Le Café littéraire luxovien / maison...

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      La construction d'une maison est un spectacle réconfortant: il comble notre vanité, ce désir qui toujours nous pique de laisser un souvenir et des traces durables de notre passage ici-bas. 
      La progression rapide d'une œuvre architecturale non seulement rassure notre esprit quant à la valeur de l'existence, mais témoigne du caractère tangible, bien que provisoire, des choses terrestres. 

La maison hantée, Alberto Savinio

 

      La maison, le Gran Masten la fit construire à la fin du dix-huitième siècle quand il devint un particulier, quelqu'un qui avait sa terre à lui, des bœufs, des vaches laitières, des poules et des lapins et tant de boisseaux qu'il avait besoin d'autres bras. Il était pressé et ne se préoccupa pas trop des fondations, aussi la maison avec sa façade jaune, vit dans le temps s'ancrer à la terre, l'une après l'autre, la longue suite des pièces. Une construction à deux étages plus le grenier aux fenêtres écrasées au contact direct du toit. Le sentier de tommettes la reliait à l'allée qui en bas tournait vers la grille, tandis que le fenil et les étables se prolongeaient de côté jusqu'à arriver à la route sur laquelle s'ouvrait le grand portail de planches. Comment appelait-on cette route? À l'heure actuelle il est difficile de le savoir; la maison était la dernière du village et quand, par la suite, en fut construite une autre celle-ci eut l'obligation du mur aveugle pour la partie qui donnait sur le jardin.

Rosetta Loy, Les routes de poussière

 

      Il habitait la maison qui avait appartenu à ses parents, au milieu d'un quartier résidentiel, avant Carabacel. On suivait l'avenue d'Albigny et on tournait à gauche, juste après la préfecture. Quartier désert, rues bordées d'arbres dont les feuillages formaient des voûtes. Villas de la bourgeoisie locale aux masses et aux styles variables, selon le degré de fortune. Celle des Meinthe au coin de l'avenue Jean-Charcot et de la rue Marlioz, était assez modeste si on la comparait aux autres. Elle avait une teinte bleu-gris, une petite véranda donnant sur l'avenue Jean-Charcot, et un bow-window du côté de la rue. Deux étages, le second mansardé. Un jardin au sol semé de graviers. Une enceinte de haies à l'abandon. Et sur le portail de bois blanc écaillé, Meinthe avait inscrit maladroitement à la peinture noire (c'est lui qui me l'a confié): VILLA TRISTE.
      En effet, elle ne respirait pas la gaîté, cette villa. Non. Pourtant, j'ai d'abord estimé que le qualificatif «triste» lui convenait mal. Et puis, j'ai fini par comprendre que Meinthe avait eu raison si l'on perçoit dans la sonorité du mot «triste» quelque chose de doux et de  cristallin. Après avoir franchi le seuil de la villa, on était saisi d'une mélancolie limpide. On entrait dans une zone de calme et de silence. L'air était plus léger. On flottait. Les meubles avaient sans doute été dispersés. Il restait un lourd canapé de cuir aux accoudoirs duquel je remarquai des traces de griffes, et, à gauche, une bibliothèque vitrée. 

Patrick Modiano, Villa Triste

 

      ...il avait, cet anonyme, hypothétique et cependant nécessaire architecte de Morgante, laissé les paroies de son prisme hexagonal à la perfection d'un appareillage exact, et il s'était contenté d'encadrer d'un chambranle de pierre chacune des six fenêtres, trois par niveau, ouvertes dans chacune des six façades, d'accompagner d'une fine archivolte l'arc des deux portes de plain-pied qui remplaçaient les fenêtres médianes sur les deux façades centrales et opposées, de marquer par un bandeau bombé la séparation entre le rez-de-chaussée et l'unique étage, cependant que, par exception, et sans qu'il fut possible de décider si c'était là l'effet d'un remaniement de l'espace intérieur ou le résultat d'un choix d'origine opéré par l'architecte en raison précisément de la disposition des volumes qu'il avait prévue pour l'intérieur, ici et là, la pierre des chambranles encadrait une fausse fenêtre, en vérité assez difficilement repérable grâce à l'habile trompe-l'œil de volets intérieurs refermés qui l'apparentaient aux autres fenêtres lorsqu'elles étaient closes. Mais lorsqu'on avait pénétré à l'intérieur de la maison, alors on se prenait à douter que le même architecte qui avait rêvé un prisme de pierre blanches à six faces eût également conçu sa distribution interne, parce qu'il était difficilement imaginable que le même homme, si manifestement porté à la spéculation, à la contemplation et à l'immobilité qu'elle requiert, qui avait dressé son prisme hexagonal sur une aire abstraitement immaculée pour qu'on le contemple dans sa blancheur solaire sur l'écran sombre des arbres, que le même homme qui n'avait sans doute rêvé son prisme qu'en tant qu'il pourrait être la figure de l'immobilité, ait pu, en même temps, non pas bien sûr simplement concevoir mais désirer, aimer la déambulation et la déambulation ludique, désordonnée et joyeuse à laquelle on se voyait contraint sitôt qu'on était entré dans la maison. 

