Le Café Littéraire /mémoire...
 

... elle descendit l'escalier en s'arrêtant devant la vitrine aux poupées. Certaines étaient nues, d'autres habillées — pittoresques costumes de paysannes, vêtements romantiques tarabiscotés, gants, chapeaux, ombrelles. Certaines des petites filles, d'autres des femmes adultes. Certaines avec des traits vulgaires, d'autres des expressions infantiles, ingénues, perverses... Les bras, les mains à moitié levées en un mouvement imaginaire, en diverses postures, comme surprises ainsi par le souffle froid du temps passé depuis que leur propriétaire les avait abandonnées ou vendues, ou depuis qu'elle était morte. Petites filles qui finirent par être des femmes, pensa Julia, belles ou dépourvues d'attraits, qui plus tard, un jour, aimèrent ou peut-être furent aimées, qui avaient caressé ces corps de chiffon, de carton et de porcelaine avec des mains maintenant disparues dans la poussière des cimetières. Mais toutes ces poupées avaient survécu à leurs propriétaires; témoins muets, immobiles, qui gardaient dans leurs rétines imaginaires l'image des scènes domestiques oubliées, déjà effacées du temps et de la mémoire des vivants.

Arturo Pérez Reverte, Le tableau du maître flamand

 

Si je me suis permis d'envoyer cette lettre et de vous déranger, au risque de passer pour discourtois, c'est afin que vous sachiez que mon histoire de l'autre jour ne relève ni d'élucubrations ni d'un vague souvenir de vieillard, mais traduit en détail la gravité de la situation. Ainsi que vous le savez, monsieur Okada, la guerre est terminée depuis un bon nombre d'années, et la mémoire évolue naturellement au fur et à mesure. Tout comme les gens, la mémoire et les souvenirs vieillissent eux aussi. Mais certains souvenirs ne vieillissent jamais. Il existe une mémoire qui ne perd jamais la vivacité de ses teintes. 

Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort

 

Faut-il se plaindre ou se féliciter de ce que nos deuils n'aient pas une absolue persistance? Je veux parler de ces deuils véritables et profonds qui s'alimentent aux sources mêmes de la vie, et qui font qu'on reste tellement uni à l'objet cher que l'on a perdu, qu'on le possède encore, malgré sa disparition, et qu'à travers toute la vie, jusqu'aux limites mêmes de la vie, on voue un culte sacré à son image. Sans doute il est des êtres qui n'oublient jamais ce culte, et cependant, même pour ceux-là, ce n'est bientôt plus le deuil absolu des premiers jours. Des pensées étrangères se sont peu à peu interposées entre leur peine et eux; on apprend, même dans sa propre douleur, à reconnaître l'instabilité de toute chose humaine; et je dois donc dire enfin qu'il faut plutôt se plaindre si nos deuils n'ont pas de vraie durée! 

Ondine, de Frédéric de la Motte-Fouqué

 

Cela vous a valu une jolie commotion, dont l'amnésie post-traumatique n'est qu'une des manifestations. (...) Dites-vous que votre cerveau est comme un ordinateur. Si les impressions dûment enregistrées ont de grande chance de revenir, celles qui ne l'ont pas été en raison de son dysfonctionnement risquent d'avoir disparu à jamais. (...) 
      «Une amnésie pré-traumatique est-elle également normale? Je n'ai aucun souvenir de l'accident ni de ce qui l'a provoqué. 
      Ne vous laissez pas abuser par le terme "post". Il s'agit simplement d'une amnésie résultant d'un traumatisme. S'agissant du fait que vous ne vous souvenez pas de ce qui s'est passé avant l'accident, on parle en général d'amnésie rétrograde. C'est un phénomène assez fréquent, qui dépend, semble-t-il, de la gravité de la lésion cérébrale. On utilise couramment l'expression perte de mémoire, continua-t-il, quand il faudrait parler de perte temporaire. Les événements qui ont précédé l'accident vous reviendront petit à petit (...) 

Minette Wallers, Lumière noire

 

      C'est là que le beau-père a laissé en plan les charlottes, ou non ce sont des bintjes cette année qu'il a choisies pour changer un peu. Il vérifiera, de toute façon il a gardé les cagettes, il n'y aura qu'à lire l'étiquette pour savoir. Mais qu'est-ce que je vais devenir avec la mémoire qui me reste, il pense toujours à trois choses en même temps, à Dieu plein de puissance, aux cagettes vides et à sa mémoire pleine de trous. Car il sait pour sa mémoire il voit bien que ce n'est plus comme avant, que ça bute dans du mou, dans du noir, il voit bien qu'il y a des épisodes interrompus dans l'arrière-boutique des souvenirs, il ne peut même pas en parler à sa fille de peur que. 

Fabienne Jacob, L'Averse

 

 

 

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