Le Café Littéraire luxovien / les jardins
 

 

 

      Je n'ai rien oublié de ce jardin que je connais sur le bout des pousses, comme me reste le souvenir des heureuses fatigues nécessaires à l'éclosion de sa beauté. Qui sait le nombre de coup de bêche répétés dans cette terre qu'on disait ingrate? Des coups de bêche épuisants, à m'en faire des ampoules qui s'infectaient, gonflaient jusqu'à m'empêcher de tenir un crayon. Et les épines solidement plantées dans les doigts. Je passais des heures à tenter de les extraites en trifouillant mes chairs à l'aide d'une aiguille à coudre et d'une pince à épiler. Quand j'y arrivais, je chantais alléluia! Parfois, je devais aller chez le médecin, qui, d'un air sadique, chaussé de ses verres loupes, incisait et en profitait au passage pour me revacciner contre le tétanos. Ces toubibs, dès qu'on tombe dans leurs pattes, ils ne vous lâchent plus. 
      Oh, je n'ai pas toujours râlé, ça non! J'ai accepté, subi, me disant dans mon for intérieur que tant d'efforts avaient un sens. La beauté du jardin le méritait et je souriais. Pour peu que je reçoive les compliments du voisinage, le contentement m'irradiait et j'oubliais tout. Les courbatures, le cœur qui s'épuise jusqu'au vertige, la sueur qui me dégoulinait dans le dos et venait irriter les plaques de psoriasis qui fleurissaient après chaque colère rentrée. 

Élise Fischer, Un rire d'ailleurs

 

      Elle ne cessait de relire l'histoire d'Adam et d'Ève, leur vie dans le Jardin, leur tentation, leur chute, à la recherche d'une explication de l'origine du mal (...) Tu t'appelleras Adam, dit la baronne. Répète ! Adam, reprit le garçon d'une voix gutturale de sourd ou d'enfant-loup qui apprend à parler. Regarde ce beau jardin, continua Corona. Il est pour toi. Toi seul. Tu peux t'y promener, y jouer comme bon te plaira. Tu vois ces fleurs, ces arbres là-bas dans le verger? Tout est à toi. Tu peux cueillir autant de fruits que tu voudras. Viens avec moi! Je vais te montrer quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui n'existe nulle part ailleurs au monde, même pas en Chine, ni au Pérou, ni dans les jardins suspendus de Babylone. 

Marc Petit, Ouroboros

 

      «Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles: car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grand coups de pied dans le derrière pour l'amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats et des pistaches. ― Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.» 

Voltaire, Candide ou l'optimisme

 

      Je travaille tous les jours à mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache et je plante du lierre, je m'éreinte dans un jardin de poupée et cela me fait dormir et manger on ne peut mieux.

George Sand, Lettre à Mme de Bertholdi

 

      Et ce bon matin-là, le vieux rebelle s'était réveillé comme certains jeunes oiseaux: avant le jour qu'il aimait voir suinter sur les pics du piton du Carbet. Il habitait, quartier des Bois, commune de Saint-Joseph, dans une petite case de mode traditionnel. Elle possédait une terrasse ouverte sur la pente d'un minuscule jardin peuplé de colibris domestiqués et d'orchidées très rares. Il s'était créé lui-même ce cocon végétal que ses visiteurs découvraient dans une stupeur réelle. On s'apprêtait plutôt (croyant le connaître) à le trouver environné d'armes spectrales, de pointes aiguës, de mitraillettes huilées, d'une batterie de coutelas d'égorgeur et d'épées sans fourreaux, de pains de plastic et de pièges en bambou. On s'attendait à visiter un arsenal de guerres anciennes et de vestiges de champs de bataille, et non pas ces ciselures végétales dont il s'était fait une passion indévoilée et délicate autant.

