Le Café Littéraire luxovien/ L'Art   

 

 

 

     


      Moi, en regardant tomber ce bouton, j'ai intuitionné un millième de seconde l'essence de la Beauté. (...) Et c'est pour ça que j'ai pensé à Ronsard, sans trop comprendre au début: parce que c'est une question de temps et de roses. Parce que ce qui est beau, c'est ce qu'on saisit alors que ça passe. C'est la configuration éphémère des choses au moment où on en voit en même temps la beauté et la mort. (...) est-ce que cela veut dire que c'est comme ça qu'il faut mener sa vie? Toujours en équilibre entre la beauté et la mort, le mouvement et sa disparition?
      C'est peut-être ça, être vivant: traquer des instants qui meurent.

Muriel Barbery, L'élégance du hérisson

 

      «Si vous le souhaitez, revenez me voir. Je vous enseignerai l'art du pinceau, puisque vous semblez l'ignorer. Vous avez un certain talent, je l'ai vu à l'œuvre, mais l'art est un état plus subtil que le talent. Il se situe au-delà. Pour se transformer en art, le talent doit prendre conscience de lui-même, et de ses limites, et être aimanté d'un but, qui l'oriente dans une direction indiscutable. Sinon, le talent s'agite; il bavarde. Revenez me voir, cela me ferait plaisir. Je peux vous indiquer le chemin.»

Alexis Jenni, L'art français de la guerre

 

      L'art, ça n'existe pas pour l'artiste, pas plus que pour le public, je pense; c'est une notion qui n'existe que pour les critiques et ceux qui vivent sur le devant de leur cerveau, pour ainsi dire. L'artiste et le public se contentent d'enregistrer, à la manière d'un sismographe, une charge électromagnétique qui ne peut être rationalisée. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il se produit une transmission, vraie ou fausse, avec ou sans résultat, selon le cas. Mais vouloir disséquer les éléments pour y fourrer son nez ne mène à rien. (Et je ne suis pas loin de croire que cette façon d'aborder l'art est le fait de tous ceux qui sont incapables de s'abandonner à lui!) Paradoxe. Enfin, passons.

Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie Tome III - Mountolive

 

      La beauté d'une œuvre n'existe pas en elle-même; elle est étroitement dépendante de sa valeur que vous qualifierez de «marchande», c'est-à-dire de la somme d'argent qu'un homme ou une institution sont prêts à débourser pour l'acquérir. Croyez-vous que l'on parlerait du génie de Van Gogh ou de Vermeer si leurs œuvres n'occupaient pas les sommets de la hiérarchie financière? Un peintre médiocre ne vaut rien, et c'est justice; dès qu'une toile devient inestimable, elle m'intéresse, car il sera néanmoins obligatoire de fixer un prix et de déclencher une bataille. 
      (...) 
      Devant une œuvre de grand prix, les amateurs d'art affirment: «C'est cher parce que beau»; les ignares: «Puisque c'est cher, ce doit être beau»; les imbéciles: «Je trouve ça laid, mais puisque c'est cher, je dois me tromper»; les plus prudents: «C'est cher et c'est beau». Catégories ridicules, messieurs! Et l'on pleure sur ces pauvres artistes qui, de leur vivant, avaient à peine de quoi manger. Le prix est de même nature que la qualité esthétique de la toile, voilà la vérité; il en est même l'élément essentiel, car il est le seul sur lequel on peut influer après que le tableau a été peint. Une œuvre très chère joue un rôle majeur dans notre société, dans la mesure où elle confère une gloire discrète, mais réelle et permanente, à son possesseur. C'est lui qui en tire profit et en profite, non son auteur. 

