Le Café Littéraire luxovien / les jumeaux...

 

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Qu'est-ce qu'un être vivant? Un petit bloc d'hérédité déambulant à travers un certain milieu. Et rien de plus: tout ce qui dans un être vivant ne relève pas de l'hérédité provient du milieu. Et réciproquement. À ces deux éléments s'en ajoute néanmoins chez les jumeaux vrais un troisième le frère pareil qui est à la fois hérédité et milieu, avec quelque chose en plus.
      Car la gémellité enfonce un coin de milieu au cœur d'une hérédité homogène, et cela n'est pas seulement mutilation, mais aussi engouffrement d'air, de lumière et de bruit dans l'intimité d'un être. Des jumeaux vrais ne sont qu'un seul être dont la monstruosité est d'occuper deux places différentes dans l'espace. Mais l'espace qui les sépare est d'une nature particulière. Il est si riche et si vivant que celui où errent les sans-pareils est en comparaison un désert aride. Cet espace inter-gémellaire
l'âme déployée est capable de toutes les extensions. Il peut se réduire à presque rien quand les frères-pareils dorment enlacés en posture ovale. Mais si l'un d'eux s'enfuit au loin, il se distend et s'affine sans jamais se déchirer à des dimensions qui peuvent envelopper la terre et le ciel. (...) 
      Reste une ultime question qui ne cesse de me tarauder depuis le départ de Jean: quid de l'âme déployée si l'un des jumeaux disparaît à tout jamais? 

Michel Tournier, Les météores

 

L'éolien part du silence de la communication viscérale, et s'élève jusqu'aux confins de la parole sociale sans jamais les atteindre. C'est un dialogue absolu, parce qu'impossible à faire partager à un tiers, dialogue de silences, non de paroles. Dialogue absolu, formé de paroles lourdes, ne s'adressant qu'à un seul interlocuteur, frère-pareil de celui qui parle. 

Michel Tournier, Les météores

 

Que nous fussions des monstres, mon frère-pareil et moi, c'est une vérité que j'ai pu me dissimuler longtemps, mais dont j'avais secrètement conscience dès mon plus jeune âge. Après des années d'expérience et la lecture de recherches et d'études sur le sujet, elle flamboie sur ma vie avec un éclat qui aurait été la honte il y a vingt ans, ma fierté il y a dix ans, et que j'envisage froidement aujourd'hui. 
      Non, l'homme n'est pas fait pour la gémellité. Et comme toujours en pareil cas
je veux dire lorsqu'on sort des rails de la médiocrité une force supérieure peut vous élever à un niveau surhumain, mais des facultés ordinaires vous laisseront tomber dans les bas-fonds. La mortalité infantile est plus forte pour les faux jumeaux que pour les enfants singuliers, et plus forte pour les vrais jumeaux que pour les faux. La taille, le poids, la longévité et même les chances de réussite dans la vie sont plus élevées chez les singuliers que chez les gémellaires. 
      Mais peut-on toujours, à coup sûr, distinguer les vrais et les faux jumeaux? Les traités sont formels: il n'y a jamais de preuve absolue de gémellité vraie. Tout au plus peut-on se fonder sur l'absence apparente de différences mettant en cause la gémellité. Mais jamais une preuve négative n'a rien prouvé avec certitude. Selon moi, la gémellité est affaire de conviction qui a la force de modeler deux destins, et quand je regarde mon passé, je ne puis douter de la présence invisible, mais toute-puissante de ce principe, au point que je me demande si
à l'exception des couples mythologiques comme Castor et Pollux, Remus et Romulus, etc., Jean et moi nous ne sommes pas les seuls vrais jumeaux ayant jamais existé. 

Michel Tournier, Les météores

 

De Jacob et d'Ésaü, les jumeaux-rivaux, l'Écriture sainte nous dit qu'ils se battaient déjà dans le sein de leur mère. Elle ajoute qu'Ésaü étant venu au monde le premier, son frère le retenait par le talon. Qu'est-ce à dire sinon qu'il voulait l'empêcher de sortir des limbes maternels où ils vivaient enlacés? Ces mouvements du fœtus double que j'imagine lents, rêveurs, irrésistibles, à mi-chemin du tractus viscéral et de la poussée végétale pourquoi les interpréter comme une lutte? Ne faut-il pas plutôt voir la vie douce et caressante du couple gémellaire? 

Michel Tournier, Les météores

 

Mais le fratricide est de toutes les générations, de tous les siècles. Caïn dit à Abel: "Allons aux champs. Et comme ils étaient dans les champs, Caïn s'éleva contre Abel, son frère, et le tua." Et Yahvé dit à Caïn: "Où est Abel, ton frère?" Il répondit "Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère?" Yahvé dit: "Qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi!"
      «Et on dirait que ce premier fratricide a servi de modèle dans la légende et dans l'histoire de l'humanité. Des frères jumeaux Jacob et Ésaü, l'Écriture sainte nous dit qu'ils se battaient déjà avant de naître dans le sein de leur mère Rébecca. Et puis il y a eu Remus et Romulus, Amphion et Zêthos, Étéocle et Polynice, tous frères ennemis, tous fratricides...» 
      (...) 
      ces vieilles histoires, ces légendes que je viens d'évoquer (...) ont toutes mystérieusement un point commun. Ce point commun, c'est la ville. Une ville symbolique qui chaque fois paraît exiger le sacrifice fratricide. Ayant tué Abel, Caïn s'enfuit loin de la face de Dieu, et il fonde une ville, la première ville de l'histoire humaine, qu'il appelle du nom de son fils, Henoch. Romulus tue Remus, puis il trace l'enceinte de la future Rome. Amphion écrase son jumeau Zêthos sous des blocs de pierre en bâtissant les murs de Thèbes, et c'est encore sous ces mêmes murs de Thèbes que les jumeaux Étéocle et Polynice s'entr'égorgent. 

Michel Tournier, Les météores

 

 

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