du désir. Celui-ci s'achète car il est un objet. Le langage le dit, et cela rassure que le langage le dise; et cela procure un désespoir infini que l'on ne peut même pas dire.
      Le samedi où tout explosa nous allâmes à l'hypermarché. Nous poussâmes notre chariot dans une foule d'autres couples joliment vêtus. Ils venaient ensemble, comme nous, et certains emmenaient de jeunes enfants assis sur le chariot. Et même certains apportaient leur petit bébé dans sa coque de transport. Couché sur le dos, les yeux ouverts, le bébé regardait les faux plafonds d'où pendaient des images, il s'entendait cerné d'une agitation, d'un vacarme qu'il ne comprenait pas, ébloui de lumière que les autres ne voient pas, mais lui, si, car il est sur le dos et les yeux ouverts. Alors le bébé fondait en larmes, il hurlait sans pouvoir s'arrêter. Les parents s'engueulaient très vite. Lui toujours s'impatientait: cela allait trop lentement, elle voulait tout voir, elle hésitait ostensiblement, elle marquait avec compétence le moment du choix et cela traînait; et elle toujours s'offusquait: il traînait les pieds comme si cela l'ennuyait d'être ici en famille, il achetait n'importe quoi, à la va-vite. Il prenait l'air excédé et affectait de regarder ailleurs. L'engueulade fusait, avec les mêmes phrases pour tout le monde, déjà formées avant qu'ils n'ouvrent la bouche. (...)
      Ce samedi où la mine qui se creusait explosa, nous allâmes pousser ensemble un chariot à l'hypermarché. J'allais aux viandes refroidies et restai stupide devant les bacs alignés éclairés de l'intérieur. Je me penchai et restai immobile, éclairé par-dessous, et ainsi je devais faire peur avec des ombres inversées sur mon visage, la mâchoire qui pendait, l'œil fixe. Mon haleine produisait un brouillard blanc. J'ai saisis d'une main une barquette blistée pleine de viande en cubes, et lentement je la passai dans l'autre main; puis je la posai, et j'en pris une autre, et ainsi de suite, pas très vite, je fis passer les paquets de viande devant moi dans un mouvement ralenti de tapis roulant, un mouvement circulaire sans début ni fin, entravé par le froid. Le geste allait sans que j'y aie de part. Je devais choisir mais je ne savais pas quoi. Comment ne pas hésiter devant des rayons si pleins? Il aurait suffi de tendre la main dans cette abondance, de la refermer au hasard, et j'aurais résolu le problème du menu du soir; mais ce jour-là il ne s'agissait pas que de manger. J'entretenais au-dessus du bac un mouvement que j'étais incapable d'interrompre, je passais la viande en cubes d'une main à l'autre, je la prenais et je la déposais, toujours le même geste, je faisais tourner la viande, incapable de cesser, incapable d'en sortir, représentant sans que je le veuille, oh non! une caricature de temps qui ne passe plus. Je ne savais où aller.

Alexis Jenni, L'art français de la guerre

 

      Monsieur Palomar fait la queue dans une charcuterie de Paris. Ce sont les fêtes, mais, ici, la cohue est habituelle même en des époques moins particulières, parce que c'est un des magasins gastronomiques de la capitale: il a miraculeusement survécu dans un quartier où l'aplanissement causé par le commerce de masse, les impôts, les bas revenus des consommateurs, et maintenant la crise, ont démantelé l'une après l'autre les vieilles boutiques pour les remplacer par des supermarchés anonymes. 

Italo Calvino, Palomar 
(chapitre: Palomar fait le marché)

 

      Sur les étagères, Fred et Abel avaient laissé en reliques quelques boîtes grises en carton souple de charentaises, des marcels dans leur pochette plastifiée, une antique trancheuse à jambon, une balance semi-automatique avec son grand cadran triangulaire central, quelques conserves de pichards à la sauce tomate, périmées elles aussi, comme la boîte de Banania, les sachets de Treets unicolores, les malabars et le prix des choses.

