Le Café Littéraire luxovien/ Paroles & Parfums
 

      ... C'était en octobre. La fin de la saison poussiéreuse. Cette poussière lourde de l'été, mêlée aux fumées des pétards, qui nous renvoyaient, vite fait, vers le Paradis olfactif de Papa. (...) L'arôme entêtant des encens rituels enveloppait Maman. Au retour de nos gambades, Seema, Tips, Tally, Sara et moi-même sentions la poudre. Mais Papa, lui, sentait si bon. C'était le moment. J'adorais les soirs de Diwali. Parce que sous prétexte de dire une prière de plus, dans la petite puja où les portraits de Jésus, de Krishna et de Nanak souriaient face à face, je me glissais, à l'insu de mes frères, dans la grotte aux parfums: cette pièce imperméable aux relents putrides des égouts indiens à ciel ouvert, toujours engorgés, qui tenait également à distance les fumées toxiques des feux d'artifice.
      Ce merveilleux isolement olfactif, quelle joie! Quelle sensualité déchaînée. Une perversion sans danger, mais non sans signification. Un vice impuni, sans péché. Auquel plus tard, je donnerais un nom: Passion Nasale.
      Aussi loin que remonte ma mémoire, vers l'âge de six ans, bien avant la naissance de la petite Sara, j'ai toujours pénétré, en fraude, dans le royaume odorant de Papa. Si, par quelque tour de passe-passe, j'avais pu mettre cet air en bouteille, j'en aurais distribué des bouffées, à titre d'antidote aux gaz mortels des nazis. Bouffe de la merde, Hitler! Inutile d'ouvrir tes saloperies de robinets épandeurs de poisons, parce que tes victimes ont déjà respiré les élixirs de Papa, et qu'elles vont s'en remplir les poumons pour aller piétiner tes guignols claqueurs de talons dont le pas singe les oies.
      Inutile également, dans la chambre de Papa, d'inhaler profondément afin de se remplir les poumons. Les parfums vous imprégnaient par osmose. À travers les pores de la peau, les narines, les cheveux. En fait, il valait mieux, parfois, cesser de respirer complètement pour mieux se remplir de la fragrance offerte. Comme on doit se tenir absolument immobile pour mieux entendre un son. Les sens sont des instruments passifs de perception . L'oreille n'écoute pas, elle entend. Le nez ne sent pas. Il reçoit les odeurs. Tout simplement. Peut-être régnait-il, dans cette pièce, des tourbillons d'odeurs, des remous de parfums? Et comment décrire des odeurs?
      Papa s'aspergeait d'eau de toilette Yardley, de talc à la lavande, de lotion capillaire Silvicrine. Ses brosses, ses peignes incurvés fleuraient bons la Brylcream et la vaseline tonifiante. Un bouquet composite qui n'évoquait nullement la toilette de quelque dandy efféminé. C'étaient des odeurs viriles. Eaux de Cologne corporelles et after-shaves variés englobaient les meilleurs produits mondiaux fidèlement importés par Marks & Spencer.

Inderjit Badhwar, La Chambre des parfums

 

      Pour que la composition ait une valeur artistique il faut et il suffit que ses constituants soient délibérément choisis et proportionnés de telle manière qu'ils se conjuguent significativement pour donner une forme spécifique, donc, reconnaissable, intéressante et harmonieuse. Ce sont toutes ces exigences qui satisfaites feront d'un mélange un parfum et du parfum une oeuvre d'art.

Edmond Roudnitska, Le Parfum


 

Il faisait délicieux. L'air tiède était saturé de parfums.
Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray.


Il y avait des odeurs fines et piquantes qui faisaient froid dans le nez comme des prises de civettes.
Giono, Un roi sans divertissement.

 

Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes.
Albert Camus, L'étranger.

 

      ... c'était vers la fin de mai et des odeurs délicieuses voltigeaient, pénétraient dans les wagons...
Les orangers et les citronniers en fleurs, exhalant dans le ciel tranquille leurs parfums sucrés, si doux, si forts, si troublants, les mêlaient au souffle des roses poussées partout. (...)
Elles sont chez elles, sur cette côte, ces roses ! Elles emplissent le pays de leur arôme puissant et léger, elles font de l'air une friandise, quelque chose de plus savoureux que le vin et d'enivrant comme lui.

Guy de Maupassant, Idylle.


       Elle ne voulait pas dire combien elle avait envie de partir vers les fleurs. Une envie qui cognait dans sa poitrine à lui couper parfois le souffle. Elle avait tant entendu les cueilleurs raconter les roses et les jasmins sortant de terre là-bas, sur des étendues grandes comme la mer. Et c'était là-bas aussi que se faisaient les parfums vendus si cher, par les colporteurs dans de jolies bouteilles.

Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

       " Les roses sont la principale culture pour la fabrication de l'espèce que l'on suppose venue du Bengale. On dit que quinze cents fleurs n'en donnent qu'une goutte, vingt fleurs se vendent un sol et une once d'essence coûte quatre cents livres. Les tubéreuses sont cultivées pour les parfumeurs de Paris et de Londres. Le romarin, la lavande, la bergamote, l'oranger, forment ici de grands objets de culture. La moitié de l'Europe tire de ce lieu des essences."

Arthur Young, visitant Grasse à la veille de la révolution.

 

       Moi, quand j'écoute cette parole, je vous assure que je les vois. Je vais vous les décrire voulez-vous?
On dirait des cloches de flammes, de grandes cloches d'azur, emplies du parfum de l'amour que balance le vent du soir. Pourquoi me dites-vous qu'il n'y en a pas, là devant nous? Je les sens. J'en vois la prairie toute remplie.

André Gide, La symphonie pastorale.

 

       Ils traversaient des résédas qui leur montaient jusqu'aux genoux comme un vrai parfum. À côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine si douce de vanille, qu'elle donnait au vent comme une caresse de velours. Alors ils s'assirent au milieu d'un bouquet de lis qui avait poussé là. Les lis leur offraient un refuge de candeur au milieu de la sollicitation ardente des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la pâmoison d'une volupté mortelle... Des cortèges de pavots s'en allaient à la file, épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des daturas trapus élargissaient leurs cornets violacés, où des insectes venaient boire le poison du suicide... Et les jacinthes et les tubéreuses se mouraient dans leur parfum...

Emile Zola, La faute de l'abbé Mouret.

 

       La nuit descend, prompte à se fermer sur ce jardin dont la grasse verdure demeure sombre au soleil. L'humidité de la terre monte à mes narines: odeur de champignons et de vanille et d'oranger... on croirait qu'un invisible gardénia, fiévreux et blanc, écarte dans l'obscurité ses pétales, c'est l'arôme même de cette nuit ruisselante de rosée... C'est l'haleine, par-delà la grille et la ruelle moussue, des bois où je suis née, des bois qui m'ont recueillie... J'ai oublié l'heure de manger, celle de dormir approche... Venez, mes bêtes... Venez ! avec moi vers la lampe qui vous rassure. Nous sommes seuls à jamais. Venez! Nous laisserons la porte ouverte pour que la nuit puisse entrer, et son parfum de gardénia invisible...

Colette, La retraite sentimentale.

 

       Quelle nuit ! L'odeur des écorces et des résines surchauffées, l'odeur des arbres centenaires, vigoureux et musqués comme des bêtes, avait détruit tous les parfums plus fragiles composés par la délicate alchimie du jour, et flottait seule à présent, dans l'ombre complice, s'y déroulait lentement, pesamment, ainsi qu'un épais brouillard, qui avait la tiédeur des choses vivantes, laissait sous la langue un goût de sueur ou de sang...

Georges Bernanos, La joie.

 

       J'étais heureuse en cette nuit de septembre où, venant du jardin, des bouffées de jasmin et de rosiers sauvages odorants m'inondaient. J'aspirais profondément ces parfums et marchais sans me soucier du chemin qui s'ouvrait à moi. Décidée à l'aventure, j'allais en paix avec moi-même. Je ne me retournais pas pour regarder une dernière fois l'abîme natal.

Tahar Ben Jelloun, La nuit sacrée.

 

       L'air tiède, embaumait, plein de senteurs d'herbes et de senteurs d'algues... caresse l'odorat de son parfum sauvage, caresse le palais de sa saveur marine, caresse l'esprit de sa douceur pénétrante.

Guy de Maupassant, Miss Harriet.

 

J'ayme fort bien être entretenu de bonnes senteurs! Quelque odeur que ce soit, c'est merveille comme elle s'attache à moi.
Michel de Montaigne.

 

Les odeurs suaves, les vives couleurs, les plus élégantes formes semblent se disputer à l'envi le droit de fixer notre attention.
Jean-Jacques Rousseau, Rêveries d'un promeneur solitaire.

 

Tout agit sur la Fosseuse (...) un parfum délicat est pour elle un plaisir presque inépuisable; je l'ai vue jouissant pendant toute la journée de l'odeur exhalée par des résédas.
Honoré de Balzac, La Fosseuse.

 

Les roses n'emplissaient pas l'air de leur odeur de même manière que les fleurs d'oranger. On se penchait vers elles, on les écoutait, elles parlaient et leurs paroles étaient du parfum. Elles ne disaient pas exactement la même chose, et c'était une longue conversation de senteurs.
(...)
Elle s'interrogea sur cette odeur de l'oranger. C'était un peu amer et très doux à la fois, et ça vivait, ça tombait de l'arbre comme une masse d'oiseaux parfumés qui vous tournaient autour, sans arrêt, et leurs ailes battaient ce vent de délices. Ou alors, c'était tout un blanc de plumes d'ange dans leurs senteurs de paradis, on ne pouvait pas savoir, seul Dieu, Lui, aurait pu dire...
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

Je repris mes esprits en buvant une rasade à la sorbetière qu'un boy venait de déposer à mes pieds, puis, le palais rafraîchi par le parfum subtil de la rose mélangée à l'eau de fleurs d'oranger, posai à Jacques la question qui depuis un certain temps brûlait mes lèvres.
Marc Petit, La compagnie des Indes.

 

- Pourriez-vous m'aider à traverser la rue ?
Elle parut hésiter une seconde et sa main libre le saisit par la manche.
- Merci de tout coeur, mademoiselle.
Aussi jolie de près que de loin. Il reprit sincèrement troublé :
- Vous êtes charmante ...
Elle sourit.
- Comment savez-vous que je suis une fille, je n'ai même pas parlé.
- Votre parfum ...
- Je ne me parfume pas, répondit-elle en s'éloignant.
                          Yann Queffélec, Le maître des Chimères.

Ses narines, que le parfum de la femme grisait, palpitèrent comme un papillon prêt à aller se poser sur la fleur entrevue.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

 

Des femmes... leurs longues jupes bouffant autour d'elles (...) et un courant d'air parfumé circulait dans le battement des éventails.
Gustave Flaubert, L'Education sentimentale.

