Le Café Littéraire luxovien / les phares...
 

 

     Pas un bateau sorti pour la pêche au calamar, pas un lamparo, rien que le phare de Punta Campanella qui crachait dans la mer la flamme blanche de l'acétylène. 

Erri de Luca, Histoire d'Irène

 

      

      Tout était noir sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le rayonnement de la lumière du phare, d'énormes brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient...

Octave Mirbeau, Le journal d'une femme de chambre

 

      Il suivit pourtant Perdita sans protester et bientôt tous deux atteignirent cette étendue du bout de l'Île appelée la Pointe où il y a deux phares, un qui sert, l'autre qui ne sert plus, où la terre se réduit à une langue, à un bec rocheux, plutôt, qui surplombe, comme la proue d'un navire, des eaux vert sombre, grondantes et bouillonnantes, offrant au promeneur un double horizon: l'un infini, l'autre fini, donnant tous deux l'impression de l'illimité, mais l'un de l'illimité physique, l'autre de l'illimité métaphysique.
      Parvenus à l'extrémité de cette plate-forme, le Caboteur et Perdita se trouvèrent sur un sol qui ressemblait, tant il était uni, au plancher d'une salle de bal pour ondines ou à la pierre tombale de quelque dieu marin. Il était brun foncé tirant sur le jaune, rendu rugueux en certains endroits par des mollusques vivants qui s'y incrustaient solidement et par des coquillages fossiles minuscules dont les occupants avaient péri des milliers d'années auparavant. Au pied du promontoire les eaux vert sombre se chevauchaient, écumaient, gargouillaient et au-delà de la Barre (la mer, à la Pointe, subissait des influences autres que celles de la température du jour) elles s'enchevêtraient sans cesse en tourbillons, moëlstroms. C'était un de ces endroits où la nature pousse si loin un effet de contraste qu'elle laisse supposer une intention sublime, car à l'immobilité absolue qui régnait sur cette étendue rocheuse, de six mètres sur trois environ, correspondait l'absolu du mouvement perpétuel déchaîné par les flots. Debout sur cette plate-forme, l'homme se sentait rivé par la loi de la gravitation aux soubassements mêmes de la planète, pendant que les remous impétueux des eaux lui révélaient l'existence de trous béants par où le chaos originel continuait ses éruptions.

John Cowper Powys, Les sables de la mer

 

    «Un navire! s'écria-t-il, un navire qui semble se diriger vers l'île!»
      C'était un navire, en effet, venant de l'est, soir pour embouquer le détroit, soit pour passer par le sud.
      La tourmente se déchaînait alors avec une extraordinaire violence. C'était plus qu'un coup de vent, c'était un de ces ouragans auxquels rien ne résiste et qui mettent en perdition les plus puissants navires. Et, lorsqu'ils n'ont pas «de fuite», pour employer une locution maritime, c'est-à-dire lorsqu'ils ont une terre sous le vent, il est rare qu'ils échappent au naufrage.
      «Et le phare que ces misérables n'allument pas!... s'écria Vasquez. Ce bâtiment, qui le cherche, ne l'apercevra pas!... Il ne saura pas qu'une côte est devant lui à quelques milles seulement... Les rafales l'y poussent et il viendra se briser sur les écueils!»

Jules Verne, Le phare du bout du monde

 

      J'ai toujours été impressionné par les phares. Enfant, je regardais leur lumière répétée sur la mer, je comptais les intervalles entre les signaux. J'avais appris pourquoi les feux étaient blancs, verts ou rouges; je savais la différence entre les phares à feu fixe et ceux à feu tournant. Je connaissais leurs noms: Eddystone, Longships, Les Pierres Noires, Armen, La Jument, Eckmühl, Le Stiff..., leur hauteur, leur portée, 4-18 km pour Le Creach d'Ouessant par temps de brume, 60 km par temps clair.
      Un jour, j'avais dix ans, j'ai eu l'autorisation d'entrer dans l'un d'eux. J'ai gravi les marches. J'ai senti l'odeur humide des pierres. Je suis monté jusqu'à la lanterne. J'ai vu les opalines, les cuivres. Sur le balcon qui fait le tour du vitrage, j'ai regardé l'horizon: pour la première fois, j'ai vu le cercle, celui au centre duquel on se trouve toujours quand on est sur la mer. J'ai su que j'y reviendrais.

