Le Café littéraire luxovien /peurs

 

      Que faire maintenant? Elle hurlerait si elle pouvait, mais curieusement, elle ressent quelque chose qui est souvent revenu par la suite, quelque chose de très étrange, de presque rassurant, comme au cœur de ces grandes peurs enfantines où, du fond de l'angoisse, émerge la ténue mais absolue certitude que tout ce que l'on vit n'est pas si vrai que cela, qu'au-delà de la peur, il y a une protection, là, quelque part, que quelque chose d'inconnu nous protège... L'image se son père surgit un court instant puis disparaît.

Pierre Lemaitre, Robe de marié

 

 

Très cher père, Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension. 

Franz Kafka, Lettre au père

 

Les premiers temps dans cette maison, sa peur de la nuit fut intense, car il ne lui échappait pas elle qui en savait sur le monde des djinns bien plus long que sur celui des humains qu'elle n'était pas seule à vivre dans cette grande maison, que les démons retrouvaient vite le chemin de ces pièces antiques, vastes et vides. Peut-être même y avaient-t-ils élu domicile avant qu'on l'installe elle-même ici, ou tout simplement avant qu'elle ait vu le jour. Que de fois leur susurrement ne s'était-il pas insinué dans son oreille, que de fois ne s'était-elle pas réveillée au contact de leur souffle brûlant. Son seul refuge était alors de réciter la Fâtiha ou la sourate de l'Éternel, ou de se précipiter vers le moucharabieh pour épier à travers les interstices du bois les lumières des voitures et des cafés, à moins qu'elle ne tende l'oreille à la recherche d'un rire ou d'une toux capables de lui rendre son propre souffle. Puis vinrent les enfants, l'un après l'autre; mais comment ces petits êtres de chair tendre, à l'aube de la vie, pouvaient-ils dissiper la peur et apporter un sentiment de sécurité? Au contraire, avec tout ce que faisait germer de pitié et de souci dans son esprit troublé l'idée de les savoir à la merci d'un danger, celle-ci n'avait fait que redoubler. Elle les prenait dans ses bras, les couvrait de tendresse, les bardant, en temps de veille comme de sommeil, d'une cuirasse de sourates, de talismans et d'amulettes. Mais, la paix véritable, elle n'était pas à même de la goûter tant que l'absent n'était pas rentré de sa veillée. 

Naguib Mahfouz, Impasse des deux palais

 

Lorsque Irène, sortant de l'appartement de son amant, descendit l'escalier, de nouveau une peur subite s'empara d'elle. Une toupie noire tournoya devant ses yeux, ses genoux s'ankylosèrent et elle fut obligée de vite se cramponner à la rampe pour ne pas tomber la tête en avant. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait cette dangereuse visite et ce frisson soudain ne lui était pas inconnu; toujours, en repartant, malgré sa résistance intérieure, elle succombait sans raison à ces accès de peur ridicule et insensée.(...) Déjà les dernières minutes auprès de son amant étaient empoisonnées par l'appréhension de ce qui l'attendait. Quand elle était prête à s'en aller ses mains tremblaient de nervosité, elle n'écoutait plus que distraitement ce qu'il lui disait et repoussait hâtivement ses effusions. Partir, tout en elle ne voulait plus que partir, quitter cet appartement, cette maison, sortir de cette aventure pour rentrer dans son paisible monde bourgeois. Puis venaient les ultimes paroles qui cherchaient en vain à la calmer, et que, dans son agitation, elle n'entendait plus. Et c'était enfin cette seconde où elle écoutait derrière la porte, pour savoir si personne ne montait ou ne descendait l'escalier. Dehors l'attendait déjà la peur, impatiente de l'empoigner et qui lui comprimait si impérieusement le coeur que dès les premières marches elle était essoufflée.

Stefan Zweig, La peur

 

Celui qui n'a pas peur n'est pas normal; cela n'a rien a voir avec le courage. 

Jean-Paul Sartre 

 

Ne croyez-vous pas, Dartremont, que ce sentiment de peur dont vous parliez hier a contribué à vous faire perdre tout idéal? Ce terme de "peur" vous a choqué. Il ne figure pas dans l'Histoire de France et n'y figurera pas. Pourtant, je suis sûr maintenant qu'il y aurait sa place, comme dans toutes les histoires. Il me semble que chez moi mes convictions dominent la peur, et non la peur les convictions. Je mourrais très bien, je crois, dans un mouvement de passion. Mais la peur n'est pas honteuse: elle est la répulsion de notre corps, devant ce pour quoi il n'est pas fait. (...) Voilà ce que j'étais sans le savoir, ce que je suis: un type qui a peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l'écrase... Il faudrait, pour que je sorte, qu'on me chasse avec des coups. Mais j' accepterais, je crois, de mourir ici pour qu'on ne m'oblige pas à monter les marches... J'ai peur au point de ne plus tenir à la vie. 

Gabriel Chevallier, La peur (guerre 14/18) 

 

Quand un homme n'a pas peur de coucher avec une femme, c'est qu'il ne l'aime pas. 

Jacques Brel

 

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