Le Café Littéraire luxovien / sirènes & autres filles de l'eau...
 

...l'eau, puissant symbole lié au féminin...

 

 

J'ignore comment, mais je me retrouve soudain au-dessus de la mer. Qui ressemble à un filet d'or. Le soleil se couche. Je porte une longue, très longue robe d'or fluide et je tombe non, je ne tombe pas, je m'envole, je décolle tout doucement et je m'allonge sur la mer où je flotte. Je fais corps avec elle... ma robe, ma peau, c'est comme si la mer se refermait sur moi sans qu'on s'aperçoive de ma présence. Je ne fais qu'un avec la mer. 

Martha Grimes, La jetée sous la lune

 

Ainsi, celle qui rêvait sous l'algue, 
      Celle qui dormait dans les patiences de l'océan, 
      Celle dont les larmes lavaient la face violette des poulpes, 
      Voici qu'elle était maintenant debout au seuil de la demeure, sous le vaste porche ouvert sur ce que l'enfant nommait orgueilleusement sa tourbière, au regard du promeneur seulement un arpent de terre légèrement déclinant que recouvrait une mousse de terre légèrement mêlée ici ou là de longues herbes semées de reflets blancs; aussi les nommait-on fleurs de mer. 

Claude Mettra, Celle qui rêvait sous l'algue

 

Elle s'est dissoute un jour dans une eau claire. C'était dans un cristal d'émeraude glacée. Elle repêchait des statuettes chinoises sur une épave, une jonque du XIVe siècle. J'ai gardé une petite figurine de Jade et d'ivoire. Je la caresse dans ma poche. 
      (...) 
      Le corps d'Amélie doit dormir comme une déesse sur l'étrave d'une jonque en figure de proue, les cheveux comme des algues. (...) Je l'ai prise à son insu quand elle se laissait rouler par les vagues jusqu'à la grève, son corps sombre dans l'écume, pour se relever, heureuse, scintillante de nacre, minuscules particules de coquillages sur sa peau comme les étoiles des femmes de la nuit, ou celles que les enfants se collent sur le visage pendant le carnaval. Elle repartait vers le large jusqu'à se donner à la plus forte houle qui la déposait sur la plage. 

Bernard Giraudeau, Les dames de nage

 

Maud songea à la femme du poème qui marchait au bord de la mer en chantant. Maud était arrivée à une compréhension suffisante du poème pour savoir que d'une certaine façon la femme qui chantait exerçait un pouvoir sur l'élément liquide. Bien que simple mortelle, elle exerçait une forme de pouvoir sur la mer. 

Martha Grimes, La jetée sous la lune

 

Chaque figure incrustée sur leurs membres signifiait un exploit. — Plus bruns, desséchés par l’eau salée, les marins d’Anaa, l’île basse, se tenaient à l’écart, et défiants un peu. Leurs femmes étaient fortes, dont les torses musculeux tombaient sur des jambes petites. Comme elles partageaient les rudes travaux des hommes, péchant et plongeant aussi, la salure marine avait parsemé leurs peaux d’écailles miroitantes, et leurs yeux, gonflés et rouges, brûlés par les reflets du corail, s’abritaient mal sous des cils endoloris.

Victor Segalen, Les Immémoriaux

 

Comme il redescendait au rivage, voici que l’entoura la foule des gens graves sortis du faré-de-prières, à l’issue du rite.

Par petits groupes, ils croisaient son chemin, échangeant entre eux de brèves paroles, et soucieux, semblait-il, de quitter au plus vite leurs imposants costumes de fête. Un homme avait dépouillé les étroits fourreaux dont s’engaînaient ses jambes : il marchait plus librement ainsi. Mais les femmes persistaient à ne vouloir rien dévêtir. Cependant, chacune d’elles, en traversant l’eau Tipaèrui, relevait soigneusement autour de ses hanches les tapa traînantes, et, nue jusqu’aux seins, baignait dans l’eau vive son corps mouillé de sueur. La ruisselante rivière enveloppait les jambes de petites caresses bruissantes. Comme les plis des tapa retombaient à chaque geste, les filles serraient, pour les retenir, le menton contre l’épaule, et riaient toutes, égayées par le baiser de l’eau.