Anne Luthaud, Garder

 

      Pensez donc ! venir s'enfermer au phare pour son plaisir !... Eux qui trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur arrive tous les six mois.
      Dix jours de terre pour trente jours de phare, voilà le règlement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus de règlement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les Sanguinaires sont blanches d'écume, et les gardiens de service restent bloqués deux ou trois mois de suite, quelquefois même dans de terribles situations.

Alphonse Daudet, Le phare des Sanguinaires (Lettres de mon moulin)

 

      Jugeant par une perception juste de ce changement d'humeur, qu'elle était à présent de dispositions amicales envers lui, il se trouva débarrassé de son égotisme, et lui raconta que, tout bébé, on le jetait à l'eau d'un bateau; que son père le repêchait avec une gaffe; qu'il avait ainsi appris à nager. Un de ses oncles était gardien de phare sur un rocher au large de la côté écossaise. Il s'y était trouvé avec lui dans une tempête. Ce propos fut claironné dans un moment de silence général. Force fut de l'écouter lorsqu'il lança qu'il s'était trouvé avec son oncle dans un phare pendant une tempête. (...)
      «Mais combien de temps laisse-t-on les gardiens à leur poste dans un phare?» demanda-t-elle. Il le lui dit. Il était prodigieusement informé.

Virginia Woolf, Voyage au phare

 

      Il abondait en renseignements  il était alphabet et almanach; il était étiage et tarif. Il savait par cœur le péage des phares, surtout des Anglais; un penny par
tonne en passant devant celui-ci, un farthing devant celui-là. Il vous disait : Le phare de Small’s Rock, qui ne consommait que deux cents gallons d’huile, en brûle
maintenant quinze cents gallons
.

Victor Hugo, Les travailleurs de la mer

 

      Je suis le gardien du phare, le gardien de la tour d'ivoire au-delà du tourbillon des âmes, depuis des années. C'est un ouvrage remarquable qui surgit de la mer, il faut le voir les jours de grain, placide comme moi quand je monte sur le balcon supérieur, auprès de la lanterne. Le phare a ceci de particulier qu'il a été bâti en haute mer, loin des côtes qu'on peut, dit-on, apercevoir les  jours de temps très clair; de mémoire d'homme, un tel jour ne s'est jamais levé dans les parages.
      Il a cela de singulier qu'il n'a aucun récif à signaler. Ici, la mer est profonde, rien ne menace les navires éventuels. On l'a d'ailleurs construit à l'écart des voies maritimes pour ne pas gêner la circulation des bâtiments, ne pas leur laisser penser qu'il y a péril en la mer. Il n'a d'autre objet que de se signaler lui-même, mais je l'ai dit, c'est un phare remarquable, sa construction a coûté fort cher à cause des coffrages en eaux profondes.

Éric Faye, Je suis le gardien du phare

 

      Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade. Sur sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards. Partis des deux foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et démesurée, du sommet de la côte au fond de l'horizon. Puis sur les deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l'entrée du Havre ; et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en voyait d'autres encore, beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats et à éclipses, s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux vivants de la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement mécanique invariable et régulier de leurs paupières : «C'est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de Pont-Audemer.» Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour une planète, le phare aérien d'Étouville montrait la route de Rouen, à travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve.

Guy de Maupassant, Pierre et Jean

 

     La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des haies des lumières de phares luire de tous côtés de la presqu'île, un phare à l'éclat, un feu tournant, un feu fixe: et comme on ne voit pas l'Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la campagne paisible.