Jean-Paul Goux, Les jardins de Morgante

 

      Je vois la maison telle que mon grand-père Alexis l'a peinte à l'aquarelle autour de 1870, quand il était âgé d'une dizaine d'années. Seule, immense au milieu de la forêt sombre, entourée de palmiers, de lataniers, de tamariniers, d'arbres de l'Intendance déjà immenses, de filaos bleutés, avec même cet araucaria un peu bizarre, portant ses pompons d'émeraude, que mon arrière-grand-père avait planté à droite de la maison, et qui existe encore.
      Sur le tableau, la maison semble vide, presque fantomatique malgré l'éclat de sa toiture neuve et le jardin bien ratissé à la française. Les hautes portes-fenêtres à dix carreaux reflètent la lumière du ciel dans l'ombre douce de la "Varangue". Sur la pente du toit, il y a sept lucarnes dont certaines ont leurs volets clos. Je me souviens de ce qu'on me racontait autrefois d'Eurêka, de cette formule pour moi presque rituelle: la maison où il y avait cent fenêtres! Dans le flou romantique du parc ― la magnificence de la nature tropicale en altitude, la fraîcheur des conifères et des tecomas, des fougères, de l'araucaria, mêlée à l'exubérance des palmes, des ficus, et de la haute montagne pluvieuse qui domine la paix des bassins, les plates-bandes décorées de fuchsias, de rosiers, d'azalées, de pois de senteur, tout cela qui émerveilla mon ancêtre Eugène premier lorsqu'il découvrit cet endroit, alors qu'il cherchait un refuge contre les fièvres de la côte, et qui lui inspira ce nom: Eurêka! ― la maison comme un symbole de la beauté et de la paix, loin du monde, loin des guerres et des malheurs.

JMG Le Clézio, Voyage à Rodrigues

 

      Les maisons telles que la nôtre semblaient comme construites à dessein pour perpétuer l'hostilité et les quiproquos. La première fois que je m'en suis rendu compte, je ne devais pas avoir plus de cinq ou six ans. D'emblée, comme il m'arrivait souvent à propos de sujets qui me déplaisaient ou m'effrayaient, j'échafaudais en imagination les moyens d'y échapper. Je n'étais pas loin de penser que tout aurait été différent si notre maison avait été plus petite, dotée d'un seul étage, sans chambres secrètes où il était interdit de pénétrer, pour ne pas parler des celliers, de la citerne souterraine et du cachot.
      (...)
      Si l'on m'avait demandé comment je trouvais la maison, je n'aurais su répondre. Cela partait d'un sentiment dont j'aurais eu bien du mal à faire état. Toute une partie de la maison me paraissait... irréelle. Il ne s'agissait pas là d'affabulations, mais de lieux tout à fait concrets. À l'étage, par exemple, accotées à la pièce à la cheminée, ou l'Hivernale, comme on l'appelait, il y avait deux chambres, demeurées inachevées depuis la dernière restauration remontant à 1936. Depuis longtemps, j'avais compris que suite à chaque réparation, la maison accouchait d'une ou deux nouvelles chambres, ou, au contraire, en engloutissait deux autres, sans prévenir. Pourvues d'entrées temporaires sur lesquelles deux planches en croix étaient clouées afin d'en interdire l'accès, c'étaient les pièces qui me fascinaient le plus. Entre les planches on distinguait les poutres, les ouvertures des fenêtres et une belle lumière tamisée qui les inondait, surtout en fin d'après-midi.
      Ce n'étaient pas encore des chambres, c'étaient des «presque», des «pas encore», fœtus sans nom, à la différence de celles qui constituaient le reste de la maison: l'Estivale, l'Hivernale, la Chambrette, le Grand sous-Diwan, le Petit sous-Diwan.