J.B. Livingstone (pseudo de Christian Jacq), La jeune fille et la mort

 

      Je ne suis ni heureux ni malheureux: je vis en suspens, comme une plume dans l'amalgame nébuleux de mes souvenirs. J'ai parlé de la vanité de l'art, mais pour être sincère, j'aurais dû dire aussi les consolations qu'il procure. L'apaisement que me donne ce travail de la tête et du cœur réside en cela que c'est ici seulement, dans le silence du peintre ou de l'écrivain, que la réalité peut être recréée, retrouver son ordre et sa signification véritables et lisibles. Nos actes quotidiens ne sont en réalité que des oripeaux qui recouvrent le vêtement tissé d'or, la signification profonde. C'est dans l'exercice de son art que l'artiste trouve un heureux compromis avec tout ce qui l'a blessé ou vaincu dans la vie quotidienne, par l'imagination, non pour échapper à son destin comme fait l'homme ordinaire, mais pour l'accomplir le plus totalement et le plus adéquatement possible. 

Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie Tome I - Justine

 

      La grandeur de l'homme consiste à faire avec cette substance de cauchemar des œuvres belles et durables. Ou si l'on préfère : de transfigurer le cauchemar en vision, de nous délivrer, ne serait-ce qu'un instant, de la réalité informe par le moyen de la création.

Octavio Paz, Le labyrinthe de la solitude.

 

      Il se peut que l'une des fonctions les plus hautes de l'art soit de donner conscience aux hommes de la grandeur qu'ils ignorent en eux.

André Malraux.

 

      Les tableaux vraiment mauvais possèdent une honnêteté et une authenticité très différente de celles de l'art moyen dont les intentions veulent être sérieuses.

Torgny Lindgreen, Paula ou l'éloge de la vérité.

 

      Beaucoup de peintres avec du rouge et du vert ne font que du gris.

André Breton.  

 

      L'authenticité est une qualité de l'oeuvre, elle n'a rien à voir avec celui qui l'a exécutée. Aucun artiste n'est tenu à être aussi rigoureux en matière d'authenticité que celui qui crée les images des autres. Celui-là doit se trouver au niveau où il peint. Je suis obligé non seulement d'être Léger, Braque ou La Fresnaye, mais je dois être tout l'art de la peinture. C'est une question de pénétration. De pénétration et de technique. Vous comprenez ?

Torgny Lindgreen, Paula ou l'éloge de la vérité.

 

      Il y a un moment dans la vie, quand on a beaucoup travaillé, les formes viennent toute seules, les tableaux viennent tout seuls, on n'a pas besoin de s'en occuper ! Tout vient tout seul. La mort aussi.

André Malraux, La tête d'obsidienne.

 

      Certains objets respirent la paix, d'autres la puissance. Cependant l'on ne sait pas toujours ce qui fait la puissance. La beauté peut-être, mais le mot possède une connotation éthérée en apparente contradiction avec l'idée de force. La perfection ? Celle-ci évoque, peut-être à tort, une notion de symétrie et de logique qui faisaient justement défaut ici (…)   Le plus juste, c'était peut-être que ce pot, ce bol – à vrai dire le nom exact de cet objet solitaire importait peu – avait l'air d'être  le produit d'une génération spontanée, et non une œuvre humaine…

Cees Nooteboom, Rituels.

 

      … La beauté parfaite s'impose comme la mesure de notre propre imperfection, constatation qui ne fait plaisir à personne. (…) Seul l'artiste connaît la mesure parfaite, même lorsqu'il n'en use que pour s'y opposer par la négation et la déformation. (…) …je continue par être gêné par la notion de perfection, parce que je me dis que plus personne n'y croît… La mort de Dieu – qu'il ait jamais existé ou non – nous a dépossédé de l'exemple de la perfection. Dès lors, l'art s'est saisi du corps créé à Son image et l'a étiré, découpé en plans géométriques, percé de trous et distordu. On dirait que nous ne supportons plus la perfection  ni même son idée, parce qu'elle nous ennuie comme un rêve trop souvent rêvé.

Cees Nooteboom, Dans les montagnes des Pays-Bas.

 

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