Et voici que plusieurs, apeurées soudain, coururent en s’éclaboussant vers la rive. D’autres, moins promptes, s’accroupissaient au milieu du courant — pour cacher peut-être quelque partie du corps nouvellement frappée de tapu ? — A quoi bon, et d’où leur venait cette alerte ? Un étranger au visage blême, porté sur les épaules d’un fétii complaisant, passait la rivière et jetait de loin des regards envieux — comme ils le font tous — sur les membres nus, polis et doux. N’était-ce que cela ? et en quoi l’œil d’un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des femmes ? Elles feignaient pourtant de fuir comme on fuit la mâchoire d’un requin. Et leur effarement parut à Térii quelque chose d’inimaginable.

(...)

Ses compagnes l’attendaient au milieu de l’eau Tipaèrui, la mine satisfaite, le corps affraîchi déjà, et toutes empressées au bain de la tombée du jour. Elle-même, frissonnant de plaisir à regarder la froide rivière, dénouait en hâte, sous le cou, les liens de sa tapa. Elle dépouilla de même un second et un troisième vêtement moins ornés mais plus épais : comme il est bon, disent les Missionnaires, d’en revêtir, afin qu’à travers la légère étoffe ne se décèlent point les contours du ventre, ni le va-et-vient des jambes. Un grand paréü blanc et rouge, serré sur les seins, couvrait toute sa personne. Elle en assura l’attache, secoua ses cheveux, s’élança.

Elle goûtait longuement la caresse de l’eau. Mais les autres, arrêtant leurs jeux, se levaient, mouillées à mi-hanches, pour rire et parler entre elles. On devisa du navire survenu ce matin-là. C’était un Farani (*) : cela se reconnaît aux banderoles toutes blanches qui pendent du troisième mât. Les Français sont plus gais que les marins d’aucune sorte ; et bien que les Missionnaires et les chefs les tiennent en défiance, ils se montrent joyeux fétii.

Pour mieux voir le bateau, les filles, s’étant revêtues, marchaient vers la mer jusqu’à piétiner le corail. Le soir tombait. Des lumières jaillirent de la coque noire ; d’autres luisaient sur le pont. Un bruit de joie et de rires parvint, comme un appel, jusqu’au rivage.

Eréna sentit combien l’on s’amusait là-bas. — Certes, elle n’irait pas au navire : Aüté pleurerait encore et serait si fâché ! (...)

Elles plongèrent. Leurs épaules, d’une même glissade, filaient dans l’ombre calme, et leurs trois chevelures sillaient, en frétillant, la face immobile de l’eau. (...)

Les trois autres sautèrent à bord, ruisselantes ; les tapa leur collaient aux seins, aux genoux. Ce fut une bourrasque de joie : tous leur faisaient fête. Mais elles, décemment, séparaient de leur peau l’étoffe alourdie, et en disposaient les plis d’une façon tout à fait bienséante. »

Victor Segalen, Les Immémoriaux

 

Elle avait fini par aller dormir après une séquence de ville en marche sur les eaux du fleuve Humaitá, une ville aveugle et droguée au mercure, soûle, titubante, armée de turbines et de compresseurs. Une ville flottante sur laquelle naviguent les esclaves de l'or. Une ville en fièvre avec une femme par barge, femmes à tout faire, ménage, cuisine et le reste. J'étais resté pour voir les fraises tourbillonner dans l'eau du fleuve tourmenté, boueuse, déchirée. Je me souvenais de cette femme au visage triste que les hommes jeunes et vieux emmenaient en cabine à tour de rôle pour éteindre les fantasmes encombrants. 

Bernard Giraudeau, Les Dames de nage

 

 

 

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