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Il
me faut quelques instants, je m'arrête, pour distinguer ce qui
m'entoure, les masses de chaque côté, même ici, dans le vestibule.
Des empilements, des objets, les
uns sur les autres, sans logique particulière, des journaux par
centaines, un parapluie, des pierres ici, une casserole, là des livres,
un pied de lampe et des cartons. Entassés jusqu'à hauteur d'épaule,
défoncés, éventrés, qui révèlent la banalité de leur contenu par
leurs boursouflures percées: des cahiers, des chaussures, d'homme comme
de femme, dépareillées et vieillies, cuites et déformées, le cuir
comme déshydraté, momies de chaussures, des sacs de supermarché,
cumulonimbus de plastique, plus loin, des réveils, un début de
collection, des ronds en fer-blanc, des petits, carrés, en bakélite,
d'autres encore plus récents aux couleurs pétantes, un rempart de
bouteilles d'eau et tout le long, mur après les murs, des caisses, des
boîtes, un éboulis ici, avalanche de pelotes décoiffées.
Tout est assourdi, le bruit de mes
pas, dans ce couloir au milieu du couloir, les semelles qui collent,
comme un bruit de chair et la résistance qu'on sent quand il faut
arracher son pied pour le lancer plus loin. Avancer.
Je la suis, je sais où elle me
précède. Elle enjambe, interrompant son glissement régulier de
fondeuse, oui, il faut enjamber, le mince corridor est par endroits
envahi, la faute à la gravité, à l'instabilité des entassements, au
carton aussi, qui n'a jamais été pensé pour résister à de telles
conditions.
(…)
Et toujours et partout,
l'atmosphère corrompue livre ses notes étonnantes: fragrances de
fruits blets et de fleurs flétries, effluves de charogne et ce
persistant relent de merde, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Une
exhalaison doucereuse, qui finit par envahir la bouche, sucrée, presque
un arôme. Cet air vicié, tantôt miasmes de vieillard, tantôt pets
trop longtemps refoulés, c'est l'étrange haleine de la maison, dont la
dominante ne cesse de changer, pareille à la température des courants
marins, plus basse quand on fait un pas à droite, mais qui remonte
bientôt.
Dans toutes les pièces, le relief
obéit à des règles identiques dictées par la logique de la
sédimentation, au centre rien ou presque, en tout cas, rarement plus
haut que le mollet, un étroit passage permet de faire quelques mètres,
puis, quand on s'éloigne du coeur, l'altitude change, d'abord les
collines puis les Préalpes. Et enfin, les sommets qui tutoient les
plafonds, stalagmites qui dansent de tous leurs contours accidentés. On
comprend ici ou là quelques glissements de terrain, un carton déformé
qui ne retient plus ses intestins de feutre, une camarguaise, en plein
centre de la vallée alors que sa jumelle est restée en équilibre tout
là-haut.
J'ai l'impression d'avoir autant de
liberté qu'une rivière, je dois me contenter de suivre le chemin que
la géographie m'ordonne. On m'impose le sens de la visite, comme dans
ces grands magasins bleu et jaune, avec leurs meubles de Suède,
j'évite de justesse un radiateur, rouillé, en plein dans le passage.
Je suis à la croisée d'Ikea et d'Emmaüs.
Christophe
Perruchas, Revenir fils
Il
ne sait pas ce qu'il doit transmettre, ni pourquoi il continue à
compiler des phrases sur les pages arrachées au calepin. Peut-être
cherche-t-il seulement quelque chose à avoir fait? Une collection de
feuillets à empiler à l'angle de la table, comme il accumulait les
descentes en luge dans le parc en face de la maison familiale, ou les
étés en Italie. L'activité d'un vivant. Les morts ne collectionnent
rien.
Une trace, aussi. Ce constat qu'il
laisse des mots sur le papier, personne ne peut le réfuter. Des mots
qui existeront après lui. Il reprend son souffle, comme après une
compétition.
Arnaud
Friedmann, L'invention d'un père
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