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

 

      Le jardin entier paraissait vouloir dresser d'invisibles barrières contre tout ce qui, dans l'univers, manquait de grâce et de maturité. On eût dit que les fantômes aimables de plusieurs générations de jardiniers se courbaient au-dessus des sillons sarclés de terre brune, et levaient leurs mains noueuses, ridées et brûlées de soleil vers les clous touillés et les bouts de tissus effrangés qui protégeaient les rameaux lisses des abricotiers; et l'on croyait entendre leurs pas traînants dans les allées tranquilles, pour transporter de la serre aux plates-bandes les géraniums à l'odeur musquée.
      Ce jardin, d'une façon singulière, paraissait symboliser le défi que lancent les humains aux éléments du chaos. 

John Cowper Powys, Givre et sang

 

      Si j'avais un jardin. Or, il se trouve que je n'ai plus de jardin. Ce n'est pas terrible de n'avoir plus de jardin. Ce qui serait grave, c'est que le jardin futur, dont la réalité n'importe guère, fût hors de mon atteinte. Il ne l'est pas. Un certain craquètement de graines sèches dans leur sachet de papier suffit à m'ensemencer l'air. La graine des nigelles est noire, brillante comme cent de puces, et garde à long terme, si on l'échauffe, un parfum d'abricot, qu'elle ne transmet pas à la fleur. Je sèmerai des nigelles quand dans le jardin-de-demain auront pris pris, auront repris place le songe, le projet et le souvenir, sous la forme de ce que j'ai possédé et de ce que j'escompte. 

Colette, Gigi (dans l'Herbier de Colette, les nigelles)

 

      Entre chaque méditation, au cours de nos après-midi, pendant qu'on vagabondait, il donnait par-ci, par-là, des petits coups de bêche prospecteurs... Il se baissait pour examiner, soupeser, scruter la terre remuée fraîche... Il la pressurait, il la rendait toute poudreuse... Il se la faisait filtrer dans les doigts comme s'il voulait retenir de l'or... Enfin, il tapait dans ses mains, il soufflait dessus un grand coup très fort... Ça s'envolait!... Il faisait la moue!... «Pstt! Pstt! Pstt!... Pas fameux ce terrain-là, Ferdinand! Pas riche! Hm! hm! Comme j'ai peur pour les radis! Hm! Peut-être pour de l'artichaut?... Et encore?... Et encore!... Oh! Là! là! C'est bien chargé en magnésium!...» nous repartions sans conclure. (...) 
      «Des haricots?... Des haricots,... Ici?... Dans ces failles?... Tu entends Ferdinand?... Des haricots? dans un terrain sans manganèse! Et pourquoi pas des petits pois?... Hein?... des aubergines! pendant que tu y es!... C'est un comble!...» Il était outré!... «Du vermicelle! te dis-je!... Des truffes!... Tiens!... des truffes!...»

 Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

 

      Tu sais, compère Lapin possédait un jardin vivrier près de chez lui, mais il avait défriché les terres domaniales, à l'en-haut d'un morne, pour en faire un deuxième. Pour y accéder, il fallait descendre dans une ravine, enjamber une riviérette et puis grimper un morne aussi raide qu'un coup de tafia bu au réveil. Ce morne était couvert de forêts et seul compère Lapin pouvait s'y rendre. Chaque midi, son épouse lui déposait une gamelle au bord de la rivière mais elle ne la franchissait jamais. Un jour, elle se dit: "Il faut que j'aille voir de mes propres yeux ce jardin que fait mon mari!" Si bien qu'un jour, elle s'en alla plus tôt que d'habitude. Lapin n'était pas encore arrivé au bord de la rivière car il retournait encore la terre tout en haut du morne. Mme Lapin, qui n'avait pas froid aux yeux, franchit la barrière des gommiers et des fougères. Elle découvrit Lapin vêtu d'un beau costume noir et d'une cravate mais de jardin, point. Dès que Lapin se rendit compte de la présence de sa femme, il ôta sa veste, la voltigea par terre et se mit à crier:
      "Tu mourrais d'envie de voir mon jardin! Eh bien, tu ne le verras pas quand même! J'ai couvert le jardin avec!"

