Le Café littéraire luxovien 
Le jeu
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    J'ai toujours voulu, dans mon enfance, marcher droit sur les grands chemins, et toujours répugné à la tricherie ou à la ruse dans mes jeux. Et comme il ne faut pas considérer les jeux des enfants comme des jeux, mais comme leurs actions les plus sérieuses, il n'est de distraction si légère à laquelle je n'apporte aujourd'hui, intérieurement, par une propension naturelle et sans avoir à m'y appliquer, une très grande répugnance à tricher. Je joue aux cartes contre ma femme et ma fille pour quelques sous, et qu'il me soit indifférent de gagner ou de perdre, ou qu'au contraire je me prenne au jeu, j'en tiens le compte comme si c'étaient des écus. Et tout et partout, mes yeux suffisent à me maintenir dans mon devoir: il n'y a rien qui me surveille d'aussi près, et que je respecte plus. 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 22 Sur les habitudes et le fait qu'on ne change pas facilement une idée reçue (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Il avait commencé sa carrière en observant, puis en jouant au billard dans les bars et les salles des villes côtières. Il avait étudié la manière dont les joueurs qui vieillissaient vite rôdaient autour des tables, la manière dont ils se pardonnaient trop facilement avec une grimace, la manière dont quelques-uns aimaient trop leur jeu. Il identifiait les désenchantés ou les ambitieux, de même que ceux capables de dissimuler l'étendue de leurs talents. Avant, Cooper connaissait peu les gens. Or le billard était par essence un jeu de masques où l'on jonglait avec le score. Ensuite, quand il avait commencé à toucher aux cartes, et à se découvrir un certain savoir-faire, il s'était aperçu qu'au poker on n'avait pas besoin de cacher ses dons. Personne ne vous refusait une partie sous prétexte que vous étiez meilleur joueur qu'il n'y paraissait. C'étaient des mathématiques acharnées, un cœur de pierre, la chance, le hasard de la cinquième carte la Rivière qui avait le visage du destin. Il se trouva à l'aise au sein du chaos et du risque.

Michael Ondaatje, Divisadero

 

      Je n'avais encore jamais eu l'occasion de connaître personnellement un champion d'échecs, et plus je m'efforçais de m'en représenter un, moins j'y parvenais. Comment se figurer l'activité d'un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d'une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce "jeu royal", le seul entre tous les jeux inventés par les hommes, qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l'on ne doive sa victoire qu'à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d'intelligence. Mais n'est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d'appeler les échecs un jeu? N'est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l'un et l'autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires? L'origine s'en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau; sa marche est mécanique, mais elle n'a de résultat que grâce à l'imagination; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile; c'est une pensée qui ne mène à rien, un art qui ne laisse pas d'œuvre, une architecture sans matière; et il a prouvé néanmoins qu'il était plus durable, à sa manière, que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l'ennui, pour aiguiser l'esprit et stimuler l'âme. Où commence-t-il, où finit-il? 

Stefan Zweig, Le joueur d'échecs

 

      Cadeau posthume à ses lecteurs, ce n'est pas un roman inachevé, mais une nouvelle, admirablement ciselée, chef-d'œuvre de concision dramatique auquel on serait bien en peine de changer un accent ou une virgule. Intitulée Die Schachnovelle ( Le joueur d'échecs), Zweig l'a écrite à Petrópolis dès septembre 1941, et il a pris le temps de la relire et de la corriger. À Rio, il avait acheté un manuel pour se perfectionner lui-même dans ce jeu diabolique où il est loin d'exceller, mais qui le fascine depuis l'adolescence et qui réussit à l'arracher à la morosité, en le forçant à se concentrer hors du temps, sur des manœuvres et des probabilités. 

Dominique Bona, Stefan Zweig, l'ami blessé

 

      En France, ce sont les blancs qui commencent, c'est la même chose chez vous? 
      Depuis que le premier tournoi d'échecs s'est tenu à Londres lors de l'Exposition universelle de 1851, il en est ainsi partout dans le monde. Mais est-il normal que roi et reine aient encore leur tête dans votre jeu? (...) 
      Très concentré, Magnier avança un pion. La pointe de sa langue dépassait de ses lèvres, comme un enfant qui porte une attention extrême à ce qu'il fait. Blake avança un des siens en parfaite symétrie. (...) 
      Il [Magnier] avança un second pion. Blake sortit immédiatement un cavalier. 
      L'Angleterre n'a jamais été longue à lâcher la cavalerie..., commenta Philippe. À Waterloo, elle nous a coûté cher. 
      Je ne suis pas l'Angleterre et, malgré mon âge, je j'étais pas à Waterloo. 

Gilles Legardinier, Complètement cramé !

 

      Elle tenta une manœuvre osée, avançant son cavalier en D4 pour espérer prendre le fou de son adversaire. (...) 
      L'ordinateur contra sa manœuvre en sortant sa dame. (...) 
      À présent, il fallait qu'elle protège son cavalier, mais sans battre totalement en retraite. Elle cliqua sur sa souris pour avancer un pion, mais, emportée par son élan, relâcha la pièce un peu rapidement. 
      Trop tard...
      Les mots ÉCHEC ET MAT! clignotaient sur l'écran. Elle s'était encore fait battre par ce maudit tas de ferraille! 

La fille de papier, Guillaume Musso

 

      Il y a quarante ans que je n'ai plus ouvert un échiquier. J'ai abandonné quand j'ai vu que ça devenait obsessionnel. Tu ne peux pas aller loin, aux échecs, si ça ne devient pas obsessionnel... Je me suis trouvé un jour, à vingt ans, couché dans la nuit à refaire une partie entre les grands maîtres Alekhine et Capablanka... Alors j'ai dit, basta.

