Le Café littéraire luxovien / la marche...
 

 

            Demandez à quelqu'un de fermer les yeux et de dire spontanément, sans aucune réflexion, ce qu'évoque pour lui le mot marche. Le plus souvent, il répondra: sentier, soleil, vent, ciel, horizon, espace. Je me suis amusé à cette expérience et j'ai été surpris par ces réponses. Car marche pourrait évoquer aussi bien pluie, tempêtes, sueur, fatigues, ampoules, cors aux pieds, entorses, chute, enlisement, engloutissement. Mais il semble que ces dernières associations ― qui eussent été courantes aux siècles précédents ― ne viennent plus à l'esprit aujourd'hui. Comme si le seul mot marche libérait des rêves inexprimés ou non vécus, des besoins d'espace et d'horizon et surtout des désirs de liberté, d'imprévu, d'aventure.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant

 

      ...car c'est la liberté que revendique le voyageur à pied: sa liberté de mouvement, sa liberté de regard, sa liberté d'esprit.
(...)
      On laisse toujours une part de soi dans un pays qu'on a traversé à pied et, comme le renard qu'a apprivoisé le petit prince, dès lors il ne sera plus jamais indifférent.
(...)
      Il ne marche pas celui que l'amour ne porte pas, il déambule et fuit.

Émeric Fisset, L'ivresse de la marche

 

      Car une des raisons profondes qui me pousse à marcher, c'est entre autres d'affronter l'inconnu des rencontres, de provoquer des contacts chaque jour imprévus, différents, de vivre en somme une sorte d'épreuve, passionnante et rebutante tout à la fois: être toujours l'étranger, jugé, admis ou refusé, selon son apparence, essayer de révéler ce que l'on est dans les quelques instants d'un dialogue sur une route, dans un café ou une cour de ferme. Au fond, être nu, réduit à ce présent intense et misérable, avancer sans passé et sans avenir, sans justement cette aura ambiguë qui vous nébulise dans des relations citadines puisqu'on y est toujours celui qui a fait ça ou qui fera cela.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant

 

      L'éloge de la marche à pied n'est plus à faire. Nombre de grands prophètes, de grands philosophes, de grands poètes, l'ont pratiquée et magnifiée. Plaisir non tarifé, élémentaire, écologique, introspectif ou fusionnel, elle a fait d'eux ce qu'ils ont été. Reste que chacun n'y a trouvé que ce qu'il y avait apporté. (...)
      L'esprit de la marche est un ludion aux mille visages. Chacun y invente sa voie. À quelqu'un qui lui demandait sa religion, Bruce Chatwin répond: «Je n'ai pas de religion particulière ce matin. Mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps, vous n'avez probablement besoin d'aucun autre dieu.»

Jacques Meunier, On dirait des îles

 

      En littérature, cette mobilité a été bénéfique. Rousseau ― sa toque et sa pelisse arméniennes ― est certes un homme de cabinet, mais c'est aussi un marcheur infatigable et un amoureux de la marche. À l'époque où Grimm, Voltaire, Diderot prennent les diligences qui sont déjà très bien organisées, Rousseau marche de Chambéry à Turin, de la Savoie à Paris, et son premier motif n'est pas la pauvreté. Dans Les Confessions il écrit: «Jamais je n'ai aussi bien pensé, n'ai autant vécu, n'ai aussi bien été moi-même que dans les longs voyages que j'ai fait seul et à pied... quand mon corps se déplace, mes pensées en font autant.» Et plus loin: «Marcher par un temps agréable dans un beau pays est, de toutes les manières de vivre, celle qui me paraît la meilleure.» Ici, c'est la marche en elle-même qui «nourrit et vivifie l'esprit» qui est présentée comme moyen de progrès intellectuel, voire spirituel. Souvenons-nous que toutes les grandes traditions religieuses, soufique, bouddhique, orthodoxe, les moines «gyrovagues» de l'Occident chrétien reconnaissent à la marche ce mérite qui est de purger l'esprit avant de le remplir.

Nicolas Bouvier, L'Échappée belle, éloge de quelques pérégrins

 

      J'étais un être nouveau, allégé de sa mémoire, de ses désirs et de ses ambitions. Un Homo erectus mais d'une variété particulière: celle qui marche. Minuscule dans l'immensité du Chemin, je n'étais ni moi-même ni un autre, mais seulement une machine à avancer, la plus simple qui se pût concevoir et dont la fin ultime autant que l'existence éphémère consistait à mettre un pied devant l'autre.

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée,
Compostelle malgré moi

 

      J'avance dans un monde sidéral, sur une autre planète, j'aimerais pouvoir apprécier la beauté, la merveilleuse fantasmagorie de tout cela, mais mon effort doit être continuel, implacable, il n'y a nulle place pour rêver ici, mentalement l'aventure est comme laminée, réduite à sa plus simple expression, tout est physique, physique, physique...