Ismail Kadaré, La Poupée

 

      Les décors principaux de notre vaudeville familial frappaient l'imagination de ceux pour qui l'érotisme reste un hobby hâtif, non un fanatisme. Toutes nos maisons furent choisies et remaniées de façon très spéciale afin d'abriter des amours dangereuses. Dans ces bâtisses révisées, on vénérait l'autre sexe à plein régime. (...)
      Verdelot, ex-couvent du
XIVe siècle, possédait  assez de chambres pour loger une cohue de maîtresses et d'amants.(...) Cet ancien prieuré dédié pendant six cents ans à la Vierge Marie fut, l'espace d'une dizaine d'années, voué à un autre culte ― celui d'une femme solaire et polygame: ma mère.
      La seconde maison Jardin constituait une toile de fond idéale pour jouer du Musset ou dire les textes galants de Shakespeare. La Mandragore, notre villa en forme de pâtisserie 1900, se dressait à la lisière du canton de Vaud, ce Tyrol francophone. (...) De nos fenêtres, le monde s'offrait comme à travers une gaze. Vevey est une ville aquatique ouverte sur un lac qui s'épuise à ébranler le bas des montagnes; la cité tourne le dos aux cimes calottées de neige. Riche de mille dettes, la famille Jardin y jouissait d'un petit port privé, défendu par deux lions de pierre. (...)
      Dans cette demeure de nantis en faillite, presque irréelle et en marge du siècle, tout pouvait survenir.    

Alexandre Jardin, Le roman des Jardins

 

      Cette maison que je sais si bien par cœur, la taille du salon, le nombre des fenêtres, la couleur des murs, l'inclinaison du toit, le dessin du jardin, cette maison que j'ai quittée déjà vieux, à l'âge de neuf ans et demi, le 31 octobre 1943, et où je ne suis jamais revenu. Qu'en reste-t-il? A-t-elle brûlé, est-elle rasée, habitée bourgeoisement, colonie de vacances, station-service? N'est-elle immense qu'aux yeux de ma mémoire? Subsiste-t-il dans la terre qui l'entoure, dans les arbres du jardin, dans l'air qui l'environne un reflet, une odeur, un écho de ce que je viens d'écrire et de ce que je voudrais encore essayer de restituer? Cent fois j'ai eu l'envie et même l'occasion de me rendre à Vichy et d'aller voir. Cent fois, je me suis dérobé. Charmeil pour moi c'est aussi mon phare, mon désert, ma seule vraie maison.

Pascal Jardin, La guerre à neuf ans

 

     La maison de Matriona était dans le même coin, toute proche; quatre petites fenêtres alignées donnant sur le côté frais, de derrière, une toiture de copeaux à deux pentes, avec une lucarne de grenier aménagée en façon de TÉRÈME.
      Mais les copeaux pourrissaient, les rondins du corps et le portail, autrefois imposants, étaient gris de vétusté, et le revêtement s'était effrité.
      Le portillon était fermé au verrou, mais mon guide au lieu de frapper, glissa la main dessous et tourna la clenche protection rudimentaire contre le bétail. La petite cour n'était pas couverte, mais il y avait beaucoup de dépendances d'un tenant avec la maison. Franchie l'entrée, un escalier intérieur menait à de vastes pontées que la toiture surplombait à grande hauteur. À gauche d'autres marches montaient à la belle chambre, un bâtis sans cheminée, indépendant; d'autres encore descendaient à la soupente. À droite c'était l'izba proprement dite avec grenier et sous-sol.

Alexandre Soljenitsyne, La maison de Matriona

 

      Ce que les Russes ont du mal a admettre, c'est qu'une des premières choses que vont aimer les Français quand ils vont s'approcher des villes russes, ce sont leurs vieilles maisons en bois toutes brinquebalantes... Peut-être qu'ils les ont trop vues, eux, ces vieilles maisons, et que l'avenir, la modernité, à leur sens, ce sont des grands immeubles modernes, avec la propreté et le confort...

Philippe B. Tristan, Carnets de Sibérie

 

      Quelle étrange maison! Trapue, massive, presque une citadelle. Château de légende qui offrait, dès le porche franchi, un abri aussi paisible, aussi sûr, aussi protégé qu'un monastère.
      (...)
      Les boiseries étaient usées, les vantaux rongés, les chaises bancales. Mais si l'on ne réparait rien, on nettoyait ici, avec ferveur. Tout était propre, ciré, brillant.
      Le salon en prenait un visage d'une intensité extraordinaire comme celui d'une vieille qui porte des rides. Craquelures des murs, déchirures du plafond, j'admirais tout, et, par-dessus tout, ce parquet effondré ici, branlant là, comme une passerelle, mais toujours astiqué, verni, lustré. Curieuse maison, elle n'évoquait aucune négligence, aucun laisser-aller, mais un extraordinaire respect. Chaque année ajoutait, sans doute, quelque chose à son charme, à la complexité de son visage, à la ferveur de son atmosphère amicale, comme d'ailleurs aux dangers du voyage qu'il fallait entreprendre pour passer du salon à la salle à manger.