Romain Gary, La nuit sera calme.

 

    Quelle histoire inimaginable qu'une schizophrénie aussi artificielle, quel inconcevable dédoublement de la personnalité! Mais n'oubliez pas que j'avais été violemment arraché à mon cadre habituel, que j'étais un captif innocent, tourmenté avec raffinement depuis des mois par la solitude, un homme en qui la colère s'était accumulée sans qu'il pût la décharger sur rien ni sur personne. Aucune diversion ne s'offrant, excepté ce jeu absurde contre moi-même, ma rage et mon désir de vengeance s'y déversèrent furieusement. Il y avait un homme en moi qui voulait à tout prix avoir raison, mais il ne pouvait s'en prendre qu'à cet autre moi contre qui je jouais; aussi ces parties d'échecs me causaient-elles une excitation presque maniaque. Au début, j'étais encore capable de jouer avec calme et réflexion, je faisais une pause entre les parties pour me détendre un peu. Mais bientôt, mes nerfs irrités ne me laissèrent plus de répit. À peine avais-je joué avec les blancs que les noirs se dressaient devant moi, frémissants. À peine une partie était-elle finie qu'une moitié de moi-même recommençait à défier l'autre, car je portais toujours en moi un vaincu qui réclamait sa revanche. Jamais je ne pourrai dire, même à peu près combien de parties j'ai jouées ainsi pendant les derniers mois dans ma cellule, poussé par mon insatiable égarement - peut-être mille peut-être davantage. J'étais possédé, et je ne pouvais m'en défendre; du matin au soir, je ne voyais que pions, tours, rois et fous, je n'avais en tête que a, b et c, que mat et roque. Tout mon être, toute ma sensibilité se concentraient sur les cases d'un échiquier imaginaire. La joie que j'avais à jouer était devenue un désir violent, le désir une contrainte, une manie, une fureur frénétique qui envahissait mes jours et mes nuits. Je ne pensais plus qu'échecs, problèmes d'échecs, déplacement des pièces. Souvent, m'éveillant en sueur, je m'apercevais que j'avais continué à jouer en dormant. 
      (...) 
      Cette monomanie finit par m'empoisonner le corps autant que l'esprit. Je maigris, mon sommeil devint agité, intermittent. Au réveil, mes paupières étaient de plomb, je les ouvrais à grand'peine. J'étais devenu si faible, mes mains tremblaient tellement que je ne portais un verre à mes lèvres qu'au prix d'un gros effort. Mais sitôt une partie commencée, j'étais galvanisé par une force sauvage, j'allais et venais, les poings fermés, et j'entendais souvent, comme à travers un brouillard rougeâtre, ma propre voix me crier sur un ton rauque et méchant: "Échec!" ou "Mat!" 

Stefan Zweig, Le joueur d'échecs

 

