Le Café Littéraire / La forêt  Photos © Edhaym

 

 

C'était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l'enfance et des contes: la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues.
Julien Gracq, Un balcon en forêt.
© Edhaym 2003

 

L'horreur de ces bois écartés, avec l'approche de la nuit, devenait profonde. À cette heure trouble de la fin du jour, il semblait que partout, dans les craquements de l'écorce surchauffée, la chute étrangement retentissante d'une branche morte dans une avenue déserte, le brouillard qui flottait autour des massifs épais des arbres, les cris espacés d'un oiseau attardé volant paresseusement de branche en branche comme un guide hasardeux, fussent sensibles derrière d'impénétrables voiles une redoutable alchimie, la lente préparation par la forêt de tous ses mystères nocturnes.
Julien Gracq, Au château d'Argol. 

 

Derrière lui, à une centaine de mètres de la colline, commençait la forêt d'Iscambe, masse impénétrable au regard où nul -- à moins d'être fou -- ne se fût risqué. À la lisière, de grands arbres aux troncs blanchâtres laissaient pendre leurs lianes comme les débris des liens dont ils se seraient jadis libérés pour croître. De l'endroit où il était installé, It'van dominait le faîte de la jungle, incessant moutonnement que trouait çà et là les tours lointaines des cités englouties. Des oiseaux étranges et dorés jaillissaient parfois de l'épaisse nappe de feuillage, montaient un instant vers le soleil puis piquaient bien vite, comme éblouis, vers l'océan de verdure. Au déclin du jour la forêt retentissait de cris d'adoration, d'appels, de clameurs. Des parfums subtils, alors, émanaient d'elle avec la rosée du soir. Et si une averse, peu avant avait fait crépiter les feuilles, les dernières sagaies du soleil couchant exaltaient jusqu'à la folie des senteurs de courtisane langoureuse. Oui, cette forêt était une femme : elle en avait la molle et rêveuse nonchalance, les mouvements doux qu'interrompaient soudain de noirs éclats. Dans la journée, sous l'intense chaleur, elle semblait dormir. Dormait-elle vraiment ? Des frémissements la parcouraient. On eût dit la somnolence d'une brune et exotique beauté allongée sur le divan du monde. Puis elle tressaillait et ses mouvantes frondaisons s'emplissaient de soupirs. Soufflait alors sur It'van l'haleine même des ténèbres, relent d'une cave longtemps close et dont on ouvre la porte, senteur de sous-bois humide, profond, mystérieux.

Christian Charrière, La forêt d'Iscambe.

 

© Edhaym 2003 Des profondeurs de la forêt, il entendait résonner tous les jours plus distinctement un appel mystérieux, insistant, formel ; si pressant que parfois, incapable d'y résister, il avait pris sa course, gagné la lisière du bois.
Jack London, L'appel de la forêt.

 

... ils touchent à la futaie de hêtres et son enchantement les rend muets. L'ont-ils jamais vue si belle, de toute part offerte à leurs yeux et pourtant étrangement dérobée ? Ils y pénètrent résolument, s'avancent entre les arbres magnifiques. Le sol, feutré d'épaisses mousses, est comme un tapis de haute laine. Pas une broussaille, pas une branche basse qui leur fasse courber la tête. Et néanmoins le sentiment grandit en eux d'enfreindre une loi non humaine, de perpétrer un sacrilège, incapables à la fois de ne pas consommer et d'éviter le châtiment qu'ils méritent et acceptent.
Maurice Genevoix, La forêt perdue.

 

...son esprit impitoyablement lucide lui représentait avec une vigueur aiguë l'image de Heide et d'Albert errant ensemble au sein de la forêt embaumée et rendue pour lui impénétrable par le plus barbare des sortilèges -- il suivait de l'oeil de la pensée chacun des pas de celle qu'il avait amenée pour en comprendre le prix lorsqu'elle lui serait enlevée.
Julien Gracq, Au château d'Argol. 

 

Je me trouvais alors à l'orée d'une dépression mais sentais encore en moi, quoique ténue, la volonté de ne pas sombrer dans ses profonds taillis. Connaissant ma soif de paix, le même ami m'avait recommandé la forêt des Trois-Frontières, pour son environnement, ses futaies de chênes et de hêtres.
Éric Faye, Le Mystère des trois frontières.

© Edhaym 2003

 

La neige prêtait à cette forêt basse et rustaude de l'Ardenne un charme que n'ont pas même les futaies de haute montagne, ni les sapinières des Vosges sous leurs chandelles de glace. Sur les ramilles courtes et roides de ses taillis, où le vent n'avait pas de prise, les chenilles blanches s'accrochaient pendant des semaines sans s'écrouler, soudées à l'écorce par de minces berlingots de glace qui étaient les gouttes du dégel reprises toutes vives par le froid des nuits longues: des jours entiers, dans l'air décanté par le gel, le Toit s'encapuchonnait des housses, des paquets légers et lourds, des fils de la Vierge et des longs filigranes blancs d'un matin de givre. Un ciel d'un bleu violent éclatait sur le paysage de fête. L'air était acide et presque tiède; à midi, quand on marchait sur la laie, on entendait de chaque layon, dans les tombées de soleil qui faisaient étinceler la neige, monter le gras bruit d'entrailles du dégel, mais dès que l'horizon de la Meuse rosissait avec la soirée courte, le froid posait de nouveau sur le Toit un suspens magique: la forêt scellée, devenait un piège de silence, un jardin d'hiver que ses grilles fermées rendent aux allées et venues des fantômes.

