Le Café Littéraire /mémoire...
 

Comme un psychanalyste la définit, «la mémoire humaine n'est rien de plus qu'une "interprétation personnelle" d'événements». Faire passer une expérience à travers l'appareil de la mémoire peut parfois la réorganiser en une séquence plus compréhensible: les parties inacceptables sont omises; «avant» et «après» sont inversés; des éléments peu clairs sont précisés; nos propres souvenirs sont mêlés à ceux des autres, interchangeables aussi souvent que nécessaire. Tout cela se produit très naturellement, inconsciemment. 
       Pour faire simple: nos souvenirs d'expériences sont modelés sous une sorte de forme narrative. À une plus ou moins grande échelle, il s'agit là d'une fonction naturelle de la mémoire —un processus que les romanciers utilisent consciemment dans leur profession. La vérité de «ce qui est raconté» diffère (même si c'est de très peu) de ce qui s'est déroulé. Cela n'en fait pourtant pas un mensonge; c'est à n'en pas douter la vérité, mais sous une autre forme. 

Haruki Murakami, Underground

 

D'une existence, il ne demeure presque rien. Magicien sans illusion, on fait parler les restes, quelques bribes de phrases éventées, des lettres, des photos. On ne peut rien certifier de sa recréation.

Pierre Perrin, Une mère - le cri retenu

 

C'est un outil de merveilleux service que la mémoire... Elle me manque du tout. (...) Et quand j'ai un propos de conséquence à tenir, s'il est de longue haleine, je suis réduit à cette misérable nécessité d'apprendre par cœur mot à mot ce que j'ai à dire; autrement je n'aurais ni façon ni assurance étant en crainte que ma mémoire vînt à me faire un mauvais tour. Mais ce moyen m'est non moins difficile. Pour apprendre trois vers il me faut trois heures. (...) Plus je m'en défie plus elle se trouble; elle me sert mieux par rencontre, il faut que je la sollicite nonchalamment: car si je la presse, elle s'étonne; et après qu'elle a commencé à chanceler, plus je la sonde plus elle s'empêtre et embarrasse; elle me sert à son heure, non pas à la mienne... Si je m'enhardis, en parlant, à me détourner tant soit peu de mon fil, je ne faux jamais de la perdre. (...) Les gens qui me servent il faut que je les appelle par les noms de leur charges ou de leur pays, car il m'est très malaisé de retenir des noms. (...) Et si je durais à vivre longtemps, je ne crois pas que je n'oubliasse mon nom propre. (...) Il m'est advenu plus d'une fois d'oublier le mot du guet que j'avais trois heures auparavant donné ou reçu d'un autre, et d'oublier où j'avais caché ma bourse. Je m'aide à perdre ce que je serre particulièrement. (...) Je feuillette les livres, je ne les étudie pas: ce qui m'en demeure c'est chose que je ne reconnais plus être d'autrui; c'est cela seulement de quoi mon jugement a fait son profit, les discours et les imaginations de quoi il s'est imbu, l'auteur, le lieu, les mots et autres circonstances, je les oublie incontinent. 

Montaigne, Essais, livre II, chapitre 17

 

Je n'y reviens, à cette terrifiante épreuve de la récitation au pied de l'estrade, que pour essayer de m'expliquer le mépris où l'on tient aujourd'hui toute sollicitation de la mémoire. Ce serait donc pour conjurer ces fantômes qu'on déciderait de ne pas s'incorporer les plus belles pages de la littérature et de la philosophie? Des textes interdits de souvenir parce que des imbéciles n'en faisaient qu'une affaire de mémoire? Si tel est le cas, c'est qu'une idiotie a chassé l'autre. 
      On peut objecter qu'un esprit organisé n'a nullement besoin d'apprendre par cœur. Il sait faire son miel de la substantifique moelle. Il retient ce qui fait sens et, quoi que j'en dise, il conserve intact le sentiment de la beauté. D'ailleurs, il peut vous retrouver n'importe quel bouquin en un tournemain dans sa bibliothèque, tomber pile sur les bonnes lignes, en deux minutes. Moi-même, je sais où mon La Bruyère m'attend, je le vois sur son étagère, et mon Conrad, et mon Lermontov, et mon Perros, et mon Chandler... toute ma compagnie est là, alphabétiquement dispersée dans ce paysage que je connais si bien. Sans parler du cyberespace où je peux, du bout de mon index, consulter la mémoire de l'humanité. Apprendre par cœur? À l'heure où la mémoire se compte en gigas! 

Daniel Pennac, Chagrin d'école

 

... elle descendit l'escalier en s'arrêtant devant la vitrine aux poupées. Certaines étaient nues, d'autres habillées — pittoresques costumes de paysannes, vêtements romantiques tarabiscotés, gants, chapeaux, ombrelles. Certaines des petites filles, d'autres des femmes adultes. Certaines avec des traits vulgaires, d'autres des expressions infantiles, ingénues, perverses... Les bras, les mains à moitié levées en un mouvement imaginaire, en diverses postures, comme surprises ainsi par le souffle froid du temps passé depuis que leur propriétaire les avait abandonnées ou vendues, ou depuis qu'elle était morte. Petites filles qui finirent par être des femmes, pensa Julia, belles ou dépourvues d'attraits, qui plus tard, un jour, aimèrent ou peut-être furent aimées, qui avaient caressé ces corps de chiffon, de carton et de porcelaine avec des mains maintenant disparues dans la poussière des cimetières. Mais toutes ces poupées avaient survécu à leurs propriétaires; témoins muets, immobiles, qui gardaient dans leurs rétines imaginaires l'image des scènes domestiques oubliées, déjà effacées du temps et de la mémoire des vivants.