Antoine de Saint Exupéry, Terre des hommes

 

      Quand on séjourne longtemps dans une maison, on finit par apprendre à y lire l'histoire de ses propriétaires. Lecture kaléidoscopique au début; on glane de-ci, de-là des indices, des traces, mais en fragments et dans le désordre. Les meubles, les portraits d'ancêtres accrochés sur les murs des couloirs et du salon, les photographies exposés sur les commodes, les bibelots, tout laisse entrevoir des listes pour avancer à tâtons vers le passé récent de la famille maîtresse des lieux. (...) dans les livres, parfois, un lecteur distrait oublie une carte, ou une lettre glissée en guise de marque-page. Ou, mieux, sur un rayon frôlant le plafond, colonisé par les araignées et la poussière, on déniche un dossier cartonné contenant des coupures de presse, ou des journaux intimes bien emballés dans du papier brun solidement ficelés. On devine que la personne qui les a relégués tout là-haut et dissimulés, l'air de rien, avait de secrètes raisons d'agir de la sorte. 

Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants

 

      «Les rideaux ne sont pas nécessaires; ils ne servent qu'à obscurcir la croissance de la lumière et des ténèbres; ils abritent, et pourtant ils trompent: une fois les rideaux disparus, je découvre des coins de la pièce dont j'ignorais jusqu'à l'existence.»
      (...)
      Il me semblait que nous arpentions côte à côte une grande maison presque vide, inspectant chaque pièce, l'enfant tendant l'oreille, le cœur tambourinant de terreur et d'appréhension, tandis que le grand-père faisait d'un ton lugubre l'inventaire des meubles restants et de temps à autre évoquait colériquement, de façon presque incohérente, les déménageurs qui s'activaient, présences fantomatiques passant furtivement d'une pièce à l'autre comme pour ridiculiser son méticuleux inventaire. Les pièces étaient inondées d'une lumière qui pleuvait au travers des fenêtres ouvertes, clapotait contre les murs et s'écoulait jusqu'à chaque coin obscur. Bientôt il ferait sombre, une nuit totale et absolue, toutes les lampes électriques ayant été déménagées de la maison; les ampoules avaient été violemment arrachées de leurs douilles-orbites, la source de chaleur avait été coupée, il n'y avait aucun moyen de faire la cuisine ou de conserver des aliments, aucun endroit confortable où s'étendre ou s'asseoir; il était impossible de dormir, et infiniment pénible d'être éveillé; il était l'heure de partir, si l'enfant et son grand-père savaient où aller. Le savaient-ils?

Janet Frame, La fille-bison

 

     Ulysse est le marin qui circule sur les mers; le cyclope est celui qui est à l'entrée de sa caverne, par conséquent celui qui possède un domicile, et dans le récit du Petit Poucet on voit le même conflit s'instaurer dans la mesure où les enfants ont été rejetés d'une chaumière d'ailleurs fort inconfortable, qui n'était pas vraiment leur maison puisqu'on pouvait les en éloigner, somme toute, facilement. Alors que l'ogre a sa maison à lui, une maison bien installée avec les sept lits des petites filles et même sept lits pour les autres qui vont se trouver être les sept petits frères ce qui est quand même assez singulier, car pourquoi y aurait-il eu quatorze lits dans cette maison? Une maison avec des greniers et des caves bien pleines, enfin tout ce qui fait la beauté, la splendeur d'une demeure. Et on voit que le Petit Poucet ne retrouvera de maison, c'est-à-dire de lieu bâti pour lui dans ce monde et où il se sente bien, que dans la mesure où il aura détruit la maison de l'ogre en exterminant ses filles et ensuite en s'annexant tous ses biens.

Claude Mettra, Au delà des portes du rêve
(entretien avec Roger Dadoun sur l'anthropologie onirique de Géza Ròheim)

 

      La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a pas de quoi, vraiment, être si fière d'une maison. De l'extérieur, mon Dieu!... Avec les grands massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement et les jardins qui descendent jusqu'à la rivière en pentes molles, ornés de vastes pelouses rectangulaires, elle a l'air de quelque chose... Mais à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et cela sent le renfermé... Je ne comprends pas qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que des nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre le col et dont les marches gauchies tremblent et craquent sous les pieds... des couloirs bas et sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont des carreaux mal joints, passés au rouge et vernis, vernis, glissants, glissants... Les cloisons trop minces, faites de planches trop sèches, rendent les chambres sonores, comme des intérieurs de violons... C'est toc et province, quoi!... 

