Le Café littéraire luxovien /peurs

 

Clara, tremblante d'angoisse, s'est laissée glisser par terre, dans l'espace entre les sièges avant et la banquette arrière. Elle enroule ses bras autour de ses jambes, enfonce sa tête dans ses genoux et s'efforce de respirer calmement. Elle est en train de faire une crise de panique. Elle en a déjà eu, son corps s'en souvient. Elle sait ce que c'est. Une sensation de perte de contact avec la réalité, un vertige atroce qui la traverse comme un éclair, une terreur aveugle qui la paralyse. Terreur de quoi? Cet endroit lui fait peur, il éveille en elle une intuition non seulement de danger, mais aussi de douleur. Un gouffre de souffrance s'ouvre tout près, un trou capable de la dévorer.

Olivier Truc et Rosa Montero, L'inconnue du port 

 

«Ça va aller», lui dit-il en la berçant, sans trop y croire, mais cela faisait partie de la litanie, des psaumes. C'était la voix de l'adulte faisant appel au noir et profond puits des années à la rescousse de l'enfance terrorisée; ce que l'on dit quand ça va mal; la lumière qui, si elle ne chasse pas le monstre du placard, l'accule du moins quelques instants; la voix impuissante mais qui, malgré tout, doit parler.
       «Ça va aller», lui dit-il en la berçant, sans trop y croire, sachant bien comme tout adulte au plus profond de son cœur  que rien ne va jamais vraiment très bien, jamais. «Ça va aller.»

Stephen King, Charlie

 

Le paradis et l'enfer s'étaient enlacés dans le ventre de notre bateau*. Le paradis promettait un tournant dans notre vie, un nouvel avenir, une nouvelle histoire. L'enfer, lui, étalait nos peurs: peur des pirates, peur de mourir de faim, peur de s'intoxiquer avec les biscottes imbibées d'huile à moteur, peur de manquer d'eau, peur de ne plus pouvoir se remettre debout, peur de devoir uriner dans ce pot rouge qui passait d'une main à l'autre, peur que cette tête d'enfant galeuse ne soit contagieuse, peur de ne plus jamais fouler la terre ferme, peur de ne plus revoir le visage de ses parents assis quelque part dans la pénombre au milieu de ces deux cents personnes. 

Kim Thuy, Ru 

* Bateau: un de ceux des Boat people fuyant le régime communiste du Vietnam à la fin des années 1970. 

 

La peur, c'est comme la poussière, ça flotte dans les airs. Tu te balades et tu ne vois rien, tu ne fais pas attention, mais elle est là, elle s'infiltre partout, recouvre tout. On la respire, on la touche, on la boit, on la mange, on ne la remarque pas. Mais elle nous habille.

Colum McCann, Et que le vaste monde poursuive sa course folle

 

Il est faux de croire que le degré de peur correspond aux dangers qui les inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir et nullement d'un duel sérieux, d'un rat mais pas d'un lion. 

Marcel Proust, Le temps retrouvé 

 

Il ne faut pas être honteux d'avoir peur. La peur est signe de bon sens. Les seuls qui n'ont peur de rien sont des idiots finis. 

Carlos Ruiz Zafon, Le jeu de l'ange

 

Je voulais lui dire que la peur était devenue partie intégrante de mon être, de mon univers quotidien. Je n'étais pas habitué à cela. Avant, je ne connaissais pas la peur. Absolument pas. C'était un mérite que je revendiquais et qui faisait ma célébrité en tant que pilote. Garder son sang-froid en toutes circonstances. Jusqu'au jour où tout a changé. 

Joseph Boyden, Les saisons de la solitude 

 

     La peur, c'est chose invisible, ténue, multiforme. Comme un virus ou une bactérie. On peut l'inspirer en même temps que l'air, ou bien l'avaler par accident en buvant de l'eau ou de l'alcool, ou encore en être contaminé par les oreilles, par l'ouïe, et la voir alors de ses yeux si clairement que son reflet vous reste imprimé sur la rétine même alors qu'elle s'est déjà évanouie. 
       Des idées de peur naquirent toutes seules dans l'esprit de Sergueïtch, après seulement cinq cents mètres parcourus sur la route qu'aucun véhicule ni piéton n'avait empruntée au cours des derniers mois. Cette route s'étirait, toute droite, comme tracée à la règle par la main géante de Dieu.(...) 
       Mais soudain la route disparut de sa vue. Elle était toujours sous ses pieds, mais plus sous ses yeux. Sergueïtch s'arrêta, incrédule. Que s'était-il passé? 
       Il s'accroupit, toucha le sol de ses mains. Il s'aperçut que celui-ci avait perdu de sa blancheur. Sa paume reposait sur le bord d'un trou d'obus, un trou énorme, plus large que la route elle-même. 

Andreï Kourkov, Les abeilles grises

 

C'est les matins qui étaient les plus pénibles. Ces heures où je n'étais plus sûr de rien. Où ma peur du monde s'éveillait, alors que la nuit, elle paraissait toujours dormir. 

Joseph Boyden, Les saisons de la solitude

 

      Que faire maintenant? Elle hurlerait si elle pouvait, mais curieusement, elle ressent quelque chose qui est souvent revenu par la suite, quelque chose de très étrange, de presque rassurant, comme au cœur de ces grandes peurs enfantines où, du fond de l'angoisse, émerge la ténue mais absolue certitude que tout ce que l'on vit n'est pas si vrai que cela, qu'au-delà de la peur, il y a une protection, là, quelque part, que quelque chose d'inconnu nous protège... L'image se son père surgit un court instant puis disparaît.