Dr Jean-Louis Étienne, Le marcheur du pôle

 

      Comme bien des natifs des régions les plus reculées de l'Europe centrale et orientale, il avait toujours rêvé d'un voyage vers l'Ouest, suivant la course du soleil, à la poursuite de la lumière, et selon le mouvement immémorial des peuples à travers les continents, une migration dont le terme idéal, presque mythique, était le pays des Francs, la France, figure de proue de l'Ancien monde, tournée vers le Nouveau, de l'autre côté du grand océan. Grégor H. était bon marcheur, il disposait d'une solide paire de brodequins acquise récemment ― son dernier gros investissement ―, d'un sac à dos en toile et renforts de cuir pour les randonnées et le camping, il était d'une constitution robuste, d'un caractère confiant et entreprenant, et c'était le début du printemps.

Alain Fleischer, La traversée de l'Europe par les forêts

 

      Un tapis roulant: c'est cela la Marne. Régularité machinale de l'écoulement. Impossible, pour le marcheur, de s'abstraire de l'eau. Le décor s'imprime très superficiellement dans son esprit, il l'a oublié la minute d'après alors qu'il ne parvient pas à se défaire de ce flux dont la monotonie devient lancinante. Marcher le long d'une rivière, ce n'est pas se délester, mais, au contraire, se charger du poids de cette eau qui vous tient sous son emprise.

Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne

 

      Mais le bonheur est de courte durée. On se retrouve vite de nouveau à longer les nationales. Le fait qu'elles traversent des paysages lacustres n'est pas une consolation, bien au contraire. Car le marcheur, à fleur d'eau, compatit avec les canards et les poissons et n'en est que plus choqué par le vrombissement des voitures lancées à pleine vitesse. Le sentier qui borde la route est encombré d'ordures que les automobilistes ont jetées: canettes métalliques, papiers gras, paquets de cigarettes. En Cantabrie, le marcheur prend conscience pour la première fois qu'il est lui-même un déchet. Sa lenteur l'exclut de la vie commune et fait de lui une chose sans importance que l'on éclabousse, que l'on assourdit de klaxon et qu'au besoin on écrase.

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée,
Compostelle malgré moi

      

      Le paradoxe qu'éprouve le voyageur à pied réside dans le fait que plus il s'éloigne de l'humanité pour quitter les destructions qu'elle a infligé à la nature ― pollution, urbanisation, réseau routier, lignes à haute tension, canalisations ― et pour retrouver le monde sauvage, l'arpenter et y subsister, plus l'humanité lui redevient estimable et finit par lui manquer.

Émeric Fisset, L'ivresse de la marche

 

      Mais à Vienne il s'avéra dès mon arrivée que les journées, dépourvues à présent des tâches habituelles d'écriture et de jardinage, m'apparurent interminables et que je ne savais plus à quoi me vouer. Chaque matin, de bonne heure, je me mettais en route et parcourais la Leopoldstadt, le centre-ville et la Josefstadt, apparemment sans fin ni but, empruntant des itinéraires dont aucun, comme je le remarquai plus tard en regardant le plan, n'allait jamais au-delà d'un territoire nettement circonscrit en forme de croissant ou de demi-lune, dont les pointes extrêmes étaient la Venediger Au, derrière l'étoile du Prater, et les grands hospices du Alsergrund. Si l'on en avait fait le relevé sur le papier, on aurait eu l'impression que le promeneur, sur une surface donnée, avait essayé toutes les traverses et tous les recoins, pour à chaque fois se heurter aux bornes de sa raison, de sa volonté et de son imagination avant d'être contraint de faire demi-tour.
(...)
      Très souvent j'avais l'impression, vraisemblablement à cause du surcroît de fatigue, d'apercevoir quelqu'un de connaissance. (...) Bien qu'il m'arrivât de craindre, quand je me voyais forcé de m'appuyer contre un mur voire de trouver mon salut sous un porche d'immeuble, un début de paralysie ou une maladie cérébrale, j'étais incapable de m'en défendre autrement qu'en marchant tard dans la nuit jusqu'à l'épuisement total.

W.G. Sebald, Vertiges

 

      La promenade ne bénéficie pas de l'aura de la flânerie. Elle éprouve parfois le besoin de se justifier de considérations hygiéniques: assurer une bonne digestion, emplir ses poumons d'un air que l'on décrète pur. Il me faut, pour la hausser au-dessus de ces médiocres justifications, la compagnie d'un ami avec lequel je ne suis pas d'accord sur toutes choses et qui me force dans mes retranchements, qui excite mon admiration, ma colère. Puis j'associerai les détours et rebonds de nos discussions aux péripéties de notre parcours ― à tel carrefour, à tel café et, si nous battons la campagne (ce qui est plus rare), à tel ruisseau, à tel fourré, à tel individu hagard au sortir d'un fourré.

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur

 

      Paradoxalement, j'étais heureux de renouer avec le mouvement de la marche, cette lenteur qui, sans doute, sent l'effort, mais permet aussi de flâner, de faire étape selon son bon plaisir. Le rythme de la remontée me convient par son aspect traînard, l'absence totale d'agilité qu'elle implique. Ce sac à dos qui entrave ma progression est ma coquille, mon intimité portative. J'ai besoin de le sentir peser sur mon échine. 

Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne

 

      Un voyageur qui se respecte doit posséder le dos d'un baudet, bête de somme permanente,  la langue en forme de queue de chien, flatteur à toutes mains, la bouche d'un porc, le moins difficultueux des convives, l'oreille d'un marchand, qui entend tout et ne dit rien.

Jacques Meunier, On dirait des îles
(Propos d'un comte anglais rapporté dans le chapitre "Voyages à vau-l'eau") 

 

      Elle avançait d'un pas trébuchant sur ses quatre petits sabots, avec une sobre délicatesse d'allure. De temps en temps, elle secouait les oreilles ou la queue et elle paraissait si menue sous la charge qu'elle m'inspirait des craintes. (...)
      Ce qu'était cette allure, aucune phrase ne serait capable de la décrire. C'était quelque chose de beaucoup plus lent que la marche, lorsque la marche est plus lente qu'une promenade. Elle me retenait chaque pied en suspens pendant un temps incroyablement long. En cinq minutes, elle épuisait le courage et provoquait une irritation dans tous les muscles de la jambe. et pourtant, il me fallait me garder tout à proximité de l'âne et mesurer mon avance exactement sur la sienne.

Robert-Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes

 

      Dans leurs jeux, dans leurs danses, ils miment les batailles en cherchant le point faible vers le bas. Ils essayent de frapper jambes ou pieds, car un boiteux est plus vulnérable à leurs yeux qu'un aveugle, qu'un manchot. Celui qui se déplace avec difficulté est une bête perdue pour le village en marche. Les nomades honorent les pieds et haïssent les serpents. 

Erri De Luca, Acide, Arc-en-ciel

 

      Avant tout, je chanterai les pieds. Que la Muse m'inspire, car le sujet prête à sourire. Les pieds, nos pieds. Qui nous portent et que nous portons. [ ... ] Souvent, il m'arrivait le soir au cours des premiers jours de cette longue marche, de contempler mes pieds avec étonnement: c'est avec ça, me disais-je, que nous marchons depuis l'aube des temps hominiens et que nous arpentons la terre?

Jacques Lacarrière, Chemin faisant

 

      Un camion qui va livrer du bois à Erzouroum m'amène jusqu'au point où je suis monté hier soir dans la limousine des Kurdes. Je sais que ce comportement peut apparaître invraisemblable. Mais que l'on me comprenne: ce défilé sur la route d'Eleskirt que je connais déjà pour l'avoir traversé deux fois en voiture hier soir puis en camion ce matin, en fait je ne l'ai pas vu : c'est à pied que je veux le découvrir, de ma hauteur. Et en effet, lorsque j'y suis, je le trouve bien différent, plus grand, plus majestueux, plus impressionnant. Plus réel en un mot
Ayant été séparé des environs en voiture ou en camion, il redécouvre à pied un sentiment de ralentissement qui se transforme en esthétique de la réintégration au paysage.

Bernard Ollivier

      Je suis le piéton de la grande route par les bois nains; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.

Arthur Rimbaud, Enfance

 

     Au début de l'année 1523, il partit pour Barcelone afin de s'y embarquer. Bien que la possibilité s'offrît à lui de la compagnie de quelques-uns. Il ne voulut aller que seul. Et alors, un jour, répondant à des gens qui insistaient beaucoup, parce qu'il ne savait ni l'italien ni le latin, pour qu'il prenne de la compagnie, et lui disant combien cela l'aiderait et en vantaient les avantages, il leur dit que même s'il s'agissait du fils ou du frère du duc de Cardona, il n'irait pas en sa compagnie, car il désirait avoir trois vertus, la charité, la foi et l'espérance. S'il emmenait un compagnon, lorsqu'il aurait faim, il attendrait de lui une aide ; et lorsqu'il tomberait, il l'aiderait à se relever. Et alors, il mettrait aussi sa confiance en lui et l'aurait en affection pour ces raisons. Or cette confiance, cette affection, cette espérance, il voulait les avoir en Dieu seul. Et ce qu'il disait de cette façon, il le sentait aussi en son coeur.

Ignace de Loyola, Ecrits 
(dans Récit du Pèlerin n° 35 p. 1036-1037)

 

      Je n'avais pas fait ce Chemin pour le raconter! Je n'avais rien écrit ni sur le Chemin ni au retour. Je voulais tout vivre sans aucun recul, sans la contrainte de rendre des comptes, fût-ce pour moi-même. Et, lorque je voyais à chaque étape des pèlerins prendre fébrilement des notes, je les plaignais.
      Mais voilà que, dans cet hiver particulièrement glacial, dans le paysage blanc que je traversais ce jour-là pour rentrer chez moi, je voyais revenir à moi des images de ciels éclatants et de sentiers boueux, d'ermitas solitaires et de côtes battues par les vagues. Dans la prison de la mémoire, le Chemin s'éveillait, cognait aux murs, m'appelait. Je commençais à y penser, à écrire et, en tirant le fil, tout est venu.

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée,
Compostelle malgré moi

 

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