Octave Mirbeau, Journal d'une femme de chambre

 

      D'ailleurs, même s'il admettait très bien que ces premières impressions pussent être démenties les jours suivants, il éprouvait à l'égard de cette maison une réticence, un retrait intime, la même répugnance à se laisser séduire que provoquait immanquablement chez lui toute manifestation exquisement discrète de bon goût, mais il ne savait pas encore si c'était bien de cela qu'il était question ici, à Morgante. Et c'est alors seulement que lui, Wilhelm, avait-il raconté, s'était souvenu qu'à aucun moment au cours des semaines passées Chaunes n'avait fixé ses rêveries sur la maison de Morgante. Mais il ne doutait pas, en revanche, que lui, Wilhelm, avait ajouté Chaunes, se sentît parfaitement bien dans cette maison qui lui paraissait tellement à sa convenance qu'elle semblait avoir été faite pour lui, ou n'avoir fait qu'attendre pendant des siècles, jusqu'à l'instant même de sa disparition, celui à qui elle serait enfin parfaitement adaptée.

Jean-Paul Goux, Les jardins de Morgante

 

      Où me suis-je jamais sentie chez moi? Est-ce qu'on se libère d'un lieu par l'habitude qu'on en a? Est-on chez soi dès lors que la question ne se pose pas?

Anne Delaflotte Mehdevi, La relieuse du gué

 

      Vous habitez à la Cité de l'Émaillerie depuis 1947. À l'époque, toute la Cité et tout le terrain appartenaient aux Japy. Les maisons étaient réservées aux contremaîtres. Le bâtiment que vous occupez à été vendu à la fermeture, en 1955. À chaque porte d'entrée correspondent deux appartements: l'un est au rez-de-chaussée et l'autre à l'étage. Ils ont chacun trois pièces, ainsi qu'une cuisine - un jardin de deux ares situé ou devant où derrière. Vous vous chauffez toujours avec la cuisinière à bois. Mais en 1974 vous avez fait des travaux: vous avez installé des W.-C. A l'intérieur pour remplacer ceux qui étaient à l'extérieur. Vous avez transformé l'escalier de la cave pour installer une salle de bains: en fait il n'y a qu'un lavabo et une douche car la place manquait pour mettre une baignoire. Vous avez un voisin qui a quatre-vingt-deux ans et qui occupe le même logement depuis l'âge de trois ans. Cependant les gens ne se fréquentent plus guère a l'Émaillerie. Et puis il y a eu des nouveaux. 

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave

 

      La caravane m'a sauvé. Derrière un verger planté de «basses-tiges» ― tous arbres à fruits, même le cerisier qui n'a jamais donné que des merles ― qui masquaient à ma vue la maison pleine de fureur et de bruits, j'avais enfin trouvé un lieu à ma mesure, entre le camp volant et la cabane dans les branches, entre départ et arrivée. 
      Je la baptisais Partance.
       (...)
      L'intérieur est modeste comme une cabine de pilotage, quatre mètres sur deux, mais je compte mal, je l'ai dit, et l'enthousiasme n'arrange rien. Mettons trois sur un et demi, au décimètre près. En tout cas, qui suffit bien à mon désir. Côté verger, une banquette étroite pour la sieste; côté prairies, deux autres avec coussins, et une table pliante qui sert à les réunir en un lit confortable. Au milieu de la cloison latérale qui regarde la porte, un évier en aluminium surmonté d'une étagère. J'y rangerai quelques livres, les indispensables, pas plus d'une dizaine, de quoi rêver longtemps.
      La lumière du jour entre par quatre baies, à profusion: pare-brise avant, lunette arrière comme en voiture, et deux petites latérales à rideaux. Décentrée au plafond, une lucarne à tabatière. Voilà mon île au milieu des champs, avec le ciel dessus.

Guy Goffette, Partance 

 

      Il reconnaît dans l'enclos face à l'île une vaste maison de bois aux piliers courts et trapus, jadis habitée. À présent, partiellement démolie, délavée par la pluie, décapée par le vent du soir chargé d'embruns, elle a l'air complètement abandonnée. Il se souvient que les Malais n'aiment guère réparer leur maison, encore moins les démolir. Cela dérange les esprits et peut porter malheur. Il vaut mieux en construire de nouvelles selon les rites et laisser celles qui ont fait leur temps mourir de leur belle mort, retourner lentement à la terre.