 

J'entrai. Bianca se tenait debout devant son miroir, en costume de scène : une robe à l'antique en tissu lamé d'argent du plus bel effet. Ses cheveux brun-roux descendaient tel un torrent de lave sur ses épaules, exhalant une odeur mélangée de poivre et d'aiguilles de pin.
(...) Je m'approchai jusqu'à ne plus rien voir du monde que cette chevelure, ne plus rien sentir que ce picotement d'aiguilles de pin et ce parfum d'été. (...) J'approchai en silence mes lèvres de la chevelure, respirai avec une délectation surgie du fond des âges l'odeur mélangée de poivre, de pain brûlé et de cannelle qui s'exhalait de cette forêt impénétrable.
Marc Petit, La compagnie des Indes.

 

... " Ah ! Comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine... "
Gustave Flaubert, La Tentation de Saint-Antoine.

 

Il perçoit un parfum âpre et délicat, le parfum de sa peau, qui à l'heure de la joie, devient enivrant comme celui de la tubéreuse, et un fouet terrible au désir...
D'Annunzio, Trionfo della Morte.

 

Ses narines palpitèrent.
Dans la chaleur du lit, le corps entier de Rachel exhalait la même senteur que sa chevelure, mais plus discrète et comme plus nuancée: une odeur enivrante et fade, avec des pointes poivrées ; un relent de moiteur, qui faisait songer aux arômes les plus disparates, au beurre fin, à la feuille de noyer, au bois blanc, aux pralines à la vanille; moins une odeur, à tout prendre qu'un effluve, ou même qu'une saveur : car il restait comme un goût d'épices sur les lèvres.
Roger Martin du Gard, Les Thibault .


Pourtant fille des ports couleur de pain d'épice
J'ai connu certains soirs d'infernales délices
En humant sur ton corps l'odeur du vétiver.
Pierre Osenat.

 

Remporté là-bas pour la centième fois, pour la centième fois les yeux fermés et dans la terreur de l'avoir usé à force de le reproduire, il laissa remonter le moment magique : le faible parfum de peau et de savon mêlés, les pointes dures de leurs poitrines pressées, le tremblement de leurs genoux, les deux os de ses hanches à elle et le vent brillant autour d'eux et cette odeur de jour et de viande grillée à travers les cheveux accrochés à leurs cils, la secousse à nouveau lui lança le ventre, ça marchait à chaque coup...
Raphaële Billetdoux, Mes nuits sont plus belles que vos jours.

 

Vous qui venez ici dans une humble posture
De vos flancs alourdis décharger le fardeau,
Veuillez, quand vous aurez soulagé la nature
Et déposé dans l'urne un modeste cadeau
Épancher de l'amphore un courant d'onde pure
Et sur l'autel fumant placer pour chapiteau
Le couvercle arrondi dont l'auguste jointure
Aux parfums indiscrets, doit servir de tombeau.
Alfred de Musset, à George Sand (Le petit endroit).

 

" Ferme donc la porte. Ça sent jusqu'ici ! "
Il exécrait les parfums, mais, par-dessus tout, redoutait cette odeur d'eau de Cologne, de Chypre, de tabac anglais, un instant victorieuse des relents de la cuisine et de ceux de l'armoire du vestibule, où M. Auguste Lagave rangeait son vestiaire.
François Mauriac, Destins.

 


Le public retenait son souffle. Voilà qu'au moment d'envoyer Antigone à la mort, il avait cru détecter sur la comédienne un parfum d'eau de Javel. Le rire avait aveuglé son attention, submergé la tragédie, gagné les autres comédiens avec la vélocité d'un virus : la troupe s'était fait siffler.
Yann Queffélec, Le maître des Chimères.

 

De temps en temps, je lève un oeil pour savoir si les pubs sont terminées. Malgré moi, je finis par en repérer certaines. Auxquelles je ne comprends rien. Images sensuelles d'un couple en train de se dévorer du regard. Bon. Ça doit être pour illustrer un parfum voluptueux. Non, du café. Tiens, pourquoi du café? Un carton me l'explique: " Un café nommé Désir ".
Nicole de Buron, Arrêtez de me piquer mes sous.

 

L'exposition des Arts décoratifs en 1925 (...) S'il faut en croire Colette, il y traînait encore des relents détestables.
Françoise Sagan et Guillaume Hanoteau, Il est des parfums...

 

Une éphémère brutalité, sous l'ancienne guerre, imprégna la femme d'essences qui semblaient se réclamer d'une brutale pharmacopée, d'affreux parfums que j'eusse voulu nommer " coup de trique " ou " à tuer un boeuf " ou "à bras raccourci ". Plus d'une fois, je leur cédai la place, au restaurant où ils me coupaient l'appétit, au théâtre où ils me détournaient de la pièce. Heureusement, le mauvais goût, en France, ne règne jamais très longtemps. Un art aussi français que la parfumerie de luxe touche aujourd'hui à la perfection.
Colette.

 

Le dernier passage de Petite Chérie est parfumé. D'un très bon parfum. Meilleur que le vôtre. Petite Chérie se ruine en senteurs exquises (...)
- Tu en as mis beaucoup trop, reniflez-vous peu gracieusement, tu vas asphyxier toute ton école.
Trop tard. Petite Chérie s'est envolée sur son nuage de parfum. Embaumant l'immeuble jusqu'à l'entresol.
- Joséphine! Ton petit déjeuner!
Le nuage de parfum est déjà dans la rue.
Vous regardez l'heure. Vous n'en croyez pas vos yeux. Petite Chérie est partie en classe avec une demi-heure d'avance.
Nicole de Buron, Qui c'est ce garçon?

 

L'abus qu'elle a fait des extraits de toilette a étiolé sa puberté... l'a intoxiquée.
Edmond de Goncourt, Chérie.

 

Son visage livide poudré à l'excès, me sembla plus que jamais le masque de la mort. Les parfums dont, selon son habitude, il s'était inondé, ajoutaient à cette impression funèbre et les richesses, le scintillement dont il s'entourait m'apparurent comme un linceul d'or jeté sur un cadavre.
Janine Boissard, Trois femmes et un empereur.

 

L'odeur des camomilles, des menthes... remplissait le modeste appartement.
(...)
Après avoir respiré l'air épais, l'odeur rance qui s'exhalait de vieilles tapisseries et d'armoires couvertes de poussière, il se trouva dans la chambre antique du vieillard, devant un lit nauséabond.
Honoré de Balzac, L'Elixir de longue vie.

 

Les volets me permettaient tout juste de distinguer ses traits, mais je la vis aller d'un meuble à l'autre, dans la pénombre où flottait l'odeur de pharmacie que j'avais sentie tout à l'heure.
Julien Green, Le Visionnaire.


... une odeur puissante, sucrée, étrange... elle avala cette saveur... forte comme la mort.
Guy de Maupassant, Yvette.

 

" Comme il était aimé ! " songeait Mme Lagave, en larmes.
Mais elle se retenait de dire à Augustin, blême, et que le parfum des fleurs accumulées indisposait plus sûrement que n'eût pu faire le cadavre, ...
François Mauriac, Destins.

 

Le lendemain matin, je rencontrais ma maîtresse dans l'escalier ; elle descendait derrière moi, vêtue de noir, les mains dans ces gants que j'avais été lui chercher la veille, mais tête nue, et comme enveloppée dans une odeur de teinturerie et de médicaments ; une longue insomnie bleuissait la chair autour de ses yeux, et pour la première fois, elle me parut vieillie, moins par le durcissement de ses traits que par le regard éteint qu'elle posa sur moi.
Julien Green, Le visionnaire.

 

Soudain, elle se décide, jette un châle sur son peignoir, glisse ses pieds dans de fins souliers de satin et quitte la chambre. Sur les cheminées, des chandelles achèvent de se consumer, des planchers luisent comme le bois des cercueils, seule l'odeur des fleurs dont on a empli ce matin le palais donne vie à ce lieu: elle rappelle à Joséphine qu'au-delà de ces murs la nature campe, plus forte que les trônes.
Janine Boissard, Trois femmes et un empereur.

 

" Sur le coup de dix heures, par une inspiration subite, je suis sortie, j'ai traversé les pelouses. Dans le silence, j'entendais le bruit que faisait le bord de ma jupe en frôlant l'herbe épaisse où mes pieds s'enfonçaient. Il restait dans l'ombre toute la chaleur du jour, soulevée faiblement par la brise comme une lourde draperie. Au fond du ciel, la lune se cachait derrière des nuages en forme de récifs, et j'allais presque à tâtons dans une obscurité pleine des odeurs de la terre, des plantes qui s'éveillent dès que la lumière fait naufrage. J'ai cueilli près des fossés ce rameau de buis. Si les parfums pouvaient colorer l'air, le buis exhalerait une vapeur noire."
En disant ces mots, elle caressait d'un doigt les petites feuilles dures et polies, et demeura pensive.
Julien Green, Le visionnaire.

 

" Au fond de la matière pousse une végétation obscure; dans la nuit de la matière fleurissent des fleurs noires. Elles ont déjà leur velours et la formule de leur parfum. "
Gaston Bachelard, L'eau et les rêves.

 

Voici venir des temps, où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir.
Baudelaire, Les Fleurs du Mal.

 

La joie du jour, le jour en fleur, un matin d'août, avec son humeur et son éclat, tout luisant,- et déjà, dans l'air trop lourd, les perfides aromates d'automne, (...) la brume insidieuse traînant encore au-dessus de l'horizon et qui descendra quelques semaines plus tard sur les terres épuisées, les prés défraîchis, l'eau dormante, avec l'odeur des feuillages taris.
Georges Bernanos, La joie.

 

Sur un guéridon placé à côté d'elle, ma maîtresse prit un objet qu'elle sembla porter à ses lèvres. C'était un rameau de buis et elle le respirait comme on respire une fleur.
Julien Green, Le visionnaire.

 

Le parfum dangereux et fou des fleurs perverses.
Maurice Rollinat, Les névroses.


La maladive exaltation
De parfums lourds, dont le poison
Dahlias, lis, tulipes et renoncules
Noyant mes sens, mon âme et ma raison
Mêle dans une immense pâmoison
Le souvenir avec le crépuscule...
Paul Verlaine.

 

et le parfum des tilleuls l'amène
à un pays d'odeurs
où les jours du passé sont aussi clairs
que les jours à venir.
Alain Jean-André, Entre chien et loup.

 

Ou dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire.
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'où jaillit toute vive une âme qui revient...
Baudelaire, Les fleurs du Mal (Le flacon).

 

Puissance exquise, doux évocateurs, parfums, laissez fumer vers moi vos riches cassolettes âcres...
La Comtesse de Noailles, Le coeur innombrable.

 

... Donner une âme aux choses comme la poésie, les parfums ont cette ruse.
Guy de Maupassant, Une vie.

 

Toute odeur est fée.
Huysmans, A rebours.