Raphaël Confiant, Mamzelle Libellule

 

    Pour qui possède un jardin, il est temps désormais de penser aux nombreux travaux de printemps. Plongé dans ses réflexions, il marche alors dans les étroites allées entre les planches vides, le long desquelles, au nord, repose encore un peu de neige jaunâtre, des planches qui n'ont encore rien de printanier. En revanche, les prés, les berges des ruisseaux et les lisières des vignes chaudes et raides commencent déjà à reverdir. Dans l'herbe des prés, les premières fleurs jaunes se dressent, poussées par une joyeuse et timide volonté de vivre, et regardent de leurs yeux d'enfant le monde silencieux et rempli d'espoir. Mais au jardin, à l'exception des perce-neige, tout est encore mort; le printemps n'y apporte pas grand-chose, et les planches en friche attendent patiemment la préparation de la terre et les semis.

Hermann Hesse, Brèves nouvelles de mon jardin

 

      Un amateur de jardinage,
      Demi-bourgeois, demi-manant
      Possédait en certain village
      Un jardin assez propre, et le clos attenant.
      Il avait de plan vif semé cette étendue,
      Là croissait à plaisir l'oseille et la laitue,
      De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
      Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet.
      [...]

Jean de La Fontaine, Fables, livre IV, 4

 

      Les Conquistadores trouvèrent au Mexique de superbes jardins de plantes médicinales, originaires des diverse régions de ce pays aux climats multiples et contrastés. Rien de comparable aux pauvres hortuli, ces jardins des simples qu'entretenaient les monastères médiévaux et qui eussent fait pâle figure face aux splendeurs du jardin fondé à Tenochtilan par Moctezuma 1er. Les plantes médicinales étaient si nombreuses au Guatemala que le nom même de ce pays veut dire «plante qui guérit».
      (...)

      Les Aztèques ou les Mayas, des civilisations précolombiennes étaient, il est vrai, des peuples de jardiniers. Mais des jardiniers quelque peu singuliers à nos yeux, pour lesquels la notion de «mauvaise herbe» semble bien ne point avoir existé, chaque herbe du jardin, qu'elle soit cultivée ou sauvage, ayant une utilisation ou une indication thérapeutique particulière. (...) L'étymologie grecque du mot «jardin» signifie «enceinte fermée», et le mot persan a donné «paradis»: symbole des relations amoureuses de l'homme et de la terre, alliance primordiale que l'homme brisa lorsque après avoir goûté au fruit défendu ―privilège divin―, il se vit exclu de l'enclos céleste et condamné à cultiver la terre «à la sueur de son front».

Jean-Marie Pelt, La médecine par les plantes

 

      Ce soir, je complète les réserves par la cueillette de quelques tomates dans le jardin. Il faut arroser, puiser plusieurs seaux et verser délicatement à chaque pied l'eau qui devra atteindre le plus profond des racines pour que la fraîcheur dure. Bientôt le jardin jaunira seul et sans doute la pluie remplacera mes gestes, emplira l'air de parfums de terre chaude et de feuilles sèches jusqu'à l'époque des tempêtes qui balayeront tous les souvenirs de fragrances et de fumets. Je déambule méthodiquement dans les allées, penchée sur les plants que je connais, tranquillement attentive à la terre qui s'imprègne de l'eau sans raviner tout le parterre.

Cathie Barreau, Trois jardins

 

      Et la Providence, qu'est vraiment un jardin, au milieu des grands chagrins, quand toutes les volontés d'un homme sont brisées, quand il n'a plus le courage du travail, quand il a horreur de la société des heureux de la terre, et lorsque la vie lui pèse dans sa solitude et l'inaction de la pensée! À cet homme qui ne veut pas de distraction, le discret et insensible détournement de sa douleur que cette occupation, qu'il croit n'être qu'un moyen mécanique d'user le temps, et comme en se mettant à aimer les plantes et les fleurs, il se reprend tout doucement, et sans qu'il s'en aperçoive, à raimer la vie!

Edmond de Goncourt, La maison d'un artiste

 

      J'étais dans des enchantements sans fin; sans être Madame de Sévigné, j'allais muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir ne manquait point.
[...]
      Ces arbres naquirent et crurent avec mes rêveries; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être: je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux.