François-René Daillie, Élisa ou La Maison malaise

 

      La vie n'est pas bruit ni orage,
      Elle est ainsi: il neige,
      La maison est éclairée
      Quelqu'un s'approche.
      Lentement, la sonnerie étincelle,
      Il entre. Lève les yeux.
      Pas un bruit.
      Les icônes flambent.

Maria Tsvetaïeva, Le ciel brûle

 

     Ah! le merveilleux d'une maison n'est point qu'elle vous abrite ou vous réchauffe, ni qu'on en possède les murs. Mais bien qu'elle ait lentement déposé en nous ces provisions de douceur. Qu'elle forme, dans le fond du cœur, ce massif obscur dont naissent, comme des eaux de source, les songes...

Antoine de Saint Exupéry, Terre des hommes

 

      ... Il y eut ainsi pour nous (...) parmi les pièces en façade, des chambres vertes, acidulées, matinales par nature, et légères comme un lendemain d'orage, des chambres jaunes, amples, glorieuses, alertes comme un départ et solennelles comme un appel de trompette, et des chambres rouges, évidemment lourdes, chauffées par les soleils de cent mille après-midi, et puis, parmi les pièces intérieures, toute sortes de chambres bleues, feutrées, douces, veloutées, tirant sur le violet parfois, austères comme une salle de conseil, glissant parfois vers le bleu pâle, fragiles alors et comme appropriées aux chuchotements des effusions tendres, toutes sortes de pièces grises enfin, argentées ou perlées ici, comme les soupiraux ouverts à l'horizon des ciels d'orage, et sombres, là, ou parfaitement blanches, mais inquiétantes de toute façon, comme un grand vide sans ombre où l'on pourrait crier à jamais inutilement. 

Jean-Paul Goux, Les jardins de Morgante

 

      Je ne suis que le locataire de la maison sous laquelle se creuse et s'étend la cave. Je n'ai jamais été propriétaire de quoi que ce soit, sinon de quelques châteaux en Espagne.

Jean-Claude Pirotte, Expédition nocturne autour de ma cave

 

      La porte de la cave est une porte ouverte sur l'énigme, sur le futur. De cette force bénéfique des mondes intérieurs, de la cave, les contes d'outre-Rhin ont gardé la trace. 
(...)
    La cave, maison de la mémoire.

Claude Mettra, La maison d'ombre (ou philosophie des caves)

 

      Nos maisons sont bâties sur d'autres maisons en marbre et bien droites, et celles-ci le sont sur d'autres. Leurs fondations reposent sur des têtes de statues debout et sans mains. 
      Ainsi, dans la plaine, sous les oliviers, aussi bas que soient abritées nos chaumières, étroites, enfumées, une seule cruche près de la porte, tu crois habiter tout en haut et à l'entour le vent t'éclaire, ou bien tu crois vivre en dehors des maisons, n'avoir aucune maison, et tu marches nu solitaire, sous un ciel d'un bleu ou d'un blanc effrayant, et une statue, parfois, pose légèrement sa main sur ton épaule.

Yannis Ritsos, Témoignages

 

      Avec la cave comme racine, avec le nid sur son toit, la maison oniriquement complète est un des schèmes verticaux de la psychologie humaine. Ania Teillard, étudiant la symbolique des rêves, dit que le toit représente la tête du rêveur ainsi que les fonctions conscientes, tandis que la cave représente l'inconscient. Nous aurons bien des preuves de l'intellectualisation du grenier, du caractère rationnel du toit qui est un abri évident. Mais la cave est si nettement la région des symboles de l'inconscient qu'il est tout de suite évident que la vie claire croît au fur et à mesure que la maison sort de terre.

Gaston Bachelard, La maison natale et la maison onirique 
dans La terre et les rêveries du repos

 

      Oh combien a-t-on construit dans ces années-là! Nous étions nous-même constructions en cours. On ne faisait que ça: construire; raser; reconstruire; creuser et recouvrir; modifier. Les magnats du BTP étaient maîtres du monde maîtres tout-puissants du paysage, de l'habitat, de la pensée. Si l'on compare ce qui était et ce que l'on voit maintenant, on ne reconnaît rien. Des immeubles s'élevaient partout pour loger tous ces gens qui venaient vivre là. On les construisait vite, on les finissait vite, on posait le toit au plus vite. Dans ces immeubles on ne prévoyait pas de greniers, juste des caves. Il n'y avait pas de pensée claire, aucun souvenir que l'on aurait gardé, juste des terreurs enfouies. Nous jouions dans le réseau des caves enterrées, dans les couloirs de moellons bruts, sur le sol de terre battue souple et froide comme la peau des morts, dans les couloirs éclairés d'ampoules nues protégées d'une grille, dont la lumière crue semblait ne pas aller loin, s'arrêtait vite, lumière effrayée par l'ombre, n'osant éclairer les coins, les laissant voir.