 

Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

 

Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs (...), il éprouvait la sensation d'une main remuant la vase de sa mémoire (...). Il existait toujours une cause à ces évocations subites, une cause matérielle et simple : une odeur, un parfum. Souvent, que de fois une robe de femme lui avait jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une essence, tout un rappel d'événements effacés. Au fond de vieux flacons de toilette, il avait retrouvé son vent et aussi des parcelles de son existence et toutes les odeurs errantes, celles des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs froides des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines réminiscences, comme si les senteurs gardaient en elles les choses mortes embaumées à la façon des aromates qui conservent les momies.
Guy de Maupassant, Fort comme la Mort.

 

... et pourtant ce parfum d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d'années successives, tandis qu'alentours les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu'à aujourd'hui se détache si isolé de tout, qu'il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps - peut-être tout simplement de quel rêve - il vient.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

 


Curieusement, dans ce rêve il n'était pas son mari (...) Il n'y avait eu ni mots ni regards. Juste cette main qui s'emparait de la sienne, et leurs doigts qui s'enlaçaient. Elle marchait en avant, elle ne s'était pas retournée, elle n'avait rien vu, il n'avait rien dit. Mais leurs doigts se nouaient, s'épousaient, il s'accrochait à elle, elle s'amarrait à lui...
Elle s'était réveillée à Paris, entre ses quatre rideaux de toile de Jouy.
Toute la journée elle avait recherché le souvenir de ces doigts glissés entre les siens, comme on cherche un parfum perdu. Parfois, pendant que mes Meillant et leurs amis parlaient, elle regardait ses mains, les croisait lentement pour sentir le mouvement des doigts sur sa peau, puis elle les pressait l'une contre l'autre, les serrait, les posait contre sa bouche, et fermait les yeux. On devait croire qu'elle priait...
Au début, fugitive, la sensation renaissait: elle traînait Henri derrière elle, le tirait des Enfers; dans l'ombre elle le devinait, il s'accrochait... Mais au fil des heures il lui devint plus difficile de s'abuser. Le parfum s'évaporait. Au soir, elle ne sentit plus rien: Eurydice avait perdu Orphée.
Françoise Chandernagor, L'enfant des lumières.

 

" Il y a trois ans que tu es parti. Le parfum
Que tu laissas hante ma solitude.
Le parfum est pour toujours répandu en moi mais
Où es-tu bien aimé? "
Li Po (699 - 762), Le Bien-aimé absent.

 

Aux veuves l'été est une saison cruelle; elles ont beau travailler toute la journée comme des damnées, il y a les soirs. De longues soirées paradisiaques, des soirées d'avant le pêché... Madame de Breyves craignait le retour de l'été. Elle craignait la douceur des nuits, l'arôme des fleurs, la lenteur des gestes, la légèreté des linons. Elle craignait la tiédeur du drap sous la peau nue, le rire de filles énervées, l'exubérance des fougères, le parfum du foin, la saveur des fruits, et la lumière du lac. L'été, son corps retrouvait la mémoire.
Françoise Chandernagor, L'enfant des lumières.

 

Quand par les soirs d'été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l'orage, c'est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l'odeur d'invisibles et persistants lilas.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

 

" Le passé a plus de parfum qu'un bosquet de lilas en fleurs."
Proverbe chinois.

 

Machine à souvenirs, fabrique de regrets, le nez tient, a priori, un rôle triste : il rappelle ce qui fut gai, peut-être, mais qui n'est plus ; ou il remet en mémoire de façon déchirante ce qu'on ignorait regretter de la sorte. Il supporte à l'improviste les à-coups du passé, et cela d'une manière d'autant plus violente que l'intelligence n'a rien à voir en ce domaine. Certains parfums sont mélancoliques, menaçants, d'une métaphysique agressivité, telle l'odeur des feux de bois à l'automne, le plus classique... " Tiens, encore un été de passé, un hiver à venir "... et le corps tremble de cette succession lente, inexorable, des saisons, et du peu de feux de bois qu'il lui reste à humer.
Certains parfums, en revanche, sont comme des gifles. On marchait, on riait, on se croyait bien avec quelqu'un et soudain une odeur... n'importe quoi, un autre passant, un peu de peinture fraîche, un arbre fraîchement coupé, vous font brusquement réaliser que ce n'est pas lui, le vrai, l'autre; avec qui vous vous promenez, vous parlez... et qu'importe si cet autre, vous le connaissez depuis vingt ans...
Françoise Sagan et Guillaume Hanoteau, Il est des parfums...

 


" Il en va de même pour certaines odeurs, qui me remettent toujours en mémoire tel ou tel paysage. Ainsi lorsqu'au printemps, je sens le parfum des noisetiers, mon imagination s'enfuit à Bois-Guillaume, près de Rouen, où s'est passée mon enfance, et s'enfonce dans les fourrés odorants où jadis j'allais, le dimanche, ramasser des morilles".
Corot, se souvenant de ses promenades avec Monsieur Sennegon.

 

Le lendemain matin, ils allèrent au marché. Arnold acheta du mimosa qui sentait loin, jusqu'à l'enfance.
Philippe Delerm, Il avait plu tout le dimanche.

 

Jadis, aux belles vacances de jadis, lorsqu'elle découvrait du haut de la dernière côte, à la sortie d'Arromanches, les larges pentes d'ardoises parmi les dômes verts des tilleuls, elle voyait aussitôt les dalles noires et blanches du vestibule, l'escalier de pierre, la cretonne fleurie de sa chambre - elle respirait l'odeur fraîche, un peu sure, des couloirs aux volets toujours mi-clos, elle s'emparait de la maison tout entière, à travers l'espace, ainsi que le seul geste d'une main chérie est déjà pour l'amant la certitude de la présence, et cette présence elle-même, une possession.
Georges Bernanos, La joie.

 

Il mit son visage dans ses mains. Mais aussitôt, Rachel fut contre lui: ce parfum d'ambre qui lui restait aux doigts pour avoir, cette nuit, manié le collier de Rachel! Il sentit contre sa poitrine la chair ronde de l'épaule, contre ses lèvres le grain tiède de sa peau !
Roger Martin du Gard, Les Thibault.

 

Pendant des années, j'ai gardé au fond d'un tiroir un chapelet de buis qui me venait de cette époque. L'odeur de ces grains de bois jaune était si forte qu'il me suffisait de la respirer pour faire revivre en moi certaines minutes de mon
enfance, non les gestes, ni les paroles, mais la qualité particulière d'un moment. J'en éprouvais une sorte de vertige. Il ne s'agissait plus de souvenir, mais de la renaissance d'un monde disparu, avec sa lumière, son souffle, ses rêveries fugitives.
Julien Green, Le visionnaire.

 

La tendresse des anciens jours leur revenait au coeur,
abondante et silencieuse comme la rivière qui coula avec autant de mollesse que n'en apportait le parfum des seringas et projetait dans leurs souvenirs...
Gustave Flaubert, Madame Bovary.

 

Nous quittâmes la châtaigneraie pour longer les massifs d'arbustes qui se dressaient au bord des douves. Le buis et le laurier exhalaient dans la nuit l'odeur amère de leurs feuilles et j'entendais résonner la terre sous ma chaussure à gros clous, mais la vicomtesse marchait sans bruit et c'était à peine si on voyait remuer ses épaules.
(...)
A droite nous côtoyions un fossé plein d'une eau puante d'où montait la petite note triste et métallique des grenouilles.
(...)
Bientôt le sentier que nous avions suivi s'effaça entre les arbres et des branches craquèrent sous nos pas ; une ombre épaisse tomba sur nous ; nous nous enfonçâmes au coeur d'un petit bois touffu, labourant de nos pieds un lit de feuilles pourries. Je respirais comme un parfum ce relent de décomposition végétale, un peu âcre, pareil à des souvenirs qu'on remue.
Julien Green, Le visionnaire.

 

Parfum, âmes, pensées, secrets : autant de mots pour désigner le monde de la mémoire.
Sartre, étude sur Baudelaire.


Ainsi tout a sa part et de souffle et d'odeurs.
Empédocle, De la nature.

 

" Le capitaine dit à Jeanne :
-La sentez-vous, cette gueuse-là ?
Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, d'arômes sauvages.
Le capitaine reprit :
- C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame, c'est son odeur de jolie femme à elle... Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. "
Bergson, Matière et mémoire.

 

Delorat prit un air constipé. " Je ne sais comment dire... Ça peut paraître assez malpoli de le remarquer mais... je ne trouve pas que ça sente très bon... Il y a... comme une odeur... (...)
- J'oublie tout le temps que vous n'avez jamais visité une autre planète. Chaque monde habité a son odeur spécifique. Due principalement à l'ensemble de la végétation bien que, je suppose, le règne animal - voire les hommes - y contribuent également. Et autant que je sache, personne n'apprécie jamais l'odeur d'une planète en y débarquant pour la première fois. Mais vous vous y ferez, Janov. Je vous promets que d'ici quelques heures vous n'y prêterez même plus attention.
Isaac Azimov, Fondation foudroyée.

 

Le soir tombait. Nous tirions des bordées à cinq six milles au large de la côte, dans cette zone irritable où les premières risées du vent de terre nous apportaient la fragrance des jardins et les dernières rafales du vent du large qui piquait dans la mer nous éclaboussaient d'un air chaud et froid de l'odeur de poisson frais et de relent de safran (...).
Alors je me mis à lui raconter ce que c'était que le bol de lait créole, ces poches d'air chaud, ces bouffées d'un parfum extatique et paralysant qui vous donnent le vertige et vous font tourner le coeur quand on voyage le soir, sur les sentiers qui zigzaguent au pied des mornes, derrière les marais, à cinq, six milles à l'intérieur des terres, tout le long de la côte du Brésil, bol de lait créole qui, malgré son bouquet paradisiaque - acajou, mimosa, lis exalté, vanille sauvage, suc de cactus, euphorbe -, n'est que l'exhalaison fiévreuse des lagunes et des lagons sur lesquels, toute la journée durant, le soleil du Capricorne a fait la roue, foulant, écrasant la dure chlorophylle du tropique comme olives au pressoir.
Blaise Cendrars, L'homme foudroyé.

 

... Et l'arôme de tout cela lui apporte l'odeur salée de l'Océan. (...) le grand parfum des bois.
Gustave Flaubert, La Tentation de Saint-Antoine.

 

Non! Ce n'est pas la mer que j'aime, mais la terre. Ses paysages, ses aubes légères, son parfum du soir, sa vitalité féconde même pour laisser pousser des mauvaises herbes.
Nicole de Buron, Arrêtez de me piquer mes sous.

 

Avez-vous senti dans les prairies au mois de Mai le parfum qui communique à Lens l'ivresse de la fécondation (...) une petite herbe, la flouve odorante, est un des plus puissant principes de cette harmonie voilée.
Honoré de Balzac, Le lys dans la vallée.

