Le Café Littéraire / orphelins
 

 

Mon père avait besoin de moi, de mon abolition continuée pour demeurer ce que le sort l'avait fait - un orphelin de la grande guerre, le fils de personne qui ne peut admettre quelqu'un après lui. Un fils ne peut pas refuser l'appui que son père lui réclame, à moins d'être étranger à notre condition, un monstre invétéré, ce que je n'étais pas. J'ai accepté. Je voulais. J'ai tâché de comprendre. J'ai lu. Je n'ai plus cessé, du jour où j'ai demandé aux livres de me dire que que les choses sont, à commencer par celles dont la possession me garantirait aussi bien de la destruction que de l'ingratitude. 

Pierre Bergounioux, L'orphelin

 

 Supervielle a perdu très tôt son père et sa mère, morts à quelques jours d'intervalle; il avait à peine 8 mois. C'est avec un retard de près d'une décennie, et qui se creusera en gouffre, qu'il a découvert que ceux qui l'élevaient n'étaient pas ses parents. Quelle confiance dès lors pouvoir accorder aux mots, aux vocables les plus familiers? Père et mère ne désignaient pas les personnes réelles, disparues dès l'origine, laissant un vide irrémissible dans sa mémoire, et un doute par rapport à lui-même, au point de se méfier de son propre reflet dans les miroirs lorsqu'il était adolescent. Pensait-il que celui qu'il voyait, là, présentement dans une glace, n'était pas lui-même, pas le fils de ses vrais père et mère qui auraient emporté leur enfant dans leur mort si précoce, longtemps oblitérée? Soupçonnait-il qu'un autre avait usurpé la place de celui qu'il était, aurait dû être? Mais quel autre était-ce là? 

Sylvie Germain, Le monde sans vous

 

 

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