Julien Gracq, Un balcon en forêt.

© Edhaym 2002

Dans la forêt silencieuse
j'ai perdu mon savoir et mon nom
Un oiseau plaintif se pose sur une branche
je n'ai plus de passé
Entre les grands arbres et les buissons
je sens monter en moi l'écho d'une grande tendresse
Les ruisseaux que je rencontre m'accompagnent, grands lévriers
au souffle clair qui trottent parmi les herbes
Là-bas, la nuit rapide arrive sur les montagnes
Alain Jean-André

L'été, le pâtre y conduisait ses troupeaux. Mais c'est l'hiver surtout que ces solitudes boisées s'animaient d'une foule de gens: bûcherons, charbonniers, chasseurs, charroyeurs, sabotiers, arracheurs d'écorce, fendeurs de paisseaux, "cendriers" et verriers, forgerons et mineurs, fabricants de "bardeaux", carriers, scieurs, commis de coupe..., et cela, sans compter la foule des rôdeurs, des faux sauniers et des vagabonds. Beaucoup de ces rudes métiers se prêtaient assistance; et la forêt développait ainsi, en elle, aux confins de la vie villageoise, de salutaires associations ou d'équivoques ententes. C'est dans son sein antique, empli des rappels et des souvenirs de la vie indocile, que venaient se réfugier la secrète rumeur et l'activité, échappées des contraintes sociales.
L'homme du Moyen Age a aimé la forêt autant qu'il a vécu de ses champs.
Gaston Roupnel, Histoire de la campagne française.

 

J'étais dans une de ces forêts où le soleil n'a pas accès mais où, la nuit, les étoiles pénètrent.
Ce lieu n'avait le permis d'exister, que parce que l'inquisition des États l'avait négligé.
René Char

 

Pas un bruit, sinon le chant vrombissant de la scie. De part et d'autre de l'espace dégagé, les hauts fûts serrés des arbres qui poussaient dans les rocailles où l'humus pourrissant empêchait toute ouverture du champ de vision à plus de dix mètres. Le silence. Pas même un chant d'oiseau. Pas même le friselis habituel du vent, ou du plus petit courant d'air dans les cimes. Bon Dieu, songea brusquement Charlie, les semaines précédentes, il y avait au moins le ronflement de la tempête... Il regrettait presque ce temps de chien. Un silence de ce poids était presque impensable. Pénible à supporter.
Pierre Pelot, La forêt muette.

 

La forêt coiffe le massif comme les couvre-chefs vissés sur la tête des bûcherons. J'ai lu quelque part qu'à l'échelle du pays, les bois, au cours des siècles, ont changé d'aspect. Comme un poumon qui enfle et se vide, puis enfle à nouveau, leurs contours ont évolué. À la chute de l'Empire romain, ils se sont étirés de tout leur long avant de se contracter sous la pression des grands hivers, au Moyen Âge : on voulait se chauffer de leur bois, rien que de plus humain. Les cultures, dès lors, avaient pris le pas. On avait lâché des bûcherons comme des tueurs à gages. Mais depuis le début du XXè siècle, les forêts ont marqué des points. Sans que je comprenne exactement quels principes étaient mon raisonnement, il m'apparaît que l'imaginaire des civilisations évolue de pair avec le destin des forêts: celles-ci viennent-elles à reculer, on rêve peut-être moins, on se réveille moins souvent en sursaut ; la peur relâche son étreinte, les légendes s'estompent ; c'est marée basse. Elles se replient au fond des bancs de brouillards. Mais les bois viennent-ils à regagner du terrain, à mordre sur les champs ou à annexer des friches ? Quelque chose repart, quelque chose comme l'imaginaire collectif, qui fait tinter ses plus belles notes. Les poètes ne sont plus désespérés. Ils ressortent de leur poche un calepin et notent une idée, et les loups quittent leurs tanières, on les voit cheminer dans la neige l'un derrière l'autre.

Éric Faye, Le Mystère des trois frontières.

 

Moins ouverte que la montagne, moins fluide que la mer, moins subtile que l'air, moins aride que le désert, moins obscure que la grotte, mais fermée, enracinée, silencieuse, verdoyante, ombreuse, nue et multiple, secrète, la forêt des hêtres est aérée et majestueuse, la forêt des chênes, dans les grands chaos rocheux, est celtique et quasiment druidique, celle des pins, sur les pentes sablonneuses, évoque un océan proche ou des origines maritimes, et c'est toujours la même forêt.
Bertrand d'Astorg, Le mythe de la dame à la Licorne.

© Edhaym 2003

 

Le Café Littéraire / La forêt  Photos © Edhaym

 

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