Les Catasetum, orchidées d'Amérique du Sud, offrent aux insectes qui les visitent des substances odorantes dont ils s'imprègnent les poils des pattes. Ces gouttelettes à forte odeur de menthe sont stockées dans une vésicule prévue à cet effet. Seuls les mâles effectuent ces prélèvements. Puis revenus sur leurs territoires, ils le marquent en réémettant le parfum par mouvement vibratoire des ailes qui simule l'action d'un vaporisateur. Le territoire ainsi marqué est prêt pour les parades nuptiales. Ici l'orchidée offre à l'insecte un parfum qui lui permettra d'attirer et de séduire sa femelle. Ce que fit l'homme aussi, lorsqu'il survint beaucoup plus tard dans l'histoire de la vie, croyant inventer un stratagème que cet insecte connaissait bien avant lui. Eternelle stratégie de la séduction, qui emprunte à la fleur ces arguments souvent décisifs que sont les parfums.
Jean-Marie Pelt, Les plantes.

 

Monsieur Spitzweg n'est pas un séducteur. Il devrait fumer la pipe, installer autour de lui une fumée de Hollande et de miel. Alors sa silhouette anonyme s'allongerait d'un sillage parfumé, mélancolique. On lui prêterait des conforts savoureux, un savoir-faire pour choisir le tweed et le velours, quelques amours anciennes à embrumer peut-être ?
Monsieur Spitzweg n'est pas un séducteur. Il préfère les petits cigares. Ceux-là même que les femmes appellent "d'infects petits cigares ".
Philippe Delerm, Il avait plu tout le dimanche.

 

- Non, j'aime ce tabac brun. Il convient à ce lieu. J'associerai toujours les odeurs d'ici - le bois de cèdre, la menthe, les figuiers et les autres parfums magnifiques et fous - au goût du tabac.
Paul Bowles, La maison de l'araignée.

 

Une autre femme eût longuement choisi la toilette qui convenait à une démarche de cet ordre. Elle se fût en tout cas
appliquée à tirer le meilleur parti de son apparence physique. La pensée ne vint pas à Mme Galéas de poudrer sa figure, ni de rien tenter pour rendre moins apparent le duvet brun qui
recouvrait ses lèvres et ses joues. Ses cheveux lavés eussent paru moins gras. Elle aurait pu supposer que l'instituteur inconnu était, comme la plupart des hommes sensible aux
parfums... Mais non: sans plus d'apprêt que de coutume, aussi négligée que jamais, elle allait tenter sa chance dernière.
François Mauriac, Le Sagouin.

 

Tahoser ordinairement n'était pas si matinale, et elle ne quittait guère sa couche sans l'aide de ses femmes; jamais non plus elle ne sortait qu'après avoir fait réparer dans sa coiffure le désordre de la nuit et verser sur son beau corps des affusions d'eau parfumée qu'elle recevait à genoux, les bras repliés devant sa poitrine.
Théophile Gautier, Le roman de la momie.

 

Le travail sérieux maintenant. Debout et les jambes écartées, tour à tour chantant et sifflant, avec de temps à autre des regards vers la montre et l'horaire, tous deux bientôt aspergés d'eau, elle procéda à l'important nettoyage de son corps, ardemment se savonnant, studieuse et les sourcils froncés, puis se trempant, puis se relavant et se savonnant de nouveau et se ponçant les pieds. Promise à la mort, elle se donnait tant de peine, travaillait consciencieusement à se faire parfaite, en bon artisan, langue un peu sortie.
" Ouf, c'est éreintant d'être amoureuse ", déclara-t-elle en se laissant retomber dans l'eau savonneuse.
Après avoir soufflé sur la pierre ponce pour la faire naviguer toute seule, elle vida la baignoire, la remplit d'eau pure dans laquelle, pour se récompenser, elle versa des sels parfumés. Oui, il fallait sentir follement bon, tant pis si ça faisait catholique.
Etendue et silencieuse, elle pensa qu'elle était une idiote d'avoir pris ce bain trop tôt. Lorsqu'il arriverait, il y aurait sur elle plusieurs heures de destruction d'impeccabilité. Enfin, on aviserait plus tard.
(...)
Elle remercia, dit qu'elle réfléchirait, qu'elle donnerait sa réponse plus tard, après un autre bain, un bain d'eau pure, oui, cher ami, un bain inodore, parce que les sels parfumés du bain de tout à l'heure sentaient beaucoup trop fort.
Albert Cohen, Belle du Seigneur.

 

Elle brûla des parfums afin de répandre dans l'air ces douces émanations qui attaquent si puissamment les fibres de l'homme, et préparent souvent les triomphes que les femmes veulent obtenir sans les solliciter.
Honoré de Balzac, Les Chouans.

 

Je suis exaspérée par le chewing-gum qu'elle mâche, par l'odeur d'encens et par leurs discussions à voix haute. Les acclamations et les danses sont insupportables. Qu'ont à voir la passion et l'amour qu'elles chantent et dansent avec ces robes et ces parfums?
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

La panthère exhale une odeur qui est agréable à toutes les autres bêtes, c'est pourquoi elle chasse en se tenant cachée et en attirant les bêtes vers elle grâce à son parfum.
Théophraste, De causis plantarum.

 

Pourtant Rose n'a pas ménagé ses efforts. Sous le corsage transparent, elle a souligné ses seins de velours noir afin de mieux faire ressortir l'éclat de leurs boutons. Elle a usé de sa voix, de sa démarche, de ses parfums.
Janine Boissard, Trois femmes et un empereur.


Avant d'affronter Assuérus, Esther se fit masser "pendant six mois avec de l'huile de myrrhe, puis pendant six mois avec des baumes et des crèmes de beauté féminines."
Bible , Esther.

 

Vêtue d'une robe étincelante de strass, les cheveux retenus par des épingles brillantes, j'arrive chez mon frère comme si je venais de débarquer de Rio de Janeiro. Mon parfum doit être très fort car maman Kaoukab a crié de sa chambre: "Le parfum, lumière de mes yeux, est une forme d'adultère, l'homme le hume et s'excite!" J'ai eu envi de lui répondre: "Ah! si seulement c'était vrai."
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

" J'aurais dû ne pas l'écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m'en réjouir ". (...)
" Je n'ai alors rien su comprendre ! J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir ! J'aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer."
Antoine de Saint-Exupéry, Le petit Prince.

 

Elle se dressait soudain (mais quand elle avait perdu toute confiance en elle-même, toute confiance dans les onguents, les poudres et les parfums) et elle criait:
-Oh ! Ton Langlois !
Giono, Un roi sans divertissement.

 

Il se doucha, s'habilla d'un complet veston pied-de-poule qui semblait avoir fait les beaux jours d'un major anglais, coiffa la casquette assortie, glissa un chronomètre en toc dans la poche de son gilet, se vaporisa du patchouli sur le visage, un parfum qu'il détestait.
Yann Queffélec, Le maître des Chimères.


Quand je passais après lui, dans la salle de bain, le miroir était embué. Il y avait des éclaboussures par terre, et pas de bouchon sur la mousse à raser qui sortait du pulvérisateur. Sa brosse à dents était en chou-fleur.
Cela sentait l'eau de toilette pour homme, et la joie de se laver.
Eric Holder, On dirait une actrice et autres nouvelles.

 

... " Ah ! quand tu sera mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je t'épilerai (...). Voici... de l'encens du cap Gerdefan, du ladanum, du cinnamone, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. "
Gustave Flaubert, La Tentation de Saint-Antoine.

 

Les jeunes princes, beaux comme des femmes, prirent place à la droite et à la gauche de leur père. Des serviteurs les dépouillèrent de leurs gorgerins d'émaux, de leurs ceinturons et de leurs glaives, versèrent sur leurs cheveux des flacons d'essences, leur frottèrent les bras d'huiles aromatiques, et leur présentèrent des guirlandes de fleurs, frais colliers de parfums, luxe odorant, mieux accommodé aux fêtes que la lourde richesse de l'or, des pierres précieuses et des perles, et qui, du reste, s'y marie admirablement.
Théophile Gautier, Le roman de la momie.

 

Petite Chérie, elle, adore se glisser dans des bains moussants aux fragrances les plus diverses - de la pomme verte à la vanille et au magnolia -, dans une salle de bains toute électricité éteinte mais éclairée par des bougies parfumées, disposées autour de la baignoire. Un fond de musique sur lecteur de cassette. Et Petite Chérie flotte voluptueusement dans un songe à demi-éveillé.
La première fois que vous êtes entrée dans cette caverne embaumée aux lueurs tremblotantes dans la vapeur chaude, vous avez poussé un hurlement de terreur. Une cérémonie vaudou chez vous?
- Mais non, je me détends les nerfs a répondu paisiblement Joséphine.
Nicole de Buron, Qui c'est ce garçon?

 

... méditations sur des jouissances défuntes... inassouvissement des nerfs.
Jean-Paul Sartre.

 

Je me suis souvent demandé qu'elle est la part de l'imagination dans la définition d'un parfum, et les industriels
de la parfumerie d'aujourd'hui ont dû se poser la même question à en juger par l'habillage, le flaconnage dont ils parent leurs produits et les étiquettes suggestives, je dirai même mallarméennes, dont ils les nomment.
Blaise Cendrars, L'homme foudroyé.

 

Les thèmes développés aujourd'hui autour du parfum renvoient l'écho de forces obscures et de vertus puissantes. Ils évoquent le mystère ("Mystère" de Rochas), la magie ("Magie noire" de Lancôme, "Sortilège" de Le Gallion), la pureté ("Christal" de Chanel), le divin ("Kouros" d'Yves Saint Laurent: 'Le parfum des dieux vivants"), la vie ("Vivre" de Molyneux, "La Vie" de Christian Lacroix), la mort ("Poison" de Christian Dior). Ce décalage avec leur fonction de séduction intrigue. Faut-il ne voir là que l'emphase du langage publicitaire ou le reflet de représentations inconscientes? L'histoire des parfums et les mythes qui s'y rattachent le suggèrent.
Annick Le Guérer, Les pouvoirs de l'odeur.



La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles :
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal.

 

 

Un de ses biographes a voulu concrétiser cette perception pleine, entière et voluptueuse par le jeune Fragonard de la richesse végétale du terroir, imaginant que, sur des toiles étendues sur la terre, pour récolter " quand les pétales largement ouverts comme une chair amoureuse, jonchent la terre, quand les corolles frémissent d'un dernier spasme de volupté ", le jeune homme se roulait " avec des étirements voluptueux d'une jeune bête énamourée, inlassablement jusqu'au crépuscule, sur cette moisson aux parfums, aux coloris innombrables, moelleux comme un tapis d'Asie ". Concluant non sans logique, que, " Tout son être au contact de ces feuilles satinées, s'imprègne pour la vie d'un épicurisme souriant, et rien ne saura détruire cet instinct, même les tristesses d'un crépuscule, celui du siècle de la Rose, et de sa propre vie ".
J.J. Lévèque, Fragonard.