      Joueur, j'étais un joueur. Le jeu ne m'était pas un divertissement, mais une occupation quasi professionnelle, rémunératrice, accaparant mon esprit et mon temps. Si jouer distrait de vivre, c'est vivre qui me distrayait de jouer, me faisait retomber dans l'ennui, cet ennui qui m'avait toujours affecté, que rien ne savait satisfaire, ce sentiment d'inexistence, de n'être rien, en dehors du jeu, qu'un informaticien besogneux et un mari consciencieux, ou l'inverse, je ne savais. Je n'ignorais plus, au reste, ce que la passion du jeu comblait en moi, de quels regrets et de quelles déceptions, de quelle solitude et de quel ennui, de quelle angoisse et de quelle vanité sans doute, cette passion était née, ni que cette passion dérivait du regret de ne pas avoir vécu la vie que j'aurais souhaité vivre, d'être passé à côté de quelque chose, de ne pas avoir eu d'enfant, du renoncement précoce à des ambitions professionnelles, du sentiment, trompeur, de n'être pour rien dans ce que j'étais devenu, ou, pour le dire autrement, que mon existence s'était jouée sans moi. 
      Même s'il m'arriva de m'endetter au jeu, je ne m'en étais jamais lassé; quand je jouais, je ne ressentais plus la monotonie des jours, la lassitude d'être moi que j'éprouvais, même sans faire d'efforts, même en ne perdant rien, dans la vie courante. Le jeu ne me délivrait pas seulement de l'ennui, des servitudes ordinaires, il m'accomplissait : au-delà des bienfaits psychologiques (excitation, plaisir ludique, sensation de fuir le réel, antidote à la dépression), le jeu mobilisait en moi des connaissances et des facultés que je n'exploitais pas, ou peu, dans ma profession (capacité d'appréciation spéculative, d'évaluation et d'expertise) et me procurait un profit plus intellectuel, pas si différent, voulais-je croire, dans sa tentative méthodique pour circonscrire le hasard, d'une pratique scientifique, mathématique. Le jeu me semblait une allégorie de la vie, où rien n'était acquis, ni déterminé, ni réglé d'avance, où les inégalités étaient supprimées, la chance et les rôles redistribués, où la réussite ne dépendait plus que de moi, de ma volonté et de mes capacités. Il m'offrait l'existence que la vie me refusait, la liberté de me déterminer aussi, de déjouer la tyrannie du hasard. 
      Je ne me souviens plus quand je me reconnus «joueur», seulement qu'il était trop tard pour ne l'être plus quand cette réalité m'apparut, et que je ne pouvais déjà plus m'admettre qu'ainsi : je ne savais penser qu'à cela, et les problèmes que je ne cessais de me poser, en dehors de ma profession, comme la chose dont il me plaisait le plus de parler, étaient liés au jeu, qui, pour le coup, avait cessé d'en être un. Je ne comptais plus les heures passées au pub, les soirées perdues dans la mezzanine lambrissée, entre des murs sans repères, sans horloge, aux fenêtres bouchées par d'opaques rideaux, décorés par des téléviseurs HD, grand format, diffusant les matchs, enchaînant les parties sans trouver le temps long, parce que le temps n'existait plus. Le jeu envahissait tout mon être, m'assiégeait en permanence. Obsédé, possédé, intoxiqué : jusque dans l'âme, j'étais un joueur. Quand je jouais, je m'oubliais, je m'absentais, je m'égarais, je perdais le contrôle de ma vie. Il se produisait dans mon esprit des phénomènes similaires aux rêves, qui me situaient dans une autre réalité, et me faisaient glisser en peu de temps d'un état dans un autre, osciller entre la certitude et l'incertitude de gagner, le stress et le soulagement, la peur et le dégoût de perdre, parfois la peur et le dérisoire de gagner, le sentiment d'invincibilité et de vulnérabilité, l'euphorie et le désarroi rhétorique admirable des émotions. Il me semblait alors ne plus être dans mon état normal, ne plus m'appartenir, accéder à une dimension supérieure du plaisir, je veux dire, puisqu'une lettre seulement sépare jouer de jouir, de la jouissance. L'adrénaline m'expédiait dans le ciel du plaisir. C'est cela, plus que le jeu sans doute, que Sara avait fini par me reprocher. 
      J'ai dit que j'avais l'impression de ne plus m'appartenir en jouant, de m'absenter, sans préciser combien cette absence m'était paradoxale, et que je me sentais tellement moi, et à moi, que mon être même me paraissait factice. Je ne me situais plus dans l'ordre du temps mais dans celui de l'émotion, vivant du chaos qui me faisait augmenter les mises: dans mon cas, des mises de 100, 500, 1000 euros et davantage ; à partir d'un certain montant, les sommes sont volatiles, l'argent soluble dans le plaisir. Le jeu décidait pour moi. Il me fallait risquer plus, toujours plus, pour obtenir ma dose de plaisir. Mon inconscience ne me faisait craindre aucun danger m'endetter ou perdre ma femme , mais jouir de ma crainte même, du risque que je prenais. Sans doute n'étais-je pas si différent du héros que je rêvais d'être, du funambule qui, au lieu de traverser la rue sur un passage clouté, la traverse sur un câble suspendu entre deux immeubles, à une centaine de mètres d'altitude, pour ressentir le péril de sa vie quand l'air devient matière, et le couloir de l'équilibre se resserre ; je prenais la même hauteur sur ma vie, marchant sur le fil des émotions fortes, sans me soucier des dangers, de chuter, du salto mortale, parce que les joueurs de mon espèce ont une foi qui leur donne l'illusion de décider de leur destinée, d'en jouir par défi.

Philippe Vilain, Une idée de l'enfer

 

      Le jeu durait la plupart du temps une heure et demie, parfois deux. Ce temps dans la pénombre près des stores tirés nous enivrait jusqu'à l'oubli de nous-mêmes, et pourtant je pouvais distinguer quelques-uns de ses mouvements (...). J'avais remarqué en particulier l'inclinaison de sa tête. Comme si naguère il avait su prier. Parfois il fermait les yeux, comme s'il exigeait de ses pensées qu'elles se réduisent et se concentrent. Ses doigts étaient longs et fins, ils ne convenaient pas à son travail, et c'est pour cela qu'ils étaient et la plupart du temps blessés ou bandés. Au plus fort du jour, son regard avait une acuité merveilleuse. Comme la plupart des joueurs confirmés, c'était un homme renfermé, taciturne, mais son visage était expressif.

Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie.

 

    Si on est doué au billard, et que quelqu'un nous propose une partie, on ne se met pas à jouer moins bien uniquement pour que la partie semble plus disputée, une fois qu'on a vu que l'autre n'est pas aussi bon. D'accord, on joue peut-être des coups difficiles on tente des trucs qu'on n'oserait pas dans une partie plus serrée, mais pas pour donner une chance à l'adversaire. En fait, on commence presque à jouer contre soi, puisqu'on fini toujours par retrouver son vrai jeu; et, si l'autre n'est pas au niveau, il perd. Voyez-vous, quand on a un don, on est obligé de l'utiliser au mieux de nos capacités. Même quand c'est mal on ne peut pas se dévaloriser à plaisir. Ce n'est pas de la charité: c'est de la condescendance. Ça plaît peut-être à certains pas à moi. Autant jouer franc jeu. Rentrer ses billes dans les poches, toutes, et à la fin de la partie on se quitte en ayant appris quelque chose l'un sur l'autre, qu'elle que soit l'issue du match. 

Russell Wangersky, Les courses

 

      Elfride s'aperçut très vite que son partenaire n'était qu'un débutant. Elle remarqua ensuite qu'il avait une façon étrange de manipuler les pièces lorsqu'il roquait ou faisait une prise.
    Elle eût supposé auparavant que tous les joueurs faisaient des gestes donnés de la même manière; ses façons différentes lui enseignèrent qu'inconsciemment tous les joueurs ordinaires, ceux qui apprennent les échecs en regardant jouer les autres, touchent les pièces d'une manière stéréotypée. Cette impression d'une indescriptible étrangeté dans sa façon de faire la poussa à intervenir lorsqu'elle vit, au moment où il prenait un fou, qu'il le poussait de côté au moyen de sa propre pièce, au lieu de le retirer préliminairement à son coup.