François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe

 

      Cette fragilité plus grande du saule me faisait prendre soudain conscience de l'importance de l'espace qu'il couvrait de son ombre et où, depuis quelques temps, nouvelle marque de sa décrépitude, il laissait tomber une infinité de brindilles droites qui s'entrecroisaient sur le sol, comme les minces barres du jeu de jonchet. C'était le plus gros arbre du jardin, mais je ne découvrais vraiment sa taille que maintenant qu'il devenait une menace, et je me trouvais de la sorte partagé entre l'impatience d'éliminer celle-ci et la gêne que j'éprouvais à supprimer un arbre aussi imposant. L'abatage d'un arbre dans un jardin oblige à choisir l'endroit où il tombera, celui où il causera le moins de dommages dans les cultures et les plantations. Autre occasion d'estimer ses dimensions; projetées à l'horizontale, elles semblent prendre une fantastique extension. Mon jardin était petit; une fois à terre, le saule allait en enfermer une bonne portion dans sa ramure, emprisonner dans l'entrelacs de ses branches les plantes qu'elles n'auraient pas déchiquetées en s'abattant, couvrir de ses feuilles grises révolutées par la maladie un grand nombre de mes fleurs d'été.

Pierre Gascar, Le règne végétal

 

      Si la famille Pomart avait habité en ville, les choses se seraient sûrement passées autrement. Mais voilà, les parents de Pascal habitaient à Villers-sous-Ailly, un village en étoile traversé par deux petites départementales. Et chaque maison dont la façade principale donnait sur la route possédait, bien à l'abri des regards des automobilistes et des convoitises des passants, un magnifique jardin.

Christian Grenier, La guerre des poireaux

 

      Mon village lorrain, Rodemack, est blotti au pied d'une faille abrupte. Par rapport au centre du monde, Paris, il se trouve à l'Orient, comme l'Éden. Le Moyen Âge y a campé une solide forteresse, assurant au seigneur du lieu une notoriété et une sécurité proportionnelles à l'épaisseur de ses murailles. Notre jardin jouxtait les remparts, s'étageant de gradin en gradin jusqu'à les prendre à revers. «Un jardin suspendu, comme à Babylone», disait mon grand-père; et d'évoquer pour moi l'étrange architecture de ces jardins orientaux, peuplant mon imagination fertile de rêves exotiques.

Jean-Marie Pelt, Au fond de mon jardin 

 

      Il pensa aux jardins ouvriers de l'usine familiale en Sologne, la seule bonté sociale de son grand-père. Pour le franc symbolique il louait une petite parcelle à chacun de ses employés. «J'aime mieux les savoir dans leurs potagers qu'au café» aimait-il répéter d'un ton paternaliste.
      Des petites baraques construites de bric et de broc avaient poussé sur chaque lopin de terre avec des planches récupérées, des tôles et des couvercles de fûts multicolores pour protéger les façades de la pluie. Enfant, Éric adorait ce terrain de jeu du jeudi, jour où il était garde par la concierge de l'usine. Il régnait sur un minuscule jardinet. Il y avait semé quelques pieds de haricots et de carottes qui poussaient beaucoup trop lentement pour lui. Il aimait la petite baraque qui sentait bon les légumes secs et les graines entreposées. Le modeste mobilier était à sa taille depuis la petite table jusqu'à la banquette de quatre chevaux Renault qui servait de divan.

Jean-Paul Bouchet, Le galop de chasse

 

      Vous vous occupez toujours de votre jardin, par plaisir plutôt que par économie, parce que quand on a compté le prix du fumier, des graines... Entre voisins, vous vous donnez des conseils, vous vous passez des replants. Mais ce n'est plus comme avant, quand il y avait la Fête des Campenotes, au Mont-Bart, en mars, avec la Société de musique de Japy qui portait le nom de la patronne des musiciens. 