Alphonse Daudet, La moisson au bord de mer, dans Contes du lundi

 

     Il en fut donc ainsi, jour après jour, durant près de cinq bonnes années. Le continent même était perpétuellement ravagé par les cyclones, les tornades, les raz de marée, les inondations, les sécheresses, les tempêtes de neige, les vagues de chaleur, les épidémies, les grèves, les attentats, les meurtres, les suicides... fièvre et tourments continuels, éruption, tourbillon. Je ressemblais à un homme perché dans un phare: en bas, le déchaînement des vagues, les rochers, les récifs, les épaves des flottes naufragées. Je pouvais tirer le signal d'alarme, mais il était hors de mon pouvoir de détourner la catastrophe. Je respirais le danger et la catastrophe. Par moments, la sensation que j'en avais était si forte que je crachais le feu par les narines. Je mourais d'envie de me libérer de tout cela, et pourtant je cédais à une irrésistible attraction. J'étais à la fois violence et inertie. Pareil au phare lui-même ― sûr de moi au milieu de la tempête la plus violente. Sous mes pieds je sentais la fermeté du roc, de cette même table rocheuse sur laquelle se cabraient les gratte-ciel géants. Les fondations s'enfonçaient profondément dans le sol et l'armature de mon corps était d'acier rivé à chaud. Surtout j'étais un œil, un énorme projecteur balayant les horizons lointains et tournant sans cesse, sans merci. Cet œil large ouvert semblait dans son éveil avoir endormi toutes mes autres facultés; je mettais mon énergie entière dans mon effort pour voir, pour ne rien perdre du drame de ce monde.

Henry Miller, Tropique du Capricorne

 

      Sous la voûte noire du ciel, les étoiles tournaient très lentement dans le sens contraire des aiguilles d'une montre autour du point fixe de l'étoile Polaire. Assis à la porte de la tour, adossé aux pierres usées par trois cents ans de vent, de soleil et de pluie, Faulques ne pouvait voir la mer; mais il parvenait à distinguer au loin les éclats du phare de Cabo Malo, et il entendait le battement des vagues sur les rochers, au pied de l'à-pic sur le bord duquel les silhouettes des pins se penchaient comme des candidats au suicide indécis, en se découpant sur la lumière d'un croissant de lune jaune. (...) 

Le peintre des batailles vida son verre - il avait trop bu de cognac et trop parlé cette nuit - et adressa un dernier regard aux éclats lointains du phare. Le faisceau lumineux tournait à l'horizontale, comme le passage d'une balle traçante sur l'horizon.

 Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles

 

À cette heure glaciale Sylvanus combattait avec l'ange des ténèbres extérieures. Tandis que, par sa fenêtre, d'instant en instant, le faisceau lumineux du Phare de la Pointe entrait balayer d'une clarté révélatrice son visage aux joues creuses, les bouts de sa moustache sur le col de son pyjama d'un bleu pâle délavé et le profil pathétiquement jeune de la petite du Guignol, Sylvanus était aux prises avec la difficulté de faire cadrer les souffrances atroces de ce monde avec l'hypothèse de l'Absolu tel qu'il l'avait jusqu'à présent imaginé.
(...)
      «O Dieu apparais! Apparais à Caput-Anus»
      Ce cri montait du lit où gisait Sylvanus dans la Dernière Maison pendant que, telle la répétition d'un acte créateur des premiers âges, tel l'index de l'Absolu plongé dans les gouffres de Néant, le rayon tournant du Phare de la Pointe entrait dans la pièce et en sortait.

John Cowper Powys, Les sables de la mer

 

Le phare habite un feu un moulin à lumière
Tous les phares habitent un feu une lumière qui tourne à bout de lieu
Tous les phares habitent un peu de terre 
pour beaucoup de lumière
Tous les phares balisent le lieu ne lanternent guère 
pour incendier la mer
Tous les phares sont îles hautes au-dessus de la marche des eaux
Tous les  phares transportent des mirages au-dessus de la nuit
Tous les phares m'émerveillent et m'habitent
Tous les phares m'invitent au guet
J'habite un phare inquiet un phare de veille éclairant ma lanterne
Tous les phares ont une citrouille en tête 
une citrouille fanal qui creuse chaque vague 
pour ajourer les morts
Tous les phares promènent un marbre blanc comme une longue phrase à lessiver la mer

Jacques Moulin, Escorter la mer

 

 

 

 

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