Arturo Pérez Reverte, Le tableau du maître flamand

 

Quand la mémoire doit remonter des dizaines d'années en arrière, elle a de grandes chances d'être imprécise, à la manière d'un filet déchiré, jeté au hasard, pouvant ramener le négligeable aussi bien que manquer l'essentiel. Nos vies sont d'énormes vagues qui se brisent sur la grève et se retirent, ne laissant derrière elles que quelques débris épars: devant ce qu'a de stupéfiant une unique journée de nos vies, nous restons cois, si nous sommes honnêtes. Et cependant, comme nous sommes humains et que le plus grand accomplissement de notre espèce est la parole, nous ne restons jamais cois très longtemps. 
       (...) 
       La mémoire est un patchwork dont beaucoup de pièces, sinon la plupart, sont blanches. L'émotion est une sorte de flash photographique: quand quelque chose vous émeut profondément, il est probable que vous en garderez longtemps le souvenir. Mais quand l'émotion n'est pas sollicitée, c'est-à-dire la plupart des heures de ce que nous appelons notre vie «quotidienne», les souvenirs s'effacent comme des Polaroïds. {{{{????L'auteur ressemble donc à quelqu'un qui, sur un coup de tête, a ramassé une poignée de pierres brûlantes, et doit en abandonner certaines pour conserver les autres.}}} 

Joyce Carol Oates, Paysage perdu

 

Si je me suis permis d'envoyer cette lettre et de vous déranger, au risque de passer pour discourtois, c'est afin que vous sachiez que mon histoire de l'autre jour ne relève ni d'élucubrations ni d'un vague souvenir de vieillard, mais traduit en détail la gravité de la situation. Ainsi que vous le savez, monsieur Okada, la guerre est terminée depuis un bon nombre d'années, et la mémoire évolue naturellement au fur et à mesure. Tout comme les gens, la mémoire et les souvenirs vieillissent eux aussi. Mais certains souvenirs ne vieillissent jamais. Il existe une mémoire qui ne perd jamais la vivacité de ses teintes. 

Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort

 

... nos souvenirs semblent incapables de continuité chronologique, auquel cas un art épisodique et impressionniste reproduit plus exactement les méandres de la mémoire que l'ordre chronologique. Ce qui reste vivace dans la mémoire, c'est l'événement ou l'épisode singulier, frappant, unique, comme encapsulé dans l'ambre, et rarement suivi du retour à la maison, du dîner du soir, des remarques échangées, du matin suivant; pas le quotidien, mais ce qui perturbe le quotidien. 
      Voilà pourquoi tenter d'écrire sur le passé est si périlleux, pourquoi même nos petits succès s'auréolent de mélancolie. Le fait est que... nous avons oublié l'essentiel de nos vies. Tous nos paysages sont bientôt engloutis par le temps

Joyce Carol Oates, Paysage perdu

 

Faut-il se plaindre ou se féliciter de ce que nos deuils n'aient pas une absolue persistance? Je veux parler de ces deuils véritables et profonds qui s'alimentent aux sources mêmes de la vie, et qui font qu'on reste tellement uni à l'objet cher que l'on a perdu, qu'on le possède encore, malgré sa disparition, et qu'à travers toute la vie, jusqu'aux limites mêmes de la vie, on voue un culte sacré à son image. Sans doute il est des êtres qui n'oublient jamais ce culte, et cependant, même pour ceux-là, ce n'est bientôt plus le deuil absolu des premiers jours. Des pensées étrangères se sont peu à peu interposées entre leur peine et eux; on apprend, même dans sa propre douleur, à reconnaître l'instabilité de toute chose humaine; et je dois donc dire enfin qu'il faut plutôt se plaindre si nos deuils n'ont pas de vraie durée! 

Ondine, de Frédéric de la Motte-Fouqué

 

Cela vous a valu une jolie commotion, dont l'amnésie post-traumatique n'est qu'une des manifestations. (...) Dites-vous que votre cerveau est comme un ordinateur. Si les impressions dûment enregistrées ont de grande chance de revenir, celles qui ne l'ont pas été en raison de son dysfonctionnement risquent d'avoir disparu à jamais. (...) 
      «Une amnésie pré-traumatique est-elle également normale? Je n'ai aucun souvenir de l'accident ni de ce qui l'a provoqué. 
      Ne vous laissez pas abuser par le terme "post". Il s'agit simplement d'une amnésie résultant d'un traumatisme. S'agissant du fait que vous ne vous souvenez pas de ce qui s'est passé avant l'accident, on parle en général d'amnésie rétrograde. C'est un phénomène assez fréquent, qui dépend, semble-t-il, de la gravité de la lésion cérébrale. On utilise couramment l'expression perte de mémoire, continua-t-il, quand il faudrait parler de perte temporaire. Les événements qui ont précédé l'accident vous reviendront petit à petit (...) 

Minette Wallers, Lumière noire

 

      C'est là que le beau-père a laissé en plan les charlottes, ou non ce sont des bintjes cette année qu'il a choisies pour changer un peu. Il vérifiera, de toute façon il a gardé les cagettes, il n'y aura qu'à lire l'étiquette pour savoir. Mais qu'est-ce que je vais devenir avec la mémoire qui me reste, il pense toujours à trois choses en même temps, à Dieu plein de puissance, aux cagettes vides et à sa mémoire pleine de trous. Car il sait pour sa mémoire il voit bien que ce n'est plus comme avant, que ça bute dans du mou, dans du noir, il voit bien qu'il y a des épisodes interrompus dans l'arrière-boutique des souvenirs, il ne peut même pas en parler à sa fille de peur que. 

Fabienne Jacob, L'Averse

 

 

 

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