Anne Delaflotte Mehdevi, Le portefeuille rouge

 

      ...il a refusé de déchoir en épluchant les légumes ou en passant le balais. (...) Il n'a abdiqué que sur deux points: la descente des poubelles et le marché. Pour la poubelle, il rouspète encore, mais le marché, il adore y aller. Il revient chargé comme un âne, les doigts sciés par le poids des cabas. Il a pris de tout, en trop, après avoir tâté dans l'énervement des vendeurs, très longuement, les melons; enfoncé son doigt dans les poires, soupesé les pommes, pincé les extrémités des concombres, goûté un kilo d'olives pour en acheter cent grammes, demandé son ticket pour vérifier le montant et s'être arrêté au milieu de la cohue, pour refaire, mentalement, l'addition. Il passe la porte, content. Personne ne l'a escroqué. Il a réalisé de superbes achats à un prix défiant toute concurrence. 

Chochana Boukhobza, Le troisième jour

 

      Le long du trottoir, un encombrement de vaisselle, de tissus, de chaussures, de cageots de fruits mûrs sur lesquels les mouches tourbillonnaient. Des poules vivantes battaient de l'aile dans des cages, des plateaux poussés par des garçons squelettiques aux muscles noueux se faufilaient entre deux autobus. J'ai arrêté une voiture qui a accepté d'affronter la circulation du marché. C'était l'heure où les marchands bradent leurs denrées pour s'en débarrasser et où tous les pauvres de la ville affluent pour se ravitailler. 

Chochana Boukhobza, Le troisième jour 

 

      Tout récemment encore, comme un dimanche, en compagnie de Marcel Noll, je m'étais rendu au "marché aux puces" de Saint-Ouen (j'y suis souvent, en quête de ces objets qu'on ne trouve nulle part ailleurs, démodés, fragmentés, inutilisables, presque incompréhensibles, pervers enfin au sens où je l'entends et où je l'aime...

André Breton, Nadja

 

      Il y avait un cordonnier que l'on pouvait voir à l'œuvre sur sa machine, l'odeur de cuir chauffé se répandant alentour. Son voisin était un droguiste à l'enseigne poétique "Marchand de couleurs". Un coup d'œil à son étal suffisait à se rendre compte qu'il tenait sa promesse: on y trouvait un enchevêtrement incroyable d'objets du quotidien et la diversité. Des cintres, des pinces à linge multicolores, des éponges, des torchons de cuisine en vichy, des tabliers verts, jaunes ou bleus, toute une collection de bassines et de seaux en pratique rouge, jaune ou beige... Tout cela débordait joyeusement sur le trottoir. Un maraîcher alpaguait les clients en criant le prix des fruits et légumes de sa voix de stentor. Plus loin, le présentoir métallique d'un revendeur de presse, dont les journaux annonçaient des scandales en gros titres, gênait le passage en plein milieu du trottoir. On entendait les jets de vapeur provenant du teinturier d'à côté, diffusant dans la rue son odeur caractéristique. En face, la devanture du charcutier était magnifique avec ses énormes saucisses de Morteau, ses gougères au fromage encore fumantes, ses saucissons corses suspendus par une ficelle à des crochets de fer, et mille autres mets plus alléchants les uns que les autres.
      Moi qui ne connaissais que trop les centres commerciaux américains, impersonnels et froids, je réalisais à quel point les Français avaient de la chance de disposer encore par endroits d'une vie de quartier, animée par les petits commerces. S'en rendaient-ils compte, où allaient-ils laisser ces derniers mourir, emportant avec eux le reste de chaleur humaine qui existait encore en ville? À quoi servirait-il de consommer plus à moindre prix dans les hypermarchés, si c'était pour rentrer s'enfermer dans des lieux devenus des cités-dortoirs où ces petites boutiques, l'âme des villes, auraient depuis longtemps disparu? 