Thomas Hardy, Les yeux bleus.

 

    À cet instant, elle fut interrompue par un "Holà! Holà! Echec!" retentissant, et un Cavalier couvert d'une armure cramoisie, arriva au galop droit sur elle en brandissant une énorme masse d'armes. Au moment précis où il allait l'atteindre, son cheval s'arrêta brusquement: "Vous êtes ma prisonnière!" s'écria la Cavalier en dégringolant de sa monture.
    Si effrayée qu'elle fut, Alice, en cet instant, eut plus peur encore pour lui que pour elle-même, et ce ne fut pas sans uns certaine anxiété qu'elle le regarda se remettre en selle. Dès qu'il y fut confortablement réinstallé, il commença pour la seconde fois, de dire: "Vous êtes ma...", mais quelqu'un d'autre criant : "Holà! Holà! Echec!" l'interrompit. Quelque peu surprise, Alice se retourna de manière à faire face au nouvel ennemi.
    Il s'agissait cette fois d'un Cavalier Blanc. Il s'arrêta net à la hauteur d'Alice et dégringola de son cheval tout comme l'avait fait le Cavalier Rouge; puis il se remit en selle, et les deux cavaliers restèrent à se dévisager l'un l'autre sans mot dire. Quelque peu effarée, Alice attachait tour à tour son regard sur chacun d'eux.
    "C'est ma prisonnière, à moi, ne l'oubliez pas!" déclara enfin le Cavalier Rouge.
    "Oui, mais, moi, je suis venu à son secours!" répondit le Cavalier Blanc.
    "Puisqu'il en est ainsi, nous allons nous battre pour savoir à qui elle sera", dit le Cavalier Rouge en prenant son casque.

Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir

 

          Tout le monde sait je le grand-duc de Hesse est l'habitué le plus exact des jeux de Baden. Ce prince, qui possède de fort belles moustaches grises, apporté, dit-on, tous les matins douze mille florins qu'il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d'estafier le suit partout lorsqu'il change de table, et reste debout derrière lui, afin de surveiller ses voisins. À quiconque s'approche trop, ce commissaire adresse des observations: «Monsieur, vous faites ombre sur le jeu du prince.» Ce prince ne se détourne pas, ne bouge pas, ne voit personne. Ce serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien. Seulement l'estafier vous dirait du même ton glacé: «Votre pied vient de toucher le prince, prenez-y garde, monsieur!» 

Gérard de Nerval, Souvenirs de Baden
 
(dans: Les charmes de Baden-Baden, éd. Andersen 2015)

 

          Tout autour du château flottent des oriflammes
          Aux blasons bigarrés
          Tous les preux chevaliers ont aiguisé leur lame
          Et vont se bagarrer.

          C'est le tournoi d'échecs où chacun s'entretue
          Pour Caïssa la belle
          Mais la belle est muette ainsi qu'une statue
          À tout burin rebelle.

          C'est en vain que bientôt les pions marcheront droit
          Vers la huitième case:
          Elle verra tomber les guerriers maladroits
          Sans lâcher une phrase.

          Ils se battront quand même, et les tristes vaincus
          Admettant leur défaite
          Emploieront à nouveau leur glaive et leur écu
          Aux joyeuses conquêtes.

Bertrand Oudot, Le noble jeu des échecs
 (
dans: Adolescences (éd. Elzevir 2010)


 

     Je crois qu'à aucun âge on n'écrit impunément des lettres enflammées, ni qu'on n'affecte sans danger les sentiments de l'amour. J'essaierais de montrer comment le jeu devient sérieux, comme le personnage s'imagine être le maître du jeu, alors que c'est le jeu qui déjà est maître de lui. La naissante beauté de la jeune fille, qu'il croit ne voir qu'en simple observateur, l'excite et l'émeut profondément, et le moment où, soudain, tout lui échappe fait naître en lui un désir spontané du jeu et du jouet. Je serais vivement captivé par cette conversion à l'amour qui probablement rend la passion d'un homme âge très semblable à celle d'un enfant, parce que tous deux ne se sentent pas pourvus de moyens normaux. 

Stefan Zweig, Le jeu dangereux

 

      Cette existence n'est qu'une partie de go.
(...)
      Le go révèle l'âme, la sienne est méticuleuse et froide.
(...)
     Le go oppose les êtres autour d'un damier mais leur donne dans la vie une confiance réciproque.

Shan Sa, La joueuse de go.

 

      La plupart des professionnels du Go aiment aussi d'autres jeux, mais la passion du Maître présentait un caractère particulier: l'incapacité de jouer tranquillement, en laissant les choses suivre leur cours. Sa patience, son endurance s'avéraient infinies. Il jouait jour et nuit, pris par une obsession qui devenait troublante. Il s'agissait peut-être moins de dissiper des idées noires ou de charmer son ennui que d'une sorte d'abandon total au démon du jeu.

Yasunari Kawabata, Le Maître ou le tournoi de go.