Pierre Lemaitre, Robe de marié

 

Très cher père, Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension. 

Franz Kafka, Lettre au père

 

Les premiers temps dans cette maison, sa peur de la nuit fut intense, car il ne lui échappait pas elle qui en savait sur le monde des djinns bien plus long que sur celui des humains qu'elle n'était pas seule à vivre dans cette grande maison, que les démons retrouvaient vite le chemin de ces pièces antiques, vastes et vides. Peut-être même y avaient-t-ils élu domicile avant qu'on l'installe elle-même ici, ou tout simplement avant qu'elle ait vu le jour. Que de fois leur susurrement ne s'était-il pas insinué dans son oreille, que de fois ne s'était-elle pas réveillée au contact de leur souffle brûlant. Son seul refuge était alors de réciter la Fâtiha ou la sourate de l'Éternel, ou de se précipiter vers le moucharabieh pour épier à travers les interstices du bois les lumières des voitures et des cafés, à moins qu'elle ne tende l'oreille à la recherche d'un rire ou d'une toux capables de lui rendre son propre souffle. Puis vinrent les enfants, l'un après l'autre; mais comment ces petits êtres de chair tendre, à l'aube de la vie, pouvaient-ils dissiper la peur et apporter un sentiment de sécurité? Au contraire, avec tout ce que faisait germer de pitié et de souci dans son esprit troublé l'idée de les savoir à la merci d'un danger, celle-ci n'avait fait que redoubler. Elle les prenait dans ses bras, les couvrait de tendresse, les bardant, en temps de veille comme de sommeil, d'une cuirasse de sourates, de talismans et d'amulettes. Mais, la paix véritable, elle n'était pas à même de la goûter tant que l'absent n'était pas rentré de sa veillée. 

Naguib Mahfouz, Impasse des deux palais

 

Avec l'amour on se perdait et c'était effrayant, il avait peur de se donner et s'oublier et peur qu'on ne lui fasse du mal, peur de ne plus pouvoir se raisonner et se contrôler et il se dit que c'était terrible et lâche aussi et pas vraiment une vie. Il aurait pu le gueuler au monde, ça, regarde-moi, j'ai peur de la seule chose qui compte et je le sais et pourtant je l'accepte de moi-même et je ne sais même pas pourquoi c'est comme ça et peut-être bien qu'il ne choisissait pas pour lui-même et qu'il n'était pas libre et ça la rendait triste de penser ainsi.

Pia Petersen, Une fenêtre au hasard

 

Lorsque Irène, sortant de l'appartement de son amant, descendit l'escalier, de nouveau une peur subite s'empara d'elle. Une toupie noire tournoya devant ses yeux, ses genoux s'ankylosèrent et elle fut obligée de vite se cramponner à la rampe pour ne pas tomber la tête en avant. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait cette dangereuse visite et ce frisson soudain ne lui était pas inconnu; toujours, en repartant, malgré sa résistance intérieure, elle succombait sans raison à ces accès de peur ridicule et insensée.(...) Déjà les dernières minutes auprès de son amant étaient empoisonnées par l'appréhension de ce qui l'attendait. Quand elle était prête à s'en aller ses mains tremblaient de nervosité, elle n'écoutait plus que distraitement ce qu'il lui disait et repoussait hâtivement ses effusions. Partir, tout en elle ne voulait plus que partir, quitter cet appartement, cette maison, sortir de cette aventure pour rentrer dans son paisible monde bourgeois. Puis venaient les ultimes paroles qui cherchaient en vain à la calmer, et que, dans son agitation, elle n'entendait plus. Et c'était enfin cette seconde où elle écoutait derrière la porte, pour savoir si personne ne montait ou ne descendait l'escalier. Dehors l'attendait déjà la peur, impatiente de l'empoigner et qui lui comprimait si impérieusement le coeur que dès les premières marches elle était essoufflée.

Stefan Zweig, La peur

 

Celui qui n'a pas peur n'est pas normal; cela n'a rien a voir avec le courage. 

Jean-Paul Sartre 

 

Ne croyez-vous pas, Dartremont, que ce sentiment de peur dont vous parliez hier a contribué à vous faire perdre tout idéal? Ce terme de "peur" vous a choqué. Il ne figure pas dans l'Histoire de France et n'y figurera pas. Pourtant, je suis sûr maintenant qu'il y aurait sa place, comme dans toutes les histoires. Il me semble que chez moi mes convictions dominent la peur, et non la peur les convictions. Je mourrais très bien, je crois, dans un mouvement de passion. Mais la peur n'est pas honteuse: elle est la répulsion de notre corps, devant ce pour quoi il n'est pas fait. (...) Voilà ce que j'étais sans le savoir, ce que je suis: un type qui a peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l'écrase... Il faudrait, pour que je sorte, qu'on me chasse avec des coups. Mais j' accepterais, je crois, de mourir ici pour qu'on ne m'oblige pas à monter les marches... J'ai peur au point de ne plus tenir à la vie. 

Gabriel Chevallier, La peur (guerre 14/18) 

 

Quand un homme n'a pas peur de coucher avec une femme, c'est qu'il ne l'aime pas. 

Jacques Brel

 

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