Laurent Gounelle, Les dieux voyagent toujours incognito

 

      Cet immeuble, c'est Days, le premier et (d'aucuns le pensent encore) le plus beau gigastore du monde. 
      À l'intérieur, Days est éclairé avec parcimonie à l'aide d'ampoules utilisées à la moitié de leur puissance. Des veilleurs de nuit font leur dernière ronde dans les 666 rayons du magasin. Les faisceaux de leurs torches transpercent le crépuscule silencieux, balaient de leurs halos les étagères, les vitrines, les gondoles et un éventail de marchandises proprement inimaginable. Les mouvements de ces hommes sont surveillés de près par un réseau de caméras montées sur des armatures motorisées et bourdonnantes. Mais les voyants verts desdites caméras ne sont pas encore allumés. 
      Des employés d'entretien juchés sur des lustreuses grosses comme des tracteurs et équipées de pneus en feutre finissent de nettoyer le marbre vert océan des quatre principaux halls d'entrée. Les engins ronronnent et zigzaguent en tous sens, ravivant la brillance aquatique de la pierre. Au centre de chacun des halls d'entrée, on peut voir une mosaïque représentant un disque de sept mètres de diamètre, séparé en deux demi-cercles, l'un blanc, l'autre noir. Les carreaux de la moitié blanche sont des opales taillées en biseau, ceux de la partie noire des onyx. Certains sont grands comme des médaillons, d'autres petits comme des piécettes, mais tous sont parfaitement sertis dans le sol. Le personnel d'entretien travaille consciencieusement afin de mettre en valeur le lustre de ces pierres précieuses. 
      Au cœur du gigastore, des ouvertures circulaires pratiquées dans chacun des étages forment un gigantesque atrium, qui s'élève jusqu'au grand dôme de verre. Chaque étage est peint dans une couleur du spectre, en partant du rouge pour le premier, jusqu'au violet pour le dernier. Un puits de lumière s'engouffre par la moitié cristalline de la verrière et transperce un filet de monofilaments tissé juste au-dessous de l'étage rouge. Avec ses cinq cents mètres de diamètre, celui-ci est tendu comme une peau de tambour au-dessus des palmiers et des fougères géantes. Entre la canopée et le grillage, un écheveau inextricable de tuyaux en cuivre. 

James Lovegrove, Days

 

      Ils choisirent le Supermarché des Gens Heureux à la périphérie de Baltimore.
      Au comptoir Al dit au contrôleur autonome à circuits intégrés: 
     
Donnez-moi un paquet de Pall Mall. 
     
Les Wings sont moins chères, fit observer Joe. 
Irrité, Al rétorqua : 
     
On ne fabrique plus de Wings. Elles ont disparu depuis des années. 
     
Si, elles existent toujours, dit Joe, mais elles ne font pas de publicité. C'est une cigarette honnête qui ne prétend à rien. ( Il dit au contrôleur:) Donnez-nous des Wings à la place des Pall Mall. 
Le paquet de cigarettes glissa le long d'un long toboggan et atterrit sur le comptoir. 
     
Quatre-vingt-quinze cents, annonça le contrôleur. 
     
Voici un billet de dix poscreds. 
      Al inséra le billet dans la fente du contrôleur dont les circuits se mirent à ronronner tandis qu'il le vérifiaient. 
     
Votre monnaie, monsieur, dit la machine en déposant devant Al un assortiment de billets et de pièces. Vous pouvez partir. 
      Ainsi la monnaie Runciter est valable, se dit Al en s'éloignant avec Joe pour laisser la place à la cliente suivante, une vieille dame corpulente avec un ciré bleu vif, qui avait à la main un sac à provisions en corde tressée. Avec précaution il ouvrit le paquet de cigarettes. 
      Les cigarettes s'émiettèrent entre ses doigts 
      (...) il s'aperçut que la vieille dame corpulente avait engagé une violente discussion avec le contrôleur autonome. 
     
Elle était morte, affirmait-elle d'une voix stridente, quand je l'ai rapportée chez moi. Tenez, vous pouvez la reprendre. 
      Elle posa sur le comptoir un pot qui contenait, d'après ce que vit Al, une plante desséchée, peut-être une azalée
mais dans son état moribond elle n'était guère reconnaissable. 
     