 


Il estimait que les sens, tout autant que l'âme, ont des mystères spirituels à nous révéler.
C'est ainsi qu'il étudia quelque temps les parfums, s'initiant aux secrets de leur fabrication, distillant les huiles aromatiques et brûlant les gommes odorantes de l'Orient. Il entrevit qu'il n'est pas un seul état d'esprit qui n'ait son correspondant dans la vie sensorielle, et il s'attacha à découvrir la vraie nature de ces rapports: par quelle vertu l'encens nous porte au mysticisme, l'ambre aux passions et à l'amour, par quelles effluves les violettes réveillent en nous le souvenir d'amours défuntes, ou d'où vient que le musc trouble le cerveau et le champac s'empare de l'imagination. Il essaya maintes fois d'établir une vraie psychologie des parfums, d'analyser les diverses influences des racines aux senteurs douces, des fleurs chargées d'un troublant pollen, des baumes aromatiques, des bois sombres et odoriférants, du nard indien qui débilite, de l'hovénia qui affole les hommes, et de l'aloès qui peut, dit-on, délivrer l'âme de la mélancolie.
Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray.

 

 

La vie consciente n'a qu'un seul et unique objectif, qui est de devenir calmement, régulièrement, paisiblement, toujours plus conscient! Ce n'est que dans la solitude que l'âme humaine peut mener à bien cette croyance intime ; car tant que d'autres âmes nous encerclent, les bruits qu'elles font, les odeurs âcres et fiévreuses qui en émanent, ne font que nous distraire et nous égarer.
John Cowper Powys, Apologie des sens.

 

 

Dans la vie de toutes les femmes, il est un moment où elles comprennent leur destinée, ou leur organisation, (...). Ce n'est pas toujours un homme (...) qui réveille leur sixième sens endormi, mais plus souvent peut-être (...) un concert de parfums naturels.
Honoré de Balzac, Le curé de village.

 


...elle écoutait les parfums... ils lui jouaient une musique étrange de senteurs...
Emile Zola, La faute de l'abbé Mouret.

 

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec mes mains comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air... Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.
Charles Baudelaire.

 

Il lui plaisait de plus en plus. Et voilà qu'il se présentait véritablement une occasion, songea-t-elle, tandis qu'elle se parfumait après son bain. Pouf, pouf, pouf - une occasion véritable. Son espoir exubérant déborda en chanson.
(...)
L'orgue à parfum jouait un Capricio des Herbes délicieusement frais, des arpèges cascadants de thym et de lavande, de romarin, de basilic, de myrte, d'estragon ; une série de modulations audacieuses passant par tous les tons des épices, jusque dans l'ambre gris ; et une lente marche inverse, par le bois de santal, le camphre, le cèdre et le foin frais fauché avec des touches subtiles, par moment, de notes discordantes - une bouffée de pâté de rognons, le mince soupçon de fumées de porc, pour revenir aux aromates simples sur lesquels le morceau avait débuté. Le dernier éclat de thym s'estompa ; il y eut un bruit d'applaudissements ; les lumières se rallumèrent.
(...)
Les enseignes lumineuses en plein ciel effaçaient victorieusement l'obscurité extérieure.
" CALVIN STOPES ET SES SEXOPHONISTES. " De la façade de la nouvelle Abbaye, les lettres géantes
dardaient leur éclat alléchant. " LE MEILLEUR ORGUE À
PARFUMS ET À COULEURS DE LONDRES. TOUTE LA MUSIQUE SYNTHÉTIQUE LA PLUS RÉCENTE."

Ils entrèrent. L'air semblait chaud et presque étouffant, tant il était chargé du parfum d'ambre et de santal. Sur le plafond en coupole de la salle, l'orgue à couleurs avait momentanément peint un coucher de soleil tropical. Les Seize Sexophonistes jouaient un refrain populaire : " Il n'est de Flacon, au monde profond, pareil à toi, petit Flacon que j'aime. "
Aldous Huxley, Le meilleur des mondes.

 

 

Je ne sais pas si je respirais de la musique ou si j'entendais des parfums.
Guy de Maupassant.

 

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir,
Valse mélancolique et langoureux vertige.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal.

 

Combien de temps ai-je passé sur ce banc? Le bleu du ciel s'est assombri, les abeilles ne dansent plus sur les fleurs d'où montent les parfums du soir.
Janine Boissard, Trois femmes et un empereur.

 

Sur la main de Cénabre, une goutte de pluie tomba, chaude, pesante, parfumée comme une goutte de nard, et qui était l'essence même du jour évanoui.
Georges Bernanos, La joie.

 

L'âcre senteur du sol quand tombent les averses.
Maurice Rollinat, Les névroses.

 

L'odeur du sol, le dernier baume autour des corps muets et frais...
La Comtesse de Noailles.

 

Cette terre qui remonte dans l'encre me dépassera.
Je le sais. Je ne suis qu'un passant
qui retourne une motte et rapproche
l'odeur de l'ombre des parfums de la lumière.
Alain Jean-André, Le feu obscur.

 


... le portail d'une église s'ouvrait devant lui. Il s'y engouffra. Ses pas sonnèrent sous des voûtes; un parfum vint à ses narines. Aussitôt il éprouva un soulagement, une sécurité: il n'était plus seul, une présence surnaturelle l'environnait.
Roger Martin du Gard, Les Thibault.

 

Une odeur qui tenait à la fois de celle des roses et des calices de l'oranger, mais fugitive et sauvage, achevait de donner je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse...
Honoré de Balzac, Séraphita.

 

...que donne-t-on à Dieu ?... des parfums
Honoré de Balzac, Le lys dans la vallée.

 

Hé bien, monsieur m'aime autant qu'il peut m'aimer; tout ce que son coeur enferme d'affection, il le verse à mes pieds, comme la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur.
Honoré de Balzac, Le lys dans la vallée.

 

En quoi vous ai-je offensé? dit-elle tout effrayée. J'ai entendu parler d'une femme comme moi qui avait lavé de parfums les pieds de Jésus-Christ. Hélas! la vertu m'a faite si pauvre que je n'ai plus que mes larmes à vous offrir.
Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes.

 

Lorsque Marie-Madeleine, en signe de repentir lave les pieds du Christ avec une livre de nard pur, Judas Iscariote la désapprouve en s'écriant:
" Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers pour le donner aux pauvres ?
- Laisse-la, lui répond Jésus, elle observe cet usage en vue de mon ensevelissement. "

Face à la réaction indignée de l'argentier des apôtres devant un gaspillage inutile, le Christ légitime ainsi le geste de Marie-Madeleine (qui deviendra la patronne des parfumeurs) en lui donnant un sens sacré : le coûteux nard a été versé à une fin religieuse, en vue d'un rite funéraire.
Annick Le Guerrer, Les pouvoirs de l'odeur.

 

Des senteurs et des parfums me parvenaient des maisons et des jardins voisins. Chez nous, la désolation avait une odeur âcre et suffocante. L'encens que mes oncles faisaient brûler était de mauvaise qualité. Le bois de paradis n'était en fait qu'un bois quelconque mélangé à des parfums de mauvaise qualité. Les laveurs, pressés comme d'habitude, bâclèrent la toilette du mort et se disputèrent ensuite avec mon oncle qui marchandait le prix de leur misérable salaire.
Tahar Ben Jelloun, La nuit sacrée.

 

... Sans vin pur, sans autels, sans hymnes, sans guirlandes,
La mort est le seul dieu qui ne veut pas d'offrandes;
Tes grains d'encens brûlés ne sauraient l'émouvoir,
Et l'Amour qui peut tout est sur lui sans pouvoir ...
Marguerite Yourcenar, La couronne et la lyre.

 

Comme elle ouvrait les persiennes sur le soleil, elle eut une pensée pour Félix qui n'en jouirait plus. Ce sombre séjour des morts, qu'évoquait parfois Emily au cours de lectures faites ensemble, la fit frissonner. Là où tant de racines de roses vivaient, se préparaient à faire resplendir leurs fleurs, là devait être la fin dernière des humains?
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

La route est / molle / d'ici-là !! ...
on y voit sortir dü sol(e) des / crânes / & / des tibias ; ...
une douceur obscène alourdit l'air & notre
demi-coeur... Que nous reste-t-il sür l'obscür(e)
cheminement ? ... Il nous restera la joie de soula-
ger la douleur de tous ceux / qui / pas-à-pas / comme /// moi
vont / vers / le / bout - dü - monde là-bas
où fleurissent les Orchidées anémones poussives
les iris bleus narcisses Ancolies hortensias ...
toutes les fleurs que la lymphe de mon corps
d'ici quelques années alimen-
tera !!! ...
Jean-Paul Klee, Poëmes de la noirceur de l'occident.

 

demain, je ne serai plus rien... Oui, on vous verra encore jeune et forte, aussi fraîche, avec cette odeur de mûres sauvages, ce parfum, et moi j'entendrai l'eau tomber goutte à goutte sur mon cercueil, l'innombrable tassement de la terre, peut-être le bruit d'une petite source, à travers des mètres et des mètres de craie ou d'argile, qui s'en va, qui monte, qui se hâte vers le
jour, qui sautera comme une petite bête entre deux pierres moussues, dans l'herbe...
Georges Bernanos, La joie.

 

Oui, ce que mon père murmure dans un souffle entrecoupé, c'est cela le secret des morts... Le monde que nous croyons voir n'existe pas...
Dans un flambeau d'argent une grosse chandelle jaune brûlait en répandant une odeur d'église.
Julien Green, Le visionnaire.

 

L'homme promena autour de lui un regard curieux et ses narines s'ouvrirent plus grandes : il flottait entre ces murs une odeur pesante où de lourds parfums mêlaient à l'héliotrope et au lilas quelque chose qui ressemblait à un relent d'église.
Julien Green, Si j'étais vous.
Il se respirait un parfum du ciel
Honoré de Balzac, Le lys dans la vallée.

 

Mlle Gamard, vue de loin et à travers le prisme des félicités matérielles que le vicaire rêvait de goûter près d'elle, lui semblait une créature parfaite, une chrétienne accomplie, une personne essentiellement charitable, la femme de l'Evangile, la vierge sage, décorée de ces vertus humbles et modestes qui répandent sur la vie un céleste parfum.
Honoré de Balzac, Curé de Tours.

 

... " Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums... "
Gustave Flaubert, La Tentation de Saint-Antoine.

 

Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ?
Jean Racine.

 

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans des solitudes profondes...
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal.

 

" Le parfum existe à regret ", il pénètre dans les narines et s'évanouit aussitôt.
C'est la fusion du corps de l'autre, mais désincarné, devenu esprit volatile...
Jean-Paul Sartre.

 

... diffuser en autrui sa propre sensibilité, à la façon d'un fluide subtil ou d'un rare parfum: il y avait là la joie la plus réelle, la joie la plus complète...
Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray.