Alexis Jenni, L'art français de la guerre

 

      Je voudrais savoir décrire cette maison que j'ai tant aimée (...)
      Je voudrais savoir décrire cette maison ouverte aux quatre vents et en perpétuels travaux, cette vieille dame irascible et fatiguée que rien, aucune entreprise de peinture, de réfection, de rénovation, pourtant maintes fois menées au fil des années, et parfois à grand renfort humain, ne put jamais satisfaire. Telle que je l'ai connue avec sa peinture écaillée et ses toiles d'araignées, la maison de Pierremont est restée une sorte de ruine magnifique, pétrie de rhumatismes et traversée de courants d'air, dans laquelle venaient régulièrement s'empaler les camions. (...)
      À Pierremont, quand nous étions enfants, nous dormions avec nos cousins dans la chambre dite des quatre lits, qui en comportait au minimum six et pouvait en contenir huit les jours de grande affluence. Au passage des poids lourds, le vitres tremblaient et vibraient à grand bruit, tandis qu'à travers les lattes horizontales des volets, projetée au plafond, nous regardions danser la lumière éblouissante des phares.

Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit

 

      J'habite une maison coloniale sur la bordure ensoleillée du parc San Nicolás, où j'ai passé tous les jours de ma vie sans femme ni fortune, où mes parents ont vécu et trépassé et où j'ai l'intention de mourir dans le lit où je suis né, seul et un jour que je voudrais lointain et indolore. Mon père l'avait achetée dans une vente aux enchères à la fin du XXème siècle (...)
      La maison est grande et lumineuse, avec des arcades en stuc, des sols dallés de mosaïques florentines et quatre portes-fenêtres donnant sur un long balcon où ma mère s'asseyait les soirs de mars pour chanter des arias d'amour avec ses cousines italiennes. De là, on voit le parc San Nicolás avec la cathédrale et la statue de Christophe Colomb, et plus loin les docks du port fluvial et le vaste horizon du Magdalena encore à vingt lieues de son estuaire. Tout ce que la maison a d'ingrat, c'est le soleil qui au fil de la journée, change de fenêtres qu'il faut toutes fermer si l'on veut faire la sieste dans la pénombre ardente. 

Gabriel Garcìa Márquez, Mémoire de mes putains tristes

 

      Il détestait le grand panneau À VENDRE que Ray Eldredge avait placardé sur la façade et à l'arrière de la vaste bâtisse et le fait que Ray et cette femme qui travaillait avec lui aient déjà commencé à visiter les lieux.

Marie Higgins Clark, La maison du guet

 

      La maison commençait à peine à m'appartenir, moins d'avoir mon nom au bas d'un acte de propriété, moins d'être le fruit d'un héritage, que d'y avoir sué pour la faire mienne.
      Pour une maison à colombages, ma maison est claire: les fenêtres à petits carreaux sont nombreuses, la façade des deux étages, côté ruelle n'est quasiment constituée que d'elles et de solives de bois noir. Voilà pour la lumière.
      On peut considérer aussi, si l'on est méchant, que la ruelle est sombre et que la maison n'est qu'un grand courant d'air, mais j'aime le vent.
      J'aime les petites pièces reliées par trois ou quatre marches de bois. Mes amis, jeunes parents, ont dit que la maison est "impraticable" pour les enfants. Pourtant ce sont ces derniers qui l'ont aimée le mieux.

Anne Delaflotte Mehdevi, La relieuse du gué

 

      Dès le mois de mai, les près pliaient déjà sous l'été. L'herbe haute, amollie de chaleur, penchait, séchait et se rompait jusqu'au sol. Au-dessus du bassin, plus loin, des buées traînantes fumaient dans le soir; et la maison elle-même, avec sa façade rose et ridée, semblait, entre ses volets du haut refermés sur quelque secret, et ses portes-fenêtres du bas écarquillées sur quelque surprise, la maison semblait une vieille dame assoupie, au bord d'une congestion faite d'incertitudes. 