Je ne peux pas vous rembourser, répondit le contrôleur. Nos plantes en pot sont vendues sans garantie. Vous devez les examiner en les achetant. Veuillez laisser la place à la personne suivante. 
     
Et le Saturday Evening Post que j'ai pris au stand des journaux, repris la vieille dame, il datait de l'année dernière. Qu'est-ce qui ne va pas chez vous? Et le plat de vers de terre martiens... 

Philip K.Dick, Ubik

      

      ― Il faut toujours regarder les parages, commença Virginia en désignant le magasin et le va-et-vient des clients faisant leurs emplettes. Vous voulez jouer au bon petit flic? Parfait. Vous descendez de votre belle voiture de police. Sans jeter un coup d'œil alentour. Et paf! Vous arrivez au beau milieu d'un braquage. La seconde suivante... 
      Elle sortit de voiture et se retourna vers lui: 
      ...Vous êtes mort. Elle claqua la porte et entra dans le magasin. 

Patricia Cornwell, La ville des frelons

 

      Nous approchâmes de Los Angeles à la nuit tombée.
      Avant de rejoindre les collines, Rachel se gara sur le parking de centre commercial, derrière Magnolia. 
      Va me chercher à boire. 
      Je n'avais pas la force, ni la volonté de lui refuser. 
      Dans un 99 cent store, rien ne coûte plus d'un dollar. 
      Une odeur de merde flottait autour du magasin, les clochards utilisaient les bennes à ordures comme fosses d'aisance pour s'y vider de leur mauvais vin. 
      La nourriture proposée était à l'image de la clientèle: improbable. 
      Je remplis mon panier d'une tranche de poisson surgelé, d'une boîte d'olives broyées dont l'étiquette était écrite dans une langue inconnue, de six yaourts casher et de trois packs de bière. 
      Un éclopé du miracle américain attendait son tour de payer. Il approchait la soixantaine, l'allure fracassée, le teint bistre, les yeux injectés de sang. Il portait une chemise verte traversée de lignes blanches horizontales, son short et ses baskets étaient sales. D'un geste précieux, il caressait et caressait encore l'extrémité de ses cheveux, derniers vestiges d'une élégance oubliée. 
      Une altercation l'effaça de mon champ d'observation. Un Chinois, Coréen, ou Vietnamien, aussi sec que cancéreux, invectivait une caissière. Ni l'un, ni l'autre ne parlait anglais. Dans l'impossibilité de se faire comprendre, ils aboyaient. La dispute s'arrêta aussi vite qu'elle avait débuté. À quoi bon hurler si l'autre ne comprenait pas? 
      Une version pour maison de retraite de Like à Virgin suinta des haut-parleurs. La caissière reprit son travail, les yeux rivés sur le tapis roulant. 

Dominique Forma, Hollywood Zéro

 

      Les premiers temps, elle s'était contentée d'aller fouiller dans les conteneurs du supermarché en bas de chez elle pour récupérer les aliments ayant dépassé la date de péremption. Mais elle était loin d'être la seule à avoir eu cette idée. Chaque soir, une foule toujours plus nombreuse de SDF, de travailleurs précaires, d'étudiants et de retraités désargentés se pressaient autour des caisses métalliques, si bien que la direction du magasin avait fini par asperger les aliments de détergent pour éviter toute récupération. 

La fille de papier, Guillaume Musso

 