 

      Un riche marchand vient d'installer au centre de la ville un stand de loterie. Sur un plateau surélevé, on donne le résultat du tirage. À côté des hommes en fourrure, grelottent des mendiants à peine vêtus. Toute le ville est là, voleurs, voyous, militaires, étudiants, bourgeoises et prostituées, attendant impatiemment. Soudain, l'annonce est saluée par les lamentations et les cris de joie de la foule. Des bagarres s'engagent. Il y a les maris qui battent leurs femmes parce qu'elles ont changé leurs chiffres, ceux qui viennent de miser leurs derniers centimes menacent de se suicider. Il y a aussi les créanciers qui réclament leur dû, les gagnants qui ne trouvent plus leur ticket. 
(...)
      Une simple partie de go épuise la plupart des joueurs. Il leur faut manger et dormir pour retrouver leur état normal. Ma réaction est différente. Dès le début du jeu, mon esprit s'échauffe. La concentration me porte au paroxysme de l'excitation. La partie terminée, des heures durant, je ne sais comment évacuer la force accumulée au cours du jeu, je cherche un apaisement. En vain. 
(...)
      Sur un damier carré, les pions se disputent les 361 intersections constituées par 19 lignes horizontales et 19 lignes verticales. Les deux joueurs se partagent ainsi cette terre vierge et comparent à la fin l'étendue des territoires occupés. Je préfère le go aux échecs pour sa liberté. Dans une partie d'échecs, les deux royaumes, avec leurs guerriers cuirassés, s'affrontent face à face. Les cavaliers de go, virevoltants et agiles, se piègent en spirale: l'audace et l'imagination sont ici les vertus qui conduisent à la victoire. 
(...)
      Dans le parc, autour des tables basses, les amateurs s'affrontent silencieusement. D'après leurs vêtements, ils sont de toutes catégories sociales. 
      Si je n'étais pas venu, je n'aurais jamais cru à l'existence d'un endroit où le go est offert aux passants. Pour moi, strictement réservé aux élites, une partie de go est une cérémonie célébrée dans le plus grand respect. 
      Ce phénomène ne me surprend pas. Selon la légende, la Chine à inventé ce jeu extraordinaire y a quatre mille ans. Au cours de sa trop longue histoire, sa culture s'est épuisée, et le go a perdu son raffinement, sa pureté d'origine. Introduit au Japon quelques centaines d'années auparavant, médité, perfectionné, ce jeu est devenu un art divin. Une nouvelle fois, mon pays à démontré sa supériorité sur la Chine. 
(...)
      La position d'un pion évolue au fur et à mesure qu'on déplace les autres. Leur relation, de plus en plus complexe, se transforme et ne correspond jamais tout à fait à ce qui fut médité. Le go se moque du calcul, fait affront à l'imagination. Imprévisible comme l'alchimie des nuages, chaque nouvelle formation est une trahison. Jamais de repos, toujours sur le qui-vive, toujours plus vite, vers ce qu'on a de plus habile, de plus libre, mais aussi de plus froid, précis, assassin. Le go est le jeu du mensonge. On encercle l'ennemi de chimères pour cette seule vérité qu'est la mort. 

Shan Sa, La joueuse de go

 

    À l'instant où je suis entré dans la salle de jeu (pour la première fois de ma vie), je suis resté encore un bout de temps sans me décider à jouer. Et puis, il y avait foule. Pourtant même s'il n'y avait eu que moi, je crois que, de toute façon, j'aurais préféré sortir plutôt que de me lancer. Je l'avoue, j'avais le coeur qui battait la chamade, et j'étais incapable de garder mon sang-froid, je le savais à coup sûr, je l'avais décidé depuis longtemps – je ne partirai pas comme ça de Roulettenbourg; il arriverait nécessairement quelque chose dans mon destin, quelque chose de radical et de définitif.  

Fédor Dostoïevski, Le Joueur.

 

    Le baron de Galay (j'arrange ce nom) avait brillé, jeune, dans la bonne société de Budapest; bien en vue à la cour de Vienne, il avait, disait-on, porté l'uniforme d'un régiment de hussards et eu sa quote-part de duels au sabre. Ce prestige conventionnel était depuis longtemps remplacé par une satanique légende de joueur. Il misait avec le même élan qu'autrefois ses ancêtres se lançant contre une compagnie de janissaires. Dans tous les tripots et les casinos d'Europe, on se rappelait l'avoir vu, les jambes alourdies d'or et doublées de billets chiffons, jetant l'un d'eux au garçon de place qui lui appelait une voiture, nullement par ostentation et à peine par générosité, mais parce qu'il préférait les louis à ces papiers-monnaies qui lui paraissaient toujours sales. On l'avait vu aussi perdre d'un coup l'équivalent d'une ou deux petites fermes dans les Carpates. On ne ne lui connaissait que ce seul vice, qui avait dû dévorer tous les autres, s'il les avait eus.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord.

 

    L'anecdote des trois cartes du comte de Saint-Germain avait fortement frappé son imagination, et toute la nuit il ne fit qu'y penser. – Si pourtant, se disait-il le lendemain soir, en se promenant dans les rues de Pétersbourg, si la vieille comtesse me confiait son secret? si elle voulait seulement m'indiquer ces trois cartes gagnantes !... Il faut que je me fasse présenter, que je gagne sa confiance, que je lui fasse la cour... Oui! et elle a quatre-vingt-sept ans! Elle peut mourir cette semaine, demain peut-être... 

Alexandre Pouchkine, La Dame de pique.