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave

 

      De manière plus complexe on pourrait dire que le jardin ouvrier à pour fonction de résoudre la contradiction où se trouve pris le patronat: d'un côté les exigences usinières imposent une concentration de population, d'un autre côté toute concentration de population ouvrière est perçue comme menace, danger. Le jardin favorise une atomisation du groupe dans une activité individuelle, il permet une dépense d'énergie dans l'espace intime du "chez soi", il détourne des occupations extérieures et des effets de groupe, il désagrège ce que la cité a rassemblé. De la même façon, la cité va perdre le caractère de menace qu'elle recèle (par le fait qu'elle met ensemble les ouvriers), dès lors que la sociabilité qu'elle favorise s'inscrit précisément dans le programme paternaliste (...) 

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave 
Du paternalisme et de la servitude volontaire

 

      Pour dire le vrai, je ne suis pas fou de la nature. J'ai un grand jardin, tout à fait à l'abandon. Tout y pousse à son gré, les arbres, et les herbes. Je n'y suis jamais. Même l'été, quand j'essaie d'y rester assis pendant quelques minutes sur une chaise longue, je n'y tiens pas.

Paul Léautaud, Ma pièce préférée

 

      Il habitait, quartier des Bois, commune de Saint-Joseph, dans une petite case de mode traditionnel. Elle possédait une terrasse ouverte sur la pente d'un minuscule jardin peuplé de colibris domestiqués et d'orchidées très rares. Il s'était créé lui-même ce cocon végétal que ses visiteurs découvraient dans une stupeur réelle. On s'apprêtait plutôt (croyant bien le connaître) à le trouver environné d'armes spectrales, de pointes aiguës, de mitraillettes huilées, d'une batterie de coutelas d'égorgeur et d'épées sans fourreaux, de pains de plastic et de pièges en bambous. On s'attendait à visiter un arsenal de guerres anciennes et de vestiges de champs de bataille, et non pas ces ciselures végétales dont il s'était fait une passion indévoilée et délicate autant.

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

 