      La masse anonyme, compacte, n'avait plus de vie, ni de passé, ni de parole. Elle coulait le long des rainures, elle ouvrait les portes, elle montait le long des rampes et des escaliers roulants. Elle achetait, mangeait, buvait, fumait, comme cela, selon les ordres d'Hyperpolis; les appels violents des affiches, les éclats des tubes de néon, et aussi les voix douces qui disaient tout près de l'oreille, 
                                      WOOOOOL
c'étaient eux qui commandaient, en vérité. La jeune fille passait maintenant à travers la salle des nourritures, et elle voyait les boîtes bleues et blanches qui dansaient devant elle. Puis des carrés blancs marqués d'un triangle rouge. Des boîtes de métal, si belles et désirables que ses mains malgré elle se posaient dessus, caressaient les couvercles froids. Des paquets de biscuits, des paquets de chocolat au lait, des paquets de crème. Des tubes. Des berlingots de lait, torsades de carton très belles et très compliquées. Des pots de carton de toutes les tailles et de toutes les couleurs, qui contenaient sans doute la même chose. Personne ne voyait plus rien. On avançait comme en dormant à travers la jungle multicolore, on avançait à travers un immense nuage de papillons. On oubliait tout. La jeune fille Tranquillité aurait voulu tout saisir dans ses mains. Elle aurait voulu entasser des milliers de boîtes dans un chariot à roulettes. C'était l'ordre qui venait jusqu'à elle, depuis les cachettes des sous-sols, depuis les cabines de Plexiglas en haut des piliers, près du ciel. C'est pour cela qu'elle marchait dans un cerveau étranger, et qu'elle n'était qu'une pensée, une simple pensée dans la machine à ordonner les pensées. 
      Autour d'elle, les gens empilaient les objets dans les chariots de métal, avec frénésie. Ils avaient des visages sérieux, contractés, et leurs paupières battaient de façon anormalement lente. Les femmes tendaient les mains vers les étals. Elles fouillaient dans les réfrigérateurs et elles prenaient des pots, des cubes, des paquets. Elles prenaient des dizaines de fromages mous, des cartons de lait, des tubes de crème, des paquets de gélatine, des godets en matière plastique plein de yoghourt, de flan, de sorbets au chocolat, au café, à la crème, aux pêches, aux fraises, aux ananas. Elles ne s'arrêtaient jamais. Les enfants eux-mêmes piochaient dans les étals à leur hauteur, et ils empilaient les marchandises dans de petits chariots jouets qu'ils poussaient devant eux. Personne ne savait ce qu'il faisait. Comment l'auraient-ils su? Ce n'étaient pas eux qui saisissaient la marchandise, elle se collait d'elle-même à leurs mains, elle attirait les rayons des yeux et les doigts des mains, elle entrait directement dans les bouches, traversait très vite les tubes digestifs. La nourriture n'était plus que des formes, et des couleurs. Les yeux dévoraient les couleurs rouge, blanche, verte, orange, les yeux avaient faim de sphères et de pyramides, faim de plastiques lisses et de capsules de fer-blanc. 
      On n'allait pas au hasard. On suivait beaucoup de chemins qui avaient été tracés d'avance, par quelques hommes à l'esprit acharné. 

JMG Le Clézio, Les géants

 

      Nous traversons une zone commerciale saturée de grandes surfaces, de magasins et de parkings submergés d'automobiles. D'immenses enseignes au néon tentent de supplanter les panneaux de réclame tandis qu'une marée humaine déferle sur les concessionnaires et les boutiques. Un embouteillage bouche une bretelle, étendant la file de voitures sur des centaines de mètres. 
      Société de consommation, dit Michel. Les gens passent de plus en plus leur week-end dans les supermarchés. Terrible, n'est-ce pas? Ma femme et moi y venons un samedi sur deux. Si nous en loupons un, nous ne sommes pas bien et nous nous engueulons ferme pour des futilités. 
      À chaque époque ses drogues. 
      Très juste, monsieur Jonas. À chaque époque ses drogues. 

Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit

 

      En entrant chez Smith, j'éprouve un vif soulagement et sens tout mon corps se détendre. Il y a un frisson d'excitation irrépressible qui me saisit dès que je pénètre dans n'importe quelle boutique. Cela tient à la fois à l'attente, à l'animation, à l'atmosphère accueillante et aussi au fait que tout est merveilleusement neuf.
      (...)
      Je m'aperçois que je me trouve devant Octavon, mon magasin préféré. Trois étages de vêtements, d'accessoires, d'ameublement, de cadeaux, de cafétérias, de bars à jus de fruits et un fleuriste qui donne envie d'acheter des tonnes de bouquets pour la maison.
      J'ai mon sac.
      J'ai besoin de m'offrir quelque chose. Juste une babiole. Un T-shirt ou un bain moussant... Je ne dépenserai pas beaucoup.
      Je pousse déjà les portes. Quel soulagement! La chaleur, les lumières. Je me retrouve dans mon élément. C'est mon habitat naturel.