 


À l'ouverture du cartonnage, une vague et délicieuse odeur d'aromates, de liqueur de cèdre, de poudre de santal, de myrrhe et de cinnamome, se répandit par la cabine de la cange: car le corps n'avait pas été englué et durci dans ce bitume noir qui pétrifie les cadavres vulgaires, et tout l'art des embaumeurs, anciens habitants de Memnonia, semblait s'être épuisé à conserver cette dépouille précieuse.
Théophile Gautier, Le roman de la momie.

 

... l'une et l'autre décomposition organique sur une vaste échelle et réaction chimique incontrôlable sur les sels d'argent des photo-cellules, sont des phénomènes de la lumière et ont, l'une et l'autre, comme la foudre l'ozone, une odeur de ferment, une odeur sui generis que je ne puis comparer dans mon jardinet de Provence, qu'à l'arôme que dégage un placenta de lapin jeté parmi les fenouils : baumes de la vie, encens de la mort, senteur qui portée à la n-ième puissance, c'est-à-dire projetée sur le plan mystique, devait être cette suave odeur qui se répandit dans la crypte, le 12 décembre 1279, le jour de l'ouverture du tombeau, et le 18 du même mois, le jour de la découverte du corps, puis dans toute l'église de Saint-Maximin le 5 mai de l'année suivante, le jour de la translation et de l'élévation des reliques de Marie-Madeleine.
Blaise Cendrars, L'homme foudroyé .

 

À la fois offrande à Dieu et don de Dieu, l'odeur de sainteté est, pour le commun des mortels, signe de la singularité qui s'exhale. Qu'elle soit, en particulier l'apanage d'hommes qui ont renoncé à la chair et à ses désirs souligne le premier de ses aspects. C'est, en quelque sorte, en immolant son corps que le saint se rapproche de Dieu mais, au lieu d'offrir son sang, il lui substitue le parfum d'un corps sanctifié par la pénitence.
Annick Le Guerrer, Les pouvoirs de l'odeur.

 

comme celui que Madeleine répandit
sur les pieds de Jésus, et celui de Judith
si capiteux qu'Holopherne en perdit la tête,
celui de Bethsabée au sortir de son bain
pauvre Urie et celui, qui laissa sans regain
le vieux roi, d'Abisag la vierge-chaufferette.

Parfums passés des amoureuses de renom
parfums secrets des belles dames aux beaux noms,
celui d'Iseult que son épée entre eux deux, nue,
ne pouvait empêcher Tristan de respirer,
le désir d'Héloïse à jamais épuré
Abélard à son seul parfum l'eût reconnue.
Correspondances parfumées.

 

Et les parfums de l'âme aussi s'atténuent
En ce siècle au sentiment hostile
Et douceur et pudeur et foi s'exténuent.
Gabriel d'Aubarède, Mystère du parfum.

 

Même les bonnes soeurs en font, de la rose et du jasmin. (...) Et je me demande ce qui se passait dans leur tête à cornette. Parce que le parfum, c'est les Marie-Madeleine qui en usent. Alors quoi, on ferme les yeux à la Visitation? On fait celles qui ne comprennent pas? Dis-le moi, Francisco, le parfum, c'est le péché ou pas?
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

Je rentrai à pas de loup dans l'obscurité de notre chambre. C'était une pièce très féminine, tendue de tissu indien, où le parfum de Laurence exquis et lourd, flottait comme à l'accoutumée et, comme à l'accoutumée, me laisserait sans doute quelque migraine...
Françoise Sagan, La laisse.


" Celui qui tire de sa poche son mouchoir parfumé régale tous ceux qui se trouvent à côté de lui contre leur gré et les oblige, s'ils veulent respirer, à jouir de ce plaisir."
E. Kant, Critique de la faculté de juger, op. cit.

 

Le parfum de sa voisine l'incommodait. Il se pencha pour la complimenter.
- Quel délice, on s'imaginerait dans un sous-bois vers le milieu du printemps. C'est tout juste, à votre contact, si l'on entend pas les petits oiseaux gazouiller. Et ça s'appelle comment ce ... cette ... fragrance ? ... Alligator ? Ah oui je n'y suis pas. C'est donc plutôt les sauriens qui devraient gazouiller sur vos talons.
Yann Queffélec, Le maître des Chimères.


La faible senteur d'ambre qu'exhalent les crocodiles vautrés sous les tamaris...
François-René de Chateaubriand, Atala.

 

À l'heure dite, je descendis l'escalier, le coeur battant. L'air était lourd et saturé d'humidité ; une odeur de vase flottait encore dans l'atmosphère, mélangée au parfum des fleurs de lotus et des pétales de roses qui jonchaient le sol, dessinant d'étranges motifs aux formes contournées.
Marc Petit, La compagnie des Indes.

 

En récompense, la vieille soeur Saint-François de Sales se montra d'une amabilité rare avec moi, me prit à part, me cajola, mais je ne lui sus aucun gré de ce revirement, car elle me parla sans fin, promenant sur mon visage une haleine empestée.
Julien Green, Le visionnaire.

 

Comme elle pue la fourmi ! (...) Je ne l'embrasserai pas souvent ma cousine !
Honoré de Balzac, La cousine Bette.

 


Elle fit deux pas vers Babet pour la réconforter, mais l'odeur de la grosse servante l'arrêta. Dès quelle s'agitait, s'émouvait, Babet répandait un tel fumet que les élans s'y brisaient.(...) Ce soir là, dans la bibliothèque, le " goût " de Babet était à la mesure de son trouble: si puissant qu'il couvrait l'odeur des vieilles pommes posées sur les étagères. (...) Tout en se maintenant prudemment à la lisière des deux parfums - pommes pourries d'un côté, jupons émus de l'autre -, la Comtesse pressa sa servante de questions; et peu à peu elle en tira de quoi s'inquiéter.
Françoise Chandernagor, L'enfant des lumières.

 

Mais le parfum des pommes est plus que du passé. On pense à autrefois à cause de l'ampleur et de l'intensité, d'un souvenir de cave salpêtrée, de grenier sombre. Mais c'est à vivre là, à tenir là, debout. On a derrière soi les herbes hautes et la mouillure du verger. Devant, c'est comme un souffle chaud qui se donne dans l'ombre. L'odeur a pris tous les bruns, tous les rouges, avec un peu d'acide vert. L'odeur a distillé la douceur de la peau, son infime rugosité. Les lèvres sèches, on sait déjà que cette soif n'est pas à étancher. Rien ne se passerait à mordre une chair blanche. Il faudrait devenir octobre, terre battue, voussure de la cave, pluie, attente. L'odeur des pommes est douloureuse. C'est celle d'une vie plus forte, d'une lenteur qu'on ne mérite plus.
Philippe Delerm, La première gorgée de bière ...

 

Une légère sensation de vertige me contraignit à m'asseoir, et je dérangeais plusieurs personnes qui ne se firent pas faute de me bousculer en représailles. La chaleur devenait incommodante, je respirais malgré moi des odeurs à rendre malade, car on se lavait assez peu dans nos régions, et je craignis, pendant un instant, de ne pouvoir rester là, quand une main se posa sur mon épaule.
Julien Green, Le visionnaire.

 


" Oh ! ces mouches ! dit Casey, détendant son bras pour se frapper, la main ouverte. Vous avez déjà vu ça ? Pourquoi ne vont-elles pas sur vous deux ? "
Johny Pollen éclata de rire. Il riait souvent.
" C'est quelque chose dans ton odeur corporelle, Casey, dit-il. Tu pourrais rendre à la science d'inestimables services. Tu trouves la nature du composé chimique qui dégage cette odeur, tu le concentres, tu le mélanges avec du DDT, et tu obtiens le meilleur tue-mouches du monde.
- Belle situation ! Quelle est l'odeur que je dégage ? Celle d'une mouche femelle en chaleur ? C'est tout de même malheureux qu'elles se mettent après moi alors que ce sacré monde n'est qu'un gigantesque tas de fumier."
(...) Casey pouvait-il ne pas savoir ? Se pouvait-il que l'essence du châtiment fondamental fût pour lui de n'apprendre jamais qu'il était Belzébuth ?
Casey ! Le Seigneur des Mouches !
Isaac Azimov, Les mouches.

 

L'enfant a caché son visage dans ses bras. Son nez s'écrase contre la toile cirée qui recouvre la table, la vieille table de cuisine de la rue des Prés. Des odeurs puissantes, âcres, acides, chaudes et molles, emplissent ses narines. Mémère, Maman, Agathe, Papy, il ne les voit plus. Il presse le bras contre ses oreilles aussi fort qu'il peut, pour ne pas entendre.
Théo se réfugie dans cette obscurité pestilentielle et enivrante. Une odeur n'a pas besoin d'être bonne pour être fraternelle; il suffit qu'elle soit à nous.
Alain Gerber, Une sorte de bleu.

 

Comme il avait vu descendre le soir, il avait regardé monter la matinée et vu changer le paysage ; le suint de sa peau ensoleillée le conservait imperceptiblement endormi ; rejoint par l'odeur de soi il se respirait à en tomber affectueux...
Raphaële Billetdoux, Mes nuits sont plus belles que vos jours.

 


Refuser sa propre odeur, n'est-ce pas s'interdire d'exister ? 
Annick Le Guerrer, Les pouvoirs de l'odeur.

 

De quoi jouit-on ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu.
Jean-Jacques Rousseau, Rêveries d'un promeneur solitaire .

 

Sans porteur d'odeur, le chevalier exhalait comme un parfum de jeunesse.
Honoré de Balzac, La vieille fille.

 

Satisfait de lui-même, poupin et parfumé, Volkmaar s'inclina et s'en fut en ondulant des hanches, laissant à sa première vendeuse le soin de rappeler les arrhes à verser. Ce qui fut fait avec délicatesse par mademoiselle Chloé, une blonde platinée, de menton redoutable. Ariane rougit, murmura qu'elle n'y avait pas pensé, que sa banque devait être fermée maintenant.
Albert Cohen, Belle du Seigneur.

 

L'argent n'a pas d'odeur, d'où qu'il vienne.
Juvénal, Satires.

 

Tu veux que je crois que, même ici, l'argent n'a pas d'odeur? Tu n'y arriveras jamais, fils, notre ville pue l'argent et les parfums! Savoir si c'est les parfums du péché?... Eh! tu as raison, qui s'en soucie?
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

Pris d'une fringale d'absolution, il acheta pour sa fille une babiole à ressort, petite mâchoire insolente et claqueuse de dents, et pour Marianne un gros vaporisateur de
Chanel n° 19. Au moins il avait des intentions délicates, il savait chérir les siens.
Yann Queffélec, Le maître des Chimères.