Françoise Sagan, De guerre lasse

 

      La maison était hantée. Une imperceptible animation circulait entre les murs creusés par l'industrie des génies qui y logeaient en abondance.
      Autant les esprit qui errent par les landes désertes sont paresseux et farouches, autant ceux qui ont pris l'habitude d'une existence domestique sont doux et laborieux.
      Galeries et labyrinthes couraient en grand nombre à travers les pierres et les poutres, à peine dissimulés par le crépi zébré de longues fentes. Un travail infernal emprisonnait dans son filet sonore la vie de l'antique bâtisse.
      Ces esprits vibrionnants s'immiscent avec une telle gentillesse dans la compagnie des hommes que ce sont eux, justement, qui, par effet d'émulation, suscitent en nous cette constante activité, ce zèle inexplicable, nous poussant à nous agiter sans cesse d'un effort à l'autre, d'un souci à l'autre.
      Le parquet, les meubles, les étoffes, les tentures abritaient des bandes entières de ces démons pacifiques et casaniers.
      Tandis que les plus âgés restaient nichés dans les recoins ou somnolaient sous les divans et les fauteuils monumentaux, les plus jeunes et les plus espiègles dansaient la farandole dans les plis des tapis ou se laissaient glisser le long des rideaux poussiéreux.
      Un essaim de petits génies diaphanes s'était perché sur la gaze rose qui, telle une brume crépusculaire, ennuageait le lustre. Le piano hébergeait pour sa part une tribu entière de lutins mélomanes, et les cordes de l'instrument solitaire vibraient parfois des échos de lointains arpèges, imperceptiblement.
      La saturation spirite de la maison était plus sensible aux heures crépusculaires, lorsque ses habitants humains naviguaient loin, sur la mer déchaînée de la grande ville.

La maison hantée, Alberto Savinio

 

      On raconte que Luìs et Gavriel restés seuls ne parlèrent jamais. Ils s'asseyaient en face du feu, vieux et secs, enfermés dans un invalidant cercle de silence. Le tumulte des rats toujours plus nombreux, le bruit de la pluie et des coups de tonnerre ou le cognement d'un papillon nocturne contre les vitres, se noyaient au-delà de ce silence sans franchir jamais le seuil de leur attention. Pas même le violon du Giai, si il eût encore joué, l'aurait pu. Seulement à la fin, quand la flamme avait brûlé le dernier morceau de bois (pommiers qui ne produisaient plus de fruits, branches sèches du noyer et puis, ensuite, même le poirier devant la salle), Gavriel, l'aîné, se levait : Allons dormir, disait-il. Allons ! répondait Luìs en redressant sa jambe devenue pur cartilage. Et ces paroles, les seules possibles, résonnaient dans la maison et la parcouraient comme un vent dans l'obscurité de la pièce. Soulevaient la poussière des meubles, et la maison entière craquait comme un vaisseau en rade.

Rosetta Loy, Les routes de poussière

 

      Le bulldozer avance sur ses chenilles. La lumière du soleil rebondit sur sa coque de métal toute et sur le cockpit de plexiglas. Avec sa puissance, il escalade les tas de cailloux et de plâtre, il marche vers les murs de la maison en ruines. Quand il arrive vers les murs, il lève un peu ses bras, et il les laisse retomber. La main crochue frappe négligemment le mur qui s'effondre. Puis le bulldozer recule, et avec sa main il tasse les morceaux de mur. On renifle la poussière acre qui vole dans l'air, on entend tous les bruits effrayants, les craquements de la pierre écrasée, les coups de la main de métal, les grincements des chenilles, les rugissements du moteur. (...) Le bulldozer ressemble à un insecte de métal, lent, capable. Il tournoie tout seul devant la maison qui s'efface peu à peu. Les murs dégringolent les uns après les autres, avec leurs lambeaux de papier peint, leurs escaliers, leurs cheminées, leurs cicatrices de planchers et de plafonds. Les bras du bulldozer fauchent les murs, sans hâte, sans passion. Ils détruisent. Quelquefois, un morceau de mur résiste. Alors le bulldozer d'arc-boute contre lui, et il pousse avec sa main fermée comme un poing. Les deux chenilles patinent dans les gravats en jetant des étincelles. Le moteur rugit si fort que l'air devient pareil à un cube de métal. Alors le mur cède progressivement. On voit les blocs de ciment qui s'écartent, les tringles cassent. Tout est mou devant le bulldozer. La poussière sort du mur comme de la neige, elle glisse en ruisseaux, elle enveloppe la carapace rouge du bulldozer. Ensuite, après de longues minutes d'effort, le mur tout à coup se brise en arrière comme une nuque, et les décombres roulent au bas de la falaise.

JMG Le Clézio, Les géants

 

 

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