Sophie Kinsella, Confessions d'une accro du shopping

 

      Même les petites caissières à l'épicerie la prendraient de haut après ça et la regarderaient remplir son chèque en tambourinant sur le comptoir du bout de leurs ongles peints, fixant d'un œil inquisiteur le porridge et les petits pois surgelés d'une famille à la dérive; et elles échangeraient des regards avec l'aide de caisse: c'est elle. Comme ils admiraient leurs propres vies bien réglées. Jusqu'au jour où l'espoir sous toutes ses formes n'était plus en rayon, y compris les marques discount minables, et où le cœur n'avait plus qu'une seule instruction: tire-toi. 

Barbara Kingsolver, Dans la lumière

 

      Le deuxième jour de travail, ils nous ont donné une avance de 250 francs. On est arrivés le mardi 21, alors tout de suite, quand on a eu ça, on s'est retrouvés par petits groupes et puis on est descendus en ville à Montbéliard. Il y avait un gars avec nous qui était déjà venu en France, qui avait travaillé à Simca. Il nous parlait des supermarchés, il voulait nous amener dans un supermarché. Il nous racontait comment c'était: "les gens, ils rentrent et le patron il n'a pas peur qu'ils le volent, il a confiance..." il nous parlait de ça et on était tout étonnés! On est descendus à pied de Fort-Lachaux, on était une douzaine. 
      Je me souviens que la première chose que j'aie achetée, c'est le journal Le Monde, parce qu'il y avait ce journal au Maroc... j'avais vu des vieux numéros qui se trouvaient dans le bureau de tabac de mon oncle, il achetait ça pour faire l'emballage des produits qu'il vendait! Je me souviens que je lisais ces journaux qui avaient un an! Alors le gars, il nous a amenés à Montbéliard. On rentre dans la rue Cuvier, à gauche il y a un café, et en face de la librairie, il y a un gars qui vend des ustensiles de cuisine. Il en a profité... il nous a vendu des verres de cristal, j'ai acheté un verre de cristal qui m'a coûté je ne sais pas combien! J'ai acheté une casserole... je cherchais deux petites casseroles et puis il m'a vendu un verre de cristal! On a laissé tout notre argent chez lui et on est partis. On n'a pas osé aller plus loin. À ce moment-là, il y a des gens qui n'osaient pas descendre en ville. Moi, je n'osais pas. C'était inconnu, j'avais peur de me perdre. Et puis il commençait à faire froid. 

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave
 
De Casablanca à Fort-Lachaux (éd. Mazarine 1986)

 

      Malgré les joies répétées et pures que lui procurait la télévision, il estimait juste de sortir. Du reste, il devait faire ses courses. Sans repères précis l'homme se disperse, on ne peut plus rien en tirer. 
      Au matin du 9 juillet (c'était la Sainte-Amandine), il observa que les cahiers,les classeurs et les trousses étaient déjà en place dans les linéaires de son Monoprix. L'accroche publicitaire de l'opération, "La rentrée sans prise de tête", n'était qu'à demi convaincante à ses yeux; Qu'était l'enseignement, qu'était le savoir, sinon une interminable prise de tête? Le lendemain, il trouva dans sa boîte le catalogue 3 Suisse automne-hiver; 
      Le fort volume cartonné ne portait aucune indication d'adresse; avait-il été déposé par porteur? Depuis longtemps client du vépéciste, il était habitué à ces petites attentions, témoignage d'une fidélité réciproque; Décidément la saison avançait en stratégies commerciales s'orientaient vers l'automne; pourtant le ciel restait splendide, on n'était somme toute qu'au début de juillet. 