 

... un inconnu vint à lui, lui proposant un pari: il lui jouait son catamaran au tric-trac.
    – D'accord, dit Yvon, mais pas au tric-trac.
    – Alors, fit l'inconnu, souriant, à quoi jouons-nous?
    Yvon proposa: au backgammon, à pair ou impair, au toton, au Grand Jan, au Tout à bas, au postillon, aux coins battus. Pour finir on tomba d'accord pour un zanzi.
    On tira au point. L'inconnu gagna: il avait sorti un as, Yvon n'avait qu'un trois.
    L'inconnu grimaça.
    – Passons, dit-il, à vous la main.
    – A moi? fit, surpris, Yvon, mais j'avais un trois, vous un as!
    – Oui, mais nous suivons ici un dicton local: Qui sort un as de son cabochon, la main jamais n'aura!
    – Pardon, dit Yvon, poli, mais strict, pas d'accord: à vous la main, sinon rompons là!
    – Topons là, tu l'auras voulu, ricana l'inconnu.
    Il tint, il toucha, il barra, il sonna, il rafla, il flatta, il coupa, il lança.
    A coup sûr, il pipait son krabs car, d'un coup, il sortit trois as!
    – Mordiou! jura Yvon, ajoutant dans son for: Voilà un zoziau qui m'a l'air plutôt filou, mais à malin, malin un quart! Il pointa, il doubla, il abonda, il adoubla, il accoupla, il ficha, il corna, il battit, il posa, abattant, lui aussi, trois as!

Georges Perec, La disparition

 

      Si les heures passent très vite à Longchamp, les années n'y entrent pas; on y vieillit de trois ans pendant une course mais on y prend plus une ride, ensuite, pendant quinze ans. De toute manière, les rides que l'on y recueille sont celles de l'excitation, de l'énervement, du désappointement, de l'enthousiasme et de l'exultation; mais ce ne sont pas des rides sérieuses; en tout cas pas celles, dévastatrices et déshonorantes, de l'ennui. Coriolan expliquait cela par le caractère irréel que prend l'argent sur ces autres planètes que sont les champs de courses, où sa recherche, sa possession ne dépendent que de quadrupèdes capricieux; où un billet de cent francs à la dernière épreuve est dix fois plus excitant que mille à la première. Où l'on parle affablement à des conseilleurs professionnels dont les tuyaux vous ont déjà fait perdre des fortunes mais auxquels on sourit, et qu'accessoirement on est même capable de suivre dans la prochaine course, ce que l'on imaginerait mal à la Bourse.

Françoise Sagan, La laisse

 

    Il s'agit du jeu de l'oie, le Noble Jeu plus ou moins renouvelé des Grecs. Impossible de dire à quel point William J. Hypperborne s'y passionnait -- passion qui finit par gagner ses collègues. Il s'émotionnait à sauter d'une case à l'autre au caprice des dés, à s'élancer d'oie en oie pour atteindre le dernier de ses hôtes de basse-cour, à se promener sur le "pont", à séjourner dans l' "hôtellerie", à se perdre dans le "labyrinthe", à tomber dans le "puits", à s'ennuyer dans la "prison", à se heurter à la "tête de mort", à visiter les cases "du marin, du pêcheur, du port, du cerf, du moulin, du serpent, du soleil, du casque, du lion, du lapin, du pot de fleur", etc.
    Il va sans dire que, entre les opulents personnages de l'Excentric Club, les primes à payer suivant les règles de ce jeu n'étaient pas minces, qu'elles se chiffraient par des milliers de dollars et que le gagnant, si riche qu'il fut, éprouvait un vif plaisir à empocher la forte somme.

Jules Verne, Le Testament d'un excentrique.

 

    Elle prit le temps de relire en faisant une pause après chaque phrase. Elle décortiqua chaque mot. L'idée était simple. Son père souhaitait l'amener, par le biais d'un jeu, à découvrir qui elle était, d'où elle venait, afin de poursuivre plus sereinement son chemin. La dernière étape de ce jeu étant de se libérer en dispersant les cendres, comme un exutoire pour "être". 

Isabelle Bruhl-Bastien, Les secrets du cylindre

 