Ce n'était que smokings, voiles de mousseline, lèvres ouvertes, orbites illuminées, tout un peuple immobile dans la pénombre respirait d'une seule poitrine. La jambe nue, répétée de pupille en pupille, allumait jusqu'au bar une forêt de jambes nues, l'atmosphère était funèbre et les parfums sucrés, la musique qu'il n'écoutait pas déchirait ses oreilles fermées, il reconnaissait ce monde de suceurs qui fait couler des baignoires à minuit, qui ne respecte ni lune ni soleil, qui prend champagne pour intelligence et fait des clins d'oeil aux enfants, il reconnaissait ces gueules de papillons, ces professionnels de l'admiration qui s'éclaboussent de leurs propres sentiments, il reconnaissait cette façon de se grouper autour de la beauté avec des mines de confiseurs...
Raphaële Billetdoux, Mes nuits sont plus belles que vos jours.

 

Mascarille. - Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.
Magdelon. - Ils sentent terriblement bon.
Catho. - Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.
Mascarille. - Et celle-là ? (Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.)
Magdelon. - Elle est tout à fait de qualité ; le sublime en est touché délicieusement.
                                 Molière, Les précieuses ridicules.

 

L'odorat est un sens de luxe octroyé par la nature.
Maurice Meterlink....

 

On lui avait appris à sentir. Pas seulement odorer et dire violette, rose ou jasmin. Ce n'était jamais aussi simple. Sentir, ça voulait dire aussi comparer, dans sa mémoire, rechercher d'où venait, dans le passé, cette odeur qu'on respirait dans le présent, savoir associer en belle harmonie des matières premières odorantes et créer enfin des fééries olfactives... Aucun appareil, aucune machine, rien, absolument rien d'autre, ne pouvait remplacer le nez de l'homme.

Si j'étais un de ces MM Coty ou Guerlain, qui parfument les grands du monde entier je ne me tiendrais pas de joie, chaque matin, en m'éveillant, à me dire que le roi d'ici, la reine de là, le prince de ceci, la princesse de cela, j'arrive, moi, à leur embellir encore leur existence déjà éblouissante, grâce à ce que je leur ai créé avec mon savoir, mon inspiration, mon imagination, et aussi sûrement, mon coeur. C'est pas possible de faire si merveilleux sans que le coeur y soit.
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

Et puis des parfums.
Vous tentez de protester. Vous adorez Diorissimo que vous utilisez depuis toujours.
- C'est un tort, vous apprend Justine, une femme doit savoir se renouveler.
Fini votre cher muguet au profit des senteurs riches, profondes, complices, orientales du patchouli.
Sous toutes ses formes. Eau de toilette. Mousse pour le bain. Gel pour la douche. Savon. Sans oublier les pétales parfumées pour le linge, le papier sent-bon pour vos tiroirs et les bougies odoriférantes pour le salon.
Nicole de Buron, C'est quoi ce petit boulot?

 

A lui seul il (le vestibule) était plus vaste que mes trois pièces du Café de la route et c'était, tel que, un endroit très agréable à vivre, frais, parfumé de l'odeur balsamique des pins, illustré de tous les côtés par des peintures de volières et
d'oiseaux, dans des coques de rubans et des traits de plumes.
Giono, Un roi sans divertissement.

 

On baignait d'essences des colombes qu'on lâchait ensuite dans les salles de festins et qui faisaient pleuvoir sur les invités des gouttelettes balsamiques...
Robert de Montesquiou, La clef des odeurs suaves.

 

L'odeur de l'encens et de la nourriture dominait tout. Même les bruits avaient une odeur. Courir, circuler à travers les pièces, s'allonger sur les lits ou par terre: tout cela avait une odeur. Taj ne savait pas que les parfums étranges dont s'inondaient les femmes venaient de l'Inde ou du désert. Quand aux parfums européens, ils étaient réservés à l'élue du sultan. Du cliquetis de bracelets en or, des pendentifs en forme de Coran et des ceintures se dégageait une odeur de henné, d'huile et de jasmin.
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

La pièce était fraîche, inhabitée, il y traînait un arôme acidulé de verveine, de citronnelle, une odeur de toilette, à demi évaporée.
Roger Martin du Gard, Les Thibault (tome I).

 

La vielle demeure commençait à exhaler cette odeur malsaine qui s'attache aux maisons bâties depuis trop longtemps.
Lovecraft, La Couleur tombée du ciel.

 

Et cette odeur, qui venait de l'ancienne locataire et des chats qu'elle avait eus! On avait beau ouvrir grandes les fenêtres, par des températures de moins quelque chose, elle ne voulait pas s'en aller. C'était une odeur immobile et épaisse, à la fois grasse et acide, qui évoquait la malpropreté, la maladie, l'urine, les abcès et la nourriture des hospices. Elle donnait tout le temps envie de se laver. Elle empêchait qu'on se sente même un tout petit peu chez soi. Déménager d'odeur, c'est ce qu'il y a de plus démoralisant.
Alain Gerber, Une sorte de bleu.

 

Je regarde les autres terrasses. La fumée monte des stations-service et des usines; tout est recouvert d'un voile gris, comme une sorte de gaze, imprégné de l'odeur des canalisations et des produits chimiques.
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

Oui, si elle partait au galop, franchissait les murs du parc, s'en allait sur les routes, droit, tout droit devant elle, jusqu'au château de son enfance?
Cette pensée la fait sourire tandis qu'aux côtés de Napoléon elle va au pas de sa douce jument grise dans le parc noyé de brume, à l'odeur si intense que la poitrine vous brûle de la respirer à fond.
Janine Boissard, Trois femmes et un empereur.

 

... je me réveillais plus suffoquant encore que d'habitude. La chambre sentait le parfum et l'amour et, malgré leur double fascination sur ma personne, je me sentis dès l'aube comme intoxiqué. Laurence heureusement était déjà partie et j'ouvris la fenêtre, respirai longuement l'air de Paris, cet air prétendu pollué d'essence et de poussière, qui m'avait toujours paru le plus frais et le plus sain de la planète.
Françoise Sagan, La laisse.

 

" Le T.G.V. 2525 à destination de Bruxelles partira de la voie 8... " Mais on peut bien parler d'ailleurs, Arnold sait désormais qu'il est ici. Cette désinvolture du serveur, l'odeur des journaux frais, un je-ne-sais-quoi de parisien dans l'arôme du café... Monsieur Spitzweg reprend sa valise et hume les couloirs du métro comme un jardin d'essences rares.
Philippe Delerm, Il avait plu tout le dimanche.

 

Ça sentait la fonte surchauffée, l'eau d'amidon aigrie, le roussi des fers, une fadeur tiède de baignoire où les quatre ouvrières, se démanchant les épaules, mettaient l'odeur plus rude de leurs chignons et de leurs nuques trempées ; tandis que le bouquet de grands lis, dans l'eau verdie de son bocal, se fanait, exhalant un parfum très pur, très fort.
Emile Zola, L'Assommoir.

 

Le riche parfum des roses embaumait l'atelier et quand la légère brise d'été remuait les arbres du jardin, il venait, par la porte ouverte, une lourde odeur de lilas ou l'arôme plus délicat des aubépines rougissantes.
Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray.

 

Je ne me sentais heureuse que couchée sur le lit pour écouter l'histoire de Smiska le petit poisson. Ma mère me semblait calme et belle. L'odeur de la nourriture, du café et de la lessive s'évanouissait alors, dans la pièce qui nous servait de maison.
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

J'espérais des aventures excitantes, terrifiques, emplies de bruits, de couleurs et de parfums, où le sang coule...
Marc Petit, La compagnie des Indes.

 

Pour Joséphine, abattre un jeune arbre était un crime; le faire le jour où l'on s'installait dans un lieu, un défi aux dieux. Il lui semblait que montait vers elle l'odeur encore vivante du bois, comme un reproche.
Janine Boissard, Trois femmes et un empereur.

 


Il fallait prendre la fleur de l'oranger avec délicatesse, sans l'écraser ni la froisser, entre le pouce et l'index, comme on se serait saisi d'un papillon, en effleurant à peine la poudre de ses ailes.
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

Et quoiqu'il sût devoir cruellement payer la possession de ce parfum de sa perte ultérieure, cette possession et cette perte lui parurent plus désirables que de renoncer abruptement à l'une comme à l'autre. Car il avait passé sa vie à renoncer. Tandis que jamais encore il n'avait possédé et perdu.
Patrick Süskind, Le Parfum.

 

Aujourd'hui, mon coeur est vide et le buis a perdu son magnifique parfum, tout à fait, oui, tout à fait. L'être que j'étais n'est plus.
Julien Green, Le visionnaire.

 

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal.

 

Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau sur son nid.
Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale.
Je regardais ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête.
Honoré de Balzac, Le lys dans la vallée.

 


Qui est celle-ci qui s'élève du désert ; comme une fumée qui monte des parfums de myrrhe, d'encens, et de toutes sortes de poudres de senteur ? (...)
Ses joues sont comme de petits parterres de plantes aromatiques, qui ont été plantés par les parfumeurs ; ses lèvres sont comme des lis qui distillent la myrrhe la plus pure.
Cantique des cantiques de Salomon, Bible.

 

Ô mon lys !... toujours blanc, fier, parfumé, solitaire!
Honoré de Balzac, Le lys dans la vallée.

 

Ra'hel inclina sa tête sur l'épaule de Poëri, comme une fleur trop chargée de parfums et d'amour ...
Théophile Gautier, Le roman de la momie.

 

Mon coeur battait, pas tant à cause de toutes ces couleurs de la nature qui me manquaient profondément, que de l'odeur. Celle d'un parfum, fort, neuf et inconnu. J'avais cueilli une marguerite et en avais mâché les pétales. La saveur s'alliait à l'arôme. Nous nous promenions entre les fleurs, les effluves variaient: jasmin, lys blanc, narcisse. Nous nous sommes assises sur le sable et dans l'herbe. Nour tenait une marguerite qu'elle effeuillait. "Il m'aime, il m'aime pas."
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

Depuis que s'est brisé ce flacon de cristal
Sur la peau de panthère,
La nef de notre amour flotte sur le santal,
Baigne dans le mystère...
Nita Corelli, La nef de notre amour.

 

La nef où elle se tenait, comme un trône brûlait sur les eaux; la poupe était d'or battu; pourpres les voiles, et si parfumées que les vents en défaillaient d'amour.
William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre.

 


Peu importait ce léger parfum de femme qui flottait à l'intérieur de son casque, c'était l'odeur de la vie et de ses épreuves, elle voulait le respirer jusqu'à l'enivrement, elle chanterait pour cette femme aussi.
Raphaële Billetdoux, Mes nuits sont plus belles que vos jours.

 

Le baume exhilarant que contenait l'eau présentée par l'Ange à Agar dans le désert
Honoré de Balzac, César Birotteau.

 

Je suis venu dans mon jardin, ma soeur, mon épouse; j'ai recueilli ma myrrhe avec mes parfums ; j'ai mangé le rayon avec mon miel ; j'ai bu mon vin avec mon lait. Mangez, mes amis ; et buvez ; enivrez-vous, vous êtes mes très chers amis.
Cantique des cantiques de Salomon, Bible C V , V 1.