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires 

 

      Plus tard, il avait aimé faire les courses; avec la monnaie du pain, il avait le droit d'acheter un Carambar. Il allait ensuite chercher le lait à la ferme; il balançait à bout de bras la gamelle d'aluminium contenant le lait encore tiède, et il avait un peu peur, la nuit tombée, en longeant le chemin creux bordé de ronces. Aujourd'hui chaque déplacement au supermarché était pour lui un calvaire. Pourtant les produits changeaient, de nouvelles lignes de surgelés pour célibataire apparaissaient sans cesse. Récemment, au rayon boucherie de son Monoprix, il avait   pour la première fois   vu du steak d'autruche. 

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires

 

      La nourriture, ici du moins, était quelque chose qu'on pouvait raisonnablement acheter. Elle bourra son chariot de sachets de macaronis au fromage à deux dollars, et chercha dans les céréales celles qui contenaient le moins d'ingrédients de l'envergure de la guimauve. Au bout de l'allée, elle aperçut Cub qui se tenait près du café (...). Dellarobia se dirigea vers son mari, se jurant d'essayer d'être gentille, mais évidemment il s'était emparé de la boîte de Folgers. «Repose-moi ça, Cub, dit-elle. Prends la marque du magasin.
      Je croyais qu'on aimait le Folgers.
      Six dollars. La marque du magasin c'est un dollar soixante-quinze. Laquelle on aime?»
      Ils arrivèrent ensemble au rayon dernière chance au bout de l'allée, des articles périmés à des prix ridiculement bas. Elle prit un sachet de préparation pour limonade et un cocktail de fruits. Qui savait que les fruits en conserve pouvaient se périmer?(...)
      Dellarobia était sidérée de voir les choses qui finissaient dans le rayon dernière chance, pas seulement de la nourriture mais aussi d'étranges produits pour les cheveux et autres. Des paquets de chewing-gum. Et une pochette de préservatifs! Quelle personne sensée pouvait bien acheter des préservatifs périmés? se demanda-t-elle. La définition même d'une mauvaise affaire.(...)
      Cub la rattrapa dans l'allée de nourriture pour chien. (...) Il examina ce qui était proposé et prit docilement sur l'étagère du bas le produit du magasin, quatre dollars le sac de vingt livres, de la merde sans aucun doute, au lieu du produit de marque à dix dollars placé à hauteur de regard. Cub avait retenu la leçon du rayon café, elle lui en savait gré, mais elle se sentait minable de faire des économies sur Roy. C'était un chien parfait, il ne méritait pas des rations de pauvre. Il devrait chercher du boulot dans une meilleure maison.

Barbara Kingsolver, Dans la lumière

 

      Un jour, en faisant ses courses au Monoprix du boulevard Saint-Denis, elle s'est aperçue qu'elle avait sans le vouloir subtilisé des chaussettes pour enfants, oubliées dans la poussette. Elle était à quelques mètres de chez elle et elle aurait pu retourner au magasin pour les rendre, mais elle y a renoncé. Elle ne l'a pas raconté à Paul. Cela n'avait aucun intérêt, et pourtant elle ne pouvait s'empêcher d'y penser. Régulièrement après cet épisode, elle se rendait au Monoprix et cachait dans la poussette de son fils un shampooing, une crème ou un rouge à lèvres qu'elle ne mettrait jamais. Elle savait très bien que, si on l'arrêtait, il lui suffirait de jouer le rôle de la mère débordée et qu'on croirait sans doute à sa bonne foi. Ces vols ridicules la mettaient en transes. Elle riait toute seule dans la rue, avec l'impression de se jouer du monde entier. 

