Le Café Littéraire / Les fleurs  Photos © Gérard Brandt

 

 

La venue du soir cachait tout. Les ballons devenaient blancs, de la couleur des fantômes. Mais les fantômes existaient-ils ? On aurait dit que le jardin avait grandi. On entendit dans le ciel le grondement d’un moteur. Tout le monde leva la tête, mais l’avion, cette fois, restait invisible. Les pieds de la table et ceux de la chaise disparaissaient comme s’ils avaient fondu dans l’air.  Et les guêpes aussi étaient invisibles ; elles vous tournaient autour en cherchant les endroits sur la peau ; elles s’introduisaient dans les fleurs ; les chats qui n’avaient pas mangé venaient se frotter à vos chevilles. Les épines piquaient, les murs cognaient, les chats avaient faim.

Dominique Barbéris, L’heure exquise.

Cosmos Sensation© Gérard Brandt  Orchidée © Gérard Brandt

 

Les Casatum, orchidées d'Amérique du Sud, offrent aux insectes qui les visitent des substances odorantes dont ils s'imprègnent les poils des pattes. Ces gouttelettes à forte odeur de menthe sont stockées dans une vésicule prévue à cet effet. Seuls les mâles effectuent ces prélèvements. Puis, revenus sur leurs territoires, ils le marquent en réémettant le parfum par mouvement vibratoire des ailes qui simule l'action d'un vaporisateur. Le territoire ainsi marqué est prêt pour les parades nuptiales. Ici l'orchidée offre à l'insecte un parfum qui lui permettra d'attirer et de séduire sa femelle. Ce que fit l'homme aussi, lorsqu'il survint beaucoup plus tard dans l'histoire de la vie, croyant inventer un stratagème que cet insecte connaissait bien avant lui. Éternelle stratégie de la séduction, qui emprunte à la fleur ces arguments souvent décisifs que sont les parfums.

Jean-Marie Pelt, Les plantes.

 

Rose trémière © Gérard Brandt

Dès que la pollinisation a eu lieu, la fête est finie. La fleur se fripe, perd ses couleurs, son odeur, sa fraîcheur. Le labelle fane et la fleur disparaît entièrement dans la végétation environnante. La nature cesse ses campagnes publicitaires et enlève ses panneaux dès que leur objectif est atteint; les vieilles affiches ne souillent pas indéfiniment le paysage après que le spectacle a eu lieu! C'est d'ailleurs cette précipitation à défleurir qui explique pourquoi les éleveurs d'orchidées redoutent autant la présence d'insectes dans leurs serres. Car la fleur ne conserve sa beauté qu'autant qu'elle n'est pas fécondée. Aussitôt après, elle flétrit.
Jean-Marie Pelt, Les plantes.

 

Quand ce fut impossible pour elle de consommer plus de fraises, il lui en remplit son petit panier; puis tous deux s'en allèrent aux rosiers où il cueillit des fleurs qu'il lui fit mettre à son corsage. Elle obéissait comme dans un rêve et, lorsqu'elle n'en put fixer d'autres il lui en attacha lui-même un ou deux boutons à son chapeau et en entassa dans son panier avec une prodigalité généreuse.

Thomas Hardy, Tess d'Urberville.

 

Nénuphar  © Gérard Brandt

Le jour commençait à se faire. Nous sortîmes du bal, nous tenant par la main. Les fleurs de la chevelure de Sylvie se penchaient dans ses cheveux dénoués; le bouquet de son corsage s'effeuillait aussi sur les dentelles fripées, savant ouvrage de sa main. Je lui offrit de l'accompagner chez elle. Il faisait grand jour, mais le temps était sombre. La Thève bruissait à notre gauche, laissant à ses coudes des remous d'eau stagnante où s'épanouissaient les nénuphars jaunes et blancs, où éclatait comme des pâquerettes la frêle broderie des étoiles d'eau. Les plaines étaient couvertes de javelles et de meules de foin, dont l'odeur me portait à la tête sans m'enivrer, comme faisait autrefois la fraîche senteur des bois et des halliers d'épines fleuries.
Gérard de Nerval, Sylvie  
(Les filles du feu).

 

Alors elle s'aperçut du spectacle qu'elle offrait à leurs yeux surpris: roses à son corsage, roses à son chapeau, fraises et roses emplissant son panier jusqu'au bord. Elle rougit et dit confusément que les fleurs lui avaient été données. Pendant que les voyageurs ne l'observaient pas, elle enleva furtivement de son chapeau celles qui étaient le plus en vue, les mit dans le panier et les couvrit de son mouchoir. Puis elle retomba dans ses réflexions et, baissant la tête, elle se piqua le menton avec l'épine de la rose qui restait à son corsage. Comme tous les habitants du val de Blackmoor, Tess était imprégnée d'imaginations et de superstitions prémonitoires; elle songea que c'était un mauvais présage, le premier qu'elle eût remarqué ce jour-là.

Thomas Hardy, Tess d'Urberville.

 

Elle suivait le soleil avec sa chaise longue de paille, dans le jardin aux fleurs avant le déjeuner et l'après-midi dans le potager contre le mur, chaud jusqu'au soir. Derrière l'immense laurier de cuisine chantaient les poules, en signe printanier des premières pontes. Un lézard s'approchait sur les marches. Elle ne gênait pas non plus l'oiseau qui tapissait de terre un trou du mur pour arrondir l'entrée de son nid. Chaque jour de nouvelles créations, fleurs sauvages, musaraignes, papillons jaunes, la laissaient avancer. Il y avait des pervenches près des arrosoirs. L'été viendrait. Entre toutes les plantes pleines de sèves et d'odeurs, au contact de la terre attiédie, elle s'était enracinée.

Jean-Loup Trassard, L'ancolie.

Agératum Impérial © Gérard Brandt

 Hibiscus © Gérard Brandt

 

Tu dis que tu t'es levé pour partir, mais que tu n'as pu t'empêcher de te retourner pour lui jeter un regard et que tu as vu alors ses deux joues et une fleur rouge de camélia piquée sur sa tempe. La pointe de ses sourcils et le coin de ses lèvres brillaient comme des éclairs, illuminant soudain le vallon sombre. Ton coeur s'est enflammé. Tu as tout de suite compris que tu avais rencontré une femme au camélia. Elle était assise là, bien vivante, et sa poitrine tendait sa chemise de lin bleu clair. Elle tenait au bras un panier de bambou, fermé par une serviette brodée toute neuve. Aux pieds, elle portait une paire de chaussures, neuves aussi, de toile bleue à fleurs. Elle se détachait comme un papier découpé sur une fenêtre.
Approche-toi! Elle te fait signe.

Gao Xingjiang, La Montagne de l'Âme.

 

© Gérard Brandt

La fleur n'en finissait pas de se préparer à être belle, à l'abri de sa chambre verte. Elle choisissait avec soin ses couleurs. Elle s'habillait lentement, elle ajustait un à un ses pétales. Elle ne voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots. Elle ne voulait apparaître que dans le plein rayonnement de sa beauté.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.

 

Mais qui avait eu l'idée de comparer les femmes à des roses? Il semblait qu'on avait fait cette comparaison depuis toujours. Pourquoi était-ce au juste? Parce qu'elles s'abîment? Parce qu'elles se fanent? Parce qu'elles piquent?

Dominique Barbéris, La Ville.

 

...et pourtant ce parfum d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d'années successives, tandis qu'alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les frôlèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu'à aujourd'hui se détache si isolé de tout, qu'il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps -- peut-être tout simplement de quel rêve -- il vient.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

 

© Gérard Brandt

Géranium lierre © Gérard Brandt

 

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