      C'est mon père qui a greffé tous les arbres du verger, mais maintenant c'est à refaire. Et nous avions un potager, naturellement, nous cultivions assez de haricots pour faire quantité de conserves, et puis on avait des poireaux, de la salade, du persil. On a même eu des vignes, un moment donné, enfin j'avais essayé, mais ce n'était pas un terrain favorable et l'exposition était mauvaise. Enfin, nous avons eu un verger et un potager qui ont beaucoup rapporté. 
      On l'a exploité toute notre vie, il y a seulement cinq ou six ans qu'on a arrêté. Et on avait encore autre chose, un autre jardin, vers l'église catholique, avec un grand champ où on allait faucher de l'herbe. Pendant la guerre, on a gardé une chèvre pour avoir du lait, on se défendait comme on pouvait. C'était intéressant! Oh! il y avait du travail en rentrant le soir hein! il fallait bêcher, il fallait s'occuper des lapins, on avait des poules. Tous les jours on y était. Le samedi, le dimanche, il fallait bêcher, planter, sarcler, faucher de l'herbe pour les lapins, faire le foin, sécher le foin, le rentrer. Tous les soirs il y avait quelque chose à faire. J'allais même cueillir des cerises vers l'église catholique, à 50%, c'est-à-dire la moitié pour le propriétaire, la moitié pour moi. Vous croyez que vous verriez ça maintenant? vous trouveriez encore des jeunes qui supporteraient ça?! Maintenant, les jeunes ils sont obligés de faire de la bicyclette pour se développer les muscles: nous, on n'en avait pas besoin. Piocher ou faucher, c'était aussi des mouvements! 
      On aimait faire ça, on ne regardait pas au travail, mais enfin c'était aussi un apport non négligeable, c'était une économie: ce qu'on cultivait, on ne l'achetait pas. Pour les poules, évidemment, il fallait acheter la graine, je sais bien, mais on avait des œufs sûrs. Les lapins étaient plus intéressants. Et puis on se passait des graines: moi, j'ai des graines de ceci, toi, tu as des graines de cela pour les haricots, pour différentes choses... il y avait beaucoup de contacts entre les gens. 
      Et puis il y avait la Société des Amis de la Basse-Cour, qui éditait un journal et qui nous donnait des conseils. Il y avait des prix intéressants pour des graines ou des histoires comme ça. Pour les lapins, quand on voulait en avoir de certaines sortes, eh bien! on se les prêtait une semaine! Il y avait ces échanges entre les gens du quartier à propos des jardins et puis on en parlait à l'usine: " Tiens! aujourd'hui, je vais mettre mes haricots." "Ah non! tu devrais pas les mettre parce que c'est la pleine lune." Il y a des périodes, vous savez. Pour les haricots, comme c'était surtout le samedi et le dimanche que les gens travaillaient dans leur jardin, on disait qu'on pouvait planter "tous les dimanches du mois jusqu'au 14 juillet", après on arrêtait parce que ça ne rapportait plus. 
      Et puis il y avait l'endive d'hiver qu'on plantait à la Saint-Jean: on la semait et plus tard, quand elle était assez grosse, on la repiquait pour faire de beaux pieds pour l'hiver, mais c'était à la Saint-Jean, et ça, tout le monde le savait. Et si l'un n'avait pas assez de replants pour planter, eh bien! On s'en prêtait, on s'en passait. La petite salade du mois de mai, on se la repassait à repiquer pour avoir les gros pieds pour la saison. On faisait des échanges de graines de haricots. 
      Autour des places de haricots, on mettait des fèves parce que les fèves attiraient les pucerons et que ça préservait les haricots. Ce sont des petits trucs de culture qu'on connaissait, alors que c'était un à-côté, ce n'était pas le gagne-pain quand même! 
      Il y en a qui travaillaient à l'usine et qui avaient une vache, quelques moutons, quelques chèvres. Il y avait des gens qui étaient propriétaires de terrains. Dans la rue où j'habitais, à la Cité Bellevue, tout le monde avait son poulailler, son clapier et son jardin. À la Cité du Temple, c'était pareil. Tous les ouvriers aimaient leur jardin. Quelqu'un qui avait du terrain sur le pourtour de Beaucourt, ou quelqu'un qui avait une maison avec du terrain, s'il n'avait pas cultivé! mais il aurait été montré du doigt! il passait pour un feignant. 

Jean-Paul Goux, Mémoires de l'Enclave 
Du côté de Beaucourt

 

      Les anciens jardins, clos de murs ébréchés, de haies d’épines que l’on ne franchit pas impunément, sans y tirer quelque fil, ou d’un simple talus hérissé d’une palissade morte sur laquelle les clématites entortillent leurs vrilles, bruissent comme une source secrète, tapie sous les feuilles, qu’un sortilège a scellée. Une cabane mangée par le lierre, avec ses planches vertes, son chéneau d’où la mousse gargouille et un seuil de pierre lustré, ajoute parfois aux sentiments d’abandon une note d’intense mélancolie qui secoue la mémoire sans tout à fait l’éveiller. La gorge se serre et les sensations se bousculent, veinées de tristesse et de joie, de regrets et d’espoir, sans qu’on réussisse jamais cependant à les fixer en une image, ni à les traduire par des mots justes.

Thierry Fournier, Jardins sauvages

 

      La terre tout autour de Mesloir, Courtial l'a découvert tout de suite, était bien plus riche que la nôtre en teneur "radio-métallique" et par conséquent, d'après ses estimations, infiniment plus féconde, et rapidement exploitable... (...) Le fort de ce terreau-là, c'était son "cadmio-potassique!" et son calcuim particulier!... Au toucher, à l'odeur surtout, on s'apercevait... Il sentait tout de suite des Pereires, il paraît qu'en fait de teneur c'était simplement prodigieux... en y repensant davantage, il arrivait à se demander si ça ne serait pas même par trop riche pour catalyser "tellurique!"... Si on atteindrait pas des fois des concentrations si fortes qu'on ferait péter nos légumes?... Ah! à leur faire éclater la pulpe!... C'était le danger, le seul point critique... Il le pressentait... Il aurait alors fallu renoncer aux petites primeurs, dans ce terrain vraiment trop riche... Choisir quelque chose de rustre et de vulgairement résistant... Le potiron par exemple... mais alors pour les débouchés?... Un seul potiron par ville?... Un monumental?... Le marché n'absorberait pas tout!... C'était le moment de se concerter! C'était des nouveaux problèmes! L'action c'est toujours comme ça.