 

Nous obéîmes sans nous faire prier davantage, heureux de chasser au plus vite, en décoiffant les soupières, les remugles d'aquarium qui flottaient dans la pièce encore humide. Bientôt, les fumets des karis, des volailles pimentées et les fragrances des vins de Bordeaux servis en carafes l'emportèrent sur le mélange d'odeurs de moisi et d'eau de rose qui, par bouffées, revenaient hanter nos narines comme un mauvais rêve.
Marc Petit, La compagnie des Indes.

 

Il m'a attrapé le pied, l'a reniflé et a murmuré: "Meilleur que le santal et l'encens!"
(...)
Il clame son amour pendant que je me recoiffe dans la salle de bains. Je me regarde dans le miroir sans y croire. Je me remets du rouge à lèvres, me repoudre les joues et le cou, me parfume partout, même les cuisses, en pensant: vive Sitah, les herbes et la magie! J'imagine les flacons alignés dans les plus grands magasins d'Amérique, avec mon nom et ma photo. Je me vois parlant à la télévision de mes voyages dans le désert, d'un village à l'autre, d'une tribu à l'autre, pour réunir les recettes des philtres d'amour. Puis dans mon cabinet particulier, vêtue d'une blouse blanche, entourée de tous les produits de Sitah, emballés comme des parfums de Paris.
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

A l'issue des salles des logis des dames estoient les parfumeurs et testonneurs. Iceulx fournissoient par chacun matin les chambres des dames d'eau de rose, d'eau de naphte (eau de fleur d'oranger) et d'eau d'Ange (obtenue par distillation de feuilles de myrte).
François Rabelais.

 

Depuis qu'autrefois elle avait été invitée à assister à la fabrication des pommades, essences ou eaux florales, le temps n'avait rien émoussé en elle des plaisirs que lui procurait ce prodige sans cesse renouvelé: prendre à la fleur tout ce qu'elle contient de parfum. Elle ne se lassait pas d'assister aux arrivages de ces montagnes de roses, de violettes et de jasmin, moissons fabuleuses venues, d'après elle, d'un monde mystérieux, chargées de leur sublime et capiteuse mission. Elle aimait le vertige qu'elle ressentait, fermait les yeux (...).
Elle aurait voulu s'asseoir devant les grandes tables de triage, avec les femmes qui décidaient de ce qu'il fallait garder de la fleur et en rejeter. Elle était sûre qu'elles étaient peu à peu ensorcelées par le parfum et se demandait jusqu'à quel point ce travail était possible longtemps. N'y en avait-il jamais aucune qui s'évanouisse, prise, enveloppée dans tant d'effluves?
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 


Il est de forts parfums pour qui toute matière est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent comme le verre...
Charles Baudelaire.

 

... Je suis odeur de rose.
Guy de Maupassant, Fort comme la mort.

 

... fait d'un élément éternel, invariable, dont la quantité est extrêmement difficile à déterminer et d'un élément relatif circonstancié...
Charles Baudelaire, Passage de "Fusée".

 

Plusieurs hectares de jasmin à grandes fleurs, dit jasmin royal, étaient à dépouiller de millions de corolles crémeuses. On savait qu'il lui fallait beaucoup d'eau au jasmin, qui aime bien boire. On savait aussi que la fleur cueillie ne devait pas être mouillée pour éviter de rancir la
pommade sur laquelle elle devait déposer son parfum.
Janine Montupet, Dans un grand vent de fleurs.

 

Il méditait en allant le long de la rue Saint-Honoré sur son duel avec l'huile de Macassar, il raisonnait ses étiquettes, la forme des bouteilles...
Honoré de Balzac, César Birotteau.

 

Avec sa mère il s'attardait, enchanté aux échoppes des parfumeurs; suavité de l'eau de Cologne, senteurs sucrées de l'héliotrope; il flânait chez les herboristes, baguenaudait chez les drapiers: fraîcheur de la menthe, velouté des soies, griserie, volupté...
Françoise Chandernagor, L'enfant des lumières.

 

... comme elle avait, elle aussi, son caractère, mais qu'elle se voyait incapable de dire pour l'heure ce qu'elle voulait et que, justement, elle ne voulait rien, ni qu'il la prît dans ses bras sans prévenir au pied d'un immeuble dont elle s'apercevrait qu'il était le sien, ni qu'il la quittât aussitôt avant qu'elle ait fini de comprendre le sens de cette soirée, ni qu'il dît un mot qui eût pu gâcher ou préciser quelque chose qu'elle ne souhaitait surtout pas qu'on précise ; et comme en même temps elle rencontrait par endroit des odeurs d'amour, de vase et de sucre, que la nuit était claire, l'air plus frais, le peuple bienveillant, elle découvrit que rien ne lui convenait mieux que cette marche en silence au hasard de la ville et, dans la flambée de cette reconnaissance, fut au bord de glisser son bras sous le sien ainsi que, tout autour d'eux, se faisaient conduire les dames comblées...
Raphaële Billetdoux, Mes nuits sont plus belles que vos jours.

 

Sa mine chaste, sans exagération d'aucune mode, exhalait un charmant parfum de bourgeoisie.
Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des Courtisanes.

 

La naissance, moment fragile de l'existence humaine, s'entoure de la protection d'exhalaisons: sachets parfumés en Chine, gousse d'ail pendue au cou du nouveau-né au Mexique. En Afrique du Nord, le bébé est protégé des " djinns " par des fumigations odorantes et des onctions d'huile de safran et de henné. De même, le mariage rite de passage important pour la femme, s'accompagne de diverses précautions aromatiques. Avant la cérémonie, la jeune fille, en butte à un djinn jaloux, se soumet à toute une série de purifications et de parfumages. Celui de la chevelure s'étend sur plusieurs jours. La mariée se préserve en outre par des fumigations et des bijoux odoriférants, notamment un collier de petites boules noires composées de safran, d'iris, de musc, de benjoin. Cette utilisation de parures parfumées pour se concilier les esprits reste très répandu, en particulier en Afrique noire et en Asie.
Annick Le Guérer, Les pouvoirs de l'odeur.

 


Elle ne se rappelait pas en avoir parlé le matin de mes noces. Elle m'a dit que c'était un parfum extrêmement cher. On le trouve dans une poche, sous le ventre de la gazelle mâle. Elle s'en était procuré par l'intermédiaire d'une femme pendant le pèlerinage à la Mecque, en échange d'un mouton. C'est alors seulement que je me suis souvenu de ce parfum particulier dont les effluves avaient accompagné chaque instant de mon mariage. Cette odeur m'a marquée. Chaque fois qu'elle me revient en mémoire, je me rappelle mon mariage.
Hanan el-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe.

 

Les parfums... apaisent encore, et tranquillisent tous les esprits, et les attirent comme l'aimant attire le fer.
H.C. Agrippa, La philosophie occulte, 1531.

 

" Non, non ", murmura-t-elle, et elle se leva brusquement, ôta son maquillage, défit ses boucles, se débarrassa du déguisement enfantin, s'immobilisa. Oui, aller lui parler, tout lui avouer, se libérer. Indigne de lui avoir caché cela pendant si longtemps. Recoiffée, elle passa une robe de chambre et des sandales blanches, se parfuma pour se donner du courage, alla demander conseil à la glace.
Albert Cohen, Belle du Seigneur.

 

" Est-il venu quelque lettre pour moi ? - Oui, une qui flaire comme baume.
Honoré de Balzac, Physiologie du mariage.

 

Ces deux amants s'écrivaient les plus stupides lettres du monde, sur du papier parfumé.
Honoré de Balzac, Les Illusions perdues.

... Des lettres, évidemment, des admiratrices en folie. L'une d'elles avait treize ans. Elle cachetait ses enveloppes à
la cire violette, livrait ses fantasmes à l'encre myosotis sur un papier bleu parfumé.
Yann Queffélec, Le maître des Chimères.

 

Et Bijou se demanda quel étrange pouvoir possédaient les fleurs bleues pour émotionner à ce point.
François Bierhin, Des fleurs bleues dans l'ombre.

 

Lorsque je lisais un livre qui m'avait enrichi, j'avais la même impression que si Eve m'eût donné un baiser et, quand elle caressait mes cheveux et me souriait, et que sa chaleur et le parfum de sa présence me pénétraient, j'éprouvais le sentiment d'avoir accompli un progrès intérieur.
Hermann Hesse, Demian.

 

[Des Esseintes] était depuis des années habile dans la science du flair... son histoire [des parfum] suivait peu à peu celle de notre langue. Le style parfumé Louis XIII composé des éléments chers à cette époque, de la poudre de myrte, déjà désignée sous le nom d' " eau des Anges " était à peine suffisant pour exprimer les grâces cavalières, les teintes un peu crues du temps. Plus tard, avec la myrrhe, l'oliban, les senteurs mystiques, puissantes et austères, l'allure pompeuse du Grand Siècle; les artifices redondants de l'art oratoire, le style large, soutenu, nombreux, de Bossuet et des Maîtres de la Chaire, furent presque possibles : plus tard encore, les grâces fatiguées et savantes de la société française sous Louis XV trouvèrent plus facilement leur interprète dans la frangipane et la maréchale, qui donnèrent en quelque sorte la synthèse même de cette époque ; puis après l'incuriosité du Premier Empire qui abusa des eaux de Cologne et des préparations au romarin, la parfumerie se jette, derrière Victor Hugo et Gautier, vers les pays du soleil ; elle crée des Orientales, des Selams fulgurants d'épices...
Huysmans, A rebours.

 

Cher Monsieur Süskind, merci ! Vos pages exhalent un fumet qui dilate les narines et les rates. Jamais votre Parfum n'eut lecteur plus enthousiastes que ces trente-cinq-là, si peu disposés à vous lire.
Daniel Pennac, Comme un roman.

 

déjà le soleil dü soir pose dans les chambres douze mille a-
beilles, que l'ombre chassera dü mür. Le jour a passé à
treize petits riens, vidé valises vieux cartons / lü / quelques
poètes sans sel ni saveur classé des revües sans odeur ô ces
dizaines d'auteurs qui ne disent rien que leur envie / de /
...dire ! ... pages blanches grises tout s'y ressemble / à / ...
mourir, tout passera dans l'oubli à peine 2 ou 3 livres
sürnageront à l'üniverselle atonie ! J'accümüle mes
trésors dans des cartons à fruits, dossiers rouges jaunes roses
où je trace à l'encre noire ceci / cela ; je parfüme l'appartement
de thé noir müsique chèvre-feuille d'Yves Rocher ; faudra
tout ratürer donner à la BNU expédier ...
Jean-Paul Klee, Poëmes de la noirceur de l'occident.

 

Tout ces extraits pouvaient être mélangés pour obtenir d'autres nuances...
Michel Baudet, Les parfums antiques.

 

Le Café Littéraire luxovien/ Paroles & Parfums

 

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