      ...une après-midi où ils étaient chez Bastien, celui-ci avait inventé un jeu dont les règles allaient se préciser et s'enrichir à mesure qu'il se développerait. Il s'était agi tout d'abord de classer par types, sur une feuille de papier, tous les jeux qu'ils connaissaient, la liste la plus longue désignant le gagnant. En commençant à jouer, Simon se trouva embarrassé par plein de choses à la fois: comment faire pour se rappeler non seulement les quelques jeux auxquels il avait pu participer, mais ceux dont il avait entendu parler sans pour autant y avoir jamais joué? quel nom donnait-on à tel jeu qu'il connaissait bien, celui où, par exemple, au milieu du cercle des joueurs, l'un d'eux reste immobile tandis qu'un autre court autour du cercle avec un mouchoir à la main qu'il laisse tomber dans le dos de celui qui doit s'en apercevoir, prendre le mouchoir et rattraper le coureur avant qu'il ait pris sa place, afin de lui faire occuper à son tour le centre du cercle? à quel jeu correspondait tel nom qu'il connaissait sans savoir s'il y avait jamais joué? le jacquet, les jonchets? à quel jeu disait-on: "Tu brûles!, tu gèles!" ou "Grand opéra!"?; comment classer tous les jeux? pour les cartes, les dés, les billes, les damiers, le ballon, c'était simple, mais les échasses, la course au trésor, le répondez vite, le chat perché, le furet, le Jacques a dit, la main chaude? Lorsqu'il eut fini de dresser ses listes évidemment beaucoup plus longues que celles de Simon, Bastien proposa de continuer le jeu en rayant des listes tous les jeux mal classés: il fallait appeler "jeux parlés et savants" les portraits, le cri des animaux (que fait le lapin? le renard, le crocodile, la cigogne?), le d'un mot à l'autre, les mots en chaîne, les charades, le téléphone; appeler "jeuxd´adresse" les fléchettes, le diabolo, les osselets, les jonchets dits aussi mikado; "jeux d'équilibre" les canards, les quatre coins, la chandelle, les barres, la brouette, le loup et l'agneau; et "jeux de groupe" le gendarme et les voleurs, les chaises musicales, le colin-maillard, le Jacques a dit, le cache-tampon, le furet. Afin de continuer encore le jeu, Bastien ne voulut garder que les seuls jeux auxquels ils avaient pu jouer, et auxquels il jouait, lui, à l'Epine avec les cousins de son âge, et Simon dût barrer la plupart des noms de ses propres listes tandis que Bastien barrait seulement le mah-jong, le jeu de la vérité, la baccalauréat, les allumettes, les jeux d'opération (combien de temps mettra la limace pour atteindre le sommet d'un poteau de douze mètres, sachant qu'elle monte de trois mètres chaque jour mais redescend de deux mètres chaque nuit?). Comme il ne cherchait pas tant à gagner, ce qui était fait depuis longtemps, qu'à relancer le jeu en y ajoutant de nouvelles contraintes, Bastien proposa enfin que chacun choisisse dans la liste de l'autre cinq jeux, qu'ils aient été barrés ou non barrés, et demande à son concurrent qu'il en indique clairement les règles essentielles afin de gagner le point. Parmi ceux qu'il ne connaissait pas, Simon releva l'aluette, les dames anglaises, le mah-jong, la grenouille, le tic,tac,toc,; il ne savait pas s'il s'amusait vraiment, s'inquiétait de savoir si l'on avait vraiment le droit d'inventer des jeux, comme ça, (...) Bastien, lui, riait aux éclats comme on fait d'un bon tour qu'on vous a joué et cessait de rire pour répondre avec le plus grand sérieux, expliquait les dames anglaises, la grenouille, le tic,tac,toc; mais l'aluette, c'était un jeu de cartes impossible, où les couleurs ne sont pas des couleurs, où il n'y a pas de dix, où les meilleures cartes ont des noms bizarres, le Borgne, la Vache, le Deux d'Ecrit, le Grand Neuf, où les joueurs se servent de signes conventionnels pour faire connaître leurs cartes à leurs partenaires: lever le pouce quand on a le Grand Neuf, montrer l'index quand on a le Deux de Chêne, faire la moue quand on a la Vache..., c'est trop compliqué, c'est un jeu de grands...; le mah-jong, c'est encore pire, il y a cent quarante-quatre pièces qu'on appelle tuiles, blanches sur une face et décorées sur l'autre, des chevalets pour les poser devant soi, des jetons, et le Quadruple Bonheur domestique est réalisé quand on a fait mah-jong avec les Quatre Vents ou les Treize Lanternes merveilleuses, je ne sais pas, à toi. En découvrant la liste des cinq jeux que Bastien avait retenus pour lui, Simon vit bien que cette ultime règle n'avait pas d'autre but que de lui permettre de gagner car les jeux qu'avait choisis Bastien étaient extrêmement simples: il y avait le que ferait-il?, le chat malade, la maison du petit bonhomme, les sept familles et le ballon prisonnier. 

Jean-Paul Goux, Les hautes falaises

 

      De même que l'homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complait dans les exercices qui provoquent les muscles à l'action, de même l'analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des rébus, des hiéroglyphes; il déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui, dans l'opinion vulgaire prend un caractère surnaturel. Les résultats habilement déduits par l'âme même et l'essence de sa méthode, ont réellement tout l'air d'une intuition.
    Cette faculté de résolution tire peut-être une grande force de l'étude des mathématiques, et particulièrement de la très haute branche de cette science, qui fort improprement et simplement en raison de ses opérations rétrogrades, a été nommée l'analyse, comme si elle était l'analyse par excellence. Car en somme, tout calcul n'est pas en soi une analyse. Un joueur d'échec par exemple, fait fort bien l'un sans l'autre. Il suit de là que le jeu d'échecs, dans ses effets sur la nature spirituelle, est fort mal apprécié. 

Edgar Allan Poe, Double assassinat dans la rue Morgue.

 

    Depuis son invention, le chiffre a été un moyen original de se divertir, de poser des énigmes, de communiquer, etc. En effet, le chiffre recèle de petites particularités qui en font un outil spécial pour l'homme. Un des exemples les plus frappant de cette originalité et de cette complexité du chiffre est bien le carré magique.
    Appelé très souvent Sudoku, le nom original des loginombres est le Carré Latin. Il a été inventé au 18e siècle par un mathématicien suisse.
Il s'est ensuite beaucoup joué au Japon avant d'exploser à la fin des années 90 dans le reste du monde lorsqu'un passionné de jeux de patience réussit à créer un programme informatique permettant de générer des grilles à profusion.
    "C'est le seul jeu de patience que je connaisse dont les règles sont si simples et faciles à comprendre, mais dont la solution peut-être aussi compliquée.

Mike Harvay, The Times.