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

 

      Laisse ta cigarette et laisse ton sourire.
      Viens au jardin! Viens au jardin! Je veux te dire
      Ce que je pense, car ma pensée est à toi
      Comme la brume au sol et la fumée au toit.
      Viens au jardin! Je veux te dire que je t'aime.
      Je veux, sur le perron, cueillir des chrysanthèmes,
      En prendre un gros bouquet chevelu dans mes bras,
      Et partir avec toi vers ce soleil là-bas,
      Qui dore ce buisson piqué d'étoiles roses.
      Viens! Je voudrais te dire autant de grandes choses
      Qu'il y a sur le banc de petites fourmis.
      [...]

Rosemonde Gérard (épouse d'Edmond Rostand), Les Jardins 

 

      ...c'est que, donc, pour Chaunes, un jardin, le Jardin, était évidemment une chose importante, une chose essentielle, une de ces choses dont il était par trop flagrant que plus personne aujourd'hui n'avait la moindre idée, maintenant que régnaient sur l'étendue de continents entiers d'innombrables parcs bourgeois, dessinés bourgeoisement, autour de prétentieuses maisons bourgeoises, les jardins botaniques et les jardins d'agrément ou d'ornement, d'innombrables squares, les parcs urbains avec métal rouge contre herbe verte, les mails et les promenades ombragées, les bois aménagés avec tables en rondins, les espaces verts, les ceintures vertes, les pelouses plantées aux sinuosités séquentielles, les parcs d'attraction, les jardins privatifs et les jardins paysagers en mouvement où les pelouses distribuent latéralement des gammes contrastées de jardins sériels. 
      (...) 
      ...un jardin ne commençait d'exister qu'à partir de l'instant où toute la finesse et toute l'intelligence humaines étaient mobilisées pour lutter contre un adversaire incommensurablement plus fort non seulement parce qu'il disposait d'une arme définitive, la lenteur, car la nature n'était jamais si dangereuse que lorsqu'elle s'installait dans la lenteur. Alors, plutôt que d'affronter cette lenteur, on préférait, dans cette grande confusion qui régnait dans les têtes, les petites choses à cycles courts, tous les laissés-pour-compte de la vigueur lente, les fleurs d'abord, les arbrisseaux ensuite, et toutes ces espèces d'arbres qu'un homme dans sa seule vie pourrait voir naître et mourir un peu plus que deux fois. Chaunes disait, avait raconté Wilhelm, qu'il détestait les fleurs, et tout ce bricolage du sol qui produisait les plates-bandes, non seulement parce que les fleurs étaient pour lui le symbole par excellence de ce vieux fonds d'anglomanie bornée qui faisait dire qu'on avait pas «les pouces verts», plutôt que, comme Le Nôtre, qu'on avait « de naissance les mains dans la terre», non seulement parce que les fleurs étaient le symbole de l'esprit de précipitation et donc de l'incompréhension absolue de ce que devait être un jardin, mais aussi parce que cette évidente séduction qu'exerçaient les fleurs, cette grâce, cette joliesse, contribuaient puissamment à cantonner le jardin dans le domaine suffocant du décoratif. 
      (...) 
      ...il détestait ces mots de paysagiste ou de jardiniste ou d'architecte-paysagiste par lesquels ses collègues croyaient fin ou pertinent de désigner leur activité, comme si le vieux mot et le beau mot de jardinier n'avait pas été beaucoup plus juste et beaucoup plus riche de sens, tout chargé qu'il était de tout le poids d'une immémoriale expérience... 

Jean-Paul Goux, Les jardins de Morgante

 

 

 

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