Leïla Slimani, Chanson douce

 

      Par hasard, elle avait trouvé son île d'exil, sa terre d'oubli. (...) Un aussi vilain qu'immense hypermarché serait son royaume pour deux heures chaque jour de la semaine. 
      Une large allée longeait les caisses, des filles en roller glissaient d'une caissière à une autre leur apportant les réponses que leurs caisses enregistreuses ne pouvaient deviner. De l'autre côté, des boutiques offraient à une clientèle financièrement exangue de nouveaux téléphones portables, des manteaux de demi-saison, des journaux, de la nourriture chinoise, des pizzas à emporter jusqu'à quatorze heures trente. 
      Des gens âgés, l'après-midi la clientèle dépassait les soixante-cinq ans, attendaient que le reliquat de leur vie passe sur des bancs moelleux et tachés, alignés dans l'axe de cette allée commerçante. Les hymnes au libertinage d'une Mylène Farmer ou les hommages à une sexualité débridée d'une Lady Gaga berçaient leur vacuité d'humains inutiles. 
      L'endroit incarnait à la perfection le vide moderne. Camille y trouva sa place, sous les feuilles d'un arbre en plastique, entre deux vieillards. Celui de gauche gardait une main sur la poignée de son déambulateur, craignant qu'on ne le lui vole. Celui de droite ne craignait plus rien. 
      (...) 
      Elle n'avait pas à parler, ni personne a écouter. Le rythme des codes-barres des produits passant devant l'œil laser des caisses enregistreuses répondait à la musique guimauve provenant des hauts-parleurs. La bande-son était lénifiante, elle était satisfaisante. 
      Bientôt, sa silhouette au milieu des habitués qui se réservaient le banc situé à l'opposé de la porte d'entrée devint familière aux agents de la sécurité. 
      Le rien presque absolu. 
      Deux heures par jour, elle n'existait plus. 

Dominique Forma, Amor

 

      J'aime bien arriver tôt au centre commercial. Glisser le sésame dans la serrure de la petite porte latérale qui se trouve au fond du parking. C'est mon point d'entrée, cette insignifiante porte d'acier targuée de bas en haut. Accompagnée du seul claquement de mes pas qui rebondissent sur les rideaux métalliques des boutiques, je remonte la grande allée centrale en direction de mon domaine. (...) 
      Un royaume de plus de cent mille mètres carrés complètement désert et qui n'attend plus que ses sujets. Je salue au passage les deux malabars chargés de la sécurité pour la nuit et qui bouclent leur dernier tour de ronde avant de rentrée au bercail. (...) 
      À l'intersection des trois allées principales la grande fontaine m'offre son glouglou rassurant. (...) Je cascade la quinzaine de marches qui s'enfoncent sous la surface du centre commercial pour rejoindre mon lieu de travail. À l'aide de mon deuxième sésame, j'actionne le mécanisme qui fait remonter le rideau de fer. Ça fait un bruit terrifiant, comme si, au-dessus de ma tête, une mâchoire géante pilait le métal au fur et à mesure que celui-ci se faisait avaler par le plafond. Il me reste alors une heure avant l'ouverture des portes. 

Jean-Paul Didierlaurent, Le liseur du 6h27 

 

      Le samedi est toujours la plus grosse journée de la semaine avec le mercredi, mais lorsque ce même jour coïncide avec le dernier jour des soldes, alors ça sent la journée noire à plein nez, ce genre de journée où même les cent mille mètres carrés du centre commercial semblent peiner à contenir tout le monde. 

Jean-Paul Didierlaurent, Le liseur du 6h27

 

      Juchée sur l'un des tabourets qui faisaient face à la table de maquillage, Giang frissonna. La climatisation était poussée au maximum. Quand on venait de dehors, le centre commercial était un havre de fraîcheur particulièrement bienvenu et c'est pourquoi de nombreuses personnes y passaient la journée. Mais lorsqu'on y travaillait toute la journée, c'était une autre histoire. Giang était frileuse et supportait de plus en plus mal cette obligation qu'elle avait de porter un tee-shirt noir, près du corps, un pantalon blanc, et rien d'autre. Elle aurait bien supporté un pull sur ses épaules, mais le patron l'interdisait.
      «Il faut avoir l'air cool, et jeune, les filles, disait-il, quand les clientes viennent acheter du maquillage, elles ne veulent pas être servies par des grands-mères en chandail, elles veulent du rêve, de la jouvence, de l'éternité.»

Thomas Bronnec, La fille du Hanh Hua

 

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