 

    Mais comment diable épargner soixante livres par semaine?
    Je pourrais potasser des bouquins de culture générale et me présenter à un jeu télévisé, inventer quelque chose de vraiment ingénieux, ou... gagner à la loterie.
À cette idée, une douce et agréable chaleur s'empare de moi. (...) La loterie est de loin la meilleure solution.
    (...)
    En me rendant chez mes parents, je m'arrête donc à une station-service pour acheter deux billets de loterie. Le choix des nombres m'occupe une bonne demi-heure. Je sais que le 44 marche toujours bien, tout comme le 42. Mais ensuite? J'écris plusieurs séries de chiffres sur un morceau de papier en essayant de les imaginer à la télé.
                   1 6 9 16 23 44
    Oh! non! C'est affreux! Où ai-je la tête? Pour commencer, le 1 ne sort jamais. Et 6 et 9 ne sont pas géniaux non plus.
                    3 14 21 25 36 44
    Je préfère ça. J'inscris les nombres sur le billet.
                    5 11 18 27 28 42
    Cette série m'impressionne assez. elle a l'air d'un numéro gagnant. J'imagine tout à fait Moira Stevens annonçant aux nouvelles: «La détentrice du billet, qui vit vraisemblablement dans le sud-ouest de Londres, a gagné le gros lot d'un montant de dix millions.»
    Je me sens au bord de l'évanouissement. Que ferai-je avec dix millions? Par où commencer?

Sophie Kinsella, Confessions d'une accro du shopping

 

      Un moment après deux intendants des finances entrèrent aussi. M. du Vernai d'un air riant et poli mit entre mes mains un cahier ni-folio me disant:
      Voilà votre projet.
      Je vois sur le frontispice: Loterie de quatre-vingt-dix billets, dont les lots tirés au sort chaque mois ne pourront tomber que sur cinq numéros, etc. Je lui rends le cahier, et je n'hésite pas un seul instant à lui dire que c'était mon projet. (...)
      Le Roi permettra à ses sujets de jouer; mais joueront-ils?
      Je m'étonne qu'on en doute d'abord que la nation sera sûre d'être payée si elle gagne.
      Supposons donc qu'ils joueront, lorsqu'ils seront sûrs qu'il y a une caisse. Comment faire ce fond?
      Trésor royal. Décret du conseil. Il me suffit qu'on suppose le Roi en état de payer cent millions.
      Cent millions?
      Oui monsieur. On doit éblouir.
      Vous croyez donc que le Roi pourra perdre?
      Je le suppose; mais après une recette de cent cinquante. Connaissant la force du calcul politique vous ne pouvez partir que de là.
      Monsieur, je ne suis pas tout seul. Convenez-vous qu'au premier tirage même le Roi peut perdre une somme exorbitante?
      Entre la puissance et l'acte il y a l'infini; mais j'en conviens. Si le Roi perd une grande somme au premier tirage la fortune de la loterie est faite. C'est un malheur à désirer. On calcule les puissances morales comme les probabilités. Vous savez que les chambres d'assurance sont riches, je vous démontrerai devant tous les mathématiciens de l'Europe, que Dieu étant neutre il est impossible que le Roi ne gagne sur cette loterie un sur cinq. C'est le secret. Convenez-vous que la raison doit se rendre à une démonstration mathématique? (...)
      À vingt au-dessus de cent à chaque mise. Celui qui portera au Roi un écu de six francs en recevra cinq, et le concours sera tel, que caeteris paribus toute la nation payera au monarque au moins cinq cent mille francs par mois. Je le démontrerai au Conseil sous condition qu'il soit composé de membres qui après avoir reconnu une vérité résultante d'un calcul soit physique soit politique, ne biaiseront pas.

Casanova, Mon apprentissage à Paris

 

      Une ombre passa, s'arrêta et se mit à ranger les figurines dans un petit cercueil. "Tout est fini", dit Loujine et il s'arracha de sa chaise en gémissant. Quelques fantômes se tenaient encore debout çà et là, en devisant. Il faisait froid et assez sombre. D'autres fantômes emportaient les échiquiers et les chaises. De quelque côté qu'il regardât, des images d'échecs, flexueuses et transparentes, flottaient dans l'air, et Loujine, comprenant qu'il s'était empêtré, égaré dans une de ces combinaisons à laquelle il avait songé tout à l'heure, fit un effort désespéré pour s'en dégager et s'en évader, fût-ce en sombrant dans le néant.

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine.

 

 

    Jadis, à l'école militaire où il avait été formé, le vieil officier prussien qui enseignait la stratégie et qui parfois, le soir, était son partenaire aux échecs lui avait dit:"La victoire n'est rien, mongarçon, la victoire ne laisse pas de traces, c'est un assouvissement passager. La vie, c'est la défaite."
    L'homme avait l'habitude de s'exprimer par paradoxes et Ljuben s'était contenté d'un petit rire, mais l'Allemand
-- de qui il tenait au demeurant son amour pour Schopenhauer -- avait ajouté : "Tu peux rire! Tu verras, plus tard: à la table de jeu, aux échecs, avec les femmes et à la guerre -- perdre, c'est la vie, gagner, c'est la mort, parce qu'après il n'y a plus rien. Ce n'est pas très orthodoxe et je ne devrais d'ailleurs pas te le dire, mais tu es de taille à entendre ce genre de choses. Echec et mat."

Cees Nooteboom, Le Chant de l'être et du paraître.

 

    Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite.

Charles Baudelaire, Le joueur généreux (Spleen de Paris)

 

      Comment s'imaginer un homme qui considère déjà comme un exploit le fait d'ouvrir le jeu avec le cavalier plutôt qu'avec un simple pion, et qui inscrit sa pauvre petite part d'immortalité au coin d'un livre consacré aux échecs un homme donc, un homme doué d'intelligence, qui puisse, sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule: acculer un roi de bois dans l'angle d'une planchette! 

Stefan Zweig, Le joueur d'échecs  

 

 

 

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